Chapitre 3 : Aristide Le Fèvre
Galoriand suivit Alice jusqu'à sa voiture, une twingo rouge qui n'était plus de la première jeunesse. Elle ouvrit la porte côté conducteur et s'installa machinalement. Galoriand la regardait, l'air de ne savoir que faire.
-Pardon, s'excusa-t-elle, j'oublie.
Elle sortit de sa voiture, lui ouvrit la porte du côté passager et lui fit signe de s'asseoir. Puis elle revint de son côté. Elle s'excusa à nouveau lorsqu'elle se pencha sur lui pour attacher sa ceinture de sécurité. Galoriand s'était complètement figé lorsqu'il fut frôlé par ses cheveux, l'air atrocement gêné. Alice fût plutôt rassurée par cette réaction.
Elle mit à son tour sa ceinture de sécurité, lui montrant bien ce qu'elle faisait, de peur qu'il ne la suspecte de l'avoir attaché. Puis elle démarra la voiture, observant avec curiosité la réaction de son passager. Celui-ci était silencieux, à l'affût. Il avait l'air curieux de voir ce qu'il allait se passer.
Alors, elle fit route jusqu'à Moussepont, une petite ville située à douze kilomètres de chez elle, précautionneusement à cause de la neige. Quand elle se gara, Galoriand avait l'air émerveillé. Elle détacha sa ceinture et l'aida à sortir de la voiture. Il se lança alors dans une foule de questions enthousiastes qu'Alice ne comprit pas. Elle le regarda d'un air ahuri. Il y eut un blanc, durant lequel aucun d'entre eux ne sût quoi dire.
Alice lui fit signe de la suivre. Le magasin d'Aristide Le Fèvre se situait dans une rue piétonne, environ à deux cents mètres de là où elle s'était garée.
Moussepont avait gardé son architecture médiévale, ce qui eu pour avantage que Galoriand ne détonna pas trop avec sa tenue et sa chevelure. Il y eut à peine deux passants qui se retournèrent sur son passage. Galoriand, quant à lui, observait tout avec avidité.
Quand ils arrivèrent à la boutique, appelée « Antiques Ouvrages », Alice eut la désagréable surprise de voir que celle-ci était fermée. Pour acquis de conscience et connaissant les horaires farfelues du libraire (il ouvrait quand il avait envie), elle frappa à la porte.
Plus exactement, elle se préparait à frapper à la porte, quand celle-ci s'ouvrit en grand. Aristide était là, un grand sourire aux lèvres.
- Bonjour Monsieur Le Fèvre ! Comment saviez-vous que… commença Alice
- Je t'ai vu arriver avec ton compagnon, ma petite Alice. Laisse-moi te regarder ! Comme tu as grandi ! Ça fait longtemps que tu n'es pas venue me voir ! Tu ne lis plus ? Tu aimais lire avant… Que s'est-il passé ?
-Euh…
- Ne me dis pas que tu passes tout ton temps devant la télévision ! Tu sais ce que ça fait de l'esprit des gens cette machine ?
- Et bien…
- Et les gens préfèrent lire ces saletés de magasines, plutôt que mes livres ! Où encore ils les achètent dans des hypermarchés impersonnels ou les gens qui le vendent ne savent même pas lire !
- En fait…
- Et pourtant ! Pourtant, les livres ça se respecte, ça se choisit avec soin ! On ne les vend pas comme on vendrait de vulgaires… Marchandises ! De plus…
Alice décida de le laisser parler, vu qu'il ne semblait pas encore disposé à l'écouter. Elle jeta un regard d'excuses à Galoriand, et attendit patiemment. Elle vit que le sieur Le Fèvre jetait des regards curieux à son protégé, ce qui signifiait qu'il n'allait pas tarder à l'interroger.
3...
2…
1…
-Tu ne me présentes pas ton ami ? fit-il avec une curiosité à peine dissumulée.
- Voici Galoriand. Galoriand, Monsieur Le Fèvre.
Galoriand inclina la tête poliment. Monsieur Le Fèvre s'empressa de se lancer dans des formules de politesse sans fin. Galoriand jeta un regard interrogateur à Alice.
- Il ne parle pas français.
- Ah bon ? De quel pays vient-il ?
C'était là une bonne question, à laquelle elle ne savait pas quoi répondre sans passer elle-même pour une folle. Le plan d'Alice avait été de conduire Galoriand jusqu'à chez Monsieur Le Fèvre, pour que celui-ci confirme ou infirme l'origine de son protégé, mais elle n'avait pas réfléchi à la façon de lui exposer la situation. Dans le doute, elle choisit la franchise.
