Alors qu'elle allait passer près du Barry et de la Jane actuelle, cette dernière l'entendit murmurer quelque chose et la vit légèrement bouger les lèvres. Mais elle ne réussit pas à comprendre.
- Qu'est-ce qu'elle vient de dire ? demanda la grande femme en la regardant partir.
- Aucun idée, Jane, n'oublie pas que nous sommes dans mon souvenir.
En effet, de son bureau, il n'avait pas pu l'entendre.
- Tu as été rude avec le doc, remarqua le jeune homme du passé.
Jane s'étira en se tenant la nuque. Puis tout son corps se relâcha et elle enfouit son visage dans ses bras, posés sur le bureau.
- Je sais…
- Qu'est-ce que tu as ce soir, Jane ? Ça fait même une semaine que tu es d'une humeur de chien.
La détective se redressa et regarda par les portes d'où Maura venait de disparaitre quelques instants plus tôt.
- Maura a rendez-vous ce soir… elle se passa la main sur le visage et se tourna vers lui. Avec un homme très bien comme il faut apparemment, ironisa-t-elle dans un rictus.
- Et alors ? C'est bien que la doc ai rencontré quelqu'un, non ? Ça fait un moment qu'elle est seule, remarqua Frost.
- Tu ne comprends pas…
- Comprendre quoi ?
- Elle a un rendez-vous et moi je suis là.
Barry fronça les sourcils et se laissa tomber sur le dossier de son siège. Jane regretta immédiatement ses paroles. Soit elle en avait trop dit ou pas assez. Maintenant elle voulait être seule. Seule pour ronger son frein.
- Tu peux y aller, ça ira pour ce soir.
- Non c'est bon je peux encore…
- Frost. S'il te plait.
Sans demander son reste il attrapa sa veste et disparut dans l'obscurité du couloir, bousculant presque la Jane d'aujourd'hui. Cette dernière détailla son double qui paraissait meurtrie. Puis soudain l'image se brouilla et le noir totale s'installa.
- Q'est-ce que tu as fait quand je suis parti ?
Jane mit un instant avant de répondre. La boule qui s'était formée dans a gorge était presque aussi présente qu'à l'époque.
- J'ai pleuré…
De nouveau la sensation de détachement. Plus légère, moins violente. Frost avait raison, on finit par s'y faire. Les immeubles sortirent de terre et se dressèrent dans la nuit. Les lumières arrivèrent par clignotement et plusieurs cubes minuscules vinrent former l'environnement de passants, de voitures, de fumée.
- Tu sais, au début, je pensais que tu étais jalouse.
Jane se focalisa sur le son de sa voix et le rattrapa dans la foule. Elle découvrit alors qu'ils suivaient le double du jeune homme dans les rues de Boston.
- Jalouse de Maura parce qu'elle avait rencontré quelqu'un. Parce qu'un homme lui avait demandé de sortir. Jalouse parce que toi tu étais bloquée au bureau.
Les passants étaient tous sans visages, les bruits de fond juste un mélange du quotidien, jamais rien de précis. Le même son pour chaque voiture, le même éclairage, le même parfum humide des rues sales d'hiver.
Le décor que Frost recréait de son souvenir était bâti sur le souvenir de la vie de tous les jours. Personne ne peut se souvenir de tous les gens croisés en une journée, dans une rue, en quelques minutes… C'étaient tous des inconnus. Des inconnus sans visages.
- Puis j'ai compris… souffla le détective en s'arrêtant à côté de son homologue.
Jane perdue dans ses pensées fut surprise de son arrêt soudain. Elle voulut lui demander ce qu'il se passait mais elle suivit son regard à la place. Là, derrière la baie du Dirty Robber se trouvait Maura, assise à leur banquette habituelle. La grande femme tendit la main vers le visage penseur. Frost engagea à nouveau la marche. Jane le suivit dans le bar. Elle ne comprenait pas. Qu'est-ce que Maura faisait là ? Quand était est-ce ?
- Hey Doc, résonna la voix du double de Barry.
La légiste, l'esprit égaré, finit par être interpellé par le son familier.
- Ô Barry, sourit-elle. Qu'est-ce que vous faites là ?
- Je me suis dit que venir boire un verre avant de rentrer ne me ferait pas de mal mais… il hésita un instant, la question serait certainement mal venue. C'est plutôt à vous de demander ça Doc. Vous n'êtes pas à votre rendez-vous ?
Maura soupira et serra entre ses mains la Blue Moon maintenant tiédie :
- Disons simplement que ce n'était pas la personne avec qui j'aurai souhaité passer cette soirée.
Le sourire que Maura lui offrit ne le trompa pas. C'était un sourire triste. L'estomac de Jane se serra et les larmes lui montèrent. Elle s'installa doucement sur la banquette d'en face. Elle tendit les mains vers celles de Maura mais serra les poings à la dernière seconde. À quoi bon ?
- C'est là que j'ai compris. Oui tu étais jalouse, Jane. Mais pas de Maura. Tu étais jalouse de cet homme avec qui elle avait rendez-vous.
Jane scruta le visage de la légiste qui s'était détournée vers la fenêtre, refusant que Frost découvre sa peine.
- Toute la semaine elle m'avait fait comprendre que si jamais elle devait annuler ce rendez-vous, pour le travail, pour moi ou même pour n'importe quoi, ça n'aurait pas eu d'impotance. En fait elle essayait de me dire qu'elle ne voulait pas y aller.
