Chapitre 4 : J'ai une théorie
Lorsqu'ils entrèrent dans la maison, Alice vit que son compagnon avait l'air épuisé.
- Vous devez dormir, annonça Alice avec douceur.
- Je le crois en effet, fit Galoriand.
Il avait l'air un peu surpris de cette fatigue. La jeune femme songea alors qu'il n'en avait probablement pas l'habitude, du fait de son ancienne condition d'elfe. Elle monta préparer la chambre d'ami pour Galoriand. Elle lui trouva un pantalon de jogging et un vieux pull en laine qui appartenaient à feu son grand père, dans une caisse de vieux vêtements qu'elle n'avait pas encore eu le cœur d'apporter à Emmaüs. Ce dernier avait été grand, mais moins que Galoriand. Il faudrait penser à aller acheter quelques vêtements à l'elfe.
Elle montra sa chambre à son invité, et lui expliqua le fonctionnement de la douche et des toilettes avec beaucoup de gestes, avant de lui donner les vêtements. Galoriand ne semblait pas en état de poser des questions de toute façon. Il s'allongea sur le lit tout habillé et avant qu'Alice ait atteint la porte de la chambre d'ami, il était déjà endormi.
Dans un élan maternel, elle alla chercher une couverture supplémentaire dans l'armoire de sa chambre et la mit sur Galoriand qui dormait du sommeil du juste.
Elle descendit à la cuisine se faire à manger. Elle n'était pas une bonne cuisinière, ce en quoi elle n'avait absolument pas hérité de sa mère et de sa grand-mère, et elle se fit un sandwich rapidement.
Elle n'avait pas envie de dormir, et elle savait qu'elle n'y parviendrait pas avant 8h du matin. Son rythme de vie était décalé. Elle devait commencer à 21h le lendemain.
Alice réfléchit à ce qui s'était passé cette après midi.
Avec du recul, quelques zones obscures apparaissaient.
Aristide, tout d'abord, ne lui avait en fin de compte pas dit grand-chose sur la situation. Pour résumer, Galoriand était un elfe de la Lorièn. Il en était « parti » pour arriver ici environ un siècle avant la seconde guerre de l'anneau. Et il fallait qu'il retourne chez lui, pour retrouver sa bien-aimée. Soit.
Pourtant cartésienne, la jeune infirmière ne remettait pas cette histoire en question. Elle croyait Galoriand, et elle ne savait pas pourquoi. Elle n'arrivait pas à douter de lui. Ce qui pouvait être dangereux.
Par contre, elle était un peu surprise de la réaction du vieux libraire.
En premier lieu, il n'avait pas eu l'air plus étonné que cela quand elle avait débarqué chez lui pour lui exposer la situation. Et en second lieu, Aristide, si bavard d'habitude, avait abrégé la conversation par un « je vais faire des recherches, je te tiendrais au courant ». Alice n'avait pas insisté, ce n'était pas son genre, mais elle aurait plutôt cru que l'homme se serait lancé dans un monologue détaillé en exposant chaque théories possibles à ce sujet. Elle avait bien senti qu'il en savait plus, bien plus qu'il ne le laissait paraître.
Une autre question plus importante s'imposa à elle. Comment aider Galoriand ? Après quelques tergiversations, Alice décida qu'il fallait commencer par le commencement : retrouver l'endroit où était arrivé Galoriand. Dès qu'elle pourrait, elle demanderait à celui-ci s'il se souvenait de détails qui lui permettraient de localiser l'endroit. Si elle n'y arrivait pas, elle devrait trouver un autre moyen. Elle songea à demander aux pompiers qui étaient intervenus le lieu de l'accident, elle connaissait un peu de monde à la caserne. Le tout serait de le faire sans éveiller les soupçons, surtout si Galoriand était activement recherché par la police.
Une fois qu'elle eut pris cette décision, Alice se sentit un peu mieux. Elle passa le reste de la nuit à lire et faire un peu de ménage, ce qu'elle avait négligé depuis un bout de temps. Elle alla se coucher vers 7h du matin, après une bonne douche.
