Chapitre 8 : Explosion

- Je ne pense pas que nous ayons besoin de nous battre, lança Turbin à voix haute, essayant de désamorcer le combat qui se préparait entre les différents protagonistes en présence.

- Ne prétends pas une fois de plus qu'elle ne sait rien, rétorqua Zangching à ses côtés. C'est son frère, elle est forcément au courant de quelque chose. Comment le retrouver, où il a l'habitude d'aller, où il est en ce moment, qui il fréquente…

- Pas question qu'on laisse passer cette fois, renchérit Big Guy Bill.

Turbin ravala ses paroles, sentant que cette fois-ci il ne réussirait pas à les convaincre de laisser partir Jun. Il jeta à cette dernière un regard plein de sous-entendus et serra les poings. Il était en colère. Ne voyait-elle donc pas qu'il ne pourrait pas la protéger cette fois ? Que cela allait beaucoup plus loin que les trafics de contrebande que leur équipe essayait habituellement d'arrêter ?

Si la jeune femme remarqua sa colère elle ne s'en soucia guère. Même dans la situation délicate dans laquelle elle était, elle gardait la tête haute et Turbin pouvait voir derrière ses yeux émeraude les rouages de son esprit s'engrangeaient pour trouver une issue de secours.

« Il n'y en a qu'une, avait-il envie de lui crier, c'est de nous dire tout ce que tu sais. »

Ren avait commis l'irréparable et Blocken, qui aurait dû l'empêcher, se trouvait humilié. Turbin savait qu'il n'hésiterait pas à faire tout ce qu'il fallait pour arracher des renseignements à Jun, même si ce devait aller jusqu'à la torture. Et il savait aussi qu'elle ne craquerait jamais. Plutôt mourir que de trahir son frère.

Jun était forte et Turbin savait que la torture lui était coutumière. Elle lui avait raconté quelques brides de son enfance quand elle l'avait soigné, il y avait deux ans et demi de cela. Un violent tremblement de terre, un ciel d'orage, le grondement du tonnerre et la pluie, partout. Turbin savait que l'usine risquait d'exploser à tout moment et son principal souci avait été d'essayer d'évacuer le maximum d'enfants. Quel était l'imbécile qui était allé construire une école aussi près, il se le demandait.

Zangching et Big Guy Bill n'étaient pas avec lui. L'un était en Afrique du Sud, l'autre quelque part perdu entre le Pakistan et la Russie, on ne savait pas trop. La déflagration de l'explosion avait tout détruit avec elle, les murs, les sols, les corps. Turbin ne devait sa survie qu'à sa nature de shaman.

Rampant, incapable de se redresser, le dos brûlé, les membres lacérés, le front en sang, il avait fait moins d'un mètre vers l'enfant le plus proche avant de se laisser tomber dans la poussière. La tête était détachée du corps.

La bouche pleine de terre, il avait fermé les yeux, essayant de chasser de sa mémoire l'image des bombes qui avaient dû déchirer de la sorte le corps de sa jeune sœur lors de la guerre. C'était peine perdue, le sifflement des missiles refusait de quitter ses oreilles.

C'était Jun qui l'avait trouvé et, constatant qu'il était en vie, mis à l'abri et soigné avec la guérison par image. Lorsqu'il avait repris connaissance, il était allongé à l'ombre d'un grand bout de tissu tiré au-dessus d'eux. Elle avait ramené de l'eau du puits dans lequel elle trempait du linge, linge qu'elle avait ensuite appliqué sur son front. Elle lui avait appris qu'il était resté endormi une semaine entière. A l'explosion, moins d'une centaine de personnes sur le millier qui s'était trouvé à proximité avait survécu, sans compter les employés de l'usine qui avaient tous péri.

