Chapitre 12 : Crise
Galoriand et Alice arrivèrent en courant auprès d'Aristide, suivis par Mardil et Legolas. Aristide gisait par terre, dans sa tente, recroquevillé sur lui-même. Il était entouré de Calion et d'Aerin.
- Je l'ai trouvé comme ça, je ne comprends pas ce qu'il dit, dit cette dernière.
- Aristide, qu'est ce qui se passe ? demanda Alice en français. Où avez-vous mal ?
- Je sais pas… Répondit-il dans la même langue… Partout je cr…
Il ne put pas finir la phrase. Alice le mit sur le dos et déboutonna les premiers boutons de sa chemise, avant de prendre son pouls. Son cœur battait très vite.
- Voulez-vous que j'appelle Aragorn ? demanda Legolas. C'est un bon guérisseur, il connaît les maladies des mortels.
Alice, concentrée, ne répondit pas.
- Alice, ça va aller ? demanda Calion.
A vrai dire, la jeune femme n'en savait rien. Elle ne savait pas à quelle stade était la maladie d'Aristide, ni combien d'antidouleurs il avait pris aujourd'hui. Soudain, le corps du vieil homme commença à convulser violemment, les yeux grands ouverts, blancs. Il se mit à baver.
- Aerin, Calion, s'il vous plaît, aidez moi à le retourner, demanda Alice.
Ils mirent Aristide en position latérale, et Alice attrapa une cuillère qu'elle mit dans la bouche de celui-ci de manière à éviter qu'il se morde la langue.
- Aristide, dit doucement Alice en français, je suis là. Vous faites une crise d'épilepsie, ça va passer.
A ce moment, Aragorn arriva dans la tente, accompagné de Legolas qu'Alice n'avait pas vu partir. Aragorn s'approcha d'Alice et lui parla dans une langue qu'Alice ne comprit pas.
- Elle ne parle pas westron, lui expliqua Galoriand, vous pouvez lui parler en Sindarin.
- Avez-vous besoin d'aide ? demanda simplement Aragorn.
Alice le regarda dans les yeux, un peu ébahie, éblouie même, par la présence d'Aragorn.
- Il fait une crise de… Là d'où je viens, on appelle ça « épilepsie », ça ne dure jamais longtemps en général.
Comme pour la contredire, les convulsions d'Aristide devinrent plus violentes.
- Il faut m'aider à le maintenir, dit Alice, il ne faut pas qu'il se blesse.
Aussitôt dit, aussitôt fait : Aragorn et Calion l'aidèrent.
- Aerin s'il vous plaît, pourriez vous me donner deux de ses coussins pour les mettre sous sa tête ?
Aerin s'exécuta aussitôt.
Alice n'avait pas l'habitude de diriger les opérations comme ça, mais plutôt de suivre les instructions. En outre, elle était entourée de guérisseurs, tout du moins de personnes qui disposaient d'une certaine expérience dans le domaine de la médecine. Elle était intimidée. Elle ne voulait pas dévoiler la maladie d'Aristide, mais d'un autre côté si les choses venaient à mal tourner – et elles tourneraient mal tôt ou tard pour le vieil homme, c'était inutile de le nier – des explications lui seraient sans doute demandées… A moins qu'elle ne soit déjà partie. Alice répugnait à laisser Aristide sans soin dans un monde inconnu. Pourtant, c'était son choix. Elle ne savait rien de l'avancement de sa maladie et elle se promit d'essayer d'en parler avec Aristide. Et peut être, peut être trouver avec les elfes un remède, au moins contre la douleur. Elle ne comptait pas s'attarder en Terre du Milieu, et il était possible que les stocks de médicaments d'Aristide ne fassent pas long feu.
Elle regarda les gens qui l'entouraient. Galoriand avait l'air effaré par la crise d'Aristide. Calion, Aerin et Mardil paraissaient calmes, mais très attentifs ; Alice fût certaine à ce moment là qu'ils n'avaient jamais été témoins de ce genre de crise. Aragorn quant à lui observait le malade calmement.
- A-t-il déjà été victime de ce genre de crise ? finit par demander Aragorn.
- Je ne sais pas, avoua Alice.
- Il est gravement malade, observa le Dúnedain.
- Oui, répondit-elle simplement. Mais les crises de ce genre ne sont pas graves si l'on prend garde à ce qu'il ne se blesse pas ni ne s'étouffe. Il faut donc le mettre sur le côté et le maintenir…
- J'ai déjà été témoin d'une crise qui ressemblait à celle là, mais…
Aragorn s'interrompit.
Aristide essayait de se mettre sur le dos, tout en convulsant. Il se mit à hurler des paroles, mais celles-ci étaient inintelligibles à cause de la cuillère qu'il avait dans la bouche. Aragorn fixait Aristide d'un air incertain. Le Dúnedain échangea alors un regard avec Legolas, qui avait l'air concerné, et pendant un bref instant, Alice eut l'impression étrange qu'ils comprenaient le charabia d'Aristide. Ce dernier continuait à hurler, et avait les yeux complètement révulsés. L'effet général était assez effrayant. Alice comprit pourquoi au moyen-âge les crises d'épilepsie étaient prises pour des possessions. Les elfes autour d'elles gardaient leur calme.
