Il n'était pas dans une phase de sommeil profond lorsqu'on était venu frapper à sa porte. Tony s'était redressé sur ses deux pieds en une fraction de seconde, et était allé entrouvrir la porte pour faire signe à son réveil humain qu'il était déjà debout, sans trop se dévoiler, lui qui avait dormi en boxer. Il reconnut la jolie jeune fille au Coca de la veille, lui sourit, charmeur comme à son habitude, et la rassura en lui disant qu'il serait prêt en une dizaine de minute. Il la laissa face à la porte, prit ses aises dans l'appartement où il avait dormi en allant prendre une douche chaude et s'habilla sans attendre pour rejoindre la jeune femme. Elle était indéniablement belle, de grands yeux bleus, des lèvres fines et quelques tâches de rousseur sur ses joues, Tony ne comprenait pas sa présence ici. Toutes les autres personnes qu'il avait rencontré avaient la quarantaine, étaient grises et animées par une antipathie flagrante. Elle était jeune, pétillante et ravissante. Un piège, à ne pas en douter.
"Vous travaillez ici depuis longtemps ?"
La voix de Tony était douce comme une caresse – mais pas question de la draguer, ça lui retomberait dessus, pour sûr. Elle pouvait même être mineure à ce qu'il en savait.
"Non, pas depuis très longtemps.", répondit-elle en le regardant par-dessus son épaule dans un sourire.
Elle était légèrement plus petite que lui et ses talons lui faisaient une silhouette parfaite. Elle marchait d'un pas déterminé, ses bras se balançant gracieusement autour de sa taille fine et Stark trouvait cela absolument envoûtant. Quel gâchis de la retrouver dans une organisation pareille.
Ils ne marchèrent pas très longtemps, elle l'emmena dans une large cantine où un seul plateau ridicule était posé face à eux. Il s'installa sans attendre, il n'avait pas mangé ni bu depuis plus de 24h et son corps commençait à en souffrir. Le petit pain était sans saveur, le beurre fondu et les fruits à peine sucrés, mais au moins il mangeait alors cela n'avait aucune importance. Il relevait parfois la tête, se retenant de rire devant le ridicule de la situation : lui seul attablé dans une cantine pouvant recevoir au moins 200 personnes, et seule la jeune femme dans son dos, à l'attendre sagement debout près de la porte.
"Vous ne voulez pas vous asseoir ?"
"Non merci monsieur."
"Vous n'avez pas le droit ?"
"Je préfère vous laisser seul monsieur."
Ça pour sûr, elle n'avait pas dit "je préfère vous laisser tranquille". Il finit son verre d'eau tranquillement et reprit ses questions sans jamais se retourner.
"Comment vous appelez vous ?"
"… Olivia.", répondit-elle après un silence hésitant.
"Et votre vrai prénom ?"
Il se retourna cette fois et lui sourit, mais il se savait surveillé, alors pas question de jouer au plus malin comme il aimait le faire d'habitude. Il se remit face à son plateau sans saveur qu'il prit soin de finir jusqu'à la dernière miette, de peur que ça ne soit le seul repas de sa journée, et réalisa que la journée d'hier l'avait plus marqué qu'il ne l'aurait cru. Il avait envie de sortir, de bouger, de courir, de draguer la jeune femme s'il en avait envie, de se moquer de ces hommes et femmes sans âme qui le sondaient, il voulait redevenir Tony Stark, un point c'est tout.
Olivia, puisqu'il faisait mine de croire que c'était son vrai prénom, se rapprocha de lui pour lui faire signe qu'ils devaient y aller. Le chemin jusqu'à la salle suivante se fit plus long cette fois, et à peine arrivé, le milliardaire vit du coin de l'œil un homme venir chercher la jeune femme par le bras pour l'éloigner rapidement. Pas la possibilité de faire un commentaire de toute façon, il s'installa dans la salle qu'on lui indiquait.
La salle était grise, comme toutes les autres, mais la lumière des plafonniers donnait un aspect hôpital particulièrement angoissant. Il y avait une banquette légèrement surélevée, quelques machines par ci par là, et deux hommes en blouse qui l'accueillirent avec un franc sourire qui le déstabilisa. Il les salua poliment, et son regard se porta automatiquement sur le large miroir au fond de la pièce – sans tain, évidement.
"Monsieur Stark, ravi de vous rencontrer. Nous allons procéder à un petit check-up ; si vous voulez bien vous asseoir."
On y était, le test médical. Le génie leur fit un léger oui de la tête, retira sa chemise et s'installa sur la banquette, les yeux fixés face à lui, pour ne pas être tenté de les poser sur le putain de miroir où devaient se cacher derrière les hyènes de la veille. Tony n'avait pas d'animosité particulière envers les médecins ; il en avait même côtoyé beaucoup et longtemps dès son retour d'Afghanistan, mais le petit rituel qui se déroulait autour de lui le mit profondément mal à l'aise.
