* Pour faciliter la compréhension et pour m'empêcher de massacrer le dialecte mis au point par Tolkien, les dialogues en sindarin seront en italique. En vous remerciant pour votre attention. *

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Chapitre 2 : Home sweet home

Au fur et à mesure, au long de la conversation, Alice se remémora ses notions de Sindarin.

Au bout de 5 minutes, le Dr Kaminski l'avait laissé en compagnie du patient, après lui avoir demandé de le tenir au courant de la situation. Puis il était allé voir d'autres malades.

L'infirmière ne comprit pas tout ce que Galoriand lui dit. Celui-ci fit cependant beaucoup d'efforts pour se faire comprendre, articulant exagérément et parlant lentement. A son exaspération et son désespoir d'être attaché dans un lieu qui lui était inconnu, par des gens dont ils ne savaient quoi penser, avait succédé une espèce de soulagement.

Alice comprit les grandes lignes de son histoire.

Galoriand ne savait pas comment il était arrivé « là ». Tout ce dont il se rappelait était qu'il était perdu dans la nuit dans un endroit qu'il ne connaissait pas, sur une route étrange. A un moment une machine lumineuse – Alice présuma qu'il parlait de la voiture qui l'avait renversé- se précipita sur lui à grande vitesse. Il lui décocha une flèche. Puis ce fut le noir total.

Lui ne venait pas d'ici. Il était parti chasser avec des amis lorsqu'il fut séparé de ces derniers. Il avait perdu connaissance et s'était retrouvé « là ».

Avant de partir faire son compte rendu au Dr Kaminski, Alice lui assura qu'il était entre bonnes mains, que même si les gens lui paraissaient étranges ici ils n'allaient pas lui faire de mal, à condition qu'il ne menace pas le personnel. Elle allait leur demander de détacher ses sangles s'il promettait de bien se comporter, ce qu'il fit.

Puis elle tint au courant le Dr Kaminski avant de rentrer chez elle, au volant de sa vieille 106 rouge. Elle écouta les Donnas à fond et chanta à tue-tête pour se défouler et ne s'endormir au volant.

Après une demi-heure de route, elle rejoint son domicile. Elle avait hérité de sa grand-mère, la douce Gabrielle, une petite maison adorable, à deux kilomètres d'un petit village isolé, juste à côté de la forêt. Quand elle avait quitté son minuscule appartement dans la grande ville en collocation avec une amie, Fatima, cette dernière s'était inquiété : « mais tu ne vas pas avoir peur toute seule dans ce bled paumé ? ».

Elle n'avait pas peur dans cette maison. Elle s'y sentait bien. La façade de la demeure était recouverte de lierre. A l'intérieur, il y avait une immense cuisine, une salle de bain assez rustique mais bien aménagée, un salon pittoresque dont trois murs sur quatre étaient recouvert d'immenses bibliothèques bourrées de livres hérités de son grand père, qui adorait lire, comme elle. A l'étage, deux chambres, la sienne, et une chambre d'amis pour ses visiteurs. Mais ce qui avait conquis son cœur était l'immense jardin à l'anglaise, plein de fleurs et d'arbres fruitiers.

Alice rentra chez elle, but un grand verre de jus d'orange, se brossa les dents et se plongea sous la couette. Ses dernières pensées conscientes furent pour Galoriand. Souffrait-il d'amnésie ? Certains cas étaient incompréhensibles. Au centre psychiatrique, elle avait croisé une fois le chemin d'un patient qui avait oublié toute sa vie jusqu'à l'usage de la parole, mais qui jouait magnifiquement du piano. Peut être que Galoriand était un fan de Tolkien, qui avait oublié son ancienne vie suite au choc avec la voiture mais avait conservé le souvenir de l'œuvre du grand écrivain ?

Mais le Dr Kaminski lui avait bien dit que l'homme paraissait indemne. Ce qui signifiait probablement aucun traumatisme crânien ? De plus Galoriand avait l'air sincère, mais ses deux années au sein du Pavé Blanc l'avaient fait beaucoup réfléchir et remettre en question le concept même d' « air sincère », et lui avait appris à se méfier de son instinct. Certains patients étaient sincèrement convaincus de la réalité de leurs délires, et ne comprenaient absolument pas leur internement, ce qui serrait toujours le cœur d'Alice.

