Chapitre V :

« Intelligence surhumaine ! Sur-humaine ! Du latin Supra inteligencia, au dessus de la compréhension ! Plus que la science infuse ! »

Nikola grommelait. Ses poches, vides et trouées, ne lui avaient pas permis de monter dans une diligence, ni même de prendre le métropolitain. Il avait donc décidé de rentrer dans Peckham à pieds, traverser la ville du nord ouest au sud est, concentré sur le compte de ses pas autant que sur la nouvelle qui l'avait frappé : James Watson, son ami d'université, avait décidé de l'enterrer, en Angleterre qui plus était ! Pays qui ne le reconnaissait pas à sa juste valeur !

De quelle sorte d'intelligence Watson avait-il était doté par le sang du dernier Sanguine Vampiris pour imaginer que lui, Nikola Tesla, trahirait son groupe et son honneur pour faire une entrée fracassante dans le monde scientifique ? Bon, c'était vrai, il était capable de beaucoup de choses pour se faire reconnaître… Mais tout de même pas trahir Magnus ! Quoique à la réflexion… Mais planifier l'assassinat de l'homme le plus intelligent de l'époque ?

Watson venait de baisser dans l'estime de Nikola, atteignant désormais des profondeurs qu'un sous-marinier n'aurait pas pu imaginer exister. Un génie, un vrai, inventait un nouveau système de courant électrique, en faisait toujours plus pour mettre au point des machines aussi utiles qu'ingénieuses, et ne dormait que deux heures par nuit pour mettre son cerveau à profit de l'imagination de moyens subtils et inventifs pour ridiculiser Edison et le mettre en faillite ! Depuis quand un génie à l'intelligence surhumaine servait-il de muse à un écrivain pour se retrouver dans la rubrique série du Times ?

Tesla ruminait, tête baissée, les mains enfoncées profondément dans ses poches de pantalon.

Alors qu'il faisait son chemin dans Union Street, ayant presque atteint son but, son oreille capta le bruit d'un craquement. Il ne lui fallut pas une seconde pour trouver l'origine du bruit, lever la tête, et voir l'énorme pierre qui lui tombait droit dessus. Il sauta sur le côté, surpris par le fait qu'une pierre puisse tomber d'un toit.

La rue était déserte, et même si le pauvre génie succombait déjà à la tentation de blâmer James Watson pour cette tentative d'assassinat, il se raisonna : Personne n'était sur le toit, et la pierre s'était visiblement délogée de l'emplacement à laquelle elle avait été fixée bien des années plus tôt. Il n'y avait en soit rien d'extraordinaire d'assister à la chute d'une pierre mal scellée…

Mais c'était quand même une sacrée coïncidence de se voir passer à une cinquantaine de centimètre de sa mort quand l'un de ses plus proches amis prévoit sa mort.

Londres n'est plus aussi sûre qu'avant…

Helen avait raison sur ce point. Et l'incident de la pierre meurtrière était une leçon qu'il n'oublierait pas : Il serait sur ses gardes nuit et jour jusqu'à ce qu'il puisse enfin quitter le pays avec quelques sous en poche.

Il se hâta de regagner sa chambrée, marchant en bout de trottoir pour éviter d'éventuels décèlements de pierres, et suffisamment loin de la route pour ne pas se faire renverser plus ou moins accidentellement par des chevaux enragés, prêts à tout pour faire taire le génie qu'il abritait.

Le fait d'arriver dans sa rue ne le rassura en rien. C'était l'une des nombreuses rues dans lesquelles Londres logeait ses cheminots et ses centaines d'ouvriers, ainsi qu'une bonne poignée de dockers travaillant sur les bords de la Tamise.

Le taux analphabétisme y était record, puisque rares étaient ceux qui parlaient un anglais 'fluent', ce pour la bonne raison que plus de la moitié des habitants de Peckham étaient des immigrés qui, intellectuellement, n'apportaient rien à l'Angleterre.

Ce n'était tout simplement pas un quartier agréable, sûr, et convenable pour une dame de la haute.

