Le 1er août de l'année 1942 fut la date la plus importante de la vie de Percival Graves. Il se souvenait, avec une extraordinaire précision, de tous les détails, même les plus indifférents, qui marquèrent cette journée en traits pourtant si effacés et qui, aujourd'hui, après tous les événements intimes et publics où il fut mêlé, l'éclairaient. Que le lecteur se montre indulgent à la futilité de ces premiers souvenirs, en raison de l'émotion qu'ils renouvellent en son cœur, et qu'il sache que ce n'est pas seulement pour lui qu'il écrit ces pages, mais surtout pour lui-même qui éprouve, à les revivre, une joie âpre et forte – du moins il se le figure.
Ainsi, le 1er août de l'année 1942, sous une aube douce et pâle qui attendait son heure, et qui semblait toute la nuit avoir erré au bas du ciel, Percival Graves débarqua sur le quai de la gare centrale de Munich. Il avait reçu, quelques heures plus tôt alors qu'il séjournait à Berlin, une missive du Congrès magique* lui annonçant qu'un crime avait été commis dans une brasserie de renom et qui, à l'époque où notre histoire commence, était devenue un lieu de rencontre pour les hauts dirigeants nazis. Il se fit conduire à la Hofbräuhaus où le digne hôtelier Hans Bacherl se tenait déjà debout sur le seuil de son auberge, les bras aussi croisés que le permettait un abdomen plus que majestueux, qui témoignait on ne peut plus favorablement de la cuisine en ces lieux. Il avait l'air profondément soucieux d'un aubergiste qui, se sentant unique, craignait pour ses affaires.
L'auberge de Hans Bacherl, belle parmi les plus belles, voire peut-être la plus belle de tout Munich, s'élevait dans une majesté digne des plus grandes forteresses de l'ancien temps. Sa façade, magnifique et enchanteresse, captivait les visiteurs audacieux qui osaient s'y aventurer. Construit en pierres taillées, l'édifice était doté d'une structure impressionnante où les arcs-boutants, d'une puissance prodigieuse, soutenaient avec fierté un toit pentu, et qui lui conféraient une allure de cathédrale. Les contreforts, habilement travaillés par une main experte, s'élevaient avec force du sol vers le ciel infini.
La façade en pierre ciselée révélait des sculptures gracieuses qui ornaient de part et d'autre de la porte d'entrée. Les gargouilles, ces sentinelles de pierre, arboraient des expressions farouches, veillant sur la Place avec une autorité impérieuse. Leurs yeux étincelants et leurs griffes acérées étaient prêtes à bondir sur tout intrus osant perturber leur surveillance. Quant aux fenêtres gothiques aux courbes élancées et les vitraux aux mille nuances chatoyantes, ils donnaient à l'auberge une profondeur de caractère qui transcendaient sa simple fonction. Cette œuvre d'art, véritable pièce maîtresse de l'architecture munichoise, témoignait d'un savoir-faire rare et précieux.
À l'angle du bâtiment, les armoiries de la brasserie, suspendues à une volute de fer, étaient surmontées de la couronne de la maison royale de Bavière, tels des joyaux posés sur la pierre brute. Ces emblèmes symbolisaient la grandeur et la noblesse de la maison, qui, grâce à la qualité de son accueil et de sa cuisine, avait su conquérir le cœur des voyageurs les plus exigeants.
Si la présence de la Kripo* n'était pas manifeste, il aurait été difficile d'imaginer qu'un homicide avait été commis en ces lieux. Les officiers allaient et venaient, soufflaient, ouvraient et refermaient la porte d'entrée, sans jamais cesser de parler.
Après avoir franchi le seuil d'un immeuble, Graves resta un instant immobile sur le trottoir, se demandant ce qu'il allait faire. Quatre mois seulement se seraient écoulés avant que Munich ne fût ravagée par les assauts implacables de l'ennemi, reléguant les rues jadis grouillantes d'une foule insouciante aux seuls pas des soldats allemands. Les cafés, autrefois hauts lieux de la convivialité, dont les devantures illuminées suggéraient une effervescence contagieuse, n'offraient plus qu'une lumière crue et blafarde, figeant le souvenir des liqueurs d'antan, rubicondes, dorées, verdies, brunes, laissées en désuétude par les nazis. Les tables modestes, carrées ou rondes, exhalaient encore l'écho de la gaieté passée.