Jun avait tiré des gravats moins d'une dizaine d'enfants, entre autres ceux que Turbin avait réussi à alerter et pousser à s'enfuir en premier et qui avaient eu le plus de temps pour s'éloigner. Elle s'était occupé d'eux, les soignant du mieux qu'elle pouvait, tout en prenant contact avec Radim pour qu'il joigne Chrom. Il était dans la région et avait dressé un grand camp dans lequel il veillait sur tous les orphelins, essayant de leur apprendre le respect de la nature du mieux qu'il pouvait et de les sensibiliser au shamanisme. Il était profondément convaincu qu'on pouvait devenir shaman, pas comme Blon ou Renim qui s'en prenaient violemment à tous ceux dont les agissements ne leur paraissaient pas conformes à la politique du Shaman King.

Nichrom était venu chercher les enfants pour les emmener au camp de son frère et s'était à peine soucié de l'état de Turbin. Jun avait deviné sans peine qu'il ne partageait pas les idéaux de son aîné, mais que refusant d'être de nouveau séparé de lui il ferait tout ce qu'il lui demanderait. De plus, elle avait ressenti une certaine antipathie à son égard qu'elle expliquait par sa parenté avec Ren, bien que ce dernier et Nichrom aient réglé leurs comptes.

Quand Turbin s'était éveillé, les enfants avaient été évacués depuis deux jours. Il lui avait fallu du temps pour se remettre, hanté par le souvenir de Fatima. Encore une fois, il n'avait pas pu la sauver.

Jun avait pris soin de lui, l'aidant à retrouver ses forces et réapprendre à marcher. D'après elle, il était allé au-delà de ses limites, même en temps que shaman. Un peu comme si son furyoku était tombé en négatif et le dévorait de l'intérieur. Elle n'était sûre de rien mais c'était l'hypothèse qui lui paraissait la plus plausible pour expliquer qu'une demi-douzaine d'enfants se soient remis plus vite que lui.

Il fallait dire aussi que Jun était une infirmière formidable. Turbin lui avait demandé un jour pourquoi elle ne soignait que les vivants, sachant qu'elle était capable de ressusciter les morts.

- Je ne peux pas me permettre de jouer avec la vie et la mort, avait-elle répondu.

- Tu l'as fait durant le tournoi, lui avait fait remarqué Turbin.

- Mais c'était le Shaman Fight. Les combats pour la couronne, la vie, la mort… Tout cela a finalement eu si peu d'importance quand on voit le résultat. Comme un arrêt dans le temps, une ellipse de la vie. Nous avons fini par être tous ressuscités, comme si rien ne s'était passé. J'ai parfois l'impression…

- Que ça ne comptait pas, avait fini Turbin pour elle en voyant qu'elle n'arrivait pas à aller jusqu'au bout de son idée.

- Oui, avait-elle acquiescé dans un souffle. Et pourtant c'était le plus important.

Un silence s'était installé et Turbin s'était abstenu de le troubler, laissant la jeune femme réfléchir.

- Si petit, avait-elle fini par murmurer. Nous dansions dans le creux de sa main sans que la vie n'ait plus aucune valeur. Je ne veux plus jouer avec elle. Et puis… si je ressuscitais tous les morts que je croisais, je ne tiendrai pas deux jours sans succomber à mon tour, et je ne crois pas que j'aurai rendu le monde meilleur.

L'explication avait suffi à Turbin.

Ce dernier fut brutalement sorti de ses pensées quand la cloche de l'oracle de Blocken sonna. Ce dernier décrocha avec mauvaise humeur et, aux brèves réponses qu'il lançait à son interlocuteur, Turbin comprit qu'il devait s'agir de Rackist. L'appel terminé, Blocken était d'une humeur massacrante.

- Changement de plan, on a un nouvel ordre de mission, grinça-t-il.

- Et eux ? demanda Big B en désignant Pyrong et Jun du menton.

- Ordre de les laisser tranquilles, avoua Blocken à contrecœur.

Il n'y avait pas besoin d'être un grand psychologue pour s'apercevoir que cela lui coûtait.

- En route, aboya-t-il en s'éloignant sur ses jambes lego.

Turbin lui emboîta le pas pour lancer le mouvement. En passant près de Jun, ils échangèrent un bref regard avant qu'elle ne détourne les yeux. Turbin aurait été incapable de définir ce qu'il avait signifié. Il espérait juste ne plus avoir à rencontrer Jun dans des situations pareilles.