D'un bond, Anthony Stark se redressa, haletant. Sa poitrine reflétait encore dans une affreuse pression, la position inconfortable dans laquelle il s'était endormi : face contre le matelas. Il s'appuya sur ses genoux encore mous et passa ses mains sur son visage pour le masser doucement, et bien vite, il fit de même avec son torse. Il inspira profondément, leva son visage vers le plafond, et finit par ouvrir les yeux. Résidait encore dans son esprit, et quelque part dans sa main également, le souvenir de la veille. Bruce Banner, ses lèvres, et l'irrésistible envie de se soumettre à chacune de ses caresses dans un abandon total.
Il n'avait pas fermé ses immenses rideaux la veille si bien que la pièce était déjà remplie d'une lumière éclatante, exacerbée par la réverbération causée par la neige entassée sur sa terrasse. Il cligna des yeux malgré lui et jeta un coup d'œil sur l'horloge numérique près de son lit : il avait dormi près de dix heures d'un sommeil si profond qu'il aurait pu tout aussi bien ne jamais se réveiller. Avec un certain mal, il déplia ses jambes et sortit de son lit, regrettant déjà la chaleur réconfortante qui l'avait enveloppé de longues heures durant. Il aurait pu y rester la journée, à ne rien faire d'autre qu'imaginer, comme lui avait si bien conseillé le docteur, mais l'affreuse impression d'être obligé de faire quelque chose le poussait malgré lui à se préparer.
Encore nu, il parcourut ses quartiers avec une aisance féline, semblant redécouvrir d'un œil nouveau son petit monde. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait pas fait changer la décoration, et les statues de Giacometti le laissaient pour la première fois de marbre. C'était décidé, un grand changement s'imposait. Il arriva dans sa salle de bain qui s'éclaira à sa simple présence et alla se poster devant le miroir au-dessus du lavabo. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas changé de barbe non plus, et il commençait à ne plus aimer le bouc anarchique qu'il avait laissé pousser. Il palpa encore longuement sa peau, passant le bout de ses doigts sur ses quelques rides qu'il n'avait pas encore fait retirer – celles-ci, peut être les garderait-il-, sur ses cernes presque effacées maintenant qu'il reprenait un rythme de sommeil normal et sur ses lèvres. Il fronça malgré lui des sourcils en se regardant faire, pas franchement sûr de l'origine de ce geste, haussa une épaule, et fit irruption dans l'immense douche. Il mit à couler de l'eau brûlante et poussant un petit soupir de bien-être, il mit tout son corps sous le long jet qui faisait déjà rougir sa peau.
Tony avait toujours aimé les situations paradoxales, et même sa douche ne déviait pas à la règle. Dehors, la neige et le froid déchirant, dans sa douche, sa nudité et la chaleur jouissive. Il ne comprenait pas l'attrait que certaines personnes pouvaient avoir envers le froid. Qu'il y avait-il de tentant à vivre dans des nuances de gris et blanc plus déprimantes les unes que les autres, alors que l'on pouvait vivre en jaune et rouge, avec une légère teinte de rose pale, beige clair ou franchement plus foncé, bref, n'importe quel type de peau qui pouvait se coller à la sienne.
Il attrapa la bouteille de savon et en versa une bonne quantité dans le creux de ses deux mains, avant de les laisser courir sur son corps ruisselant. Et comme hier, la captivante envie de se toucher le prit. C'était fou comme une simple phrase, pire, un simple mot, avait pu provoquer chez lui un tel bouleversement ; il semblait enfin prendre conscience de son corps. Cela n'avait rien à voir avec sa fâcheuse manie de tout rapporter à lui et de se trouver plus beau que n'importe qui sur terre, faisant passer Narcisse pour un petit joueur, c'était bien plus profond que ça. Cela ne faisait appel à personne d'autre qu'à lui, il n'avait rien à prouver. Et c'est sur cette dernière pensée qu'il passa une main chaude sur son torse, entre ablution et plaisir.
Tony réalisa soudain qu'il n'avait pas parlé à Jarvis depuis son réveil et qu'il n'avait pas ordonné qu'il lui mette une bonne chanson d'AC/DC pendant qu'il prenait sa douche, comme il aimait le faire habituellement, mais cela lui convenait très bien, il n'y avait que lui, et seulement lui dans cette grande douche aussi vide que chaude. Il prit son temps pour passer chacune de ses mains sur chaque partie de son corps, découvrant au passage quelques cicatrices mal guéries. Il plongea ses mains entre sa chevelure noir de jais qu'il massa avec délectation, enivré par un shampoing aux lointaines allures de lavande puis passa son visage sous le brûlant jet d'eau, les yeux fermés, la bouche muée dans un sourire plaisant. Il était clair qu'il ne sortirait pas de là de si tôt.
