Voilà le troiiiis. J'espère qu'il vous plaira.
Bonne lecture ! 3
THREE.
« Les expériences douloureuses de notre passé
contribuent à forger ce que nous sommes aujourd'hui. »
- William Glasser.
oooooooooo
JE SUIS RÉVEILLÉE PAR DES HURLEMENTS. Ou plutôt, des cris de joie. Je me lève et reste cachée dans une zone sombre. Mes yeux cherchent avec curiosité d'où vient ce vacarme par le trou dans le mur du bâtiment dans lequel je me suis installée pour la nuit. Ce ne sont pas les Érudits à ma recherche, c'est sûr.
Puis, je la vois. Cette foule noire d'Audacieux qui se rue vers les rails. Tout à l'arrière, deux filles en noir et blanc, un garçon en gris et un autre en rouge et jaune, plus deux garçons en bleus, tentent de suivre le mouvement.
C'est ma chance. Sans hésiter, je m'élance et me mêle discrètement au groupe. Personne ne fait attention à moi. Ils sont tous bien trop occupés à relever le défi. Un peu plus loin, je vois un train arriver et les Audacieux sauter dedans, un à un. Je vais réussir. Je dois y arriver.
Quand c'est mon tour, j'accélère et attrape la poignée d'une porte d'un wagon. La douleur dans mon poignet gauche se réveille et je serre les dents, mais j'ai l'impression d'avoir fait ça toute ma vie. Deux mains me tirent et m'aide à me hisser. Je trébuche sur le rebord du wagon et tombe en poussant un petit cri. J'atterris sur le torse d'un garçon en noir. Il éclate de rire et je me relève rapidement, gênée. Il fait de même tandis que je coince une mèche de cheveux noirs derrière mon oreille.
- Alex, dit le garçon en me tendant la main.
J'hésite quelques secondes avant de la serrer en me mordant la lèvre. Il secoue légèrement nos paumes liées. Je le contemple attentivement. Il est plutôt beau. Son t-shirt dessine parfaitement ses muscles. Il a la peau mate et des yeux marrons. Il hausse un sourcil et lâche finalement ma main.
- Et…toi ? Comment tu t'appelles ?
Dix. Jeanine m'appelait de cette façon et je n'ai jamais compris pourquoi. Je sais pourtant que ce n'est pas mon vrai prénom. Celui que l'on m'a donné à la naissance.
- Je...Tu le sauras sûrement bientôt.
Quand j'aurai trouvé un nouveau nom, une nouvelle identité. Alex se gratte la nuque et m'adresse un regard rempli d'incompréhension avant de me tourner le dos, pour rejoindre un groupe d'Audacieux juste derrière lui. Je les fixe quelques secondes avant de commencer à me sentir toute drôle, prise d'une colère soudaine et injustifiée. Les visages de Lola, Zélie et Rob, dans ma tête me supplient de revenir les chercher. Pour éviter de hurler et d'écraser la première chose qui pourrait me tomber entre les mains, je m'agrippe à la paroi du wagon et la serre de toutes mes forces. Je lutte contre les larmes qui menacent de couler.
- Salut.
Je tourne la tête. Un Érudit aux cheveux blonds et bouclés me sourit timidement.
- Je m'appelle Calder.
Je hoche le menton, sans rien dire. Je m'en fiche de son nom.
- Je ne t'ai jamais vu, avant.
- Je suis discrète.
- Pourquoi tes vêtements sont sales ?
- Ce ne sont pas tes affaires, je réplique, sèchement.
Il lève les bras en signe d'abandon. Je reporte mon attention sur mes doigts, devenus tout blanc à force de serrer. Je sens son regard sur moi et j'ai franchement envie de lui donner un coup de poing.
- Tu n'es pas vraiment une Érudite, pas vrai ?
Je me fige. Personne n'est censé connaître mon existence.
- Non. D'après toi, pourquoi je suis là ?
J'espère qu'il ne remarque pas à quel point je tremble de colère, de peur et d'inquiétude. Il hausse les épaules mais quelque chose dans l'expression de son visage me dit qu'il ne me lâchera pas avant de savoir qui je suis vraiment. Mais je ne le laisserai pas faire.
Le train prend de la vitesse et le vent s'engouffre à l'intérieur du wagon à cause de la portière ouverte. Mes cheveux, emprisonnés dans une queue de cheval défaite, s'agitent dans tous les sens.
- Vous savez où on va ? crie une des Sincères, pour couvrir le bruit du vent.
- Aucune idée, répond Calder. Je suppose qu'on se rend au siège des Audacieux.
- Bien sûr qu'on s'y rend, l'Érudit, s'exclame un natif Audacieux.
Il a un piercing sur le sourcil gauche et un tatouage le long du bras que je n'arrive pas à identifier. Il est visiblement moins musclé que les deux autres. Il ressemble légèrement à Rob, et mon cœur se serre quand je le regarde.
- Vous n'êtes pas censés être dans les premiers wagons ? Vous devriez avoir l'habitude de voyager de cette façon, je lance.
