Le lendemain matin, Eugene se réveilla en sursaut, lorsque Babe vint le secouer. Ce dernier semblait avoir retrouvé un peu de couleurs, et le petit sourire aux coins de ses lèvres, rassura le médecin quant à son état mental. Lui au moins, avait réussi à sortir de ses cauchemars. Il ne pouvait pas en dire autant pour son propre cas.

Après l'avoir remercier, et lui avoir certifié qu'il était dans un meilleur état que la veille, Roe se redressa, enfilant son casque, puis jeta son arme sur son épaule droite. Babe s'attarda alors un moment sur les traits fatigués du visage de son frère d'arme, puis lui demanda:

_Tu viens déjeuner? Malarkey nous as servis un petit déjeuner chaud.

Roe hocha la tête, ajoutant un simple:

_J'arrive.

Babe haussa les épaules puis sortit. Le médecin, désirant se retrouver seul encore un petit moment, s'adossa à la colonne de pierre qui se trouvait dans son dos, puis lâcha un long soupir. Il voulait reconstituer les bribes de la soirée, se souvenir de ce qui l'avait aidé à s'endormir, de ce qui avait libéré son esprit le temps d'une nuit. Il ferma alors les yeux, puis se concentra.

Il y avait eu ce cauchemar, celui où il se retrouvait impuissant face au corps innocent de Renée, déchirait par l'ennemi. Puis il y avait eu les cris, et ses amis regroupait autours de lui, inquiet. Après quoi... Après quoi il y eu cette personne auprès de lui. Cette personne qui l'avait pris dans ses bras, qui l'avait consolé, qui l'avait apaisé et aidé à s'endormir. Cette personne qui n'était autre que Ronald Speirs.

Aussitôt, Eugene se posa des tonnes de questions. Pourquoi lui? Pourquoi pas un autre? Pourquoi pas Babe, Winters ou même Lipton, qui s'était montré très protecteur dans la forêt de Foy. Il n'eut pas le temps de trouver ses réponses. Son ventre hurlant famine, ne lui laissa pas une seconde, l'obligeant à s'éloigner de ses pensées, et lui ordonnant d'aller chercher de quoi se nourrir.

Alors encore désarçonné par ce souvenir du visage de son capitaine, et de ses paroles pour le rassurer, Eugene se dirigea vers le réfectoire, où tous les survivants s'étaient regroupés, discutant, riant et avalant dans de grande bouchée, le repas chaud que Malarkey avait préparé.

Du regard, Roe chercha les traits dur du capitaine, ses cheveux noirs en bataille, son sourire naïf, mais il ne le trouva nulle part. Winters, Nixon, Lipton et Welsh n'étant pas non plus présent, le médecin du bataillon comprit alors qu'ils avaient dû se réunir, pour débattre de ce qui adviendrait dans les jours à venir. Nouvelles opérations, nouveaux trous de souris, nouveaux blessés, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'ils atteignent Berlin.

Interpellé par Babe qui l'invitait à venir s'asseoir à sa table, le jeune homme obtempéra, laissant de côtés tout ce qui le ramenait à la veille. Ainsi, il pourrait savourer son repas chaud.

Mais alors qu'il venait à peine de s'asseoir, Roe se redressa. Winters venait de faire irruption dans la pièce, suivit de près par Speirs. Tous deux discutaient, accompagnant leur paroles de gestes. Sûrement parlaient-ils de l'opération à venir. Speirs leva soudain les yeux vers le médecin. Il s'interrompit dans ses explications, lui adressa un sourire sincère, puis reprit sa discussion avec son supérieur.

Un coup dans les côtes sortit immédiatement le jeune soldat de ses pensées.

_Tu fais quoi là, Roe? Lui lança l'un des gars attablé, qui le regardait avec amusement.

_Je... Rien, excusez-moi, il faut que j'y aille.

_Quoi? Mais t'as pas touché à ton assiette, Eugene! S'exclama Babe, tout en reposant sa cuillère dans son assiette déjà vide.

Le médecin n'adressa pas même un regard au rouquin qui venait de lui parler, pressant déjà le pas jusqu'au couloir qu'avaient emprunté ses supérieurs. Il les trouva alors, l'un face à l'autre, se souriant. Dick fut le premier à remarquer la présence de son médecin de bataillon.

_Eh, Eugene! Bien dormi? Lui demanda le rouquin, [encore un], tout en le gratifiant d'un sourire.

Roe sentit une gêne s'installait en lui, en entendant la question, et ne put lui répondre qu'en hochant positivement la tête. Cela fit rire le capitaine, qui le regarda les lèvres pincées. Ce dernier ajouta:

_Doc a eu quelques problèmes de sommeil au début, mais il a finalement réussi à fermer l'œil.

_Et vous l'y avez aidé? Demanda Winters, légèrement surpris.

_Entre autre.

Eugène devant les propos de son supérieur, baissa les yeux, par honte? puis tout en s'excusant auprès d'eux, commença à faire demi-tour. Mais bien vite, une main le rattrapa au niveau de l'épaule. Le médecin fit volte-face, légèrement sur les nerfs, mais ne dit rien lorsqu'il vit le visage souriant de Speirs.

_Eh bien, je crois que je vais allez voir ce que Malarkey a préparé, s'excusa Winters, en remarquant ce qui se passait. Messieurs.

Il les salua de la tête, toujours un sourire aux lèvres, puis retourna dans le réfectoire, les laissant seul. Aussitôt, Eugène sentit la gêne augmenté en lui.

_Vous vouliez me voir? Lui demanda le capitaine, en croisant ses bras sur son torse.

_Hum... Oui. Je tenais à... A vous remercier pour hier.

_Oh, ce n'est rien...

_Si, justement. Le coupa le médecin, reprenant un peu de son assurance. Ça représente beaucoup pour moi. La dernière nuit, où j'ai réussi à dormir sans être hanté par un cauchemar remontait à plusieurs mois. Mais grâce à vous... Hier, j'ai réussi à fermer l'œil. Je ne dirais pas, que j'ai bien dormi, mais j'ai dormi. Et pour ça, je vous en suis très reconnaissant, monsieur.

_Heureux de l'entendre, Doc. Répondit simplement le capitaine, avant d'ajouter sur un ton moins sérieux: Si jamais besoin est, tu sais où me trouvait. Mais n'en abuse pas trop non plus, compris?

Le médecin hocha la tête, sentant les larmes lui montait aux yeux, une nouvelle fois. Ce qu'il ressentait pour cet homme en ce moment même, il ne l'avait pas ressenti depuis un moment. Il n'aurait su dire de quoi il s'agissait, si c'était un amour paternel ou fraternel. Mais ce dont il était sûr, c'est qu'il était plus que reconnaissant envers lui. Alors, sans vraiment réfléchir, il s'approcha du jeune militaire et l'enlaça. Il l'enlaça avec force, rendant l'étreinte pareille à celle d'un homme à la mer, qui s'accroche à sa bouée de secours pour survivre.

Alors surpris par son geste, le capitaine sursauta légèrement, avant de l'entourer à son tour de ses bras. Il tapota légèrement son dos, quelque peu dérangé par cette soudaine démonstration de chaleur humaine, mais ne le repoussa pas pour autant. Roe se rendit alors à l'évidence. Speirs était sa bouée de secours. Il en était sûr à présent.