"Tony ?"
Pepper venait de pousser la porte des quartiers du milliardaire, lorsque la voix du majordome virtuel résonna.
"Monsieur, mademoiselle Potts est actuellement dans le petit salon."
Le milliardaire, fraîchement habillé, et arborant une nouvelle barbe infiniment plus taillée et graphique que son ancien bouc, était encore en train de passer une serviette sur ses cheveux mouillés lorsqu'il aperçut la fine silhouette déambuler gracieusement à quelques mètres de lui. C'était donc ça son obligation de la journée. Il se maudit intérieurement pour ne pas avoir de secrétaire chargée de lui rappeler qu'il avait rendez-vous avec sa secrétaire et se maudit encore plus durement : Virginia n'était plus sa secrétaire.
"Tu avais oublié notre rendez-vous.", conclut la jeune femme dans un sourire pas le moins du monde étonné.
"Du tout, j'avais seulement oublié que c'était aujourd'hui. Et avec toi. Et de quoi ça parle. Pourquoi tu es là, déjà ?"
"Tony, les formulaires à signer pour la construction du site Stark en Floride…"
"Les formulaires à signer pour la construction du site Stark en Floride !", s'écria-t-il en même temps que son amie, la mémoire lui revenant soudain.
Ils se regardèrent en souriant, réalisant tous deux qu'il y avait bien longtemps qu'ils ne s'étaient pas vus, seul à seul et qu'ils n'avaient pas eu de ces échanges anarchiques, à toujours parler en même temps que l'autre. Le milliardaire lui fit signe de la main de s'asseoir sur un des canapés et s'approcha d'elle, après avoir pris soin de cacher une bouteille d'alcool encore ouverte qui traînât sur son étagère depuis quelques jours.
"Il faut impérativement que tu viennes à Los Angeles avant février Tony, James Duncan ne pourra pas t'attendre éternellement et c'est primordial pour la compagnie que tu scelles enfin cet accord, tu comprends ?"
"Mh. Parlons de la décoration de la pièce plutôt, je ne veux plus de Giacometti, je veux du Brancusi. Partout."
"Tony…", soupira presque douloureusement la rousse en tenant son front d'une main parfaitement manucurée "S'il te plaît, signe ces papiers, et donne-moi une date à laquelle tu viendras à Los Angeles."
"Quoi ? Tu n'aimes pas Brancusi ? Tu me verrais plutôt avec du Picasso ? Allons Pepper, c'est tellement cliché.", répondit-il dans une grimace durement exagérée.
"Ça suffit !"
La voix de Virginia avait résonné avec une telle force que le milliardaire tressaillit légèrement. Il n'était pas rare qu'elle se mette en colère lors de leurs nombreuses et innombrables disputes, mais cela lui prenait largement plus de temps, là, ils avaient à peine échangé quelques mots que déjà ses joues avaient rougi et que ses sourcils s'étaient froncés – comme il aimait cette expression chez elle. Mais la suite de ses paroles le fit bien vite déchanter.
"Tony, c'est déjà difficile de venir ici te supplier de faire enfin face à tes responsabilités, c'est difficile aussi de me retrouver dans tes appartements, seule avec toi, alors, s'il te plaît, pour une fois, arrête de te moquer de tout, de moi et signe ces papiers !"
Le milliardaire se renferma face à la dureté de sa voix. Sans dire mot, il vint s'asseoir face à elle, lui prit le dossier des mains, le stylo qu'elle avait déjà décapuchonné et se mit à signer chaque bas de page avec une telle application qu'on aurait pu le croire encore pleinement impliqué dans ses affaires. Pepper Potts finit par pousser un petit soupir, atterrée par les proportions que prenaient une simple demande et par la violence presque naturelle avec laquelle son corps avait répondu.
"Merci…", finit-elle par souffler en passant une main légère sur ses cheveux pour vérifier que sa queue-de-cheval ne perdait pas de sa tenue.
"C'est si difficile, de me voir ?"
Cette fois, sa voix était douce.
"Pas pour toi ? Je veux dire, il y a encore quelques semaines, on était ensemble Tony. Ce n'est pas rien."
"Ça va faire presque trois mois."
"Je vois que tu t'en accommodes bien plus vite que moi alors…", répondit-elle dans un petit sourire triste.
