Chapitre VIII :

La main d'Helen glissa sur la rambarde de fer alors qu'elle dévalait l'escalier en colimaçon menant aux souterrains.

Les portes du sanctuaire était déverrouillée, et elle n'eut qu'à la pousser de tout son poids, faisant grincer les énormes gonds soutenant les lourds pans de bois.

Les murs de pierres étaient très faiblement humides à cause de la pluie des derniers jours, et le sol pavé était parsemé de traces boueuses qu'avaient laissé des chaussures que la jeune femme attribua à Nikola. Mais ce qui l'inquiéta davantage étaient les gouttes de sang qui étaient tombées à la verticale, suivant les traînées de boue.

« Père ? » Lança-t-elle en arrivant dans la grande salle au plafond voûté.

Le son de sa voix se répercuta sur les pierres, la faisant frissonner. La lumière blanche que diffusaient les ampoules appliquées ici et là aux murs donnait à la pièce un aspect d'église secrète.

Une des portes qui donnaient sur la pièce octogonale s'ouvrit, laissant apparaître le visage fatigué de Grégory. Ses yeux noirs se posèrent sur sa fille, et il recula pour la laisser enter dans l'infirmerie.

Celle-ci était une longue pièce rectangulaire, éclairée par des lumières plus jaunes, donnant l'impression d'être descendu un peu plus profondément dans les entrailles de Londres.

Sur l'un des lits d'hôpital qui trônaient dans la pièce était allongé Nikola, blanc comme linge, torse nu. Sa poitrine se soulevait à un rythme saccadé, et une large plaie s'étalait sur son flanc, apparemment inconsciente du fait que les vampires avaient la capacité de se régénérer.

« Mon Dieu ! Nikola ! »

Toute fatigue sembla s'évaporer de son corps, et elle se hâta au près de son ami qui ouvrit les yeux, se croyant déjà arrivé au paradis, malgré la douleur lancinante que lui faisait subir la coupure qui zébrait son côté.

« Helen… » Souffla-t-il.

Elle le fit taire en posant son index sur ses lèvres, et inspecta la plaie en s'adressant à son père :

« Que s'est-il passé ?

- Il est arrivé il y a dix minutes à peine, il tenait à peine debout et cet inconscient n'a même pas pensé à arrêter une voiture. Il n'a pas eu la force de me dire ce qui lui est arrivé, mais à en juger par la netteté de l'incision, je suis intimement convaincu qu'il a été victime d'une tentative d'assassinat. » Déclara le vieil homme en préparant le matériel nécessaire pour recoudre le flanc de l'inventeur.

Nikola tenta de parler, mais seul un gémissement parvint à franchir ses lèvres tremblantes.

Helen posa une main douce sur son épaule, voulant à tout prix le calmer, et surtout se rassurer elle-même.

Magnus posa tout ce dont aurait besoin sa fille à côté d'elle sur la table de chevet, et elle prit place sur le tabouret qu'il avait placé aux pieds du lit.

Sans un regard pour son père, elle imbiba une compresse de gaze d'alcool.

En entendant des pas sur le pavé, tous cessèrent de respirer. Ce n'était pas le moment de voir débarquer qui que ce soit. Gregory entrouvrit la porte pour tomber nez à nez avec Georges, un plateau en argent à la main, sur lequel étaient disposés des biscuits ainsi qu'un nécessaire à thé.

Le scientifique remercia le major d'homme et l'envoya se coucher, ce que le vieillard accepta avec soulagement. La maison Magnus n'était pas de tout repos, et cette journée était une journée tellement banale que le pauvre Georges n'avait pas eu une nuit de sommeil complète depuis presque trois mois.

Gregory posa le plateau à part sur un guéridon dans le coin de la pièce, et revint se placer à côté de sa fille, prêt à aider à la moindre injonction de sa part.

« Vous devriez aller vous reposer père. Vous avez besoin de sommeil. Lui conseilla-t-elle sur un ton qui ne demandait pas de réponse.

- Vous aurez sûrement besoin d'aide Helen… Elle le coupa :

- Soyez raisonnable s'il vous plait ! J'ai besoin d'être… seule… »

Comprenant que sa fille avait passé une soirée difficile, Magnus n'insista pas. Il quitta la pièce avec un dernier regard pour les deux jeunes gens, Nikola agonisant silencieusement, abandonné aux soins d'Helen qui nettoyait les contours de la plaie avec sa compresse.