Quand elle se réveilla, il était midi. Le soleil brillait. Elle se leva et s'habilla rapidement pour voir ce que faisait Galoriand. Elle vit qu'il n'était plus dans sa chambre, qu'il avait pris une douche et s'était changé. Elle tendit l'oreille et entendit de la musique. Elle descendit dans le salon, où elle vit Galoriand jouer doucement avec sa guitare, en fredonnant. Elle ne fût qu'à moitié surprise d'entendre qu'il avait une voix magnifique et qu'il se débrouillait pas mal à la guitare, même s'il avait quelques hésitations.
Comme à peu près la moitié des adolescents, Alice avait reçu une guitare pour ses seize ans. Elle connaissait quelques accords mais ne s'était jamais montrée une acharnée de guitare. Sa folk prenait la poussière depuis quelques mois déjà, et la jeune femme eut la pensée absurde qu'être jouée avec talent devait ravir sa bonne vieille Cort.
Quand Galoriand réalisa qu'elle l'observait, il cessa de jouer et inclina poliment la tête.
- Bonjour Alice.
- Bonjour Galoriand, répondit-elle. Vous faites bien de la musique. Vous avez une guitare en Lorièn ?
- Une guitare ?
- Comme ça, fit-elle en désignant la folk que l'elfe tenait dans ses mains.
- Non nous n'avons pas d'instruments précisément comme celui-ci, certains y ressemblent. Vous êtes musicienne alors ?
- Non je suis pas. Je ne fais pas bien de la musique. Vous avez faim sans doute ?
Galoriand lui fit signe que oui. Alice prépara alors des pâtes à la carbonara. L'elfe la regarda faire avec curiosité. La jeune femme mit le couvert et ils déjeunèrent en silence. Galoriand eu l'air d'apprécier ce qu'elle avait fait à manger… Incroyable ! La jeune femme dit à l'elfe que s'il avait faim à son absence, il ne devait pas hésiter à se servir.
Après le repas, Alice lui exposa son plan avec difficulté : retrouver l'endroit où Galoriand était arrivé.
- Pouvez-vous me dire des détails ? Vous êtes arrivé la nuit.
- C'était une clairière. Il y avait des arbres autour…
Alice haussa un sourcil.
-C'est tout à fait fréquent dans les forêts, ajouta Galoriand avec un sourire en coin et en articulant distinctement. Ce n'était pas très loin de la route où j'ai croisé la machine. Je n'ai pas beaucoup marché pour atteindre la route. Je voyais bien.
-Mais vous êtes arrivé la nuit ? Vous êtes elfes quand vous êtes arrivé ici ?
Galoriand réfléchit quelques instants.
- Quand je suis parti de mon monde, j'ai perdu connaissance. Quand je me suis réveillé, j'étais différent, mortel. Je ne sais pas combien de temps je suis resté inconscient. J'ai été malade aussi.
- Je ne comprends pas. Vous me dites que vous voyez … Voyiez, se corrigea Alice, mais c'était la nuit. Les humains ne voient pas la nuit.
Elle réfléchit.
La pleine lune.
Elle consulta son calendrier, qui prenait la poussière sur une étagère. Galoriand était arrivé la veille de la pleine lune. Ça coïncidait, la lune devait bien éclairer.
- La lune faisait de la lumière, conclutAlice.
- Oui, la lune. Je n'y pensais plus.
Ils parlèrent encore une quinzaine de minutes, et Alice déduit des dires de l'elfe que Galoriand avait atterri dans une clairière de la forêt de Carssy, à une quinzaine de kilomètres de chez elle. Restait à savoir où précisément.
Elle appela Aristide Le Fèvre chez lui, pour lui révéler l'avancée de sa recherche.
- La forêt de Carssy ? demanda le vieil homme au téléphone, surpris.
- J'en suis sûre à 95%. J'ai fait beaucoup de randonnées là-bas avec mon père quand j'étais enfant.
- Intéressant. Je n'aurais jamais pensé…
- Vous n'auriez jamais pensé que quoi ?
