Famille : Comme père et fille

« Nev ? Nev ? Tu es où ? Nev ? »

J'entends la voix de Giréléna qui me recherche. Je tente de faire un mouvement de la main et j'y arrive. Je suis là! Elles peuvent me voir ? Je suis épuisé, plus qu'épuisé. Mais pourtant, je continue de rester allongé sur le sol, attendant de voir ce qui arrive.

« Nev ? AH ! Te voilà ! Et il y a … oh. Tyaunev est là aussi. Où sont Graudan, Kyourge et l'autre déesse complètement folle ? »

« Je ne sais pas du tout. Tyaunev est endormie sur moi, je crois bien. »

Je ne préfère donc pas bouger. Tyaunev mérite parfaitement de se reposer. Après tout ce qu'elle a fait, c'est ce qu'il y a de plus normal. Où est Titonée ? Et Gilitée ? Et Migacirpy ? Et Niny ? Je les recherche du regard et je finis par les trouver. Ah, elles vont bien. Du moins, rien de bien grave. Tant mieux. Il n'y a que moi qui suis vraiment dans un triste état.

« Ah bon … le souci, c'est qu'il ne reste plus rien de cette ville. Il ne doit pas y avoir de survivants, sauf s'ils sont partis bien avant. Je crois que je vais rester couché pendant quelques heures, le temps que Tyaunev retrouve ses esprits et dorme un peu. »

« Comme tu le désires, Nev. Comme tu le désires. »

C'est Giréléna qui me parle, sur un ton un peu désolé et triste. Pourquoi ça ? Nous avons survécu, que je sache. Puis pourquoi est-ce qu'elles me regardent toutes comme ça ? On dirait que j'ai l'impression de passer pour un fou. Ah, c'est sûrement moi qui me fait des idées de toute façon. Je garde Tyaunev contre moi, elle l'a bien mérité, oui.

Elle a mérité de dormir avec son père. Je ne peux que lui offrir cela. De toute façon, cette histoire est définitivement réglée. J'ai juste besoin de me reposer aussi, oh que oui. J'émets un petit bâillement, dormant paisiblement. Je plonge dans un monde de rêves. Il n'y a plus que Dyrkri, ça ne m'empêche pas de rester conscient pendant que je dors.

« Oh ? Tyaunev ? Tu es là aussi ? »

La jeune femme aux cheveux violets est présent. Je pense à « jeune femme » car bien qu'elle ait encore les atours pokémon comme sa longue queue, je ne peux pas la considérer comme une ennemie maintenant. Elle me fait un petit sourire sans prendre la parole, tendant sa main vers moi. Hum ? Elle veut me faire visiter quoi ?

Elle m'emmène dans ce qui semble être un jardin de fleurs. Je ne sais pas où se trouve cet endroit. Elle me désigne le ciel bleu autour de lui. Est-ce là les cieux ? Là où se trouverait la déesse Harsia ? C'est étrange, très étrange. Je peux apercevoir aussi plusieurs temples faits de marbre blanc, avec leurs colonnes et leurs symboles. Est-ce là que Tyaunev est née ?

« Tu sais, Tyaunev, tu peux me parler. Ou alors, je ne sais pas si c'est possible dans un rêve en commun ? Il faut dire qu'avec Dyrkri, c'était un peu plus facile mais elle semble douée pour ça, à la base. Je me demande où elle est d'ailleurs. On continue la visite ? Qu'est-ce que tu veux faire, Tyaunev ? Tu veux me montrer encore autre chose ? »

Je suis bien décidé à la suivre. Elle semble savoir où elle veut se rendre. Je ne vois pas trop où elle veut m'emmener mais qu'importe. Elle me présente ce qui semble être le lieu de la déesse Harsia mais d'après ses souvenirs. Pourquoi y a t-il autant de temples ? Et de marches ? C'est étrange comme endroit mais en même temps, c'est féerique et paradisiaque. Cela n'est pas si étonnant que ça quand on y réfléchit bien.