L'ingénieur reposa le bouchon sur son stylo, avec lequel il joua entre ses doigts, son regard n'osant pas encore se poser sur son ex-compagne et finit par demander, bien qu'il appréhendait amèrement la réponse :
"Est-ce que tu… regrettes d'être partie ?"
Comme cela avait été plus facile à prononcer que 'Es-tu encore amoureuse de moi ?' !
"Non, c'était définitivement la bonne décision à prendre. Je regrette juste de n'avoir pas réussi à t'aider."
"Ça va… enfin, ça va, ça va mieux plutôt. Je ne fais presque plus de crises d'angoisses, tu sais. Je commence même à faire des nuits complètes."
"Bien, c'est très bien.", sourit la jeune femme, réellement soulagée d'entendre de si bonnes nouvelles d'un homme qu'elle avait vu se tuer à petit feu. "Je vois un psy tu sais, ça me fait beaucoup de bien."
Tony écarquilla grand les yeux, une expression de dégoût déformant son visage pourtant si paisible il y avait encore quelques secondes de ça.
"Un psy ? Mais Pepper, tu ne vas pas t'abaisser à aller voir un psy !"
"Ce n'est pas une question de 's'abaisser' Tony, j'en avais envie, voilà tout."
"Mais… de quoi tu lui parles ?"
"La vraie question est : est-ce que je lui parle de toi, pas vrai ?", demanda Pepper en se penchant légèrement vers son ami, mais elle ne prit même pas la peine d'attendre la réponse et soupira bruyamment en secouant légèrement. la tête. "Bien sûr que c'est de ça dont il s'agit, eh bien oui Tony, je lui parle de toi, entre autre."
Piqué au vif par sa déclaration, Tony se leva d'un bond et se mit à faire les cent pas derrière le canapé où était installée son ex-compagne. Sa tête lui tournait légèrement, et même s'il ne le réalisait pas encore entièrement, ses mains s'étaient mises à trembler, tout son corps soudain terriblement froid.
"Je ne veux pas que tu lui parles de moi, est-ce que c'est bien clair ? Bon sang, c'est tellement dégradant ! Je te croyais plus forte que ça Pepper, tu… tu me…"
"Dégoûtes ?", finit-elle en se retournant pour faire face à l'homme derrière elle. Son regard était serein, sa voix si douce, en tout point si contradictoire avec le milliardaire qui semblait dépérir à la simple découverte qu'il venait de faire.
Tony s'arrêta soudainement, conscient que cette situation prenait des proportions ridicules et posa une main discrète contre son torse : même son cœur s'était serré, autrement dit, il était à deux doigts de la crise d'angoisse parce que Pepper lui avait avoué voir un psy. Qu'il se reprenne, et vite, il était tout bonnement pitoyable.
"Bon… fais ce que tu veux, mais ne me mêle pas à tout ça, c'est bien clair ? J'veux dire, je ne veux rien savoir."
"C'est noté."
La rousse le regarda revenir s'asseoir, cette fois à côté d'elle, et prit sur elle pour ne rien montrer de ce qu'elle ressentait : comme il était douloureux de voir Tony souffrir de la sorte sans pouvoir rien y faire. Et comme les mots semblaient fort inutiles, elle tenta un petit geste, qui n'apporterait aucune conséquence, mais qui servirait de confirmation à ses doutes. Elle posa délicatement sa main sur la cuisse de Tony, et remonta lentement ses doigts, dans un geste suggestif, qu'il ne lui ressemblait bien évidement pas.
Mais le milliardaire ne sembla même pas réaliser comme le geste était faussé, et presque comme dégoûté, il retira sa main de la sienne en prenant garde à ce qu'elle ne recommence pas. La jeune femme pinça discrètement ses lèvres et reposa sa main sur le dossier qu'elle tenait sur ses genoux, sûre maintenant qu'il ne restait plus rien de leur amour, même pas l'envie primaire de sentir le corps de l'autre contre le sien.
"Tu sais Tony, j'ai remarqué tes efforts. Cela va mieux et ça se voit. J'en ai parlé avec les Avengers."
"Oui eh bien j'espère que ça se voit, je n'ai pas organisé cette fête sur Lafayette Street pour passer le temps."
La vraie raison, Bruce Banner, il la garderait pour lui.
"Et, nous avons remarqué aussi que tu buvais moins. Beaucoup moins. Tu redeviens toi-même Tony."
