Chapitre 3 : Forêt de sapins

La neige est blanche, parsemée de tâches brunes et de brindilles, mais elle paraît bien grise à l'ombre des grands sapins chargés de poudreuse. Cependant les arbres protecteurs laissent bientôt place à une forêt plus éclaircie, soit un ensemble de grands troncs d'arbres dépourvus de feuilles ou d'épines, leurs branches nues entremêlées les unes avec les autres. Ryu s'y avance en restant sur ses gardes, Tokagerô devant lui jouant les éclaireurs. L'esprit lui indique bientôt qu'ils arrivent à la lisière de la forêt et Ryu s'accroupit dans la neige. Tokagerô se fige et son maître fronce les sourcils.

- Ennemi en vue ? chuchote Ryu.

Son fantôme gardien hoche lentement la tête, l'attention portée sur quelque chose que Ryu ne peut voir. Des voix s'élèvent dans l'air froid et Ryu serre les dents. Si le Shaman King est bien l'être actuellement au lac, Tamao a des ennuis.

- Pourquoi t'inquiètes-tu ? Je n'ai aucune raison de te faire du mal. Tu n'es pas de ceux qui s'opposent à mes lois.

Un silence passe et Ryu se force à rester immobile. Il y a de grandes chances pour que le détenteur du Great Spirit sache déjà qu'il est là mais si ce n'est pas le cas, il faut qu'il reste discret. Manta ne pourra jamais protéger Hana sans son aide.

- Il ne faudrait pas que tu attrapes froid, reprend la voix lointaine de Hao sans que Ryu n'en comprenne le sens exact.

Nouveau silence angoissant.

- Marché noir, n'est-ce pas ?

Ryu n'a aucun mal à repérer le dégoût dans la voix du roi.

- S'il vous plaît, rendez-les-moi. J'en ai besoin.

- Quiconque est à l'écoute de la nature n'a pas besoin de ces déchets humains, réplique Hao.

- Je ne suis pas assez compétente pour m'en passer, répond Tamao d'une voix tremblante.

- Les forts vivent, les faibles meurent.

Ryu sert les poings et se force à rester immobile.

- Vous avez été parent, Seigneur, dans vos vies précédentes, déclara Tamao d'une voix vibrante. Tiendriez-vous le même discours si la vie de votre enfant avait été menacée ?

Tokagerô et Ryu échangèrent un regard. Tamao était vraiment l'une des personnes les plus courageuses qu'ils connaissaient, si elle n'était pas l'unique. Là-bas sur le lac Hao éclata de rire, inquiétant les deux observateurs.

- Petite chose insolente… Tu n'as pas d'enfant.

- C'est comme s'il l'était, répliqua la jeune femme avec vigueur. Je l'aime comme s'il était mon fils et je donnerai ma vie pour le protéger. Je suis sa mère, même adoptive.

Un long silence passa et Ryu se crispa, prêt à bondir si la vie de son amie était menacée. Tokagerô lui fit cependant signe de patienter.

- Alors file l'empoisonner, siffla doucement Hao.

Il y eut des bruits de pas, du mouvement, un léger « merci » soufflée par Tamao puis des pas précipités. Ryu s'approcha de l'orée des arbres et aperçut enfin Tamao. Les joues rougies par le froid, son sac serré contre elle, elle se dirigeait vers lui d'un pas rapide. L'ombre du roi restait immobile en arrière, près d'un grand trou d'eau noire dans la glace. Hao posa sur lui un bref regard qui gela son sang avant de disparaître.

Tamao courut sur les derniers mètres qui la séparaient de Ryu. Il la prit par la main et l'entraîna dans les bois, à l'abri, loin du Shaman King et du trou dans la glace.

- Hana ? lâcha Tamao à brûle-point lorsqu'ils pénétrèrent dans la forêt de sapins.

- Manta est revenu et est auprès de lui. Tu as les médicaments ?

La jeune femme hocha la tête, Ryu enleva sa veste.