Mais Nikola n'étant ni dame, ni de la haute, il s'en contentait très bien. De plus, il ne passait qu'un temps très limité chez lui, privilégiant son laboratoire dans Catlìn St., une petite allée qui longeait la voie de chemin de fer.

L'immeuble dans lequel il vivait était une ruine qui tenait miraculeusement, et dont les fondations abritaient sûrement autant de meutes de rats qu'elles supportaient d'étages : 5.

L'odeur du bâtiment le prit à la gorge dès qu'il ouvrit la porte : Il y avait une odeur infecte de poisson en décomposition mêlée à celle, non moins infâme, de l'urine d'une vieille incontinente qui, si sa mémoire était bonne, devait être la belle-mère de son concierge.

Ce fût d'ailleurs la première personne à l'accueillir, le concierge. L'homme était désagréable, autant physiquement que moralement. Il avait une bonne cinquantaine d'année, mais continuait à pondre des enfants. Sa femme, que Nikola plaignait parfois, était enceinte de son 18ème enfant.

Les yeux vitreux et absents de l'homme fixèrent l'inventeur dès qu'il passa la porte. Ses narines se dilatèrent d'une manière répugnante, et il arrêta de se gratter sa tête maintenant débarrassée de sa cheveux blonds et fillasses qu'il arborait fièrement encore deux ans plus tôt.

« Ah, Tesla ! Savez-vous compter ? Vous qui sortez d'Oxford... »

Nikola dut retenir un frisson de dégoût à entendre la voix mielleuse et aigre du vieux chauve. Bien vite, à la pique du concierge, il se rembrunit, et droit comme un I, il s'avança bien qu'à reculons vers lui.

« Ce serait le diable que je ne sache pas compter, on n'invente pas le courant alternatif sans quelques bases de calculs.

L'homme eut un sourire qui découvrit ses dents (ou du moins celle qui lui restait), noir comme l'ébène.

- Évidemment. Et vous savez aussi que vous n'avez pas payé votre loyer depuis deux mois ?

Nikola eut un geste de recul imperceptible. C'était vrai. Le loyer lui était bel et bien sorti de la tête, et de tout façon, il ne pouvait pas payer. Cela faisait plus de trois mois qu'il n'avait pas eu de travail, et ses poches étaient à sec.

- C'est bien ce que je pensait. Pédant et malhonnête, comme tous les diplômés ! Vous avez une heure pour récupérer vos affaires, et quitter mon immeuble. »

Nikola ne pipa mot. Il prit le carton que le petit homme lui tendit, et commença son ascension vers le cinquième étage.

Chaque jour c'était la même chose. La vieille incontinente, aussi vivante qu'un légume bouilli, errait dans la cage d'escalier, au premier étage. Elle était bien pitoyable la misérable. Ses yeux étaient absents, sa bouche ouverte comme si elle avait encore la force de râler en permanence contre ses enfants et petits enfants.

Il passait toujours en vitesse, comme s'il avait peur de se faire agresser, ou peut-être, plus probablement, de finir par agoniser et s'asphyxier.

Le deuxième étage était plus agréable. Le calme qui y régnait était plutôt agréable. Vivaient là deux familles calmes, avec deux et trois enfants. Mais ces enfants semblaient presque muets.

Nikola n'avaient jamais aimé les gamins. Mais la scène qui se présentait à lui à chaque fois qu'il montait le soir était presque agréable à regarder. Une jeune fille, s'approchant sûrement de la vingtaine à présent, était constamment assise sur une caisse en bois près de la fenêtre, et profitait de la lumière que celle-ci lui procurait pour lire. Comment un livre avait pu atterrir dans ce coin de la ville ? Seule la jeune fille le savait.

A ses pieds, deux bambins, deux jumeaux, jouaient paisiblement, gazouillant l'un et l'autre joyeusement.

Ce matin là, les deux jumeaux n'étaient pas aux pieds de la jeune fille. Mais les deux frères de la brunette, tous deux plus grand, étaient penchés sur elle, et elle semblait être en train de leur faire la lecture.

Les scènes qui se déroulaient à cet étage lui rappelaient toujours son enfance avec ses frères et sœurs...