On étendait son bras sans lui demander son avis, lui prélevait du sang sans le prévenir tandis qu'on inspectait sa gorge à l'aide d'une spatule écrasée sur sa langue et d'une petite lampe torche puissante. On inspectait chacune de ses cicatrices soigneusement, et cela était plus dur à supporter qu'il ne l'aurait imaginé, on le fit passer sur un tapis roulant de sport criblé de patchs pour analyser les réactions de son cœur. On inspectait à nouveau sa gorge, ses réflexes, puis de nouvelles prises de sang qui cette fois, lui donnèrent le tournis et Tony réalisa sans mal qu'on le traitait comme un vulgaire objet, un moins que rien, une fois de plus pour le faire sombrer. Les deux hommes face à lui étaient-ils seulement médecins ? Il n'en avait pas la moindre idée.
La pression sembla retomber, et alors qu'il se crut tirer d'affaire, il les vit enfiler des gants de latex et se retourner vers lui. Oh, non.
"Monsieur Stark, pouvez-vous nous montrer votre réacteur, s'il vous plaît ?"
C'était donc cette partie de son anatomie qui les intéressait, Dieu merci. Il tenta de sourire, mais grimaça plus qu'autre chose, garda un regard fier autant que possible alors que sa main se posait sur le métal froid pour le faire tourner avec dextérité, et retirer l'objet désiré. Il poussa un soupir profond par réflexe et alors que ses doigts tendaient à d'autres le réacteur qui le tenait en vie, il ne put s'empêcher de repenser aux trois seules personnes sur terre qui l'avaient touché : Pepper et Rhodes lorsqu'ils l'avaient aidé à quelques occasions, et Obadiah. Aucun doute possible quant aux desseins des hommes face à lui, ils se rapprochaient plus de ceux de feu son père adoptif.
Les deux hommes s'approchèrent du miroir – comme par hasard – et posèrent le réacteur sur une petite table avant de l'examiner soigneusement. Tony leva les yeux au ciel – comme si ces deux nazes pouvaient comprendre quelque chose à la merveille technologique qu'ils tenaient entre leurs doigts. Le temps passa lentement, douloureusement, et alors que la poitrine vide de Tony commençait à montrer des premiers signes de malaise, il n'hésita pas une seule seconde et tendit la main vers ses deux bourreaux.
"Vous pouvez me le rendre… s'il vous plaît ?"
"Auriez-vous un problème monsieur Stark ?"
"Le shrapnel, tout ça… bref, s'il vous plaît ?"
Il fit signe de ses doigts qu'il voulait qu'ils se rapprochent.
"Encore un peu de patience."
"Non – maintenant !", ordonna-t-il, et cette fois, pas une once d'hypocrisie dans son regard, il ne leur laissait pas le choix, fini de jouer, il voulait son réacteur et vite !
Les deux médecins se regardèrent, et l'un des deux se décida enfin en lui rapportant l'objet convoité. Il le lui arracha des mains, le replaça au centre de sa poitrine et l'enfonça durement avant de respirer bruyamment – et toujours ce goût métallique dans la bouche. Là, sa respiration se fit plus douce, moins anarchique, mais il sut automatiquement qu'il avait craqué une première fois et qu'il craquerait encore très prochainement s'ils continuaient leurs conneries.
Le test médical s'arrêta là, on lui demanda de se rhabiller, et Olivia fit son apparition dans la pièce pour son plus grand plaisir. Il la suivit une nouvelle fois, sans lui poser de question car il avait remarqué ses lèvres pincées, ses poings serrés. Les hommes qui les surveillaient avait dû, tout comme Stark, comprendre qu'il ne la laissait pas indifférente. Cette fois il ne fit aucun commentaire, la jeune femme ne devait pas souffrir de ce qu'il considérait être son combat.
Elle l'amena cette fois dans un bureau chaudement décoré, un tapis persan rouge au sol, des murs colorés, une femme d'une soixantaine d'année aux cheveux gris frisés assise sur un fauteuil en cuir et à ses côtés, une méridienne. Oh. Oh non ! Le cœur de Tony fit un bond comme s'il voulait sortir le premier de cette salle, tout son corps happé par le sol, prêt à ramper loin, très loin de ce qui allait se dérouler. Un psy. On le faisait voir un putain de psy !
"Monsieur Stark ! Quel honneur !" La femme se leva sans attendre et s'approcha les bras levées comme si elle avait vu le messie, et vint serrer contre son cœur le pauvre milliardaire. "Je suis très heureuse de vous rencontrer, c'est très bien que vous veniez, nous allons faire du très bon boulot."
