Chapitre 12 : Un sombre départ
« Nev ? Est-ce que tu veux bien répondre ? »
JE NE SAIS PAS ! Je dois répondre quoi ? Oui ? Non ? Rien que l'idée même d'y réfléchor me fait mal au crâne ! Dyrkri m'a caché des choses mais Giréléna aussi ! Je m'exclame :
« Giréléna, tu n'es pas beaucoup à m'avoir caché ta mort pendant des années. Mais surtout, à m'avoir caché ma fille aussi ! Pourquoi est-ce que je ferai ça ? »
« Pour la sécurité de ton enfant non ? Ça ne te vient pas à l'esprit ? »
« Bien sûr que si … mais pas au point de dire une chose aussi monstrueuse. Dyrkri avait toutes les raisons de me tuer mais elle ne l'a pas fait. »
« Et pour ça, tu penses vraiment que c'est suffisant comme argument ? Décide, Nev ! »
Si ça ne tenait qu'à moi, ça ne serait aucune des deux. Ça serait même Giréléna mais tout a changé depuis quelques jours. Je ne sais pas ce que je dois faire. Mais Dyrkri me murmure :
« Nev. Tu dois prendre une décision. Tu ne pourras pas te contenter d'être neutre sur cette histoire. Nev, qu'est-ce que tu décides ? »
« Pourquoi est-ce que l'on me demande ça ? Dyrkri ? Giréléna ? Vous ne pouvez pas faire la paix toutes les deux après tout ce temps ? On a besoin de chacune dans ce qui nous attends. Si on perd l'une de vous deux, ça finira très mal ! Très mal ! Ne soyez pas aussi bêtes ! »
« Nev ? Ce n'est pas une question d'être bête ou non. Tu dois faire un choix ! »
Giréléna me hurle dessus mais j'en ai rien à faire ! Pourquoi est-ce que je dois décider d'une telle chose ? Est-ce qu'elles y réfléchissent ? Je n'en ait pas envie ! Je ne veux pas que Gilitée me quitte, je ne veux pas que Giratina ne me quitte, je ne veux pas que Dyrkri non plus ! Je ne veux que personne me quitte ! PERSONNE ! C'est si difficile !
« Nev, s'il te plaît. Il faut que tu décides. J'obéirai à ce que tu me diras. »
« Dyrkri ? Je … ne peux pas laisser Gilitée seule. Je ne peux pas la séparer de sa mère. Je ne veux pas ça. Je n'en ait pas envie mais … Dyrkri, il faut que tu partes. »
Je fixe aussitôt Giréléna d'un air accusateur. Je n'ai pas intérêt à voir un seul sourire se peindre sur son visage, je n'hésiterai pas à la cogner devant notre fille, qu'importe si je passe pour un père indigne et horrible. Tout mon corps en tremble avant que la voix ne déclare :
« Je comprends. C'est parfaitement compréhensible, oui. »
« Je ne te demanderai pas de me pardonner, ça ne ferait que rajouter de la douleur. »
« Est-ce que tu peux partir un peu ? D'une dizaine de mètres ? Une vingtaine ? Je ne veux pas … qu'elles me voient, Nev. Tu peux au moins me faire ça, s'il te plaît ? Ou alors, je t'en demande trop, Nev ? Est-ce que tu veux bien faire ça ? S'il te plaît ? Nev ? »
« Je peux faire ça, Dyrkri. Je pars quelques minutes, les filles. »
Je ne leur laisse pas le choix. Je m'éloigne, je fais une cinquantaine de pas, je dirai. A cette distance, elles ne peuvent rien faire du tout. Je regarde devant moi avant de soupirer :
« M'obliger à faire des choix que je ne veux pas. C'est juste stupide. »
« Non, cela prouve que tu grandis, Nev. Même si cela t'insupporte, même si tu n'aimes pas. Il faut que tu grandisses, que tu montres que tu es un adulte, un père responsable, tout cela. Nev ? Est-ce que tu me hais ? Pour ce que je t'ai fait pendant des millénaires ? »
« Tu n'es pas celle qui est responsable de tout ça. Tu n'as pas à en parler, tu le sais. »
« Je te demande juste une chose, Nev. Est-ce que tu me hais ? »
« Non, je ne te hais pas, c'est tout le contraire. Même si tu m'as caché quelque chose d'aussi important pendant tout ce temps, je ne peux pas te haïr. »
« Merci, Nev. C'est tout ce que je voulais entendre. Je vais partir et cette fois, je ne revienrai plus, Nev. Pardon de tout le mal que je t'ai causé. »
Qu'elle arrête, bon sang, qu'elle arrête ! Je vois la puissance ténébreuse qui s'échappe de mon corps avant de reprendre une forme humaine en face de moi. Une forme que j'apprécie, que j'adore plus que tout. Sans même lui laisser le temps de réagir, voilà qu'elle se retrouve enlacée dans mes bras, je la presse contre mon cœur.