Alors qu'il fermait la porte de l'infirmerie, il jura voir une larme couler sur la joue pâle de sa fille.

« Eva est morte en couche… Watson n'a pas eu d'enfant. » Annonça-t-elle avant de se racler la gorge.

Nikola ne broncha pas. La main qu'Helen venait de poser sur son ventre l'apaisait, et s'il ne s'était pas trouvé en si mauvaise posture, il aurait eu du mal à cacher le désir qu'il éprouvait pour son amie.

La funeste nouvelle n'était pas arrivée à ses oreilles, où du moins n'avait pas été traitée par son cerveau avec autant de clarté que la présence de la paume froide de son infirmière sur sa hanche.

Soulagée d'un poids, Helen désinfecta comme elle le put la coupure qui, si le sang de Tesla n'avait pas eu la particularité de coaguler plus vite que le sang normal, aurait été mortelle.

« Je vais vous recoudre… Elle attrapa son mouchoir dans la poche de son gilet, et le plaça avec douceur dans la bouche de Nikola.

- Mordez ça, ça risque d'être douloureux. »

Les mâchoires du génie ne bougèrent pas, n'essayèrent même pas de se contracter pour obéir à Helen. Il sentait ses forces décliner, et il ne pouvait rêver à plus belle mort : Allongé torse nu sous les caresses d'Helen Magnus… Le monde devint noir autour de lui, et bientôt, même Helen disparut de son champ de vision.

La jeune femme sentit la peau de Nikola sous ses doigts retomber sous une dernière expiration, puis il n'y eut plus rien. Il ne gémissait plus… Elle paniqua. La vie venait de quitter le corps de son meilleur ami. Pour la troisième fois ce soir là, elle était confrontée à la mort.

Son cerveau bouillonna, tentant de trouver un moyen de le ranimer.

Son cœur s'emballa, et elle crut qu'il allait déchirer sa poitrine. Ses oreilles sifflaient désagréablement.

« Nikola ! Non ! Réveillez-vous ! » Le supplia-t-elle en serrant sa main dans la sienne, lui brisant presque les phalanges.

Il fallait agir vite.

Tesla était un vampire… Il pouvait se régénérer… Seulement le sérum qu'elle lui avait injecté 24 heures plus tôt avait pour effet de bloquer toute action provoquée par ses gênes de Sanguine Vampiris… Comment conjurer les effets de son traitement ?

Helen se leva brusquement, faisant tomber le tabouret et les instruments qu'elle avait sur ses genoux. Le bruit de métal assourdissant qui résultat de la chute réveilla une créature qui, de l'autre côté du mur, se mit à gémir.

Elle alla ouvrir une boîte à pharmacie posée sur une étagère à côté de la porte, et y prit une seringue et un garrot.

Le sang originel coulait en elle. A priori, quelques millilitres de son propre sang injectés à Nikola devraient réveiller sa vraie nature. Ce n'était pas sans risque, même si elle arrivait à le sauver, le scientifique se réveillerait en tant que vampire… Et elle le savait : il aurait faim.

Il fallait tenter le tout pour le tout.

Elle enleva son gilet sans se soucier du froid humide qui régnait dans le sanctuaire, serra le garrot autour de son bras, et enfonça l'aiguille dans sa veine. La seringue se remplit lentement, alors qu'Helen faisait abstraction de l'affreuse douleur que lui causait l'épaisse aiguille enfoncée dans son bras, priant pour que son plan fonctionne.

Quand elle eut assez de sang, elle se hâta de retirer la pointe de sa veine, de relâcher le garrot, et avec un empressement affolé, elle saisit le bras raidit par la mort de Nikola, trouva une veine accessible, et le piqua à son tour, injectant son sang en lui.

« Allez Nikola… »

Il ne restait plus une seule goutte du liquide brunâtre dans la seringue, mais le jeune homme ne revenait pas à la vie. Elle se mordit la lèvre, et se laissa tomber à ses côtés sur le lit, caressant son visage, laissant la peine et le désespoir l'envahir.

xoxoxo

« Vous me faites penser à ma mère… »

L'air matinal d'Oxford sentait la rose, et le soleil, déjà haut dans le ciel, réchauffait l'atmosphère de ce début d'été. La pelouse avait été parfaitement tondue, et l'abri qu'offrait le saule pleureur aux deux jeunes gens était favorable aux confidences.