- Ma théorie, chère Alice, est qu'il existe plusieurs portes donnant accès à la Terre du Milieu. Des gens passent leurs vies à les chercher, sans jamais les trouver. On dit que certaines ont été localisées, mais n'ont pu être ouvertes.
Alice se figea. Elle pensa au docteur Kaminski. « J'ai eu un cas comme ceci ». Et si d'autres habitants de la Terre du Milieu étaient arrivés dans ce monde ? Qu'étaient-ils devenus ? Alice se reprit. Elle y réfléchirait plus tard.
- Qui ça, « on » ?
- Certaines personnes…
- Vous ne comptez pas me refaire le coup de « je vous en parlerais en temps voulu », j'espère, demanda Alice sarcastiquement.
- Des admirateurs éperdus de J.R.R. Tolkien, qui croyaient fervemment en l'existence de la terre du milieu.
- D'accord.
Alice consulta sa montre. Elle disposait de quelques heures avant d'aller travailler.
- Je vais amener Galoriand. On va aller sur la nationale qui coupe la forêt de Carssy. Je pense que c'est sur cette route qu'il s'est retrouvé.
- C'est une bonne idée. Tiens-moi au courant du résultat des investigations, je retourne à mes livres.
Après avoir raccroché, Alice annonça à Galoriand qu'ils allaient prendre la voiture pour essayer de retrouver. Puis elle le regarda. Il avait l'air assez bizarre avec les vêtements de son grand père. Toujours séduisant, mais son allure était radicalement changée.
- Nous irons vous chercher des vêtements, lui dit-elle.
- Alice, je suis désolé de vous causer autant de souci, répondit-il, gêné.
- Galoriand, ne soyez pas désolé. Je suis contente de pouvoir vous aider. Tout le monde n'est pas chanceux pour rencontrer votre monde de quelqu'un.
Son interlocuteur n'avait pas l'air sûr de comprendre.
- Il faudra corriger mon Sindarin, sourit Alice. Allons-y.
Et ils prirent la voiture en direction de la nationale.
Alice sourit en voyant Galoriand fermer sa portière avec enthousiasme et attacher sa ceinture de sécurité prudemment.
Au bout d'une heure, pas loin d'un croisement, Galoriand s'écria :
- C'est ici que suis allé sur la route !
- J'ai compris. Je vais arrêter la « voiture ».
Elle mit son clignotant et se gara sur le bas côté. Galoriand sortit très rapidement de la voiture, peinant à contenir ton impatience. Alice se hâta de sortir à son tour et suivit l'elfe qui s'élançait dans la forêt. Il était rapide, mais Alice était sportive et arrivait à garder l'allure. Au bout d'une quinzaine de minutes, ils arrivèrent à une clairière. Galoriand s'arrêta et attendit qu'il se passe quelque chose.
Au bout d'un moment qui lui sembla considérablement long, Alice se décida à interrompre son attente.
-Galoriand ?
Il ne répondit pas tout de suite, la mine défaite.
- Je pensais sottement qu'en retournant ici, je trouverais le chemin de mon foyer.
- Je suis désolée Galoriand…
L'elfe ne réagit pas. Il était dos à elle. Elle posa sa main sur son épaule avec hésitation. Ce contact soudain le ramena à la réalité.
- Galoriand, Aristide m'a parlé de portes qui conduisent à votre monde. Il m'a dit que toutes les portes ne pouvaient pas être ouvrir facilement. Il faut que nous trouve un moyen d'ouvrir cette porte. Vous êtes venu ici, il doit y avoir un moyen de retourner chez vous. Il faudrait se rappeler de tous les détails pour découvrir quelque chose pour aider nous.
- C'est une bonne idée.
Ils examinèrent alors la clairière pendant une heure, sans que rien ne vienne leur apprendre quelque chose. Ils retournèrent dans la voiture. Alice vit l'humeur sombre de Galoriand. Au bout d'un moment de silence sur la route, il se décida à parler.
- Je crois que je réalise enfin ce qui m'est arrivé.
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