Voici un bonus que j'ai eu soudainement l'envie d'écrire dans ces quelques jours où j'ai été privée d'internet (changement de cité u). Cela relate la rencontre entre Andùnë et Gandalf.

Bonne lecture. ^^


La rencontre

La douleur était insoutenable. Andùnë se projeta violemment contre un arbre, espérant l'apaiser. Ses ailes étaient sur le point de sortir. Il ne restait qu'une mince couche de peau entre elles et l'air frais de la nuit. Mais cette peau résistait à tous ses efforts pour la perforer et ses ailes, retenues par elle, enserrées dans cet espace devenu trop étroit, lui faisaient souffrir le martyr. Elle voulait les déployer mais elle n'y arrivait pas.

Grognant entre ses dents, Andùnë réitéra son geste et l'arbre gémit sous son violent assaut. Abasourdie par la douleur, elle ne prit pas garde au craquement qu'il émit et se jeta une troisième fois contre son écorce.

Et soudain l'arbre ploya sous son poids, l'entraînant dans sa chute. La jeune dragonne couina de surprise et ses pattes battirent dans l'air. Puis ce ne fut qu'un roulement sonore et des impacts sur la terre et la roche. Une sourde douleur l'a fit glapir plus fort et son aile gauche se mit à bouger frénétiquement. La peau s'était rompue au mauvais moment. Sa chute s'arrêta quelques mètres plus bas, tête la première dans des braises, les pattes emmêlées et son aile agitée de tremblements. Andùnë roula sur le ventre et secoua la tête pour redonner de la clairvoyance à ses pensées chamboulées et sa vue trouble. Elle voulut faire un pas en arrière mais son aile se mit soudain à bouger anarchiquement, la déséquilibrant, et elle retomba au sol dans un son pathétique.

Puis l'odeur fut là : celle d'un être de pouvoir. Un serviteur du Bien.

De suite, Andùnë fut sur son séant et, bien qu'encore aveugle, elle montra les crocs à cet adversaire qu'elle ne faisait que deviner. Son poitrail se mit à luire tandis que ses naseaux fumaient. Elle donnerait chèrement sa vie.

-Mais qu'avons-nous là ?, fit une voix, celle d'un vieil homme à en croire les intonations. Andùnë inspira fortement, humant l'air et s'imprégnant de son odeur. Et grande fut sa peur devant la puissance qu'elle y décela. Elle recula, grognant toujours, les naseaux frémissants, usant de la fumée qu'ils dégageaient pour se grossir encore plus qu'elle ne l'était. Elle était jeune mais elle atteignait déjà deux fois la taille d'un grand cheval et devait être bien plus grande que son adversaire.

Enfin sa vue s'éclaircit et elle put mettre des images sur son interlocuteur. Un vieil homme en effet. Mais son odeur mettait à bas cette couverture. Nul ne peut tromper l'odorat d'un dragon. Il était habillé de gris, de vieux vêtements de voyage, et portait un chapeau à pointe. Il s'appuyait sur un bâton noueux dans une attitude de calme et de paix. Mais sa main droite était posée sur la garde d'une épée banale, de bonne qualité sûrement mais pas de grande envergure.

Tranquille mais prudent.

-Qu'avons-nous là ?, répéta-t-il en s'avança d'un pas, ses sourcils broussailleux froncés par ses réflexions.

-Un gros lézard vagabond, croassa Andùnë en reculant devant son avancée. Elle jetait ici et là quelques coups d'œil, évaluant l'endroit, cherchant une issue. Elle ne désirait nullement combattre.

-Un lézard qui parle, reprit le vieil homme, avec une note d'amusement, N'est-ce pas ce qu'on nomme un dragon ?

Andùnë s'aplatit au sol, protégeant d'instinct son ventre, la faiblesse de sa carapace, et une nouvelle fois ses crocs s'ouvrirent sur le four que refermait son corps. Mais elle n'osait pas encore cracher son souffle. Pas tant qu'il resterait une chance de s'enfuir sans avoir combattu.

-Un cracheur de feu ailé, affirma le vieil homme en s'arrêtant à trois mètres d'elle, Une femelle à la voix. Guère âgée : voyez, ses ailes sortent à peine. L'une d'elle est encore coincée dans sa prison de chairs. Que fait donc un cracheur de feu du nord aussi loin au sud-est de Mirkwook, quelque part dans les Terres Désolées ?

-Il cherche un endroit où vivre sans être soucié d'être pourchassé pour ce qu'il est et avec de quoi lui remplir le ventre, répondit franchement Andùnë en regardant pour la première fois le vieil homme dans les yeux. Elle ne sentait pas une envie de tuer venant de lui. Juste une prudence qui était parfaitement de mise.

-C'est ce que beaucoup de gens cherchent, acquiesça le vieil homme, la contemplant toujours. Andùnë tordit son museau, nerveuse. Le regard du vieil homme était indéchiffrable.

