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Chapitre 5 : La porte
Pendant les semaines qui suivirent cette visite à la clairière, Alice se sentit comme ses parents s'étaient probablement senti lorsqu'ils accueillaient les correspondants anglais de leur fille, et plus tard de leur fils. Elle se décarcassa pour que Galoriand ne s'ennuie pas trop et découvre la région. Mais, plus que tout, elle essayait de lutter contre le désespoir qui semblait l'envahir et le dévorer petit à petit.
Elle lui fit découvrir la région, ses châteaux, ses villes, des monuments, et ses forêts… Et ses centres commerciaux, où elle traîna un Galoriand un peu ahuri pour lui acheter quelques vêtements. Ce dernier parût surpris et même parfois moqueur envers la mode humaine de ce monde, mais fût favorablement impressionné par les fermetures éclair. Les randonnées en forêts l'enchantèrent par contre.
Celles-ci pouvaient durer une journée entière sans qu'il paraisse le moins du monde fatigué ou lassé. Si Alice n'était pas lassée, elle était tout de même fatiguée en fin de journée, même si Galoriand, en galant homme –pardon, elfe- l'aidait parfois pour escalader troncs et rochers au travers de leur chemin. Durant ces longues promenades, la jeune femme découvrit sans surprise le sens de l'orientation extraordinaire de Galoriand. Jamais elle n'avait osé aller aussi loin dans les forêts de peur de se perdre. C'était simple, le sens de l'orientation chez Alice : si elle pensait qu'il fallait aller à gauche, il ne fallait surtout pas aller à gauche. Il fallait plutôt aller à droite, ou tout droit. Ou revenir sur ses pas, c'était au choix. La présence de Galoriand eut l'avantage de lui faire découvrir des beaux paysages dont elle n'avait fait que soupçonner l'existence.
En dépit du désespoir qu'il tentait de cacher, Galoriand était d'une compagnie agréable. Il n'était pas très bavard, ce qu'Alice appréciait, n'étant pas non plus d'une nature prolixe. Elle appréciait le silence et abhorrait les gens qui parlaient pour ne rien dire pendant des heures.
Galoriand avait de l'esprit cependant. Ses remarques caustiques sur le monde des hommes, comme il l'appelait, avaient parfois fait rire aux larmes l'infirmière. D'autres fois, celles-ci l'avaient piqué, et Alice s'était retrouvé à défendre sa civilisation avec parfois une pointe de mauvaise foi. Elle était consciente des horreurs que les hommes pouvaient commettre, mais elle estimait que tout n'était pas à jeter dans ce monde. Pour clouer le bec à Galoriand, qui était passionné par contre par les technologies modernes, elle l'avait amené un après midi voir les avions décoller à l'aéroport régional. Le spectacle avait ébahi l'elfe, qui l'étourdit de questions auxquelles elle ne sut pas quoi répondre.
Ils parlaient parfois du monde de Galoriand. Alice le laissait aborder le sujet en premier, de peur d'éveiller en lui un rappel trop douloureux de la situation. Quand il le faisait, elle s'aventurait à poser quelques questions. Elle apprit que Lindorië n'avait « que » cinquante ans, qu'elle était brune, belle, et avait une voix magnifique. Elle était une couturière reconnue et avait même créé une robe pour dame Galadriel, un honneur. Il l'avait rencontré à un bal organisé pour le printemps par les elfes. Ses parents à lui étaient herboristes, ils s'occupaient d'un jardin d'herbes médicinales et aromatiques. Ils soignaient parfois les animaux. Galoriand, quant à lui, était soldat, un apprenti soldat pour être exact. C'était en faisant une patrouille avec des camarades qu'il avait voyagé jusqu'au monde d'Alice.
L'elfe se montrait également curieux quant à la vie d'Alice. Il lui posa des questions sur sa famille : son père était dentiste, sa mère était peintre. Elle montra à Galoriand quelques toiles peintes par sa mère. Les couleurs chatoyantes et les paysages dessinés conquirent l'elfe. Par contre, quand Alice lui expliqua la profession se son père, il fut sceptique. A cette occasion, Alice eut la réponse à une question qu'elle s'était posé : oui les elfes se brossaient les dents. Mais ils n'avaient manifestement pas à le faire aussi fréquemment que les hommes, et ne connaissaient pas le sens du mot « carie ». Elle lui expliqua aussi son métier, infirmière.
Au fil des jours, petit à petit, Alice et Galoriand devenaient amis. Malgré la discrétion et la nature réservée de l'elfe, une bonne complicité s'était installée entre eux.
Si la jeune femme n'était pas une grosse dormeuse, elle avait toutefois parfois besoin de sommeil et de repos. Certains jours, elle confiait à Galoriand à Aristide Le Fèvre, toujours heureux d'avoir la compagnie de l'elfe, notamment pour l'assommer de questions et pour affiner ses recherches.