-En fait, je ne sais pas trop, commença-t-elle. C'était un patient de l'hôpital où je travaille. Il semble ne parler qu'elfique. Il s'est enfuit de l'hôpital et je l'ai retrouvé tout à l'heure devant chez moi. Il dit qu'il ne vient pas de ce monde.
Aristide Le Fèvre se tût, chose assez rare pour être remarquée.
-Enfin en gros quoi… ajouta Alice.
Il contempla Galoriand un bon moment, qui attendait patiemment une réaction. Alice, après l'avoir formulé, l'absurdité de la situation. Mais qu'est ce qui lui avait pris ? Pourquoi n'avait-elle pas tout simplement appelé l'hôpital ?
- Im Aristide, commença le vieux libraire, mae govannen, Galoriand.
Sa prononciation était moins laborieuse que celle d'Alice, et son accent ressemblait fort à celui de Galoriand. Alice poussa un soupir de soulagement : il la croyait. Elle pensa que le vieil homme devait être séduit par la possibilité qu'un elfe de la Terre du Milieu ait échoué dans ce monde.
Aristide invita ledit elfe et Alice à s'asseoir dans son salon, au dessus de la boutique. Et là, Alice les écouta parler pendant ce qui lui sembla être des heures, sans comprendre tout ce qui était dit. Le dialogue, au début assez formel, se transforma assez rapidement en un enchaînement de questions d'Aristide et de réponses de Galoriand .Alice comprit que le vieil homme testait Galoriand. Il parût sidéré par certaines réponses. Galoriand restait calme, mais Alice vit qu'il se retenait de s'énerver.
Au bout d'un long moment Alice sentit qu'elle s'assoupissait. Elle avait beau avoir jeté des regards interrogateurs au vieux libraire, celui-ci ne lui donna aucune information, aucune traduction. Il ne lui prêta aucune attention, en fait. Elle se sentit mise à l'écart délibérément de la conversation par monsieur Le Fèvre, et elle en ressentit une pointe de jalousie. Après tout, c'était elle qui avait trouvé Galoriand ! Elle chassa cette réaction enfantine de sa tête. Elle était avant tout dévorée par la curiosité.
Pour éviter de s'endormir, elle alla chercher des pains au chocolat et des croissants à la boulangerie du coin. Elle regarda sa montre, il était 17h30. Cela faisait à peu près deux heures et demi que les deux olibrius conversaient.
Son retour avec des vivres lui apporta nettement plus de considération de la part des deux hommes. Ou alors, ils avaient eu le temps de faire le tour du sujet… Mais Alice doutait de cela, estimant que la passion du sieur Le Fèvre pour le monde de la Terre du Milieu ne pouvait être assouvie en une seule conversation avec un individu prétendant être un elfe.
Le vieux libraire se précipita sur les pains au chocolat. Alice sourit. Galoriand les regarda, hésitant.
- Mangez. Vous avez faim, lui dit Alice. C'est bon.
Elle en prit un pour lui montrer l'exemple. Galoriand fit de même, et il sembla agréablement surpris par le goût. Alice lui sourit.
- Alors, demanda Alice à Aristide, qu'en pensez-vous ?
- Je pense, ma petite Alice, que vous en avez trouvé un.
- Un quoi ?
- Un vrai elfe.
Elle en eu le souffle coupé. Elle ne s'était pas attendue à une telle réponse. Elle l'avait peut être espéré dans un sens, car elle éprouvait une sorte de sympathie irrationnelle pour Galoriand, mais elle n'avait pas réalisé l'impact de cette réponse. Elle croyait Aristide.
Elle dû s'asseoir.
-Ah…
- Il vient de la Lorien. Il est parti de son monde en l'an 2022, continua le vieil homme, soit à peu près un siècle avant la guerre de l'anneau.
- Alors il ne sait pas…
- Et nous n'allons rien lui dire. Il est important qu'il ne sache rien, j'insiste sur ce point. Nous devons l'aider à retourner chez lui. C'est une question de vie ou de mort.
- Je suis d'accord… C'est une question de vie ou de mort ?
- Sais tu que les elfes peuvent mourir d'un cœur brisé ?
- Euh je …
- Il est fiancé.
- Je sais.
- Il est amoureux.
-J'espère bien !
- Si il ne retrouve pas sa fiancée bientôt, il va sombrer dans une mélancolie et…
- J'en serais désolée mais…
- Oui ?
- J'ai quelques questions…
Galoriand observait la scène avec un grand intérêt.
- Déjà, pourquoi n'êtes vous pas plus surpris que ça de la nouvelle ?
- C'est une bonne question. J'y répondrais en temps voulu. D'autres questions ?