« N... Nev ? Qu'est-ce que tu fais ? Je ... »
« Je suis sincère avec moi-même, Dyrkri. »
Je veux la garder contre moi. Je veux la serrer contre mon corps. Je ne veux pas qu'elle parte mais je sais qu'elle y est obligée. Tout ça à cause d'une stupide révélation. J'en veux à tout le monde de réagir de la sorte. Dyrkri ne m'a jamais causé de tort ! Du moins, pas de la manière à laquelle on penserait ! Et voilà le résultat ! VOILA TOUT !
« Nev, s'il te plaît, tu veux bien me libérer ? Si tu ne le fais pas, je ne sais pas si je pourrai me retenir plus longtemps. Plus dure sera la séparation. »
« Je m'en contrefiche. J'ai le droit de te garder dans mes bras alors que ça fait à peine quelques heures que je t'ai enfin vue. Il a fallut ça pour que ça dégénère ! »
« J'ai commis une bêtise, je me dois de l'assumer, Nev. Tu veux bien me libérer ? »
« Je n'en ait pas envie. Ne me force pas à faire ça, Dyrkri. » m'égosille-je. Je n'en ai pas envie ! Je ne veux pas que l'on me force à ça ! NON !
« Tu as fait ton choix et je te suis reconnaissante que ça soit celui-ci. Nev, tout n'est pas forcément terminé, nous nous reverrons, je te le promets. Je ne t'abandonnerai pas. Il en est hors de question. Je me l'interdis. Je n'arriverai pas à cette extrêmité. »
Je m'en fous ! Je m'en contrefous ! Je me sens vide là ! Je me sens désespérément vide ! J'ai l'impression que tout mon être est affaiblit. Je ne veux pas ! Je ne veux pas de ça ! Je prend son visage à deux mains et je rapproche le mien. Je la regarde dans ses yeux bleus et elle m'observe, n'osant plus bouger.
« Dyrkri, promets-moi une seule et unique chose. »
« La … laquelle, Nev ? Qu'est-ce que tu veux que je te promettes ? Dis-le moi. »
« Restes en vie. Tu es vivante, non ? Ne te fait pas capturer par Harsia, je t'en pries. »
Je sais que j'en demande trop, beaucoup trop mais je ne peux pas m'en empêcher ! Il s'agit de Dyrkri ! Pourquoi est-ce que ça se passe ainsi ? Pourquoi est-ce que je réagis de la sorte ? Normalement, je ne me comporte pas comme ça. Non ! Je …
Gloups. Elle a fermé les yeux. Elle a aussi tendu ses lèvres. Est-ce qu'elle attend ce que je pense ? Peut-être que oui ? Peut-être que non ? Je ne sais pas mais … j'en ai envie. Je ne dois pas avoir peur de ce que je dois faire ! Je ne dois pas !