Graves avait ralenti sa marche, et l'envie de boire lui séchait la gorge. Un désir brûlant l'habitait, sans qu'il ne parvînt à lui donner un nom précis, mais face à la menace grandissante du Troisième Reich, même une ivresse passagère suffisait à apaiser ses tourments. Le Ministère allemand avait été surpris de plein fouet lorsque des rumeurs persistantes au sujet de l'existence de la magie s'étaient insinuées jusqu'aux oreilles du Führer. Il se rappela avec angoisse les deux années passés à la Confédération Internationale des Sorciers*, un privilège pour son jeune âge*, et le sentiment de terreur qui l'avait envahi lorsqu'il avait découvert que la famille princière de Hanovre* – à laquelle il avait été autrefois lié – avait choisi de trahir les leurs pour soutenir le parti national-socialiste. Et un sourire cruel passa sur ses lèvres au souvenir des fiançailles rompues avec la plus jeune des filles, Alexandrina.
On n'avait jamais connu les raisons, qu'on n'avait guère cherchées d'ailleurs. Les Hanovre, en tant que dynastie influente sur le Vieux Continent, avaient imposé leur silence que nul n'avait osé remettre en cause. Mais en Amérique, où Graves avait toujours vécu, le dédain et la méfiance qui l'entouraient depuis étaient devenues insupportables. Partout où il allait, il entendait les chuchotements haineux : « Voilà celui qui était sur le point d'épouser cette traîtresse à notre sang ! » Si la rupture avait laissé en lui une douleur amère, ce qu'il regrettait le plus, c'était le retour à la quiétude qu'il avait ardemment recherchée pendant près d'une décennie et demie.
Il s'adonnait à un tic nerveux, faisant aller sa langue dans sa bouche, avec un petit claquement, comme pour constater la sécheresse de son palais.
Autour de lui, les soldats se mouvaient à présent, harassés mais prompts. Il les heurtait d'une épaule rude, leur lançant des regards noirs, d'une froideur glaciale. L'un d'entre eux, bousculé plus brutalement que les autres, se retourna en grognant, avant de remarquer les insignes de grade sur son uniforme. « Oberführer* », salua-t-il avec une déférence marquée, immédiatement suivi par ses compagnons d'armes qui, levant leur bras droit vers les cieux, la paume orientée vers le sol, entonnèrent avec vigueur les mots sacrés Sieg Hiel, symboles de la victoire.
Graves, rassuré par le succès de sa supercherie, demeura imperturbable et leur rendit leur salut avec un geste gracieux et mesuré, avant de s'éloigner avec une démarche assurée en direction de la Hofbräuhaus. Les briques de pierre, taillées avec une rigueur exemplaire, semblaient maintenant se fondre dans la terre cuite de la rue, donnant l'impression que l'édifice avait toujours été là. Les fenêtres en ogive, piquetées de petits carreaux de verre, étaient des yeux scrutant les passants, dévisageant chaque silhouette qui osait s'aventurer sur leur territoire sacré. Graves sentait leur regard pesant sur lui, analysant chacun de ses mouvements, chaque infime détail de son visage. Lorsqu'il leva les yeux vers la façade imposante, une émotion singulière le saisit : il avait peur.
Alors, il se mit à raisonner sur la possibilité de cette chose. Nul doute qu'il n'éprouvait pas de crainte, étant animé d'une volonté inébranlable, d'un désir d'aller jusqu'au bout. La Confédération Internationale des Sorciers l'avait chargé de cette affaire, car le meurtre en question avait été commis selon les mêmes méthodes que ces crimes odieux sur lesquels il avait enquêté jadis avec son mentor, dans les rues obscures de New York, il y a trois décennies. Cependant, tel un souffle glacial venant mordre sa chair, il se sentit reculer, haletant, comme s'il avait été plongé au cœur d'une terreur sans pareille. Il se prit à songer : « Que ferait-elle en une telle situation ? »
Sa tête s'égarait ; ses pensées tournoyantes, fragmentées, devenaient fuyantes, douloureuses ; une ivresse envahissait son esprit comme s'il avait bu. Il ressentait une sorte de vertige, une perte de contrôle, et un mal de tête aigu le saisit. Il reprit sa marche, se répétant, d'une façon continue, qu'il était le seul à pouvoir résoudre cette enquête.
D'un pas allongé, il se présenta devant Hans Bacherl qui, reconnaissant les insignes de la Schutzstaffel*, redressa sa posture avec une gravité accrue. Graves, d'un ton assuré, sollicita l'un des officiers présents afin d'être escorté jusqu'à la scène du crime où un autre membre de la milice l'attendait déjà de pied ferme. Cette nouvelle pénétra en lui avec la rapidité d'une balle : « Suis-je donc arrivé trop tard ? »
Dès lors qu'il pénétra dans l'enceinte, il fut ébloui par l'ingéniosité de la conception moldue. La salle principale était spacieuse, avec ses hauts plafonds et ses colonnes massives en bois sombre, faisant montre d'un savoir-faire exceptionnel. Hans Bacherl, très favorable au parti, ne manquait jamais une occasion de se féliciter d'aller chercher lui-même l'eau du Führer dans la cave, gardée par deux soldats. Les fenêtres en verre voyaient les premières lueurs du jour tomber en taches éclatantes sur les tables.
