Chapitre 2 : Champs de fukis

- En fait, rien n'a vraiment changé pour nous, murmura Garin. Le monde est en train d'adopter notre mode de vie, ce n'est peut-être pas plus mal.

Pirika lança un regard noir à son lointain cousin.

- Ne me regarde pas comme ça, tu sais que j'ai raison ! s'énerva Garin. Les hommes recommencent enfin à respecter la nature grâce au roi. N'es-tu pas contente que l'eau suive de nouveau le lit de la rivière maintenant que ce maudit barrage n'est plus là ?

- Au prix de combien de morts lorsqu'il a cédé brusquement ? lança Pirika, amère.

- Ils n'avaient qu'à jamais le construire, ce barrage, grommela Garin avant de baisser la tête et de donner un coup de pied dans un caillou.

Les mains dans les poches, le petit garçon se mit à faire les cent pas sous le regard triste de sa cousine.

- Pi ? osa-t-il soudain appeler, hésitant. Pourquoi est-ce que Horo est triste ?

La jeune fille ne répondit pas tout de suite, les yeux soudain dans le vague.

- Son rêve est pourtant réalisé non ? Les champs de fukis n'ont jamais été aussi beaux.

- Ce n'est pas aussi simple, Garin, souffla Pirika.

L'enfant ne répliqua pas. Une silhouette se découpa non loin d'eux et Pirika plissa les yeux pour la distinguer à contre-jour. A côté d'elle, son cousin grimaça et s'empressa de se cacher derrière un gros rocher en reconnaissant sa mère.

- Pirika, tu sais où est ton frère ?

- Non tante Maya, je ne l'ai pas vu depuis hier soir, répondit celle-ci d'une voix morne.

Maya fronça le nez, comme elle le faisait toujours en cas de contrariété. C'était une femme qui avait à peine la trentaine, de longs cheveux noirs de jais bouclés retenus en un chignon, des yeux du même bleu que sa nièce et une mâchoire saillante. Certaines mèches de cheveux désordonnées tombaient devant ses yeux, trahissant son inquiétude et son empressement. Il était presqu'étrange, songeait Pirika, qu'elle s'inquiétât tellement aujourd'hui pour Horohoro alors que quelques années auparavant elle l'avait regardé partir pour le Shaman Fight qui était autrement plus dangereux sans sourciller.

- Toi qui connais le roi, ne penses-tu pas qu'à force de sauver des humains Horokeu ne s'attire sa colère ? chuchota rapidement Maya. Il est si… Garin !

Repéré, le garçon voulut s'enfuir en courant mais un petit démon le plaqua par terre avant qu'il n'ait pu filer.

- Tu ne devais pas aider ton grand-oncle à la cuisine ? se fâcha Maya.

- Non ! J'en ai marre des poissons, râla Garin. Je veux faire comme Horo et sauver des vies !

- Arrête d'idolâtrer ton cousin et file travailler ! gronda sa mère.

Le petit démon libéra l'enfant qui déguerpit sans demander son reste. Ce ne fut que lorsqu'il eut disparu que Maya s'autorisa à soupirer.

- Quand tu le verras, demande à ton frère pour moi d'être prudent s'il te plaît, dit-elle doucement avant de s'en aller.

Pirika la regarda s'éloigner sans répondre. A quoi bon ? Cela faisait des années qu'elle répétait à Horohoro de faire attention et il ne s'était jamais montré moins imprudent pour autant. Fichue tête de mule !

- Pi…

Elle releva brusquement la tête en reconnaissant sa voix. Elle bondit souplement par terre et s'élança en courant à travers les arbres. Il était là, quelque part, et il l'appelait.

- Kororo ! s'écria-t-elle soudain en s'arrêtant dans un dérapage.

Le fantôme la guida jusqu'à son frère. Pirika resta de marbre en découvrant son frère couvert de sang. C'était monnaie courante désormais, il se mettait toujours dans des états pas possibles. Elle avait appris quelle plante apposer sur ses plaies pour qu'elles cicatrisent.

- Aide-moi, haleta-t-il.

Elle s'approcha et l'aider à porter l'homme ensanglanté qui était avec lui, prenant sur elle et serrant des dents. Elle ne fit que quelques pas avec ce fardeau avant de comprendre que quelque chose clochait.

- Pose-le Horo, demanda-t-elle doucement.

Ils allongèrent l'homme sur la neige rouge et brune. Elle prit le poignet de l'homme, posa sa tête sur sa poitrine, approcha sa paume de la bouche entrouverte du blessé.

- Il est mort, chuchota-t-elle.

Son frère baissa la tête et donna un violent coup de poing dans un tronc d'arbre.

- Merde ragea-t-il, trop tard.

- Ce n'est pas ta faute.

Horohoro se tourna vers sa sœur.

- Désolé Pi.

Elle voulut parler mais les mots se bloquèrent dans sa gorge. Quelques gouttes salées réussirent à fuir ses paupières. Horohoro la prit dans ses bras et aussitôt ce furent des flots de larmes et de bruyants sanglots qui jaillirent hors d'elle.

- Pardon Pi, pardon…

Ils restèrent ainsi immobiles un moment, frère et sœur enlacés. Trop de choses, trop d'émotion, trop de non-dits et trop d'angoisse. Ils avaient besoin de réconfort.

Finalement, Pirika se redressa et essuya ses pleurs.

- Il va neiger, lâcha Horohoro en levant la tête vers la cime des arbres.

Pirika acquiesça.

- Viens, il faut te soigner, fit-elle en lui prenant la main.

Horohoro la suivit docilement, laissant des perles de sang goutter dans son sillage. Il se raidit tout d'un coup, la tête tournée vers un coin obscur. Quelques secondes plus tard, Rakist en émergea, une lourde cape beige et chaude posée sur ses épaules à la place de son manteau noir coutumier. Il les salua d'un signe de tête en les avisant avant de traverser le chemin et replonger dans l'obscurité quelques mètres plus loin.

- Qu'est-ce qu'il vient faire par ici ? grinça Horohoro entre ses dents.

Pirika fut soudain en proie à une peur panique. Elle lâcha son frère et partit en courant, poussée par un mauvais pressentiment.

C'est haletant et cramoisie qu'elle arriva chez elle mais rien n'avait changé depuis son départ. Moeko, le petit dernier de Maya, lui fit de grands gestes de salut depuis son bonhomme de neige. Pirika resta stupéfaite, n'arrivant pas à se calmer et cherchant un danger inexistant.

- Il ne faisait que passer, ce n'est pas la première fois.

Pirika leva la tête vers son père surgi subitement à ses côtés avec sa voix bourrue et rassurante. Elle hocha la tête, moins agitée. Il partit chasser.

Horohoro la rejoignit. Elle devait le soigner.