-Qui servez-vous ?, s'enquit-il au bout d'un moment et Andùnë comprit que sa réponse aller être primordiale dans son prochain comportement. Elle se redressa quelque peu, n'en laissant pas moins d'ouverture dans sa garde, et répondit avec certitude :

-Je ne suis le serviteur de personne. Je suis la voie qui est mienne et que je choisis de moi-même.

Le vieil homme haussa un sourcil et Andùnë se rabaissa, soudain nettement plus nerveuse. Etait-il amusé ? Circonspect ? Sa réponse lui déplaisait ? La dragonne grogna et sa queue fouetta l'air. Elle n'aimait pas cette situation.

-Puis-je vous poser une série de questions ?

Pour le coup, Andùnë resta surprise. Pourquoi lui demandait-il d'un coup son avis ? Elle n'avait guère le choix : dos à la falaise, lui qui bloquait le chemin, une seule aile opérationnelle, elle n'avait aucune échappatoire à son interrogatoire. Elle acquiesça lentement.

-Bien, dit-il en souriant, Commençons donc : êtes-vous attirée par l'or ?

-Quel dragon ne l'est pas, gronda Andùnë en se collant imperceptiblement au roc de la falaise. Peut-elle pourrait grimper assez vite pour lui échapper ?

- En effet. Cet attrait est-il insupportable ?

-Je ne vole pas, si c'est ce que vous voulez savoir. Je vous l'ai dit : je cherche la tranquillité, un endroit confortable où vivre et un bon terrain de chasse.

La roche semblait n'être guère effritée. Ses griffes s'y accrochaient bien.

-Un dragon rechercherait-il vraiment une vie si monotone ?

-Le temps de finir ma croissance seulement.

Son aile lui obéissait maintenant. Elle restait sagement collée à son flanc.

-Avez-vous déjà coûté au sang des Hommes ? Des Elfes ? Des Nains ?

-Je n'ai d'envie que du sang des animaux qui me nourrissent.

Le vieil homme était perdu dans ses pensées. Elle devait y aller maintenant ! Vive comme l'éclair, Andùnë se retourna et, s'agrippant à la roche, elle commença à remonter la falaise.

-Quel est votre nom ?, entendit-elle s'élever derrière elle sans que rien ne soit tenté pour la faire redescendre. Je suis quant à moi Gandalf le Gris !

Il avait haussé la voix sur la fin pour qu'elle l'entende, arrivée en haut de son ascension. Mais elle s'éloigna sans en prendre compte et le vieil homme n'eut pas son nom.


Une journée était passée depuis qu'elle s'était échappée. Une journée passée à pister le vieil homme. Gandalf qu'il avait dit. Son odeur était facile à suivre. Mais, au terme de cette journée, Andùnë se rendit à l'évidence : il savait parfaitement qu'elle le suivait. Il venait de s'arrêter pour bivouaquer, le soleil se couchant à l'ouest, et les fragrances de viande en train de cuire faisaient faire des roulis au ventre de la dragonne qui n'avait pas mangé depuis plusieurs jours.

Etait-ce la faim ? Etait-ce la douleur de cette aile droite encore prisonnière ? Ou cette curiosité maladive, la même qui l'avait fait le suivre ? Laquelle de ces trois raisons pour la pousser à rejoindre le vieil homme au côté de son feu ?

Andùnë ne le savait et elle en avait cure. Elle était trop fatiguée et affamée pour cela. Toutefois elle put noter le petit sourire triomphant que son arrivée tira du vieil homme. Elle s'affala sur le sol en grondant.

-M'avez-vous jeté un sortilège ?

-Qui vous dit que je détiens de tels pouvoirs ?, s'enquit Gandalf en tirant sur sa pipe. Andùnë souffla légèrement pour faire reculer la fumée chargée d'herbes qui en sortit. Elle n'aimait guère voir son odorat être réduit.

-Votre odeur, vieil homme.

-Oh ! Je vois.

Il avait encore cet éclat amusé dans les yeux. « En quoi est-ce que je l'amuse ? », se demanda Andùnë, ses épines s'abaissant légèrement de frustration. « A moi de le déstabiliser ! »

-Avez-vous l'habitude de parler à des dragons, Gandalf le Gris ?, demanda-t-elle, la voix à la fois mielleuse et moqueuse.

Il lui répondit sans se presser ni se répartir de son calme :

-Je traite avec toute créature ne servant pas le Mal. C'est votre cas, n'est-ce pas ? Et vous ne m'avez toujours pas donné votre nom.

Andùnë claqua des mâchoires en soufflant. Gandalf laissa échapper un petit rire qui l'hérissa. Elle se redressa dans un long grondement, ses épines dressées de colère, et siffla :

-Qu'est-ce qui vous fait rire, vieil homme ?

-Vos mimiques, jeune dragonne, lui fut-il répondu, Je n'aurai jamais pensé voir autant d'expression sur le visage d'un dragon. C'est tout à fait intéressant à regarder. Mais, malheureusement, les dragons qui acceptent de parler sans manger leur interlocuteur sont rares, très rares. Vous êtes la seule d'ailleurs, à ma connaissance tout du moins.