Ils s'apprêtaient à monter l'escalier quand Graves retint l'officier par le bras avec une fermeté révélatrice de sa détermination :
« Je me débrouillerai seul », affirma-t-il, intimant ainsi l'ordre à son subordonné de le laisser.
L'officier, conscient de l'autorité qui émanait de son supérieur, s'inclina respectueusement avant de lâcher : « Bien, mein Oberführer. C'est ici, au premier étage. » Puis il quitta les lieux.
Seul désormais, Graves gravit les marches en soufflant. Celles-ci se dressaient presque contre lui, d'une raideur telle qu'il avait peine à les vaincre. Il montait lentement, avançant d'un pas lourd, comme un Atlas portant sur ses épaules la charge du monde entier. Les marches semblaient infinies, s'élevant toujours plus haut, vers un sommet inatteignable.
Enfin, lorsque Graves parvint au sommet, une illustre figure se tenait dans la splendeur éblouissante de l'aurore naissante. Sa silhouette émergeait avec une grâce souveraine, mais elle se maintenait dans l'obscurité, telles les brumes matinales qui se dissipent sous la lumière ardente du soleil. Nul ne pouvait dire qui il était ni d'où il venait, mais sa simple présence avait le pouvoir de retenir l'attention et de poser une énigme à laquelle il fallait répondre.
Le visage de cet homme, au crépuscule de sa vie, avait l'apparence d'une sculpture en marbre, d'une blancheur immaculée qui évoquait les chefs-d'œuvre antiques Sa chevelure, comme touchée par le givre, était soigneusement ramenée en arrière avec une élégance distinguée. Les yeux étaient d'une profondeur abyssale et reflétaient une étincelle vive qui trahissait une intelligence vive et sagace. Ils avaient l'éclat des étoiles du soir sur les flots de la mer. Mais c'était surtout son regard, glacé de froideur, comme s'il avait parcouru tant d'existences pour ne plus être ému par rien, qui fascinait.
Vêtu de noir, il arborait un complet sombre qui lui conférait une allure austère et solennelle. Son chapeau en feutre faisait disparaître toute trace de son individualité pour mieux se consacrer à son œuvre ; et une montre à gousset, suspendue par une chaîne d'argent, reposait discrètement dans la poche de son veston, comme une précieuse amulette dont il prenait grand soin. Cette petite pendule, qui battait le temps avec la régularité du métronome, était le témoin discret de l'application qu'il vouait à la précision et à la ponctualité. Nul ne pouvait deviner les secrets qu'elle renfermait, ni les heures qu'elle avait vues défiler dans les poches de son propriétaire, mais elle restait là, silencieuse, vigilante, en attendant le moment propice pour dévoiler ses mystères.
Ayant ouï dire que Graves s'en venait, l'homme ne retira pas son chapeau en guise de salut comme le veut l'usage en pareilles circonstances, de sorte qu'il était incapable de saisir l'incrédulité qui transparaissait dans ses yeux, mais il la ressentait tout de même.
Dès que Graves eut reconnu Monsieur Wyllt, une certaine défiance demeura ; celle de tomber dans un piège et de se faire berner. Après tout, comment savoir si cette rencontre n'était pas une ruse habilement conçue ? Toutefois, alors que Graves s'efforçait de résister à cette étrange emprise, l'homme, comme s'il avait deviné ses pensées, se tourna vers lui et lui adressa un sourire énigmatique, dépourvu d'affabilité mais ô combien troublant.
Le cœur de Graves s'emballa. Il en oublia jusqu'à la raison de sa venue en ces lieux, alors qu'un corps sans vie était étendu quelque part dans la pièce, sous les lumières de cristal qui, depuis le début de la nuit, semaient leur éclat doré sur les murs et les plafonds hauts et voûtés.
Tout à coup, Graves se sentit pris d'un vertige. Monsieur Wyllt avait détourné son regard et poursuivait sa contemplation de l'horizon par le truchement d'un vitrail, sous la brûlante ascension du soleil vers les cieux. Pour lui, tout semblait irréel, comme dans un songe où les repères s'effacent et les certitudes s'évanouissent. Il avait beau chercher à se convaincre que tout cela n'était qu'une illusion, que ses sens lui jouaient des tours, il ne parvenait pas à chasser cette impression lancinante d'être devenu fou. Et pendant que Monsieur Wyllt restait là, immobile et silencieux, Graves se sentit emporté par une tourmente intérieure.