Elle s'endormit sur ces questionnements. Son sommeil fut habité de rêves étranges.

Le lendemain soir, elle revint à l'hôpital, et fit le point avec l'équipe d'infirmière pour les instructions de la nuit. Elle fut très occupée la première partie de la nuit, par des soins post opératoires. Son esprit dérivait souvent vers Galoriand, et elle du attendre quelques heures avant d'avoir un moment de répit pour aller le voir.

Quand elle entra dans sa chambre, elle vit que celle-ci était vide. Elle alerta l'infirmière chef.

-Françoise ? C'est normal que le patient de la 206 soit parti ?

- Le patient de la 206 n'est plus là ?

- Non.

- Attend je regarde sa feuille de soin… Non il devrait toujours être là.

Galoriand s'était enfui. Au nez et à la barbe du personnel soignant.

Personne de l'hôpital ne semblait l'avoir vu passer.

Quand elle repartit chez elle, le Dr Kaminski avait appelé la police pour signaler la fuite de l'hôpital d'un individu instable, potentiellement dangereux vu qu'il avait tiré une flèche sur une voiture. Le docteur comptait en effet faire transférer le patient au centre du Pavé Blanc avant que celui ne s'enfuit.

Arrivée chez elle, Alice se mit directement au lit. Elle avait commencé à travailler de nuit un mois plus tôt et n'avait pas encore bien pris le rythme. Elle se réveilla vers 13h00 et décida de prendre un petit déjeuner.

Elle descendit l'escalier en pyjama, mal réveillée et commença à se préparer un bol de céréales, en écoutant les infos distraitement. Elle observa le jardin par la fenêtre de la cuisine.

Il avait neigé cette nuit là. Tout était couvert de neige.

Elle adorait la neige.

La pelouse était blanche, tout comme les arbres.

Elle regarda des oiseaux se nourrir des boules de graisse qu'elle avait accrochées à son cerisier, son bol à la main.

Elle contempla les châtaigners de la forêt derrière le mur de son jardin se balancer au gré du vent.

Elle scruta le ciel nuageux.

Elle examina attentivement la trace de passage des oiseaux et de petits rongeurs dans la neige.

Elle observa pensivement la balançoire immobile au fond de son jardin.

Elle vit Galoriand passer dans son jardin.

Galoriand ?!

Galoriand !

Lorsqu'Alice réalisa ce qu'elle avait vu, son cœur cessa de battre un court moment. Mais que faisait-il ici ? Elle prit peur.

Il frappa à la porte de derrière.

Elle ne savait absolument pas quoi faire.

- Alice, ouvrez moi, demanda-t-il en sindarin.

Elle hésita. Et s'il était dangereux ? Elle se sentit traquée. Il avait découvert où elle vivait, et attendait dans le jardin.

- Alice, s'il vous plaît, j'ai besoin de votre aide, implora-t-il, toujours en elfique.

Il y'avait dans sa voix une note de désespoir sincère qui incita la jeune infirmière à céder… Non sans s'être assuré que sa batte de base-ball était à portée de main.

Elle ouvrit la porte et lui demanda d'entrer, tout en restant sur ses gardes.

- Vous êtes froid, lui dit-elle, incertaine de la tournure de sa phrase.

Il esquissa un pâle sourire.

- Merci.

Le pauvre était frigorifié. Elle le conduisit au salon et le fit s'asseoir sur le canapé, après lui avoir mis une couverture sur les épaules. Ensuite elle prit son portable, qu'elle mit dans la poche de son pyjama, au cas où elle devrait appeler la police si les choses se corsaient. Galoriand ne lui paraissaient pas menaçant, mais elle avait appris à ce méfier. Elle prépara rapidement un chocolat chaud et lui mit d'autorité la tasse dans les mains.

Il sentit la boisson, et se décida à goûter. Il sembla apprécier.