Mes lèvres sont presque collées aux siennes. Je n'ai pas fermé les yeux mais en même temps, je sais que si Giréléna et les autres se rapprochaient, ça serait sanglant mais qu'importe ! Est-ce que je dois le faire ? Ne pas le faire ? Comment est-ce que je dois réagir ? Comment est-ce que je dois laisser ça se passer ? Je suis si proche d'elle. J'ai fermé les yeux. Je sens mes lèvres qui sont prêtes à toucher aux siennes et … rien du tout.
« Merci pour tout, Nev. » me dit-elle, tout simplement alors que je rouvre les yeux.
Je vois Dyrkri. Son corps se dissipe dans le sol en face de moi. Elle me fait un sourire tendre jusqu'à ce que tout son être ne soit plus. Il n'y a plus aucune trace d'elle. Je suis pris d'un léger soubresaut avant de respirer bruyamment. Elle n'est plus en moi.
« Je ferai mieux de retourner auprès des autres maintenant. »
Je me parle à moi-même, tentant de me rassurer que ce n'est pas permanent, loin de là. Je veux tout simplement y croire, je ne veux pas me faire de mal. Mais pourtant, je sais la triste et sinistre vérité. Cette chose absurde qui me regarde et me tourmente.
« Est-ce que tu l'as fait, Nev ? » me demande Giréléna avec lenteur et neutralité. Je ne fais qu'hocher la tête positivement, sans un mot.
« Papa ? Tu faisais quoi ? Il y avait une autre voix qui parlait, elle avait l'air gentille. »
« Elle est partie cette voix. Elle reviendra un jour, je l'espère. »
Je me dis cela pour tenter de me convaincre. Je dois me convaincre. Je m'accroupi et tend doucement les bras vers Gilitée. Elle vient vers moi, un peu inquiète et soucieuse. Je l'embrasse sur le front, caressant ses cheveux en fermant les yeux.
« Nev ? Tu peux me dire ce que tu es en train de faire exactement ? »
« Giréléna ? Je n'ai rien fait de spécial, rien du tout. »
« Et si tu arrêtais de mentir ? Vu comment tu te comportes, tu m'excuseras de me méfier de ça. Est-ce qu'elle t'a dit ? Ou fait quelque chose ? Elle en serait capable. »
« Si c'était le cas, je ne te l'aurai pas dit. Gilitée ? On y va ? »
Je parle doucement à la petite fille-Giratina dans mes bras. Elle me regarde avec un peu de surprise puis je décide de la soulever pour la prendre sur mes épaules. Sa queue vient s'enrouler autour de mon torse pour ne pas tomber à défaut d'avoir des jambes de chaque côté de la tête. Bon, comment faire ? Comment faire ? Non, quoi faire ?
« Est-ce que tu veux parler un peu papa ? Peut-être que ça te fera du bien de parler, non ? Tu ne crois pas papa ? Tu en es pas sûr et certain ? »
« Ne t'en fait pas, Gilitée. Papa va bien, il est juste un peu fatigué mais c'est normal. »
« D'accord mais si tu es fatigué, il faut dormir, papa. »
Elle a tout à fait raison, je ne peux pas prétendre le contraire. Mais je ne peux pas aller dormir comme ça, sans rien à faire côté. J'ai beaucoup … à accomplir. C'est comme ça que je le vois, c'est comme ça que je le ressens, je ne peux pas stopper maintenant. Ça m'est tout simplement impossible, comment est-ce que je pourrai le faire ?
« Nev ? Est-ce que je peux m'excuser, moi aussi ? »
Rygagagi. J'aimerai m'arrêter mais non, je continue. Je ne veux pas inquiéter encore plus Gilitée qui se fait un sang d'encre pour moi malgré son jeune âge. Elle est si jeune, elle n'a pas à faire une telle chose. Ce n'est pas pour elle.
