Severus Rogue (18 ans) à Eileen Prince mariée Rogue

Je t'en veux. J'en veux aussi à papa. Tu n'étais pas là, tu n'étais jamais là et il passait son temps à me crier dessus parce que je ne faisais jamais ce qu'il fallait. Tout ce que j'ai voulu apprendre, je l'ai appris dans les livres. J'ai appris à monter sur un balai tout seul, grâce à un vieil exemplaire de Quidditch et Vol : mode d'emploi qui traînait dans le grenier, et du coup je suis trop mauvais pour rentrer dans l'équipe de Quidditch. Je ne pourrais jamais impressionner Lily Evans sur un balai, alors que James Potter, il y arrive tellement facilement... Lui, il sait faire des loopings et zigzague super facilement entre les joueurs parce que son père a bien pris le temps de tout lui expliquer. Tu ne m'as jamais montré non plus comment jouer à la Bataille Explosive. J'ai eu la honte de ma vie quand Lily m'a demandé si je voulais jouer et que je lui ai avoué que je ne connaissais pas les règles du jeu, alors qu'elle est moldue et qu'elle avait appris à jouer l'été avant notre rentrée à Poudlard, pour ne pas être trop « dépaysée » chez les sorciers. Elle m'a aussi appris à jouer aux échecs non-sorciers, puis sorciers. Je me suis senti idiot une fois de plus. Elle connaissait mieux l'Histoire de la magie que moi, elle qui venait de découvrir le monde des sorciers. Heureusement, elle était gentille et compréhensive, et elle n'a jamais fait de remarques désobligeantes devant mon manque de connaissances face au monde magique. Lily, quand elle me parlait de ses parents, elle disait « ils m'ont emmené au zoo, avec Pétunia », « nous sommes allées en vacances tous ensemble jusqu'à Paris, il y a deux ans », « c'est leur dernier cadeau d'anniversaire », « maman m'a promis de me l'acheter », « papa a dit qu'on irait tous les quatre », « ils me manquent beaucoup, c'est dur, des fois ». Moi, je ne savais jamais quoi lui dire sur ma famille. « Bah, hier, ils se sont enguelés. Et avant-hier ? Aussi. La veille ? Ma mère est partie chez ses parents, elle s'était encore disputée avec mon père. Notre dernière soirée sympa ensemble ? Papa dormait sur le canapé parce qu'il avait trop bu, maman ne pleurait pas et personne ne me menaçait pour avoir fait ci ou ne pas avoir fait ça, j'étais dans ma chambre et je n'entendais pas de cris. »

Une fois, elle m'a dit que ça n'avait pas l'air toujours drôle, chez moi. Drôle. Tu te rends compte ?

Je lui ai dit que ça allait très bien, en tentant de ne pas grimacer quand elle posa sans le savoir sa main sur le bras recouvert de bleus que j'avais eu la malencontreuse idée de placer entre vous deux quelques jours avant la rentrée de janvier. Ce jour-là, j'avais décidé que c'était les dernières vacances en période scolaire que je passerai à la maison. J'avais douze ans. Mais l'été je rentrais, et je subissais vos remarques désobligeantes –oui, je vous ai entendu, quand il a dit que je n'aurais pas dû naître et que tu as ajouté que tu étais parfaitement d'accord, mais que là n'était pas la question, que c'était le pire connard que tu n'aies jamais rencontré, etc-, j'entendais les objets se briser en bas tandis que vous vous battiez et j'enfonçais un peu plus ma tête dans l'oreiller pour ne pas vous entendre, ou je sortais pour aller voir Lily et me changer les idées. Je passais presque tout mon temps dehors en espérant la voir. Puis je rentrais, papa aboyait quelque chose comme « il tournera mal, ce gamin, il tournera mal » et toi tu me regardais, surprise, avant de dire « tu étais sorti ? » car vous étiez trop occupés à vous disputez pour vous en être aperçu. J'ai essayé d'attirer votre attention. J'écoutais les infos moldus sur une petite radio avec Lily pour essayer d'en parler avec papa au repas le soir, mais il grognait quelque chose comme « tu n'as rien compris » dès que je donnais une opinion un peu personnelle. Alors j'ai essayé d'attirer ton attention à toi, en ayant des notes encore meilleures. Je faisais même un effort en écrivant plus de lettres à Poudlard. Tu ne répondais jamais, ou deux lignes pour me demander « à quelle date tu vas encore revenir ? ». Le reste, tu t'en moquais, j'imagine. Alors j'ai arrêté d'écrire. Puis un jour, en septième année, j'ai reçu une lettre, m'annonçant ta mort.

Accidentelle, apparemment. D'après la lettre de l'avocat de papa, vous vous étiez disputés, tu t'étais accrochée à lui, il t'avait repoussée, tu t'étais pris les pieds dans le tapis et ta tête avait rencontré l'angle de la table basse. Tu étais morte sur le coup. J'avais dix-sept ans, et ma mère était morte. Et pourtant, je ne ressentais presque rien, un petit pincement au cœur, tout au plus. Puis j'ai croisé Lily dans le couloir. Nous étions seuls tous les deux, et je l'ai dépassé. Elle m'a appelée. Par mon nom de famille d'abord, et comme je ne répondais pas et continuais d'avancer sans lui accorder mon attention, par mon surnom. Je me suis retourné. Elle s'est avancée vers moi, se dandinant d'un pied sur l'autre, gênée. On ne s'était pas adressés la parole depuis plus d'un an pour tout ce qui ne concernait pas le « passe-moi l'aile de chauve-souris ». Et elle m'a dit qu'elle avait lu la gazette, et que si je voulais parler, elle était là. J'aurais voulu lui dire que oui, j'étais bouleversé, que c'était horrible, que tu étais morte si jeune... Mais je ne voulais pas lui mentir. Alors j'ai dit que je préférais rester seul. J'aurais peut-être dû lui dire qu'elle me manquait, ou quelque chose du genre, mais ma conscience a refusé. Parce que, comme papa le disait si bien, il avait mal tourné, ce gamin, et nos chemins étaient maintenant trop différents. Mais cette fille, la seule qui ne m'ait jamais donné de l'affection, je l'aimais. Et je l'aime encore, et je l'aimerai toujours. Elle a réussi là où tu as échoué, maman : elle m'a appris à aimer, et elle m'a accepté comme j'étais, et elle a accepté mon affection, même si j'ai eu soin de lui cacher ma passion. Et parce que tu n'en as pas été capable, je te détesterai pour l'éternité.