Ma remarque déclenche un rire général de leur part. Ils sont quatre, trois garçons et une fille, dont Alex, et le tatoué sur le bras. La fille a les cheveux rouges flamboyants, et un visage fin. Elle a un piercing au milieu de sa lèvre inférieure et un autre sur le nez. L'autre garçon a un regard vert intense qui attire mon attention. C'est le seul qui n'a pas ri. Il me dévisage, ses yeux se posant sur mon nez, ma bouche, mon menton. Je lui rends son regard. Il a un nez droit et des lèvres pleines. Ses cheveux sont châtain clair et coupés assez court. Il est vraiment, vraiment beau.
- On vous accompagne pour vous aider, c'est pour ça, répond la fille, d'un ton sarcastique.
On détourne la tête au même moment pour la regarder.
- C'est exactement ce que j'allais dire, Joe ! s'écrie Alex en souriant.
- Que veux-tu ? Je lis dans tes pensées !
- C'est surtout que vous attendez que l'un de nous fasse le moindre faux pas pour vous payer sa tête, lâche l'autre Sincère.
Elle a les cheveux roux et bouclés, un nez aquilin et des yeux si rapprochés qu'ils donnent l'impression qu'elle louche.
- Oh non ! Tu as découvert notre secret ! s'exclame le garçon au tatouage sur le bras, d'un air faussement inquiet.
Je réprime un sourire.
- Qu'allons-nous faire, Ian ? demande la fille -Joe- sur le même ton.
La Sincère leur jette un regard noir avant de leur tourner le dos. Le groupe de natifs éclate de rire à nouveau sauf le mystérieux garçon aux yeux verts. J'aimerai tellement connaître son nom.
Je soupire et porte mon attention sur le paysage qui défile devant moi. Je m'assieds sur le rebord du wagon, me tenant à la portière pour éviter de tomber, et laisse mes jambes pendre dans le vide. Je ferme les yeux, savourant cette sensation de liberté qui m'envahit doucement. Cela faisait tellement longtemps que je voulais ressentir la caresse du vent sur ma peau, être aveuglée par les rayons du soleil, ou entendre des gens rire bruyamment, sans peur. Je me demande si Zélie, Rob et Lola vont bien. Si Jeanine n'a pas choisi de se venger de ma disparition sur l'un d'eux. La culpabilité est une émotion lourde à porter. Elle vous étreint, vous presse et vous écrase. Elle étouffe vos appels à l'aide, vos excuses et votre cœur. C'est une émotion qui tue à petits feux, tel un animal qui ronge un os jusqu'à le casser en deux.
oooooooooo
- C'est parti ! s'écrie Joe, environ une demi-heure plus tard.
Je me penche un peu en avant et j'aperçois que les Audacieux des premiers wagons sautent au moment où le train, qui ralentit lentement, longe un toit. Les rails sont surélevés à une hauteur de sept étages. Mon estomac se tord à l'idée de devoir me lancer au-dessus du vide depuis un train en marche.
- Il faut sauter ?! demande la Sincère rousse, visiblement paniquée.
Je me redresse prudemment et inspire profondément.
- Bien sûr qu'il le faut ! répond son amie, qui essaye de se donner un air détaché.
- Luna, il n'est pas question que…
- Dans ce cas-là, reste là si tu n'as pas le courage de le faire, mais par pitié, ferme-la, je lâche, lassée par ses remarques depuis le début du voyage.
Les natifs Audacieux poussent des cris d'approbation et Alex me tapote l'épaule, en me remerciant.
- Je suis plutôt d'accord avec elle, déclare une voix masculine que je ne connais pas encore.
Je tourne la tête et découvre avec surprise que c'est le garçon au regard vert qui vient d'ouvrir la bouche. On se regarde pendant quelques secondes.
- Allez, les gars ! hurle Ian.
Je me pousse pour les laisser passer.
- Plie les genoux et jette-toi en avant. Ne te pose pas de questions, me chuchote le natif Audacieux aux yeux émeraudes.
Je hoche la tête. Je meurs d'envie de lui demander son prénom mais trop tard. Lui et son groupe se sont déjà lancés dans le vide.
C'est maintenant ou jamais. Je suis les conseils qu'il vient de me donner et je me vide la tête avant de faire exactement ce que m'a conseillé yeux verts et sauter du wagon. Un moment d'apesanteur et mes pieds heurtent le sol, le choc se répercutant dans mes tibias. J'atterris lourdement sur le ventre, mes mains de chaque côté de ma tête empêchant mon visage de toucher le sol.
Je me relève péniblement et retire les petits graviers qui se sont fichés dans mes paumes, ignorant la douleur que mon atterrissage a réveillé dans mes poignets.
Finalement tous les transferts ont réussi ce nouveau défi. Enfin, avec plus ou moins de succès. L'Altruiste se tient la cheville en grimaçant de douleur et la Sincère répondant au nom de Luna frotte énergiquement son coude éraflé.