Elle avait appuyé chacun de ses mots avec une attention particulière comme si Stark était idiot, ce qui l'énerva instantanément.
Quel drame s'était-il passé pour qu'un être comme Sigmund Freud naisse sur terre ? Quelle était cette lubie planétaire pour comprendre, décortiquer, analyser ce qu'il se passait dans la tête des autres ? Non, c'était tout simplement incompréhensible. Tony adorait percer des mystères mais des mystères technologiques ou scientifiques, jamais il n'aurait voulu savoir tout ce qu'il se passait dans la tête de Pepper par exemple, et encore moins dans la tête de la soixantenaire face à lui – quant à Bruce, c'était différent, joker.
Il grimaça, pourtant il avait essayé de sourire, et se fit installer sur la méridienne, sur laquelle tout son corps se tendit de mal-être. Il allait vomir.
"Vous savez monsieur Stark, cela fait des années que je voulais vous rencontrer. Avec tout ce que vous avez traversé, voir une professionnelle vous fera le plus grand bien."
Je préférerais voir un autre genre de professionnelle et elle me ferais encore plus de bien que vous, et je pourrais même rester allongé comme ça, pensa-t-il cyniquement sans ouvrir les lèvres.
"Bien sûr, notre rendez-vous est un peu particulier car nous n'allons pas commencer un travail d'analyse mais par la suite, je vous donnerai le numéro d'un confrère sur New York qui pourra suivre votre cas."
Mais tuez-moi sur place.
"Ne perdons pas de temps. De quoi voulez-vous parler ?"
La femme avait repris place derrière lui, si bien qu'il ne voyait plus que le mur orange face à lui.
"… De quoi moi je veux parler ? Et bien je ne sais pas, c'est vous l'doc, c'est à vous de me poser des questions non ?"
"Oh non monsieur Stark…", rit-elle comme s'il était profondément abruti. "Vous pouvez me parler de ce que vous voulez, il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses, nous sommes entre nous. Et ensuite, nous pourrons analyser quelques éléments dont vous auriez envie de parler."
Elle mentait pour sûr, Tony n'imaginait pas une seule seconde cette salle libérée de toute caméras, mais l'idée de parler à quelqu'un qu'il ne voyait pas, sans retenue, sans pudeur, était étrangement plaisante. Il se reprit, pas question de se livrer dans ces conditions.
"Je vois… Nous pourrions parler de l'Afghanistan je crois." Il attendit une réponse qui ne vint pas, et comprit qu'il était seul maître à bord maintenant. "C'est quand à même à cause de ce qu'il s'est passé là-bas que je suis ici. Mais bon, je m'en sors bien, je suis vivant au moins. J'avais un ami sur place. Qui m'a sauvé. Yinsen." Il se tut, réalisant que ses dernières phrases s'étaient faites plus courtes, et si de l'extérieur, il pouvait sembler qu'il n'avait plus rien à dire, intérieurement un flot de parole intenables noyait son esprit, voulant sortir à tout prix ce qu'il retenait depuis bien trop longtemps.
"Mais il est mort, voilà, fin de l'histoire."
"Fin de quelle histoire monsieur Stark ?"
"Celle de l'Afghanistan, y'a rien à dire de plus, j'y étais, je suis revenu, voilà."
"Donc votre voyage, votre détention, n'ont pas eu de conséquences ?"
"Vous n'avez jamais regardé les infos ou vous êtes stupide ? Bien sûr qu'il y a eu des conséquences, j'ai commencé par vous parler de ça. Sans cette cave, sans l'intervention de Yinsen, je n'aurais jamais eu ce… truc au milieu de ma poitrine."
La patience de Tony prenait fin, il ne maîtrisait même plus sa voix qui s'était faite plus dure, plus vraie.
"Ce… truc ?"
"Le réacteur, Sigmund, suivez un peu."
Il entendit un petit rire discret et il profita de cette courte pause pour tenter de reprendre son calme.
"D'accord, le réacteur. Et quelles en sont ses conséquences ?"
"Mis à part le prix Nobel de Physique en 2008, je dirais Iron Man, pour sûr. C'est de là dont l'armure puise la puissance nécessaire, pour parler vulgairement."
"Non monsieur Stark, je ne parle pas des conséquences pour l'Iron Man, mais pour vous."
Le cœur du génie loupa un battement et tout son corps se raidit alors que son regard se plantait dans la vision du mur orange. La réalisation froide et brutale lui donna la nausée ; ce n'était pas Iron Man qu'ils voulaient briser, c'était Tony Stark, et la différence était énorme, vitale.