Il s'arrêta pour tirer une nouvelle fois sur sa pipe puis finit :

-C'est pourquoi je désire savoir votre nom.

Elle le regarda sans mot dire, l'évaluant de son regard doré. Puis elle lâcha :

-Angulocë.

Elle réussit à avoir un mouvement de surprise, se trahissant par une prise de fumée trop importante qui le fit tousser.

-Cela signifie dragon en quenya, remarqua-t-il quand il put à nouveau parler, Ce n'est assurément pas votre nom.

-Ce n'est en effet ni mon vrai nom, qui est et restera secret, ni le premier nom sous lequel je me fais connaître. Mais c'est le second.

Ce disant, Andùnë tourna son regard sur la viande qui fumait sur le feu. Elle salivait et son ventre émit un gargouillement sonore. La viande était cuite. Mais elle n'osait pas faire un geste vers elle.

-Allez-y, fit son interlocuteur en se servant sa propre part. Andùnë le jaugea du regard puis se décida à faire fi de sa paranoïa et elle attrapa vivement un gros morceau entre ses crocs. Elle se força toutefois au calme et le mangea sans précipitation. Tandis qu'elle mangeait, elle vit du coin de l'œil Gandalf nettoyer avec application le couteau qui lui avait servi à couper la viande. Comme s'il allait devoir l'appliquer sur une blessure qu'il ne fallait pas infecter. La dragonne se tendit, redevenue nerveuse devant ce comportement qu'elle ne s'expliquait pas, et elle s'apprêta à partir dès le moindre geste du vieil homme.

Ce dernier se rendit compte de cela. Il lui sourit avec bienveillance et expliqua :

-Votre aile a besoin d'être libérée. A moins de vous jeter encore un bon bout de temps contre des arbres, il serait judicieux de me laisser opérer avec ceci.

Il leva le couteau pour appuyer ses dires. Andùnë ficha son regard sur la lame avant de le remonter vers Gandalf. Il paraissait sincère. Mais elle ne comprenait pas.

-Pourquoi m'aider ?

-Je ne dirais pas ne pas avoir d'idée derrière la tête : il est toujours bon d'avoir un dragon prêt à écouter une requête.

-Alors vous voulez m'acheter !

Son sifflement hargneux tira un regard désolé au vieil homme. Il abaissa le couteau pour ne pas rendre plus grande encore sa nervosité et plaida :

-Pas vous acheter, non. Mais créer un lien avec vous. Un lien de confiance. Qui fera que si jamais j'ai besoin de vous un jour, vous serez prête à écouter ce que j'ai à vous dire. Et le contraire est aussi vrai.

Epines et oreilles se levèrent, intéressées. Les grands yeux de la dragonne exprimaient toute son incrédulité. Depuis toujours elle était chassée et haïe. Et voilà que ce serviteur du Bien, assurément puissant, lui proposait sa confiance. C'était une situation inouïe.

Alors elle se laissa tenter.

Elle tourna son flanc droit vers le vieil homme, lui présenta la peau boursouflée par la bosse que formait l'aile repliée. Il tâta doucement pour en apprécier l'épaisseur et elle siffla, guère rassurée. Il suffisait d'un geste, qu'il lui plante le couteau dans le ventre ou dans la gorge, et elle mourrait.

Le couteau se leva. Andùnë se tendit. Elle enfonça ses griffes dans le sol, sans queue maintenue par sa patte, et se força à l'immobilité.

Le couteau se baissa. Et fendit délicatement la peau. Dès que la fissure apparut, un craquellement se fit jour et les muscles de l'aile tressautèrent. Alors, vivement, Andùnë attrapa la jambe de Gandalf et le fit tomber à terre. Il poussa un petit cri stupéfait, ne s'attendant pas du tout à cela, cri qui redoubla quand l'aile se déploya dans un claquement véloce, l'ergot passant à quelques centimètres de son visage.

Si Andùnë ne l'avait pas tiré, le mouvement compulsif de l'aile l'aurait défiguré, voire tué.

Aussitôt qu'elle eut sa deuxième aile retirée, Andùnë sentit un instinct primordial prendre place en elle. Elle se redressa et domina de toute sa hauteur le vieil homme, resté assis à terre, tenant son chapeau.

-Andùnë, gronda-t-elle et ce fut comme le roulement du tonnerre tant la puissance habitait alors sa voix, Mon nom est Andùnë Angulocë. Et j'accepte la confiance et l'amitié de Gandalf le Gris auquel je donne les miennes.

Sur ces paroles, elle s'abaissa légèrement sur ses pattes avant et s'éleva dans les airs dans un puissant bond qui força Gandalf à se coucher au sol. Andùnë, enfin devenue une véritable dragonne, capable de voler dans les nuages et de cracher la fournaise des volcans, poussa un rugissement qui fit trembler les arbres et s'envoler les oiseaux.

Alors elle amorça sa montée dans les cieux et elle disparut aux yeux de Gandalf le Gris. Mais ces deux êtres devaient se revoir dans l'avenir.