Chaque fois qu'elle allait le chercher chez Aristide, elle retrouvait un Galoriand abattu, distant, qui lui disait que les recherches ne menaient nulle part. Il n'en disait pas plus, et elle ne le questionnait pas d'avantage Elle respectait son silence. Aristide ne lui disait rien de plus. Elle se sentait mise à l'écart, mais elle sentait également que la cervelle du vieil homme fonctionnait à plein régime et ne pouvait pas s'atteler à des considérations aussi terre à terre que de tenir Alice informée. Aristide étant la meilleure chance pour Galoriand de retrouver son foyer, elle ne fit aucune remarque et le laissa réfléchir librement.
Les jours s'écoulaient, et bientôt cela fit quasiment deux mois que l'elfe était chez Alice et s'enfonçait dans la mélancolie. Alice fit de son mieux pour maintenir son moral. Elle lui apprit à jouer au ping pong, et il la battait tout le temps. Elle lui apprit quelques jeux de cartes, ce qui sembla lui plaire. Elle l'amena à un concert de musique traditionnelle celtique, n'osant pas l'amener à un concert de rock vu la mine que faisait l'elfe lorsqu'elle en écoutait. Elle alla avec lui à une fête foraine, où les manèges et les jeux lui arrachèrent quelques sourires.
Elle le présenta à ses amis, disant qu'il était bulgare et ne parlait pas la langue. Cette expérience fut comique. Malgré le handicap du langage, Galoriand fut assez bien intégré lors de la soirée. Il fut également couvé du regard par bien des jeunes filles, célibataires ou non, sans même qu'il ne s'en rende compte. Il commençait à apprendre quelques mots de français. Alice, quant à elle, commença à parler couramment Sindarin.
Petit à petit, Galoriand se fondait dans la masse. Et cela faisait très peur à Alice. Il devenait vraiment humain, à part entière. Mais elle ne renonçait pas. Plusieurs fois, ils retournèrent à la clairière où Galoriand était arrivé. Pas un indice ne fut découvert.
Jusqu'à un vendredi de février, premier jour de la semaine de vacance d'Alice.
Dès qu'ils arrivèrent à la clairière, Alice sentit que quelque chose était différent.
- Galoriand ?
- Que se passe-t-il, Alice ?
- Tu n'entends pas ?
- Je n'entends rien d'extraordinaire.
- J'entends un bourdonnement.
De fait, Alice avait un bruit incessant dans les oreilles, et plus elle s'approchait du milieu de la clairière, plus celui-ci gagnait en intensité. Quand elle fut au centre de la clairière, elle s'agenouilla et toucha le sol… Juste avant de retirer précipitamment ses mains, surprise.
- C'est très chaud ici !
Galoriand s'approcha précipitamment de l'endroit où était Alice. Il toucha par terre.
- Je ne sens rien, Alice…
Ils restèrent une bonne demi heure en plus dans la clairière, mais vu que rien de nouveau ne se passait, ils repartirent. Galoriand semblait tout à coup se réanimer et sortir de sa torpeur. Au lieu de rentrer chez Alice, ils allèrent directement chez Aristide pour lui faire part de cette découverte.
Quand la jeune femme annonça ce qui s'était passé au vieil homme celui-ci ne réagit pas immédiatement. Il se contenta de la regarder avec stupeur avant de s'écrouler assis sur le fauteuil.
-Aristide ?! Aristide, demanda Alice, répondez moi ! Mettez votre tête entre vos genoux et respirez….Voilà, comme ça.
Au bout de quelques instants, il put enfin reparler.
- La porte est entrouverte… La porte est entrouverte… Alice, tu as trouvé ! La porte ne s'ouvre que sous certaines conditions. Il nous faut les identifier toutes ! Réfléchissez, qu'est ce qui a bien pu changer depuis la dernière fois que vous êtes allés à la clairière ?
Au bout de quelques instants de réflexion, ce fut Galoriand qui apporta la réponse.
- Alice, s'approche-t-on de la nuit de la pleine lune ?
Immédiatement, Aristide fut sur ses pieds et vérifia sur son calendrier.
- La pleine lune sera dans deux jours.
- Galoriand, s'exclama Alice, tu es arrivé la veille de la pleine lune ! Demain soir…Il faudra retourner à la clairière demain soir !
Le beau visage de Galoriand s'éclaira d'un coup, pris d'un espoir soudain, d'une quasi certitude heureuse.
- Demain, annonça-t-il, je rentre chez moi.
Sur le chemin du retour, Galoriand était heureux. Alice aussi, bien qu'elle ait réalisé avec un pincement au cœur que l'elfe allait lui manquer. Ils passèrent la dernière soirée à parler.
Le lendemain fût consacré à la préparation d'un sac à dos sur Galoriand. Dans le doute, Alice y mit une bouteille d'eau, quelques vêtements, un peu de nourriture. Elle y ajouta un jeu de carte, vu que Galoriand adorait jouer à la bataille corse, et un album photos, rempli de cliché que Galoriand avait pris après qu'Alice lui ait appris à se servir de son appareil photo numérique. Il y avait des photos d'avions, de voiture, de la maison d'Alice, de la fête foraine, des châteaux et des forêts. Il avait également pris quelques photos d'Alice en train de faire des grimaces, et des photos d'Aristide en train de faire des recherches. Alice compléta l'album avec une photo de Galoriand et elle en train de rire à une soirée, et une photo de l'elfe plongé dans sa mélancolie, qu'elle avait prise à son insu. Elle voulait que son ami garde au moins quelques souvenirs de son voyage ici. Elle ne lui dit pas qu'elle avait mis l'album dans son sac, voulant lui faire la surprise.