Cette fois, le milliardaire ne répondit pas tout de suite. Avait-elle seulement parlé avec tous les Avengers ? Cela était sujet à discussion. S'il était vrai que Clint, Natasha et Steve ne l'avaient pas vu boire une seule goutte d'alcool de toute la soirée ni même approcher une bouteille à la tour Stark, cela ne concernait en aucun cas Bruce. Il l'avait vu dans un piteux état qui les avait conduits tous deux à une situation bien étrange, point de départ d'une situation qui devenait aujourd'hui bien excitante. Il frotta ses mains asséchées par le froid de ces derniers temps l'une contre l'autre et mentit avec une aisance affolante.
"Je n'ai pas bu depuis le 28 décembre."
Il avait étudié le fonctionnement des anciens alcooliques, bien qu'il n'en était pas un à ses yeux, et savait l'importance que les malades portaient à retenir la date de leur dernier verre. Et cela était affreusement crédible. Pepper le sonda quelques secondes, soutenant son regard du sien, si protecteur finalement, et finit par sourire en serrant sa main dans la sienne. Bien loin d'une caresse sensuelle, ce geste marquait définitivement leur statut d'amis.
"Je suis fière de toi Tony."
Elle rassembla les papiers signés par le milliardaire et se releva en passant ses mains sur sa jupe pour la remettre droite.
"Tu me diras quand tu voudras venir à Los Angeles, que je prépare le jet."
Elle le salua d'une geste de la tête et sortit de ses appartements, faisant claquer ses talons dans un rythme presque envoûtant. Mais ce fut le bruit de la porte qui claqua qui sembla arracher toute sa vigueur au milliardaire qui poussa un long soupir, comme un homme ayant bombé le torse pendant de douloureuses minutes pour charmer les jolies filles. Il se laissa tomber mollement de tout son long sur le canapé et attrapa d'une main une bouteille qu'il savait soigneusement cachée dessous.
"Daddy est là.", sourit-il en serrant fortement le goulot dans sa main gauche, la droite dévissant avec une rapidité déconcertante le bouchon qui virevolta à travers la pièce. Il ne se redressa même pas et posa la bouteille contre ses lèvres pour en avaler lentement le contenu sauvagement alcoolisé.
Pepper était fière ? Mais fière de quoi, qu'il ne boive pas ? Quelle fierté pouvait-on en tirer ? C'était détestable comme ses proches s'étaient mis en tête qu'il était alcoolique. Il n'avait strictement rien à voir avec ce genre de malades, souvent complètement déconnectés de la réalité, avec un cruel manque d'amis, sentant l'alcool mauvais du matin au soir, le visage bouffi par des années d'errance -quand ils étaient encore en vie d'ailleurs. Lui aimait boire, quand ça lui chantait, fin de la discussion.
Il resta un moment sur son canapé, la bouteille à peine entamée posée encore contre ses lèvres et finit par se lever en ressentant la faim tirailler son ventre vide. Se redressant difficilement, il tangua d'un pied sur l'autre et posa la bouteille à sa place, dans un geste presque paternel. Ses lèvres maintenant libres de toutes caresses, il sentit un douloureux vide qui sembla néanmoins éclairer son esprit d'un seul mot : Bruce.
Oui, il avait envie de le voir, là, maintenant, tout de suite. Et légèrement saoul comme il l'était, il serait très certainement plus facile de regarder droit dans les yeux le docteur, sur qui il avait fantasmé toute la soirée, lui offrant ainsi un orgasme particulièrement inattendu. Le trajet jusqu'à la cuisine fut laborieux et incroyablement long, mais il y arriva, pour n'y voir qu'une pièce vide. Le QG était dans le même état. Il se traîna alors difficilement jusqu'au laboratoire où aimait se cacher son ami, mais pas le moindre signe d'un physicien non plus. Il se décida à y rester, l'esprit et le corps de toute façon bien trop alcoolisés pour continuer leur périple, et y passa le reste de la journée, accompagné des écrits de Banner, de quelques échantillons à décrypter, et d'une bouteille de Brandy qui ne quitta ses bras qu'une fois vide.
Il ne vit même pas la journée et la nuit passer et c'est au petit matin, mollement couché sur son bureau aussi inconfortable qu'encombré, qu'il fut tiré de son sommeil alcoolisé par la voix dure d'un Clint hors de lui.
"Stark, dans cinq minutes dans le QG, et si vous n'avez ne serait-ce que dix secondes de retard, soyez sûr que je vous abattrai sur place et croyez-moi, personne ne m'en empêchera !"
Son visage se souleva d'une traite, ses autres membres encore engourdis, il crut discerner le blond quitter le laboratoire malgré sa vue brouillée et poussa un long gémissement, très vite doublé par la migraine affolante qui naissait contre ses tempes avec une rare force.
"Bon sang, mais qu'est-ce que j'ai fait encore… ?"
