Chapitre 4 : Village enneigé
Le voyageur avance sur le chemin. Il neige mais il n'y a pas de vent. Le chemin a été tellement emprunté que la neige y est toute tassée, simples flaques d'eaux boueuses par endroits. Les arbres dépouillés encadrent le chemin mais on entend l'eau dans son lit dévaler la pente rocheuse sur la droite. Quelques trouées dans les arbres permettent de distinguer la rivière et son écume aussi blanche que la neige. Une marée de nuages cache les montagnes.
Une route, un passage piéton, un panneau d'entrée de ville cassé. Le voyageur rentre dans la ville qui, autrefois station touristique resplendissante, n'est plus qu'un triste hameau après l'avalanche de l'hiver passé. Il s'arrête dans une crêperie où on l'accueille poliment mais sans chaleur.
- Un chocolat viennois s'il vous plaît, commande-t-il.
Il s'assoit à une petite table dans un coin, goûte avec délice son chocolat chaud nappé de chantilly. Un couple attire soudain son attention et il se lève pour les rejoindre.
- Dame Panda et Le Gris, les salua-t-il presque ironiquement. Quels beaux surnoms !
Les deux jeunes gens se retournèrent et lui firent une place à leur table.
- Bonjour Monsieur le Loup Blanc, lui retourna la femme avec un sourire mystérieux.
Le voyageur éclata de rire et ôta sa grande cape de voyage grise, dévoilant une chevelure blonde en pétards.
- C'est étrange de te voir rire, ça ne te ressemble pas, lui fit remarquer la femme.
- Tu as raison jeune Jun, j'ai perdu ma joie après qu'Hao soit entré dans ma vie et l'organisation rigide des X-laws ne m'a pas redonné le sourire, plutôt une force et une certaine chaleur au fond du cœur.
- Tu vas me dire que depuis le couronnement de l'être que tu abhorres le plus tu as repris goût à la vie ? fit-elle avec scepticisme.
- Non, mais j'ai appris à profiter de chaque moment, même dans une période aussi noire que celle-ci. Surtout depuis ma résurrection. Je me suis beaucoup détaché de mes anciens compagnons aussi. Oh bien sûr je reste fidèle à notre organisation, mais je préfère agir avec plus de liberté.
- Qu'en dit Meene ? demanda Jun innocemment.
Le visage de John Denbat se rembrunit.
- Elle reste au cœur de tous les débats et n'aime pas mon éloignement. Cependant je la soupçonne de ne pas m'imiter plus pour rester auprès de Jeanne que pour soutenir Marco et ce qui reste des X-laws. Il a du mal à accepter le changement. Changement dans les faits, dans l'organisation, dans le monde… Nous ne pouvons plus continuer comme nous étions avant et les X-laws sont morts il y a plus de deux ans, mais tout ça vous le savez déjà.
- Deux ans… réfléchit Jun. Les X-laws ont survécu un an au couronnement d'Hao donc, je pensais moins.
- Et si, nous nous sommes entêtés une année entière à essayer de maintenir les X-laws en vain. Je leur disais que c'était idiot, que ça ne marcherait pas… Mais vous connaissez Marco.
- Suffisamment pour comprendre, oui, confirma Jun avec un léger rire.
Lee Pyrong, son compagnon, hocha la tête, approbateur.
- Mais les X-laws c'est du passé, nous avons ressuscité, fondé un nouvel ordre. Bien sûr nous essayons de bouger le plus possible et de nous disperser car les anciens coéquipiers d'Hao sont à notre recherche. C'est un jeu du chat et de la souris. Mais nous restons unis dans les principes, nous avons des planques communes, nous arrivons à communiquer tant bien que mal pour essayer de rendre le monde meilleur, d'aider les plus touchés par les catastrophes naturelles qui s'acharnent sans relâche sur cette terre, de combattre la tristesse. Et pour cela il faut rire. L'espoir, le sourire, la chaleur, c'est ce que nous pouvons apporter de plus précieux aux gens que nous rencontrons.
Jun fronça légèrement les sourcils.
- Tu dis que vous évitez les coéquipiers d'Hao, pourquoi ?
- Théoriquement c'est dû à notre implication dans le marché noir. Après tout ce sont Lyserg et Chocolove qui dirigent le réseau. En pratique les vieilles rancœurs ne sont jamais tout à fait éteintes. On leur en veut, ils nous en veulent.
