Chapitre 3
«8 janvier. Suis en train de devenir fou. Pendant quelques semaines, les antidépresseurs les avaient fait disparaître, et voilà que ces voix reviennent me hanter la nuit...Il y en a à plusieurs, à vue de nez je dirais quatre ou cinq personnes différentes qui parlent. Qui me parlent. Mais ce qu'elles disent n'ont pas de sens, je n'arrive pas à reconstituer des phrases cohérentes et d'ailleurs je m'enfous. Je veux juste qu'elles partent pour de bon. Pas osé en parler à Léa, elle m'aurait dit d'aller voir un psy et c'est la pire des solutions. Je ne veux pas l'inquiéter, elle en fait suffisamment en ce moment, surtout depuis que je me suis barré de mon job, le service client du supermarché du coin. Well done Thomas.»
Thomas leva le nez de sa lecture. Quelques jours après le nouvel an, il avait posé sa démission. Comme ça. Son job l'emmerdait. Après coup, il avait regretté, c'était un travail fastidieux et morne, mais il avait toujours besoin d'argent pour manger. Du supermarché, il s'était fait engager dans un fast-food, sans réussir à déterminer quel emploi était pire que l'autre.
Quelques jours après sa démission, quelque chose de terrible avait commencé. Il se parlait tout seul. Où plutôt, des gens lui parlaient, et il était le seul à pouvoir les entendre. Une fois, une seule fois, il avait demandé «Tu n'entends pas quelqu'un, là ?» alors qu'il discutait avec un ami. Vu le regard terrorisé que ce dernier lui avait lancé, Thomas s'était promis de ne plus jamais en parler à qui que ce soit.
«Revenons aux voix. L'une d'entre elles revient souvent, et manque de bol c'est la plus insupportable de toutes. Une voix nasillarde au possible, qui alterne le sarcasme, le ton pédant je-sais-tout et les pleurnicheries de mauviette. Le genre de mec à éviter en soirée en priorité, et voilà que j'en ai un qui vient me gonfler jusqu'à l'intérieur de ma tête ! D'autant qu'il me raconte des trucs particulièrement angoissants.»
C'était il y a un peu plus de quinze ans, pourtant l'ancien vidéaste se rappelait encore ces nuits à écrire, écrire, écrire. Il se relevait la nuit, pour noter ce que lui disait les voix pour ne pas en perdre une miette, et cela avait failli le rendre fou plusieurs fois.
«10 janvier. Me sens lentement sombrer dans la folie, mais curieusement ça n'affecte pas ma vie normale. Difficile à expliquer. Le mec nasillard est revenu cette nuit. Je viens de franchir un nouveau cap dans la démence, ou n'était ce qu'un rêve ? Parce que oui, maintenant il n'y a pas que les voix : j'ai droit à des souvenirs. Leurs souvenirs. Je n'y comprends rien. Ce sont eux qui lisent dans mes pensées...ou l'inverse ? Ils font partie de moi ou je les ai entièrement inventés ?
Le mec nasillard est un enfant, d'après ce que j'ai vu ce soir. (Ça explique les pleurnicheries de gosse dont il m'abreuve jour et nuit) Sauf qu'il affirme être mort en 1858.»
...
Le gamin était bien connu dans ce minuscule quartier de Paris.
Il n'avait pas de vrai nom, ou alors il ne s'en rappelait plus. Du coup c'était le gamin, le môme, Hé petit, et après tout ça lui allait bien comme cela. Son prénom n'était pas sa première préoccupation : survivre la dépassait de très loin. Et il ne s'en sortait pas si mal. L'un dans l'autre, ses journées étaient bien remplies, à courir dans tout le quartier, faire des courses pour les uns et les autres pour quelques sous, négocier avec les commerçants, voler, trouver un abri. Il n'était ni détesté ni aimé par qui que ce soit, personne ne savait d'où il venait ni qui il était, et d'ailleurs on s'en fichait -lui le premier. Il était là et menait sa petite vie sans se plaindre, il faisait partie du décor du quartier, au même titre que le pavé humide des rues et les nuages dans le ciel. C'est pourquoi personne n'avait compris sa mort.
«Non, laisse moi ! Rends moi ma pièce ! »
Il avait bien essayé de récupérer son argent. Ce n'était rien, à peine un franc. Une fortune pour lui. Il avait travaillé toute la journée pour l'obtenir, cette belle pièce luisante. Mais le type qui lui venait de lui arracher son précieux trésor n'en avait évidemment rien à faire.
«Rends-la moi !»
Le grand type, qui avait visiblement aussi faim que lui, avait ri un grand coup devant ce mioche qui s'agrippait à son poignet pour obtenir sa monnaie. Mais lorsque ledit mioche lâcha un flot d'insules, apprises ça et là au long de sa courte vie, il cessa tout à fait de rire.
«La ferme, toi. Avait il ordonné en rejettant le môme, dont la tête heurta le mur.»
Malgré cet échec, le gamin ne voulait pas en démordre. Il avait déjà eu affaire à d'autres dultes hautement plus effrayants. Et il voulait cette satanée pièce. Il continua de brailler injure sur injure, et chacune d'entre elles lui valut un autre coup, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus crier du tout. Le grand type finit de lui vider les poches et détala.
C'était une bataille de rue comme tant d'autres, une mort comme tant d'autres. Et le gamin devint oublié parmi les oubliés, sans que personne ne sache jamais son véritable nom.
C'était le 23 septembre 1858.
...
Thomas se redressa en sursaut; il s'était endormi à même le plancher du grenier, le nez dans sa lecture. Il grimaça en reconnaissant la désagréable sensation des courbatures qui ne manqueraient pas d'empirer demain.
Parfois, cela le réveillait encore la nuit. Depuis des années les voix n'étaient pas revenues, elles s'étaient peu à peu effacées pour une raison inexplicable. Mais parfois leurs rêves lui revenaient en pleine face quand il ne s'y attendait plus, avec autant de violence que les premières fois. Sa femme et ses amis le prenaient pour un insomniaque. Personne ne savait, personne.
.
.
Bon, depuis l'épisode SLG92, je me sens bien stupide d'avoir appelé un de mes personnages Lucas, mais tant pis, c'est les risques du métier :( A bientôt pour la suite, Phi.