Finalement, la crise arriva à son terme. Les convulsions s'arrêtèrent, Aristide se calma et ses yeux redevinrent normaux.
- Je suis où là ? demanda-t-il en français
- Aristide vous êtes chez les elfes, vous vous rappelez ?
Il ne répondit pas
- Aristide, quel jour sommes-nous ?
- Vendredi…
- Vous voyez combien de doigts ?
- Quatre.
- Vous rappelez-vous où vous êtes ?
- Oui, je me rappelle maintenant. Qu'est ce qui s'est passé ?
- Vous avez fait une crise d'épilepsie. Est-ce la première fois ?
- Ou… Oui je crois.
Alice vit que leur conversation, bien qu'incomprise, était suivie attentivement. Elle se sentit obligée d'expliquer.
- Souvent, les victimes de crises telles que celles-ci sont désorientées juste après…
Au bout de quelques minutes, Aristide parût s'être calmé et avoir retrouver ses esprits. Poliment, mais fermement, il congédia tout le monde de sa chambre, pour se reposer. Alice, ne voulant pas le contrarier, obtempéra et sortit de la tente, non sans l'avoir remis au lit avec pour ordre de ne pas bouger.
- Il est très malade, n'est-ce pas ? demanda Galoriand alors qu'ils s'étaient un peu éloignés de la tente d'Aristide.
- Oui, répondit simplement Alice.
- Mais qu'est ce qu'il a ?
- Il ne veut pas me le dire.
- Mais toi, tu sais ce qu'il a.
C'était une affirmation pas une question.
- Je crois que je sais.
- C'est grave, alors ?
- Très. C'est une maladie que notre médecine n'arrive pas à guérir.
- Peut-être que notre médecine y parviendra ? Intervint Mardil
Alice le regarda. Les elfes ne connaissaient pas grand-chose en maladie humaine, mais elle avait été impressionnée par leur savoir médical. Et encore, elle supposait que Mardil ne lui en avait fait qu'un exposé succinct. Quand bien même, elle pensait que la maladie d'Aristide était à un stade trop avancé pour que l'on puisse y faire quelque chose… Mais peut-être était-ce un peu présomptueux de sa part de penser ça ? Les elfes pourraient sans doute remédier aux douleurs du vieil homme, elle en était persuadée. Avant qu'elle n'ait put répondre, Galoriand intervint, presque timidement :
- C'est la vieillesse ?
Alice en fût interloquée et ne sut pas quoi répondre sur le coup. Ce fût Aragorn qui intervint :
- La vieillesse n'est pas une maladie.
En repensant à sa grand-mère, délirant sur son lit d'hôpital, à cause du choc de ne plus être chez elle et de la douleur de sa fracture du fémur, Alice se dit que sur le fond, ce n'était peut être pas tout à fait vrai. Son cœur se serra. Les elfes avaient de la chance de ne pas connaître les affres de la vieillesse, et l'ignorance de Galoriand à ce sujet était curieusement touchante.
Elle vit Legolas, le dos contre un arbre, qui l'observait, immobile.
Arrêtes de le regarder, tout de suite. Tout de suite j'ai dit.
- La médecine des elfes est puissante, dit Aragorn. Peut-être peuvent-ils aider votre ami.
- J'en parlerais à Aristide, répondit Alice. Le problème est qu'il ne veut pas être soigné, alors il faudra m'aider à le convaincre.
- Je vous aiderais, dit Aerin.
Alice sourit à Aerin.
- Si vous avez besoin d'aide, Alice, n'hésitez pas, dit Aragorn. Je vais rejoindre mes camarades.
- Je viens avec vous Aragorn, annonça Legolas. Bonne soirée mesdames et messieurs. A bientôt, Alice.
Alice aimait la façon dont il prononçait son prénom, tout en délicatesse, avec un léger accent. Son prénom, banal à ses yeux, prenait une dimension exotique quand Legolas le prononçait. Et il lui avait dit « à bientôt », à elle seulement.
Elle se donna une claque mentalement. Elle avait beau savoir que rien ne se passerait avec l'elfe de la forêt noire, elle ne pouvait s'empêcher de rêvasser.
- Alice, tu es toujours là ? demanda Galoriand, goguenard.
- Hein ? Euh oui… Pardon.
- Mes parents vont à leur atelier. Je vais voir Lindorië, tu veux venir avec moi ?
- D'accord, j'arrive.
- A tout à l'heure Alice, dit Aerin qui réprimait un sourire.
- A tout à l'heure !
Mardil lui fit un signe de la main et ils partirent.
Alice suivit Galoriand.
- Il faudra que tu invites ce Legolas à danser au mariage, s'il est toujours parmi nous, conseilla Galoriand, l'air de rien.
Ah. Le piège pour savoir si je suis intéressée.
- Il est invité ? demanda-t-elle, nonchalamment.
- Tout Caras Galadhon est invité, Alice, même les simples voyageurs.
- Et bien…Ça va en faire des choses à organiser en…Un peu moins de deux semaines maintenant.