Alice s'installa en tailleur sur le fauteuil en face de lui. Elle le laissa se reprendre et se réchauffer un peu, ce qui lui laissa un peu de temps pour rassembler le vocabulaire elfique dont elle se souvenait.

Je vous écoute.

Galoriand commença à parler assez rapidement. Il ralentit et articula distinctement lorsqu'il vit l'incompréhension se peindre sur les traits d'Alice.

Je dois rentrer chez moi. Il faut m'aider ?

Où est votre maison ?

Je ne sais pas.

Je ne sais pas non plus.

Vous êtes la seule à parler mon langage.

D'autres personnes le connaissent. Qui êtes vous vraiment Galoriand ?

Je suis un elfe.

Les elfes n'existent pas.

Mais vous parlez leur langage.

L'elfique est une langue qui a été inventé pour des livres.

Galoriand eut l'air sincèrement choqué. Il se reprit.

Je suis un elfe.

D'où venez-vous ?

De la Lorièn.

Le royaume de Celeborn et Galadriel, c'est bien cela ?

Vous les connaissez !

Oui. Ils sont dans les livres.

Ils existent aussi.

Ils n'existent pas.

Vous ne me croyez pas.

Je ne vous crois pas.

Posez-moi des questions ?

Si vous êtes un elfe, pourquoi pas des oreilles pointues ? Pourquoi laisser des traces dans la neige ? Pourquoi souffrez-vous du froid ?

Je me suis réveillé comme ça.

Ben voyons. Bien commode comme explication. Alice ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel. Galoriand lui montra sa main gauche. Son index était orné d'un anneau d'argent.

Si vous ne m'aidez pas, je vais mourir.

Quel est cet anneau ?

Je suis fiancé.

Félicitations.

Ma fiancée me cherche.

Alice était une grande romantique. Ce détail attira son attention, et la poussa à laisser à Galoriand une seconde chance avant d'appeler la police. Et si… Si. Si son histoire abracadabrante était vraie ? Peut-être avait-elle juste envie d'y croire. Et il y avait certains détails… Sa tenue. L'arc. Ses longs cheveux. Sa connaissance du Sindarin, plutôt rare. Il utilisait des mots qu'elle ne connaissait pas… D'accord elle n'était pas une référence en la matière. Alice avait côtoyé la folie et ses aspects, et cet homme, malgré son histoire ne lui paraissait pas fou, elle n'aurait pas su dire pourquoi. Choqué, peut être mais pas fou. Et son instinct lui disait que peut être, peut être… Mais cet instinct qu'elle avait cru fiable jusqu'au jour de ses 22 ans l'avait trahi, une fois, et elle en portait encore les cicatrices.

Si seulement Monsieur Laurent était là pour l'aider à savoir si Galoriand était vraiment ce qu'il disait ou pour le forcer à se démasquer en le coinçant sur des détails. Si seulement elle connaissait quelqu'un qui disposait du savoir… Un expert. Elle avait besoin d'un expert.

Et elle en connaissait un qui n'était pas fou – du moins qui n'avait jamais été interné.

Le bouquiniste. Aristide Le Fèvre. Celui chez qui son grand père allait acheter ses livres. Petite, elle l'accompagnait et pouvait rester des heures à flâner dans le magasin. Il était maniaque de Tolkien. Il possédait toutes les éditions originales. Il avait même des illustrations encadrées dans sa boutique. Elle était sûre qu'il pourrait l'aider. Elle était sûre qu'il était acharné au point de parler le Sindarin. Peut être même aussi le Quenya. Oh il ne devait plus être tout jeune maintenant… Elle était passée devant son échoppe il y a deux semaines, et celle-ci était encore ouverte. On était mercredi. Elle reprenait le travail jeudi soir. Ça valait le coup d'essayer. Si ça ne marchait pas, elle appellerait la police.

Elle s'adressa alors à Galoriand qui l'observait silencieusement depuis deux minutes.

Pas de mouvement.

Elle alla s'habiller vitesse éclair. Et retourna voir Galoriand, qui avait l'air méfiant.

Je vais vous aider. Je vais vous amener chez quelqu'un qui connaît mieux le sindarin que moi. Venez avec moi.