Le troisième le laissait toujours de marbre : C'était le lieux de résidence des prostituées du quartier. Son voisin du cinquième, âgé d'une bonne soixantaine d'années, traînait toujours là, nu comme un vers, riant et se pavanant. La scène était pathétique, et Nikola se mettait à monter les marches trois à trois. Le quatrième étage abritait deux autres familles, avec quinze enfants. Le bruit y était tellement insoutenable que de quatre marches, Nikola passait à six. Enfin, le cinquième logeait, en plus de Tesla, trois dockers qui le dérangeaient peu car ils ne rentraient que très tard, souvent seuls, parfois accompagnés... Ses voisins les plus proches étaient deux hommes qui vivaient en union libre, d'amour et d'eau fraîche...

Arrivé au sommet de ce qui ne s'approchait absolument pas de l'Everest, Nikola sentit un besoin pressant de retrouver son laboratoire. L'atmosphère de l'immeuble était oppressante. Les serres des pigeons se pavanant sur l'ardoise du toit crissaient, blessant ses tympans sensibles.

Il pénétra dans sa chambre avec un sentiment de soulagement intense, et un sourire étira même ses lèvres. Il n'avait que peu d'effets personnels qu'il n'avait pas même sorti de la vieille valise que lui avait offert son père pour son départ à Vienne. Quitter l'immeuble lui serait donc aussi facile sur le plan pratique qu'émotionnel.

Alors qu'il sortait un cliché d'Helen de sa table de nuit, un coup se fit entendre sur sa porte restée entrouverte.

« Nikola ? Le concierge m'a dit t'avoir délogé ? Tu pars donc mon ami ? »

Le génie se retourna, Helen encore doucement figée entre ses mains.

C'était Igor, un jeune homme de quelques années de moins que lui à l'esprit vif , grand et blond, à la carrure athlétique. Il vivait à Londres depuis six ans, mais été né dans une région des Balkans qui, un siècle plus tard, gagnerait son indépendance sous le nom de Slovénie.

« Oui, je n'ai plus d'argent à dépenser pour le loyer. »

Il n'avait pas eu besoin d'inventer une raison moins honteuse. Igor ne le jugerait pas. De plus, le concierge était un voleur qui extorquait à ses locataires trois fois la somme que valait leur chambrette.

Igor s'appuya à l'encadrement de la porte avec une grâce féminine indécente et presque féline.

« Charly n'est pas encore rentré, mais je suis sûr qu'il ne s'opposerait pas à ce que nous t'aidions à payer ton loyer jusqu'à ce que tu retrouve du travail. Il t'apprécie, et j'en serais presque jaloux si je ne te savais pas fidèle aux femmes ! »

Nikola avait beaucoup de mal à s'habituer à voir Igor et Charly se livrer à des jeux de séduction dans le couloir, et avait depuis bien longtemps fermé les oreilles de sa curiosité aux bruits nocturnes qui provenaient de l'autre côté du mur. Mais il respectait le jeune couple homosexuel, car il savait pertinemment que la société devait les rejeter violemment, alors qu'ils étaient intelligents et très agréables à fréquenter.

Mal à l'aise, il eut tout de même un geste de recul, et alla ranger la photo qu'il venait, sans même s'en rendre compte, de cacher au regard de son ami, comme s'il avait pu, de son regard d'étranger sans diplôme et homosexuel, tacher la beauté de la jeune blonde.

Il la plaça à l'abri des regards au fond de sa malle en cuir, quelque part sous une pile de chemises.

« Je te remercie Igor, et j'apprécie vraiment ton offre. Mais ma place n'est pas ici. C'est une aubaine que ce vautour me mette à la porte, je vais pouvoir surveiller mon laboratoire à plein temps à présent. Je ne peux pas accepter ton argent, mais toi et Charly allez me manquer. »

Igor haussa les épaules. Nikola était un serbe bien singulier, mais ils ne discuterait pas ses valeurs.

L'homme se signa, adressant une prière silencieuse à Dieu pour qu'il veille sur son vieil ami.