« Attends quand même un peu, Tyaunev. Pas besoin de se presser. »

Je lui dis cela dans un sourire, cherchant à l'arrêter. Je l'emmène à moi et vient la prendre dans mes bras. Elle reste immobile, ne bougeant plus, continuant de pleurer. J'en ai un peu rien à faire de tout ça. La seule chose, c'est que j'accepte qu'elle soit ma fille. C'est tout. Comme si elle avait lu mes pensées, elle relève les yeux, me regardant de ces derniers. Ils brillent à cause de ses larmes avant qu'elle n'ouvre la bouche :

« Père … contente … être avec vous. »

« Moi aussi, je suis content, moi aussi. Surtout que tu as fini par comprendre ce que je voulais dire. C'est le plus important. »

« Père … aime … jussqu'au bout. »

Hein? Quoi ? Je regarde ma main. Elle est tachée de sang. Mais ce n'est pas le mien. Pourquoi le décor autour de nous s'illumine ? J'ai l'impression qu'une partie de cet endroit paradisiaque vient de disparaître sans aucune explication, sans aucune raison. Ça ne me plaît pas du tout ce qui vient de se passer. Je n'aime pas ce tour de passe-passe.

« Tyaunev ? Il faudrait que l'on se réveille, toi et moi. »

« Père ? Nous sommes dans ma conscience. »

« D'accord mais ça n'explique pas ce que ça veut dire. Qu'est-ce qui se passe ? »

« Père, la conscience est la dernière chose à mourir chez une personne. Même quand le cœur arrête de battre, il reste quelques minutes au grand maximum au cerveau avant qu'il n'arrête de fonctionner. Le cerveau est la base même de nos pouvoirs psychiques. »

« Oui, c'est le cas. Comme tout est psychique mais … attends … Tyaunev. »

« Vous venez de comprendre, n'est-ce pas ? Nous sommes dans ma conscience. Peu à peut, celle-ci s'affaiblit. Toutes mes pensées s'éteignent les unes après les autres. Je ne me rappelle qu'à peine qui m'a crée. Je me rappelle à peine des endroits que j'ai vus. Je me rappelle à peine des personnes que j'ai rencontrées. »

« Non, non, non. Tyaunev. Je vais me réveiller et je vais te soigner. »

« Père, c'est déjà trop tard. Ce qui a causé ma mort a rendu impossible toute guérison. Je me rappelle brièvement que cela m'a permis de vous montrer comment l'affronter. Mais père, je voulais qu'au moins dans mes pensées, je sois là. Est-ce que je peux vous demander quelque chose ? Est-ce que dans la réalité, je suis dans vos bras ? Près de vous ? »

« Oui oui, tu es couchée sur moi, Tyaunev. Je te le promets. Tu es dans mes bras. Je te serre bien fort. Tu m'as protégé de cette attaque d'Harsia. »

« Harsia ? Ce nom … est irritant. Mais savoir que j'ai fait ça … me rend heureuse. Père, est-ce que vous m'aimez ? Est-ce que je suis votre fille ? Votre véritable fille ? »

« Bien sûr que oui. La réponse est oui pour tes deux questions. Tyaunev, pourquoi ? »

« Hum … j'ai un peu froid, père, vous pouvez me serrer encore plus fort ? »

« Bien entendu, bien entendu. » bredouille-je, cherchant à contrôler mes mains. Encore ?

Encore une fois, je dois perdre quelqu'un ? Apixy, ce n'était qu'un bref instant qui m'avait marqué mais là, on parle de Tyaunev. Je dois vraiment la laisser partir ? Non, non ! Je ne veux pas la laisser partir ! Je regarde le blanc qui nous entoure. Il n'y a plus aucun temple, plus aucune herbe, plus aucune fleur, rien du tout. C'est juste complètement blanc.