- Pourtant Hao vous a ressuscités à la fin du Shaman Fight, releva Jun. Il vous a dit de « vivre » puisque vous y teniez. C'est ce qu'il nous a dit à tous, je crois.
- Ouais, juste avant de nous traiter d'idiots parce qu'on refusait de rester avec lui à l'abri de la destruction du monde dans le Great Spirit. Tu vas peut-être trouver ça bête mais… finalement notre roi n'est qu'un gosse un peu perdu. Il essaye de faire du mieux qu'il peut pour protéger la Terre et la nature en oubliant que les êtres humains appartiennent aussi à cette nature. J'ai l'impression qu'on a échoué quelque part.
- Bien sûr que nous avons échoué, sinon le monde ne serait pas celui qu'il est aujourd'hui, fit doucement Jun en détournant la tête, l'air perdu.
- Mais qu'aurions-nous pu faire de plus ? Nous nous sommes retrouvés tous isolés dans le Great Spirit, il nous a proposé d'y rester tous ceux qui sont aujourd'hui en vie sont ceux qui ont refusé et ont préféré vivre.
- Tous ensemble, nous aurions pu changer les choses, fit remarquer Pyrong.
- Et comment aurions-nous fait pour nous retrouver tous ensemble ? demanda John.
Pyrong garda le silence, Jun haussa les épaules.
- Je ne sais pas, murmura-t-elle. Mais si le Gandhara avait pu porter les quatre grands esprits à Ren et les autres, si Lyserg n'avait pas été le seul à posséder un des grands esprits, si nous avions pu tous nous réunir dans le Great Spirit pour lui dire tous ensemble que la vie valait d'être vécue, peut-être les choses auraient-elles été différentes.
John soupira.
- J'ai eu beaucoup de mal à le croire quand on m'a dit qu'Hao avait envoyé le Spirit of Fire aux garçons. Mais n'est-ce pas la preuve qu'il appelle à l'aide ?
- Je pense que si, confirma Jun. Malheureusement c'est trop tard désormais, le Spirit of Fire a été terrassé, nul ne sait où sont les quatre autres esprits de la nature et le monde est en train de se détruire petit à petit.
- C'est un monde triste à l'image d'un roi triste, commenta gravement Pyrong.
Un ange passa parmi les trois personnes.
- Je vais devoir repartir, les autres m'attendent, déclara John en se levant. Ca m'a fait plaisir de vous croiser, même si je ne peux pas m'attarder.
- Nous comprenons, le rassura Jun. Au fait avant que tu ne partes, juste par curiosité, pourquoi les loups blancs ?
John sourit en revêtant sa cape.
- La réunion que nous avons tenue pour officialiser notre naissance, ou résurrection, s'est déroulée une nuit d'hiver et on entendait les loups hurler à la pleine lune. Quant à la couleur, je n'ai pas besoin de développer je suppose.
- Non en effet, lui sourit Jun. Bonne route !
- Bon voyage, ajouta Pyrong.
- Portez-vous bien tous les deux, salua John.
Il rabattit son capuchon, paya sa boisson chaude et sortit de la crêperie.
- Vous êtes pensive Maîtresse, lui fit remarquer Pyrong.
Jun soupira.
- Je trouve dommage que nous ayons échoué. Tout serait tellement différent aujourd'hui…
Pyrong se pencha en avant.
- Tout n'est pas perdu, la réconforta-t-il. Où qu'ils soient, je suis persuadé que ceux du Gandhara cherchent à faire revenir les cinq soldats. Nous devons faire de notre mieux.
- En passant de village en village pour apporter du réconfort, des soins et la protection contre les pilleurs et les brigands, poursuivit Jun. Certes… Mais cela me semble si… « petit ».
- Il ne faut pas perdre espoir !
- Oui, tu as raison, retrouva confiance Jun en observant son garde du corps lui sourire gentiment. Partons, je ne voudrais pas que les Tsukigumi nous retrouve. Malheureusement c'est ce qui se passera si nous restons trop longtemps au même endroit.
- Pourquoi ne pas en avoir parlé à John ? s'enquit Pyrong.
Jun haussa les épaules.
- A quoi bon ? Certes ils sont sûrement sur nos traces, mais même s'ils nous rattrapent ils s'évertueront juste à essayer de nous convaincre de l'inutilité de nos actions et de nous pousser à rejoindre leur cause. Ils vont perdre leur temps, nous allons perdre le notre, mais nous n'en viendrons pas à combattre.
Pyrong sembla sceptique mais ne la contraria pas.