L'armure était vraiment invincible et Tony, depuis le début de son entraînement et de ces tests, s'était toujours cru indestructible, protégé par sa merveille technologique. Mais c'était lui qui était visé, lui qui se cachait derrière les bouts de métal, lui qui n'était qu'un homme. Et si les dernières semaines lui avaient appris qu'il pouvait être durement fragilisé, pour la première fois depuis qu'il était à Washington, il réalisa qu'il pouvait échouer. Tenir, il devait tenir.
"Physiquement, j'ai des problèmes de santé. Je ne peux pas m'en séparer plus de cinq minutes."
Et je ne supporte pas de me voir dans le miroir sans le réacteur, j'ai le vertige rien qu'en voyant le trou béant au milieu de ma poitrine.
"Mentalement, c'était difficile au début, mais j'ai toujours été passionné par les nouvelles technologies de toute évidence, et finalement c'est comme une prothèse de jambe, ou un pacemaker."
Mais en vrai c'est tellement plus pernicieux que ça. Ça ralentit le rapprochement fatal entre ce sale bout de shrapnel et mon cœur que j'ai toujours cru, et voulu, intouchable.
"Il m'arrive même parfois de l'oublier. Il est tout le temps là, je n'ai pas besoin de toujours y faire attention. Je ne passe pas mes journées à me dire 'ah oui j'ai un nez, c'est vrai'."
Et quand après l'oubli, je réalise qu'il est toujours là, c'est pire que tout. J'avais réussi à l'oublier quelque minutes, quelques secondes, à avoir l'illusion d'être normal pour une fois dans ma vie et me revoilà Tony-Stark-avec-la-batterie-au-milieu-du-ventre.
"Quant aux autres, je les laisse le toucher, s'ils en ont envie, que si je les connais bien. Sinon je suis assez mal à l'aise. Mais ça, je pense que c'est normal."
Mais il n'y a que Bruce qui peut le toucher, il n'y a que lui qui comprend ce que c'est d'avoir au fond de son corps quelque chose d'invisible mais qui te détruit, qui te consomme et qui fait de toi un monstre. Et quand il touche au réacteur, j'ai l'impression qu'il me réchauffe tout entier – plus de froid glacial au centre de ma poitrine, juste sa chaleur réconfortante dont je suis totalement, irrémédiablement accro, cette chaleur que j'aime.
Voilà, il avait répondu à sa question. Un long silence s'en suivit, la femme notant quelque chose de son crayon sur le carnet qu'elle tenait sur ses genoux. Puis elle se leva pour venir faire face à Tony en lui tendant une carte.
"C'était très bien monsieur Stark, et j'aurais beaucoup aimé vous aider dans votre analyse. Mais voici le numéro de mon confrère à New York, appelez-le de ma part."
Il hésita une seconde et prit la carte avant de la ranger dans la poche de son pantalon. Le regard de la femme était étrangement plus doux, plus serein. Il se surprit à lui demander tout haut.
"On était filmés, pas vrai ?"
Elle lui fit signe de la tête que oui, et l'invita à sortir. Dehors attendait un petit groupe d'hommes, et Olivia. Ils tenaient près d'eux le petit sac d'affaires de Tony, lui tendirent son téléphone qu'il récupéra avec grand plaisir, et l'invitèrent à les suivre. Ils le renvoyaient à la base, du moins pour l'instant, et s'il avait été seul, il aurait chanté ou pleuré de joie. Ils le raccompagnèrent en silence jusqu'à la berline qui l'avait accompagné la veille au matin et il leur serra la main chacun leur tour, sans rancune.
Il termina par Olivia, à qui il adressa un large sourire, alors qu'il glissait dans sa main sa carte de visite, avec les contacts de la Stark Industries. Il se pencha pour lui faire une bise et murmura à son oreille avec une extrême discrétion :
"Tu vaux mieux que ça. Appelle-moi."
Elle rougit malgré elle, ferma ses yeux lentement pour lui faire signe qu'elle avait compris, et sans plus rester près de cette bande de cinglés, il rentra dans la voiture, et reconnut avec plaisir son chauffeur de la veille et son sourire admiratif.
"Comment allez-vous monsieur Stark ?"
"Tu ne m'as pas dit ton prénom gamin."
"Oh, ah, mh – Will monsieur."
"Et bien Will, laisse moi te dire que ça va."
Will, assis à la place du conducteur, le corps tourné vers le milliardaire, fronça des sourcils, surpris.
"Ah, car quand j'ai raccompagné les autres Avengers, ils avaient l'air… fatigués. Qu'est-ce qu'on vous fait faire là-bas ?"
Tony sourit et regarda par la fenêtre.
"On te fait vivre l'enfer."
Le jeune chauffeur, soudain inquiet par la combinaison de la réponse de son aîné et par son sourire, démarra sans attendre et déjà reprenait le chemin vers Devil's Blackbone. Tony soupira de soulagement et ajouta, sans pouvoir contenir son sourire.
"Mais ça va bien, ça va même très bien."