- Non, protesta son amie en repoussant le vêtement qu'il lui tendait.

- Bon sang Tamao tu es tombée dans l'eau, tu vas attraper la mort ! ragea Ryu.

- Il a séché mes vêtements et mes cheveux, rhabille-toi.

Ryu déglutit.

- Qu'est-ce…

- Un souffle chaud a suffi à me réchauffer, développa Tamao en enjambant un tronc d'arbre. Je n'arrive pas à croire qu'il m'ait laissée partir et m'ait rendu les médicaments.

- Il t'a questionné sur le marché noir ? s'assura Ryu.

- Il est au courant de son existence mais avait l'air de se moquer de le démanteler. Il était juste en colère que j'y ai eu recours. Je suppose qu'il voudrait qu'aucun shaman ne s'en approche jamais.

Les deux jeunes gens arrivèrent à un grand monticule de neige à travers duquel passa Tokagerô. Ryu s'accroupit et déblaya la neige pour dégager une trappe de bois. Il l'ouvrit, laissa Tamao s'y faufiler la première et la suivit en refermant soigneusement derrière lui.

- Tamao ! s'exclama Manta en les découvrant.

Ryu regarda la jeune femme traverser le salon pour se précipiter au chevet d'Hana. L'enfant grimaçait dans son sommeil. Leur cachette était étroite, un simple cabanon perdu dans les bois et recouvert par suffisamment de neige l'hiver et de feuilles l'été pour passer inaperçu. Juste deux chambres, une pour les deux hommes et une pour Tamao et Hana. Dans la pièce principale qui était à la fois le salon, la cuisine et la salle à manger se dressaient une vieille table de bois, un meuble au bois mité, cinq chaises en plus ou moins bon état et une vieille cheminée dans laquelle il n'était fait du feu que la nuit, quand la fumée disparaissait dans l'obscurité. Des bougies étaient allumées tout autour de la pièce sur des étagères, seules sources de lumière avec les pierres incandescentes dans le foyer de la cheminée.

- C'est bien que tu ais les médicaments, il va guérir, tu vas voir, déclara Manta d'une voix rassurante à l'attention de Tamao.

Celle-ci soupira et se laissa tomber par terre à côté d'Hana dont le petit lit avait été déplacé près de la cheminée.

- Quelles nouvelles ? demanda-t-elle.

- J'ai poussé jusqu'au repère des Loups Blancs mais il n'y avait personne. Ils ne sont pas dans la région en ce moment. Heureusement que tu as pu te procurer ces médicaments en ville. Ca s'est bien passé ?

Tamao se mordit les lèvres.

- J'ai croisé Hao, lâcha-t-elle d'une voix sèche.

Manta dévisagea les mines graves de Ryu et Tokagerô avant d'accepter de croire Tamao. Il déglutit.

- Et alors ? s'enquit-il d'une voix plus aigue.

- Je suis en vie, rit nerveusement Tamao. Et j'ai les médicaments.

- Il sait pour Hana ?

- Il sait que j'ai adopté un enfant qui est malade.

- Mais je veux dire…

Tamao fronça les sourcils.

- Est-ce qu'il se doute qu'il s'agit du fils de Yoh et Anna ? Je ne crois pas.

Manta sembla soulagé, Tamao agacée.

- Tu peux aller te reposer, tu sais, je veille sur Hana, dit doucement Manta.

Ryu crut que Tamao allait accepter avec gratitude mais au lieu de cela elle refusa d'un mouvement de tête et resta par terre près du petit garçon, passant délicatement les doigts dans ses cheveux. Ryu s'approcha d'elle et posa sa main sur son épaule. Elle leva lentement les yeux vers lui.

- Tu es la meilleure mère qu'Hana puisse espérer avoir.

Elle ne fit qu'hocher distraitement la tête mais ses yeux étaient remplis de gratitude.

- Viens Manta, allons pêcher quelque chose à manger, décida-t-il pour laisser la jeune femme tranquille.