- Ecoutez ! nous lance une voix de l'autre bout du toit. Je suis Uriah ! Je suis l'un des leaders de votre nouvelle faction !
Il ressemble étrangement à Alex. Le teint un peu plus foncé, cependant, et des yeux plus noirs. Il se tient sur le rebord comme si c'était la chose la plus normale du monde.
- L'entrée de notre enceinte est au pied de cette tour, poursuit-il. Si vous ne pouvez pas trouver le courage de sauter, vous n'avez pas votre place ici. Et c'est vous, les transferts, qui avez le privilège de passer en premier.
- Mais c'est de la folie ! s'exclame la Sincère rousse.
J'entends les rires moqueurs des natifs Audacieux, derrière moi.
- C'est Audacieux, meringue ! répond Uriah, visiblement amusé.
Je fronce les sourcils à l'entente de la soi-disant insulte du leader. Je n'ai jamais entendu ce mot auparavant. Cela ne m'étonne pas du tout. Il y a beaucoup de choses que j'ignore. Conséquence d'une vie -presque- entière enfermée dans une cage.
- Personne ?
La foule se divise en deux pour ouvrir un large passage aux transferts. Je regarde autour de moi. Personne n'a l'air enchanté de se précipiter du haut de la tour. Tout le monde évite de regarder Uriah. Certains nettoient leur vêtements, d'autres font mine de réfléchir intensément. Mes yeux croisent deux émeraudes. Un élan de courage s'empare de mon corps.
Je m'avance vers le rebord du toit et monte dessus, alors qu'Uriah en descend. Je regarde en bas. Le vent fait claquer ma chemise blanche et sale. La tour fait partie d'un groupe de quatre bâtiments qui forment un carré. Au milieu, entre les tours, un trou noir, si profond que je n'en distingue même pas le fond. C'est là-dedans que je dois me laisser tomber. Je tourne la tête vers Uriah.
- Je parie qu'il y a de l'eau, en bas, ou un truc dans le genre.
Il éclate de rire et je me penche de nouveau au-dessus du trou.
- Tu verras, répond-t-il
Il essaie juste de me faire peur. J'atterrirai entière, c'est certain. J'inspire profondément. Ma main frôle la lettre froissée sous mes vêtements.
Sans attendre plus, j'écarte les bras et je me laisse tomber. Mon estomac remonte dans ma gorge tandis que l'air hurle dans mes oreilles. Le sol se rapproche, remplissant bientôt tout mon champ de vision. Mon cœur bat si vite que ça me fait mal. Tous mes muscles sont tendus au maximum. Je me précipite dans l'obscurité du puits.
Mon corps percute de plein fouet quelque chose qui ploie sous mon poids et m'enveloppe. L'impact m'a coupé la respiration et je tousse en essayant de reprendre mon souffle. J'ai des fourmis dans les bras et les jambes.
Un filet. Il y avait un filet au fond du trou. Je ferme les yeux quelques secondes et je pousse un long soupir de soulagement. Je viens de sauter d'un train, puis d'un toit et je suis toujours vivante.
Des mains se tendent vers moi et j'en saisis une au hasard. Je me hisse hors du filet et atterris sur mes pieds. Au bout de cette main, je découvre un homme d'une trentaine d'années. Il a une bouche fine, à la lèvre inférieure pleine et des yeux d'un bleu sombre intense.
- Merci, dis-je.
On est sur une plateforme à trois mètres au-dessus du sol, dans une grotte ouverte.
- Une Érudite, observe une voix derrière lui.
Celle qui a parlé est une petite blonde au regard bleu-gris perçant, plutôt intimidante. Elle a un piercing dans son nez plutôt long et trois tatouages que je prends le temps d'admirer. Trois oiseaux sur sa clavicule, le symbole Audacieux sur une épaule et le symbole Altruiste sur l'autre. Sans doute sa faction d'origine.
- Comment tu t'appelles ? me demande l'homme.
- Heu...
C'est maintenant que je dois choisir un nouveau nom. C'est ici que je vais devenir quelqu'un.
- Ellie, je déclare, d'un ton ferme qui me surprend moi-même.
Je ne sais pas d'où me vient ce prénom, mais il me paraît étrangement familier. Les deux Audacieux se jettent un regard, et j'ai l'impression qu'ils tremblent légèrement. Quand leur attention revient sur moi, je fais mine de n'avoir rien vu.
- Fait l'annonce, Quatre, déclare la femme.
L'homme -Quatre- se retourne pour lancer :
- Premier saut : Ellie !
J'arrive à percevoir un groupe de gens dans l'obscurité. Ils poussent des acclamations, le poing levé. J'ai échappé aux Érudits, qui m'ont exploité durant des années. Ici, je vais apprendre à me battre, me faire des amis, des alliés et réussir à sauver ma famille. Tout ce dont je rêvais silencieusement dans ma prison Érudite. Je veux devenir une Audacieuse. A n'importe quel prix.
- Bienvenue chez les Audacieux, me murmure Quatre.