Galoriand n'avait pas dormi de la nuit, il papillonnait sans cesse, n'arrivant pas à se concentrer sur quoi que ce soit. Ils attendirent la nuit noire.
Ils allèrent chercher Aristide en voiture qui tenait à voir de ses yeux le départ de l'elfe après lui avoir dit au revoir. Galoriand et Alice furent stupéfaits de voir le vieil homme débarquer dans la voiture avec un sac à dos de randonnée sur son dos.
- Aristide, demanda Alice, pourquoi ce sac à dos ?
- Je vais avec Galoriand, dit celui-ci, s'il est d'accord bien évidemment. J'ai toujours rêvé de visiter le royaume des elfes.
Il regarda Galoriand, plein d'espoir.
- Aristide, je vous remercie beaucoup de votre aide. Mais, dans mon monde, la vie n'est pas comme ici…
- Je m'y habituerais.
- Le voyage jusqu'à Caras Galadhon sera long, je ne sais pas si vous pourrez le supporter…
- Galoriand, je suis malade. Il ne me reste que quelques mois à vivre. Rencontrer des elfes et visiter leur royaume est mon rêve depuis mon enfance. Toute ma vie, j'ai cherché à réaliser ce rêve. Ne me privez pas de cette seule chance, je vous en prie.
Alice regarda Aristide. Il était grand et maigre à l'extrême, très pâle. L'annonce de sa maladie la choqua. Comment n'avait-elle pas pu se douter ? Elle se demanda quel âge il pouvait avoir. Il paraissait déjà vieux quand elle était petite. Alors maintenant… Mais survivrait-il au moins au voyage ? Et au trajet ?
Elle regarda Galoriand. Il allait céder.
- Très bien, Aristide. Vous m'avez aidé, et je vous dois au moins cela. Je vous en serais éternellement reconnaissant.
Le vieillard parut immensément soulagé. Alice l'aida à grimper dans la voiture et ils allèrent à la clairière. L'atmosphère était électrique.
Quand Alice se gara sur le bas côté de la nationale, Galoriand et Aristide descendirent de la voiture lentement, comme paralysés par l'évènement qui se profilait dans un futur proche. Ils se dirigèrent vers la clairière. La lune presque pleine éclairait assez le chemin pour qu'ils n'aient pas à se servir des lampes de poche apportées par Alice et Aristide par précaution. Ils marchèrent en silence. Alice sentait le bourdonnement dans ses oreilles plus intensément que la dernière fois.
- Vous n'entendez rien ?
- Alice, je crois que tout le monde ne peut pas entendre ce bourdonnement, dit Aristide gravement, au bout d'un moment.
Et enfin, ils arrivèrent à la clairière. Il était temps de se dire adieu. Galoriand posa son sac et se tourna vers Alice.
- Alice… Merci pour tout ce que tu as fait pour moi. Je te serais éternellement redevable.
- Y'a intérêt, répondit Alice, passe mon bonjour à Lindorië et à ta famille. Et aussi aux elfes de la Lorièn…
La voix d'Alice s'érailla sur ces derniers mots. Sa gorge était serrée et les larmes lui montaient aux yeux. Un peu gêné, mais paraissant lui aussi ému, Galoriand s'éclaircit la voix.
- Alice, tu es une amie très chère pour moi. Je ne t'oublierais jamais.
- Galoriand, je ne sais pas dire ce que je voudrais dire en Sindarin…
Oubliant toute retenue, Alice serra Galoriand dans ses bras. Un peu surpris, l'elfe répondit à son étreinte. Puis Alice toussota.
- Merci à toi Galoriand. Je suis heureuse de t'avoir rencontré.
Elle se tourna vers Aristide, qui les contemplait.
- Faites attention à vous, Aristide.
- Ne t'en fais pas, petite Alice, Galoriand veillera sur moi, répondit-il avec un sourire. Tu es une bonne fille, merci pour tout.
Alice le serra à son tour dans ses bras.
- Adieu tous les deux !
- Au revoir, Alice ! répondit Galoriand
- Au revoir !
Elle les regarda tous les deux se diriger vers le centre de la clairière, où elle avait posé ses mains la veille. Ils attendirent.
Rien ne se passât.
-Alice, je ne comprends pas, dit Aristide, est-ce bien là que tu as touché hier ? Montres moi…
Stupéfaite et une étrange appréhension au creux du ventre, Alice s'approcha du centre. Le bourdonnement dans ses oreilles accéléra et s'intensifia, mais elle l'ignora.
- C'était ici, fit elle en se baissant.
Elle toucha finalement le sol. Il brûla ses mains. Elle essaya de retirer ses mains, en vain. Elle hurla de douleur, inconsciente de la présence de Galoriand qui essayait de la tirer loin de là.
Et soudain, tout fut noir.
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