Alice eut l'impression que le libraire se la jouait Dumbledore sur ce coup là. Elle ravala son impatience, connaissant la susceptibilité du vieil homme.
- Pourquoi n'a-t-il pas d'oreilles pointues ?
- Et bien lors de son voyages, il a subit quelques transformations. Il est devenu humain. Il a d'ailleurs du mal à s'y faire. C'est nouveau pour lui de souffrir autant du froid, et de voir et d'entendre aussi mal.
- Quel calvaire d'être un humain…
- Les elfes, dit Aristide, sont des êtres que l'on pourrait qualifier de magiques, Alice.
Cette dernière observa Galoriand. Il était humain certes. Mais d'une perfection rare au plan physique. Ses traits étaient en tout points réguliers. Ses yeux d'un bleu pur. Et ses cheveux… Ils auraient pu rendre jaloux n'importe quelle top model de cette terre. Son corps était mince, mais solidement bâti. Pas de graisse, que du muscle. Quand elle vit que Galoriand la regardait l'observer, elle détourna son regard en rosissant.
- Mais s'il est un être humain, alors il ne va peut être pas mourir d'un cœur brisé ?
- Les êtres humains peuvent mourir d'amour, ma petite Alice, affirma doctement Aristide, mais sa fiancée, elle, est toujours une elfe. Alors pour elle…
La jeune femme éprouva de la compassion pour les deux amoureux séparés.
- Admettons. Une autre question, mais pas des moindres. Comment faire pour le ramener chez lui ?
- J'ai quelques pistes. Je pars de l'idée que s'il a pu venir ici, il peut en repartir.
- D'accord.
- Je pense qu'il existe une sorte de passage entre la Terre du milieu et notre terre. Il y a des légendes à ce sujet, mais…
- Un passage comme un passage dans le temps ?
- Je ne pense pas. Un courant de pensée dit que la Terre du Milieu serait en fait notre Terre il y a des milliers d'années. Je pense plutôt qu'il s'agit d'un endroit tout autre.
Il y eut un silence.
- Qu'est-ce que je peux faire pour vous aider ? demanda Alice
- Je vais y réfléchir. Il faut que je fasse des recherches. Je te tiendrais au courant.
L'infirmière ne travaillait pas ce soir là, mais elle estima qu'il était grand temps de prendre congé. Elle se leva.
- Je vais héberger Galoriand.
- Es-tu sûre ? Il sera sans doute mieux en compagnie de quelqu'un qui parle sa langue couramment.
Bon argument.
- Je pense que le mieux serait de lui demander, dit-elle après un court instant de réflexion. Galoriand, vous dormiez ici ou dans ma maison ? Vous êtes bienvenu chez moi.
Devant son absence de réaction, Alice se demanda si sa formulation qu'elle savait maladroite –elle ne maîtrisait pas vraiment la conjugaison – avait été incompréhensible pour lui.
- Je viens avec vous, Alice, articula lentement Galoriand. Merci, Aristide.
- Je vous en prie, cher ami, répondit ce dernier, manifestement un peu déçu. Au revoir donc tous les deux.
Le vieux libraire les raccompagna à la porte et les regarda partir dans la nuit. L'elfe avait comprit l'ouverture de la portière de la voiture et mit beaucoup de force pour la fermer. Il s'attacha tout seul, prudemment.
Dans la voiture, le trajet fut au début silencieux, ses occupants cherchant par où commencer la conversation. Ce fût Galoriand qui se lança en premier.
-Merci, Alice. Vous m'avez cru et vous m'avez aidé. Je vous suis très reconnaissant.
Elle sourit.
- Je vous en prie, fit-elle en reprenant l'expression d'Aristide. Je suis curieuse aussi. Comment vous appelez la fiancée ?
- Elle s'appelle Lindorië.
- Lindorië, répéta Alice pour essayer le nom. C'est un beau nom.
- Elle est très belle, répondit Galoriand, le regard perdu dans le lointain.
- Je ne doute pas. Quel âge avez-vous ?
- J'ai soixante quinze ans.
Soixante-quinze ans ? Alice ne fût pas sûre de ce qu'elle avait compris. S'il avait soixante-quinze ans, c'était un très jeune elfe !
-Vous êtes jeune !
- Quel âge avez-vous ?
- J'ai 25 ans.
- Vous êtes bien plus jeune que moi. Si vous étiez une elfe, vous seriez encore une enfant.
- Vous n'êtes un enfant pour les elfes ?
- Non, je suis un jeune adulte. J'ai l'âge pour me marier. Etes-vous fiancée ?
- Je ne le suis pas.
Ils ne dirent plus rien. Un peu plus tard, Alice se gara devant chez elle.
- Galoriand, je vais vous aider pour retrouver Lindorië.
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