« Père, je vous aime. »

Ses dernières paroles. Son corps disparaître peu à peu. Elle a les yeux fermés, sa tête collée contre mon torse. Je ne dois pas pleurer. Il faut que je sois fort., il faut que je le sois. Je ne dois pas … me laisser atteindre par ça. Ah … Tout mon corps disparaît aussi, je vais me réveiller, je le sais parfaitement. Tout ça n'est plus qu'une vive lumière qui m'aveugle avant le retour sinistre à la réalité. Un retour dans ce ciel noir et obscur de la nuit.

« Nev ? Tu es réveillé ? »

La voix de Giréléna. Elle est seule, juste couchée à côté de moi ou presque. Je passe une main devant mes yeux, essuyant les larmes qui s'y trouvent. Je tente de sourire, caressant les cheveux violets de Tyaunev avant de bredouiller :

« Tu as vu, Giréléna ? On dirait qu'elle dort. Elle ressemble à un ange. Tu sais que c'est ma fille ? Elle l'est autant que Gilitée. Tu l'aimeras aussi, n'est-ce pas ? Même si elle n'a pas de mère, hein ? Giréléna ? »

« Nev, est-ce que tu as besoin d'aide ? »

« Non, non … pas besoin. Je vais la porter … cet endroit … ce terrain vague, ça sera parfait, je crois bien. Je vais m'occuper de ça. »

Je finis par me lever. Je vois que Giréléna semble attristée. Je tente de sourire encore une fois, comme auparavant mais je n'y arrive pas. D'une main, je soutiens Tyaunev dans mes bras. L'autre, je la pointe au sol, des pans entiers de terre se disperçant, laissant paraître un trou ressemblant à un rectangle. J'y dépose doucement Tyaunev, plaçant ses mains sur son cœur. Ma fille, c'est ma fille.

« Reposes donc en paix, Tyaunev. Un jour, tu renaîtras. Je te promets que tu deviendras ma fille encore une fois … et cela de manière naturelle. Mais pour ça, je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour mettre un terme à la folie d'Harsia. »

Je regarde autour de moi, cherchant ce que je peux faire. Les esprits sortent de mon corps, l'une après l'autre. Qu'est-ce qu'elles font ? L'une utilise le métal, l'autre la roche, la troisième de la glace. Il y a aussi Rygagagi. Elle retire le corps de Tyaunev, commençant à donner ses directives. Elle me demande de la laisser seule avec ses sœurs.

Je vais auprès de Giréléna et sans un mot, je pars dans ses bras. Elle me loge contre son sein alors que je cherche mes mots. Je tente de parler, je tente de dire quelque chose mais mes paroles se meurent avant même de naître hors de ma bouche.

« On le lui fera payer à cette déesse, Nev. »

« Je sais que c'est absurde de dire ça, Giréléna. Je sais que c'est stupide vu … que je suis jeune, très jeune mais … un père ne devrait pas survivre à sa fille. »

« Ca n'a rien d'absurde, Nev. Loin de là. Tes pensées t'honorent … et regardent ces esprits. Il sont en train de faire un cercueil et une croix pour elle. Pour que les gens de cette ville, lorsqu'elle renaître de ses ruines, puissent savoir qu'ici, il y a eut une héroïne. »

« Une héroïne. C'était plus que ça. Beaucoup plus, Giréléna. »

« Peut-être, Nev. Peut-être. Je ne sais pas trop. »

Elle ne sait pas quoi répondre. Je me retourne un peu, regardant ce que Rygagagi et les autres ont fait. C'est beau, c'est vraiment beau. On dirait du cristal pour les deux. Un magnifique cristal que nul ne peut briser. Le cercueil et la croix sont un peu translucide tandis que le premier rentre dans le trou que j'ai crée.

