Chapitre XIV
« Que Dieu les garde ».
Le visage de James était fermé. Il avait veillé sa femme et son fils toute la nuit, puis avait arrangé les funérailles pour le lendemain.
Autour de lui, la société victorienne était réunie, têtes baissées, une bonne cinquantaine de personne pleurait de concert, alors que quelques pleureuses s'arrachaient les cheveux derrière lui.
Mais le mari n'avait plus de larmes. Il avait mal dormi, rêvant aux bras réconfortants d'Helen, à ses caresses bienveillantes… Il s'en voulait.
La bonne conduite voulait qu'un mari endeuillé ne se remarie qu'au bout de douze mois s'il avait des enfants en bas-âge, plus tard si tel n'était pas le cas. Cela ne dérangeait sûrement pas un homme marié à la femme qu'il aime, mais James n'avait épousé Eva que pour oublier la jeune blonde. S'il avait su que John briserait son cœur, il serait resté célibataire, et aurait tout fait pour recoller les morceaux. Il aurait demandé Helen en mariage, et l'aurait rendu heureuse. Mais le destin en avait fait autrement. Voyant son amie comblée au bras de son plus fidèle ami, il avait pensé que son tour ne viendrait jamais, il avait abandonné la course, et avait courtisé la jeune Eva, qui, loin d'être aussi intelligente et vive qu'Helen, avait tout de même des qualités indéniables qui auraient comblé n'importe quel mari.
Et le destin, loin d'en avoir fini avec lui, la lui arrachait, elle et leur nouveau-né… L'héritier Watson avait été pendant quelques secondes, mais n'étaient désormais plus. William Watson reposait maintenant aux côtés de sa mère.
Le cimetière se vidait peu à peu, et James se soumettait aux poignées de mains des hommes et aux baise-main des femmes qui avaient eu la délicatesse de se déranger dans leurs activités pour assister aux funérailles.
Alors qu'il pensait être enfin seul, une main se posa sur son épaule.
« Toutes mes condoléances James. »
Ce dernier se retourna pour se retrouver nez à nez avec le Dr Magnus, l'air fatigué et inquiet.
Avec toute l'agitation des ces deux derniers jours, James n'avait même pas remarqué l'absence de ses amis d'Oxford.
« Dr Magnus. » Il serra la main du vieil homme. Cherchant des yeux sa fille, qu'il aurait aimé voir rayonnante de beauté même en noir, ses cheveux blonds relâchés en cascade sur ses épaules. Mais elle n'était nulle part…
« Helen s'est absentée pour quelques semaines.
La nouvelle fit comme une décharge électrique à Watson qui leva un sourcil, soudainement pleinement conscient de toutes ces tombes qui les entouraient.
- J'ose espérer que je n'ai rien à voir avec son départ précipité.
Gregory sourit en secouant la tête.
- N'ayez crainte, elle accompagne Nikola que j'ai fait mettre à l'abri. Notre jeune ami a été victime d'une tentative d'assassinat. »
Un frisson parcourut l'échine de James. Etait-il en train d'insinuer qu'il avait voulu tuer Tesla ? Evidemment, le voir disparaître de la surface de la planète l'aurait bien arrangé, mais il n'avait pas assez de volonté pour se résoudre à passer à l'acte, ni le moyen de tuer un vampire, et encore moins l'envie de voir Helen désolée par la mort de l'un de ses plus chers amis !
« Comment va-t-il ? S'étouffa le médecin.
- Bien, Helen a réussi à le sauver et il est prêt à se remettre au travail et inventer des objets révolutionnaires. Mais ce n'est pas de cela que je veux vous entretenir. Je m'apprête à embarquer pour l'Amérique pour affaires, et mon Helen étant partie pour quelques temps, j'apprécierais de vous savoir gardien de ma maison et du Sanctuaire. J'ai honte de demander cela à un endeuillé, mais je n'ai pas d'autre choix…
James hocha la tête.
- Quand devez vous embarquer ?
- Demain. Malheureusement, je dois régler une affaire de la plus haute importance, et le prochain bateau ne partira que le mois prochain. Je ne peux pas me permettre d'attendre aussi longtemps.
- Je comprends. Et quand Helen est-elle attendue en ville ?
- Pour l'instant, ma priorité est de démasquer l'assassin qui nuirait à Monsieur Tesla. J'ai joué de mes relations pour mettre un inspecteur sur l'affaire. J'aimerais que vous vous teniez informé de l'avancée de l'enquête, et que vous préveniez nos jeunes amis une fois que ce malfrat aura été attrapé. »
Ils passèrent la grille du cimetière pour se retrouver dans l'agitation de la rue. Etrangement, James se sentait observé, presque traqué par quelqu'un qu'il ne voyait pas. Il scanna la rue alors que Magnus parlait, mais ne remarqua rien d'anormal. Deux enfants s'amusaient à faire rouler un cerceau le long du trottoir, une femme vendait de vulgaires rubans effilés à même le sol, et un cocher discutait avec une jeune femme qui, tenant un petit garçon par la main, riait à gorge déployée.
Personne ne semblait se soucier du vieil homme qui, appuyé sur une canne finement ouvragée, entretenait un jeune médecin à l'apparence fatiguée, vêtu de l'habit du jeune veuf, d'une affaire importante.
James se concentra sur le discours de Gregory, oubliant ses pulsions paranoïaques.
« Bien sûr, vous pouvez compter sur moi. Il me faudra juste un nom et une adresse que je pourrais utiliser pour prendre contact, autant avec l'inspecteur qu'avec Helen et Nikola. »
Gregory hocha la tête sans mot dire, et conduisit James le long de la rue, prenant la direction de Mansfield Street où James serait le bienvenu pour partager le déjeuner du vieil homme.
Au bout de la rue, le petit garçon agrippa plus fort la main de sa mère qui, riant toujours aux éclats. Là-bas, dans l'ombre que donnait les arbres du cimetière au trottoir, un homme remarquablement grand et bien bâti paraissait être dans une colère folle, et au bout de ses long doigts de chirurgien, un couteau pendait, encore frais d'un sang inconnu.