« Tu aurais une liste très longue de choses à te faire pardonner, Rygagagi. Mais bon, fais la plus importante et je pense que je passerai par-dessus le reste. »
« Je tiens à m'excuser pour cette scène. J'en suis la responsable. »
« Heureux de voir que tu l'assumes parfaitement. Et à part ça ? Rien d'autre à dire ? Tu as une rivale en moins, n'est-ce pas ? Tu devrais être satisfaite, n'est-ce pas ? »
« Satisfaite ? Je ne m'estime pas satisfaite, pas du tout même. Je ne vois pas pourquoi tu me dis ça, est-ce que je t'ai blessée ? Je m'en doute mais bon ... »
« Alors ne pose pas la question si tu connais la réponse. »
« Je vais te laisser tranquille, Nev. Je sais bien que cela t'a fait souffrir bien plus que je ne le pensais. Je voulais juste arrêter les mensonges et les faux-semblants. Est-ce un mal ? »
« La manière dont tu l'as fait ? Oui. Tu pouvais très bien éviter de créer tout un psychodrame à dessein. Mais ce qui est fait est fait. Par contre, si j'apprend une mauvaise nouvelle concernant Dyrkri, je te demanderai de quitter mon corps, comme tes sœurs. Je ne veux pas posséder les pouvoirs d'esprits que je ne peux accepter. »
« Tu es visiblement très en colère. Mes sœurs n'ont rien à voir avec ma décision. »
« Je le sais mais elles ne voudront pas rester sans toi. »
« Malgré leurs apparences, elles sont aussi vieilles que moi ou presque. Elles sont libres de leurs choix. Mais est-ce que tu conçois que si tu me fais partir, tu n'auras plus ma puissance ? Est-ce que tu comprends que tu seras alors particulièrement affaibli face à Harsia ? Cela serait assez fou mais compréhensible. »
« Si tu le comprends alors je le comprends. Maintenant que tout est fini, terminons cette discussion. Je n'ai plus envie de te parler pour les prochaines heures. »
J'ai beaucoup à faire avec ma fille. C'est la seule qui compte en ce moment. J'en veux à Titonée, Niny et Migacirpy de ne pas s'être mêlé de cette histoire. J'en veux à tout le monde aujourd'hui, surtout moi-même. Dyrkri n'est plus là.
Dyrkri n'est plus là ! Alors sans elle, comment je fais ? Elle était mon ange gardien depuis plusieurs millénaires ! Elle était la personne la plus importante à mes yeux et je l'ai laissée partir comme ça. Comme si de rien n'était.
« Papa ? Où est-ce que l'on va ? Tu nous emmènes où, papa ? »
« Je ne sais pas, tu veux aller quelque part, Gilitée ? »
« Ben euh, je ne sais pas non plus, papa ! Mais on fait que marcher, marcher, marcher. Ca fait beaucoup de temps et tu ne me parles pas sinon. »
« Oh, désolé, ma petite puce. Ce n'était pas contre toi hein ? Je pensais à tout plein de choses mais bon, tu as raison, on va faire une pause, oui. »
Je crois que tout le monde en a envie. Je dois aussi préparer à manger mais personne n'ose me parler. Je dois paraître effrayant maintenant. Pendant que je prépare le repas, je les observe toutes. Elles ont toutes le regard qui fuit. Aucune n'ose soutenir le mien. Même Giréléna d'habitude si arrogante n'ose rien dire ou faire.
Je mange en silence, il n'y a bien que Gilitée qui tente de me faire la conversation mais je ne fais que lui rendre un sourire tendre comme pour la rassurer. Je ne vais pas mal … je ne vais pas mal … je ne vais pas mal.
« JE NE VAIS PAS MAL ! »
Toutes les têtes se tournent vers moi alors que je les regarde, écarquillant les yeux. Je dépose mon assiette, voyant le visage presque larmoyant de ma fille avant de dire :
« Je pars me coucher. Je vous souhaites bonne nuit. »
De toute façon, personne ne va m'arrêter. Je ne suis pas d'humeur à ça. Je veux juste dormir.