« Vous ne parlez jamais de votre famille. »

Helen et Nikola étaient assis sur un plaid en laine irlandais, séparés l'un de l'autre par divers livres et cahiers. La jeune étudiante avait replié ses jambes sous elle, et étudiait divers schémas représentant l'anatomie humaine. Le serbe, lui, était en tailleur, et venait de décider d'une pause dans leurs révisions, stoppant son amie dans les questions pièges qu'elle se plaisait visiblement à lui poser pour réactiver des connaissances qui, dans son cas, ne s'étaient pas endormies.

« Dois-je vous faire remarquer que vous ne vous étendez pas non plus sur le sujet ? » Remarqua-t-il avec un air taquin.

Helen sourit puis baissa la tête. Son regard tomba sur l'entrejambe du schéma que Nikola avait dessiné avec application, et elle décida de fermer le cahier, interrompant le flot de questions fascinantes qui lui venaient en tête sur cette partie de l'homme qu'elle méconnaissait encore totalement.

« Je suis fille unique, ma mère est morte quand j'étais encore très jeune, et à part mon père, je n'ai pas de famille. » Expliqua-t-elle en fixant soudain une branche branlante qui flottait dans le léger vent matinal.

Nikola put voir un voile de tristesse recouvrir ses yeux clairs, et il comprit que tout deux n'étaient pas si différents.

« Je suis désolé… Je ne voulais pas vous blesser Helen.

Celle-ci parût revenir à elle, et elle sourit, croisant son regard.

- Ne soyez pas désolé, il n'y a pas de mal. Qu'en est-il de votre famille ?

- Nous étions cinq enfants. Mais mon frère aîné est mort suite à un accident équestre alors que j'avais huit ans. Je n'ai jamais été très proche de mes sœurs. Mon père est prêtre de notre paroisse, son frère est professeur de mathématique.

A l'entendre, Helen eut l'impression de l'entendre énumérer les divers noms d'os humains, avec autant d'attention que quelques minutes auparavant. Elle comprit que le décès de son frère l'avait beaucoup touché. Elle aussi avait huit ans quand elle avait du inhumer sa mère, et à cet âge là, la mort paraît si mystérieuse qu'on développe une fascination étrange pour la mort.

- Vous me compariez à votre mère ?

Nikola eut un sourire mélancolique, et fixa Helen.

- C'est une femme admirable, descendant d'une des plus vieilles familles de la région, une famille d'inventeurs. A ces mots, sa main eut un geste ample et incontrôlable, puis il reprit :

- Elle est très intelligente, et a l'esprit très vif. C'est la Helen Magnus de Smiljan en quelques sortes. Je suis sûr qu'elle vous adorerait. »

A la comparaison qu'il avait dressé, un rire sortit droit de la gorge délicate de la jeune blonde.

Elle venait de prouver une théorie qu'elle avait mise sur pieds quelques mois auparavant : La fierté et l'égocentrisme de Tesla n'étaient qu'une façon de se protéger contre le monde extérieur.

xoxoxo

Une larme glissa sur la joue d'Helen à l'idée que jamais plus ils n'auraient de discussions personnelles aussi agréables que celles qu'ils avaient eu à Oxford. Son devoir serait à présent de rapatrier le corps inerte de Nikola à la famille Tesla, à Smiljan… Et aussi exaltant qu'ait pu être la pensée de se rendre en province serbe avec Nikola, les conditions au voyage n'avaient rien de très motivant. La larme glissa le long de son menton, et alla s'écraser en minuscules gouttelettes sur le ventre de Nikola, toujours inanimé sous la chevelure blonde de la frêle jeune femme.

A bout de force, elle laissa retomber sa main le long du flanc du vampire, et il lui fallut quelques secondes pour réaliser que ses doigts étaient secs, d'un blanc immaculé. Aucune goutte de sang ne tombait plus de la blessure du défunt… C'était en soit normal. Une fois le cœur arrêté, le sang ne tournait plus dans le système artériel, et par conséquent ne coulait donc plus… Mais la peau de Nikola était lisse, sans aucune trace d'incision…

Elle ouvrit les yeux, et tomba face au visage de son ami. Il était pâle, plus pâle que la mort, et ses yeux rougeoyaient d'une lueur qu'Helen connaissait bien : Il venait de se métamorphoser, laissant son côté vampire ressurgir. Le sang d'Helen avait eu l'effet escompté, mais il fallait maintenant trouver un moyen de canaliser l'état dans lequel Nikola se trouvait maintenant.