- Elle ne voulait qu'une chose Jane.
Les lumières extérieures dansaient dans les yeux de Maura. Le bruit et la musique du bar finirent par s'estomper. L'image commença à se brouiller. Jane devina que le Frost du souvenir venait de prendre congés. La panique la gagna alors que les larmes coulèrent enfin.
- Que ce soit moi qui l'emmène dîner…
Elle ferma les yeux lentement, laissant librement ses pleurs se répandre sur ses joues.
Lorsqu'elle les rouvrit, elle était dans sa chambre à l'hôpital, assise sur le canapé du fond, Frost debout à côté d'elle.
Il n'y avait qu'Angela dans la pièce plongée dans l'obscurité, seulement faiblement éclairée par les lumières extérieures. Il était passé 3h du matin et la Mama Rizzoli dormait dans le fauteuil à côté du lit, la tête renversée sur le côté, la couverture de fortune lui tombant juste sur le ventre et le haut des genoux.
- Frost ? l'appela-t-elle, ne prenant pas la peine d'essuyer ses larmes.
Il s'assit à ses côtés, les yeux posés sur elle.
- L'accident… Je veux que tu me parles de l'accident.
Un court silence s'installa. Un silence bien vite rompu par la voix faible du détective.
- Rien de plus banal, répondit-il en haussant les épaules. J'étais là et la minute d'après je n'y étais plus.
Jane en eu presque la nausée.
- Te perdre n'a rien eu de banal, Frost.
- Pourtant c'est la triste vérité. J'ai perdu le contrôle de la voiture. Je ne sais même pas comment.
Jane posa à nouveau les yeux sur sa mère.
- C'est trop injuste. Ca ne devrait jamais être aussi simple…
- Hey… murmura le jeune homme en passant un bras par dessus ses épaules.
- Est-ce que tu as souffert ?
Il secoua doucement la tête. L'accident avait été d'une extrême violence certes mais tellement rapide à la fois. Frost n'avait même pas réalisé qu'il était en train de mourir. Pendant un long moment ils restèrent comme ça. Juste serrés les uns contre les autres. Jane pouvait enfin ressentir sa chaleur. Elle pouvait même capter une once de son parfum.
- D'ailleurs, tu as bien reçu ma carte ?
Jane se rappela ce soir là. Elle se rappela la réalisation de la mort de son partenaire, de son ami. Elle se rappela la douleur soudaine de la perte d'un être cher. Elle réalisa alors ce qu'elle faisait endurer à tous ceux qui l'aimaient.
Elle hocha la tête :
- Merci…
Frost acquiesça à son tour et lui caressa l'épaule dans un geste réconfortant. Mais Jane avait encore quelque chose à lui demander.
- Tu étais vraiment là ce jour-ci, n'est-ce pas ?
Le jeune homme se tourna vers elle, il ne comprenait pas de quoi elle parlait.
- Cette fois là, dans la rue, quand nous essayions avec Korsak d'aider cette fille, Lilly, à se souvenir. Je t'ai vu. Je sais que je t'ai vu. Je sais que tu as essayé de me guider. C'était bien toi, n'est-ce pas ?
Frost sourit et reporta son attention sur la Jane allongée dans le lit.
- Tu avais voulu me voir. Tu ne voulais pas que je parte si facilement.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Tout ça n'est pas réel, Jane. Tu as le contrôle sur ce qu'il se passe, sur ce que tu as besoin de voir…
- Non c'est toi qui décide de me montrer, l'interrompit-elle.
- C'est toi Jane… Comme le fait de te réveiller, la décision t'appartient.
- Es-tu en train de me dire que tout cela est faux et que tu n'es simplement que le fruit de mon imagination ? la détective réfléchit un instant et le contra dans son raisonnement. C'est impossible, tu m'as emmené dans un de tes souvenirs tout à l'heure. Jamais je n'aurais pu fantasmer ça.
Il resserra son étreinte autour de ses épaules et serra le tissu de la veste de costume entre ses doigts.
- Je n'ai jamais dit que tout ça était un mensonge. Il faut juste que tu comprennes que rien n'est possible si tu ne veux rien voir, Jane. Tu avais besoin d'un coup de pouce, tu avais besoin d'un indice. Je t'ai entendu et tu m'as vu ce jour là, comme tu me vois aujourd'hui.
- Si je ne te connaissais pas si bien Frost, je serai sûre que tu veux me dire quelque chose, murmura Jane, un sourire en coin.
- Rien ne sera possible avec Maura si tu t'obstines à fermer les yeux.
Frost pesa alors chacun de ses mots, le souffle lent, la voix posée :
- La vie est fragile, Jane. Tout peut disparaitre d'un moment à l'autre, puis il reprit, plus léger : il serait temps de retirer tes oeillères de flic bornée et têtue, la taquina-t-il en lui asséna un petit coup d'épaule.
Jane sourit et posa la tête dans le creux de son cou.
- Tu me manques tellement…
Frost lui embrassa le haut de la tête et ils restèrent ainsi, profitant du cadeau de pouvoir s'étreindre, jusqu'à l'aube.
Joyeux Noël mes gens, profitez pleinement de ces fêtes.
Je vous embrasse, dans l'attente de vous lire,
À bientôt