« Il est possible que vous soyez actuellement en train de vous questionner sur la véritable identité de celui qui se tient devant vous en cet instant. Vous pourriez être tenté de sonder mes intentions, mes motivations, ou bien encore les mécanismes qui guident mon esprit. Toutefois, je vous exhorte à la prudence, car les réponses que vous pourriez découvrir dépasseraient peut-être les limites de votre compréhension. Il existe des secrets qui, une fois révélés, peuvent menacer l'équilibre précaire de notre existence et faire trembler les fondations mêmes de notre perception du monde. »
La voix de Monsieur Wyllt était quelque chose d'extraordinaire. Chacun de ses mots, parfaitement articulés, résonnait comme un écho qui réveillait les âmes les plus endormies. Elle avait la justesse des grandes orgues qui retentissent dans les cathédrales, faisant vibrer chaque colonne et chaque pierre. Les inflexions, riches et variées, exprimaient une variété infinie de nuances, allant du murmure le plus délicat à la voix tonitruante de l'orage. Elle réveillait les passions les plus intenses, emportant son auditoire dans un tourbillon d'émotions. Graves, malgré sa haute stature, se sentait presque insignifiant face à cet homme qui possédait un tel don. Il était émerveillé par la puissance de cette voix qui le subjuguait, le laissant à la merci de chaque syllabe, chaque phrase qui sortait de la bouche de ce prodige.
Parmi les noms qui s'échappaient des lèvres des sorciers rassemblés à la Confédération internationale, celui de Monsieur Wyllt s'imposait plus que tout autre. En vérité, il était bien plus. À deux reprises, il avait refusé le titre de Prince*, sachant que sa connaissance et sa sagesse dépassaient de loin celles de tout être vivant. Les bruits qui couraient à son sujet étaient nombreux et élogieux : on le disait gardien d'une magie ancienne et puissante, son pouvoir surpassant même celui de la Présidente elle-même. Mais aujourd'hui, c'était la simplicité de la vie qu'il recherchait avant tout, et il évitait de se montrer aux événements mondains.
Malgré cela, il exerçait une influence considérable sur les dirigeants du monde entier, ainsi que sur le ministre de la Magie britannique, qui sollicitait invariablement son aide en cas de crise depuis son élection en 1939. Son nom était un symbole de puissance, un phare dans l'obscurité qui guidait les sorciers égarés sur le chemin de la vérité. La simple évocation de son nom suscitait le respect et l'admiration chez tous ceux qui le connaissaient.
* CONGRÈS MAGIQUE : Le Congrès magique des États-Unis d'Amérique, plus communément appelé MACUSA, est l'organisme gouvernemental chargé de réguler et de contrôler la communauté magique aux États-Unis. Son siège social est situé dans le Woolworth Building à New York.
* KRIPO : La « Kripo » était le nom donné à la police criminelle en Allemagne avant et pendant la période nazie. « Kripo » est une abréviation de « Kriminalpolizei » qui signifie littéralement « police criminelle » en allemand.
* CIS : La Confédération Internationale des Sorciers est une organisation qui représente les sorciers du monde entier et qui a pour mission de réglementer la pratique de la magie pour maintenir la paix entre les différents pays magiques.
* MAJORITÉ : Les sorciers ont une espérance de vie deux fois plus longue que celle d'un humain (environ cent soixante ans). Si la majorité est fixée à dix-sept ans, ils sont considérés véritablement adultes à l'âge de trente-trois ans. En 1942, Percival Graves est âgé de cinquante-six ans ; il est donc encore très jeune pour son âge et pour faire partie de la Confédération.
* MAISON DE HANOVRE : La dynastie des Hanovre est une famille royale allemande qui a régné sur le Royaume de Grande-Bretagne et d'Irlande à partir de 1714 jusqu'à la mort de la reine Victoria en 1901. Cette dynastie a également régné sur Hanovre, un État du nord de l'Allemagne, de 1814 à 1866. Les Hanovre ont été remplacés par la maison de Windsor en 1917 en raison de ses liens avec l'Allemagne pendant la Première Guerre mondiale.
* OBERFÜHRER : Grade militaire utilisé dans l'Allemagne nazie, qui se traduit littéralement par « chef supérieur » en allemand. Il était utilisé principalement par les forces paramilitaires nazies telles que les SA (Sturmabteilung) et les SS (Schutzstaffel).
* SCHUTZSTAFFEL : Organisation paramilitaire créée en Allemagne en 1925, plus connue sous le nom de SS. Elle était dirigée par Heinrich Himmler.
* PRINCE : Le Prince est un sorcier ou une sorcière qui possède une connaissance et une sagesse magiques supérieures à tous les autres. Il agit en tant que figure de confiance et de respect, et est capable d'influencer les événements magiques les plus importants de son temps. Merlin a été le premier à recevoir le titre.