La pierre tombale est faite par Rigorek tandis que je ne peux que regarder ce qui se termine. C'est vraiment … parfaite. Je n'ai rien d'autre à dire. Je les remercie d'un hochement de tête avant qu'elles ne reviennent en moi, en silence. Je me retourne vers Giréléna, disant :

« Où est-ce que les autres dorment ? »

« Hmmm, deux cent mètres je dirai au grand maximum. Tu peux voir les flammes de toute façon. Il n'y a pas grand-chose dans les environs. »

« C'est vrai. Giréléna ? Est-ce que je peux dormir avec toi ce soir ? »

« Je t'y autorise et ... »

Je ne lui laisse pas la possibilité de terminer sa phrase. J'ai collé mes lèvres aux siennes. J'ai vraiment besoin de réconfort ce soir. J'en ai terriblement besoin. Quitte à ce que paraisse absurde à ses yeux de réagir de la sorte. En retirant mes lèvres, je lui chuchote :

« Tu ne me quittes pas ce soir, promis ? »

« Hein ? Oh. Hum, laisse-moi reprendre un peu mes esprits. Ce n'est pas comme si j'attendais ça depuis des années et que … mais qu'est-ce que je raconte ? Enfin bon, oui, ne t'en fait pas, Nev. Tu peux rester avec moi et je ne bougerai pas, compris ? »

« Merci pour tout. Elle est en paix maintenant hein ? »

« Je le pense, oui. Elle a au moins été heureuse sur la fin, n'est-ce pas ? »

« Je l'espère. J'ai put lui parler … par la pensée. Je tuerai Harsia. »

« Tu ne seras pas seul pour ça. Viens, on retourne auprès du feu. Il commence à faire froid et je sais que tu grelottes facilement, non ? »

« Oui, oui, je préfère que l'on rentre aussi, ça sera mieux, oui, oui. »

« Essaies voir de dormir un peu, ça sera mieux. »

Elle répète le même terme que moi avant de venir me coller dans ses bras. Je m'y sens bien. Je ne sais pas où elle m'emmène mais je ne touche plus le sol. Quelques minutes plus tard, je suis dans la tente, je vois Gilitée qui dort paisiblement mais j'ai à peine la force de rester conscient. Giréléna retire son bustier, présentant sa poitrine nue à mes yeux.

« Ça sera mieux non ? Nev ? Qu'est-ce que tu crois ? Elle est là pour toi. »

« Giréléna, je ne suis vraiment … tu n'as aucune ... »

« Je ne parle pas de faire quelque chose. C'est juste qu'avec le vêtement, tu n'aurais pas eut un contact direct avec ma peau. Comment je suis sensée te réconforter comme ça ? Et viens bien te loger contre ma poitrine. »

Je ne fais qu'exécuter ce qu'elle dit. De toute façon, je n'ai pas vraiment quitté ses bras. Je viens bien me déplacer comme elle le désire et je peux voir la pointe légèrement tendue. C'est elle qui est excitée. Elle marmonne :

« Je m'attendais pas à ça de ta part, c'est tout. Te fait pas trop d'illusions non plus. »

« Je ne me fais rien du tout, Giréléna. Je vais juste me reposer, d'accord ? Juste … ça. »

« Fais donc, fais donc, je te te surveille. »

Je ne sais pas si elle le fera ou non. Je sais juste que je lui fais confiance. Je n'arrive pas à trouver le sommeil mais Giréléna ne me fait rien de spécial. Je sens juste sa main qui caresse mes cheveux, machinalement. Elle me chuchote :

« Impossible de dormir, n'est-ce pas ? C'est logique. »

« Comment est-je peux compter me reposer normalement, Giréléna ? »

« Tu ne le peux pas. Il faut laisser le temps s'écouler pour soulager tes peines. »

Le temps. Je ne peux pas me permettre ça, je le sais parfaitement. J'ai perdu une partie de moi-même. Si je ne me relèverai pas de cette perte encore plus grande que celle d'Apixy, je sais que je ne pourrai pas combattre Harsia. En suis-je vraiment capable ?