- Nous sommes aidés, nous n'avons pas à tout préparer. Beaucoup se sont portés volontaires pour la cuisine. D'ailleurs, ajouta Galoriand à voix basse, souvent les mariages deviennent le théâtre d'une curieuse rivalité culinaire. Chaque cuisinier se surpasse, c'est délicieux. Tu n'en reviendras pas.
Alice haussa un sourcil.
- Et Lindorië n'angoisse pas ?
- Pourquoi elle angoisserait ?
Qu'ils soient mortels ou immortels, les mâles restaient les mêmes. Alice sourit.
Quand ils arrivèrent au talan de Lindorië, celle-ci les accueillit avec joie. Son intérieur était encombré de tissus et de parchemins. L'elfe, quant à elle, paraissait… Echevelée. Sous son apparence sereine – typiquement elfique – la future mariée était surexcitée.
- Tu as besoin d'aide, Lindorië ? demanda Alice.
- Alice, tu n'as rien à faire. Tu es notre invitée.
- Mais je…
- Mais tant que tu as là, tu peux essayer ta robe.
- Ma robe ? Tu l'as déjà finie ?
- Pas exactement, non, répondit Lindorië avec une pointe de désespoir dans la voix.
- D'accord, j'y vais tout de suite.
Lindorië conduisit Alice dans sa chambre, où Alice essaya sa robe.
Elle se regarda dans le miroir.
Les ourlets n'étaient pas encore tous faits, et il semblait que les broderies n'était pas encore fini. Mais l'étoffe ainsi que la couleur de la robe étaient magnifiques, et la coupe de la robe mettait joliment en valeur la silhouette d'Alice. Elle se sentait belle comme une reine. Même la plaie sur son front, plus ou moins dissimulée sous sa frange, ne se voyait plus du tout grâce à l'éclat de la robe.
Lindorië l'observa, l'air assez satisfaite du résultat.
- Qu'en penses-tu ?
- Lindorië, elle est vraiment magnifique. Merci. Merci beaucoup, vraiment.
- Ce n'est rien. Ma mère m'a aidé, tu sais. Il faudra que je te la présente, elle tient beaucoup à te rencontrer… En attendant je n'ai pas tout à fait fini, mais je pense y arriver à temps.
- Je suis désolée…
- Cesse de dire cela, Alice.
Alice se tût, ne voulant contrarier l'elfe. Elle sentait que Lindorië était nerveuse et qu'il valait mieux éviter la moindre contrariété.
- Elle sera finie demain.
- D'accord. Je peux me changer ?
Lindorië hocha la tête et sortit de la pièce.
Alice se changea rapidement. Profitant de ces quelques secondes de calme, elle regarda par la fenêtre. La nuit était tombée, mais la cité elfique restait éclairée d'une lumière douce, tamisée. Elle observa les elfes déambuler dans Caras Galadhon, rêveuse. Elle avait de la chance de pouvoir contempler ce spectacle.
Après quelques minutes, elle rejoint Lindorië et Galoriand, qui était dans les bras l'un de l'autre. Ne voulant pas les déranger, elle préparait déjà son excuse pour partir lorsque Galoriand intervint :
- Alice, ta blessure s'est remise à saigner…
- Quoi ? Encore ?
Alice porta la main à son front. Sa plaie avait commencé timidement à cicatriser, mais voilà que le sang se remettait à couler. Sa bosse avait tout juste commencé à se résorber.
- Je vais aller voir tes parents, Galoriand. Peut être pourront-ils m'aider…
- Je t'accompagne…
-Non non, reste avec Lindorië, je trouverais le chemin sans problème, ne t'en fais pas.
Et Alice partit sans plus de cérémonie, afin de couper court à la discussion.
Le fait que la plaie sur son front refuse de cicatriser l'interloquait vraiment. Elle se souvint que Mardil et Aerin lui avait proposé de la soigner cette après midi, mais, happée par la leçon de botanique, elle avait complètement oublié. Elle espérait que la plaie serait partie pour le mariage…Pour une fois qu'elle avait l'occasion de mettre une robe magnifique !
On dirait que faire un voyage en Terre du Milieu ça ne rend pas moins futile…
Mais Alice avait décidé de s'accorder un moment de répit, pour profiter de la situation.
Lentement, elle descendit les interminables escaliers. Elle avait un peu menti à Galoriand en disant qu'elle trouverait le chemin sans problème. Elle n'avait pas vraiment le sens de l'orientation, et la cité lui faisait penser à une fourmilière, avec mille chemins différents pour aller d'un endroit à un autre. Quand elle arriva à terre, elle se figea un moment, le temps de se remémorer le chemin. Elle était quasiment sûre qu'elle aurait du emprunter une passerelle un peu plus haut, mais elle se sentait trop paresseuse pour tout remonter tout de suite.
Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas le projectile qui l'atteignit à la tête, et qui lui fit mal.
Elle se tint la tête en jurant en français.
Aussitôt, elle entendit des pas précipités accompagnés d'un charabia incompréhensible. Elle se tourna vers l'origine des bruits.
Un Hobbit.
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