Chapitre 4
Le lendemain de sa nuit passée au grenier, Thomas dut se précipiter au collège du quartier comme une furie après avoir reçu un appel du proviseur, qui lui annonçait que son fils s'était battu avec un autre élève.
"Manquait plus que ça" grogna-t-il en toquant à la porte du bureau. Il récupéra rapidement Lucas qui demeurait obstinément stoïque tel un héros fier et digne, et assura au proviseur que cela ne se reproduirait plus, en papa modèle qu'il était. Père et fils sortirent alors du collège et s'engouffrèrent dans la voiture.
"C'est bon Lucas, le proviseur ne peut plus t'entendre maintenant, le railla Thomas. Qu'est ce qui t'as pris de le frapper ? Tu ne t'étais jamais battu avant.
-C'est de la faute à Daniel. Il l'a bien cherché.
-La faute de Daniel. Et ce n'est pas une excuse.
-Il a dit que t'étais naze parce que tu faisais des vidéos pour l'argent, avant. Que t'étais même pas un vrai acteur. Protesta le petit, drapé dans sa dignité. C'est moi qui ai raison, pas vrai ?
-Quand je faisais mon émission, beaucoup de gens disaient, à tort, que ce n'était pas un métier et que je faisais ça pour l'argent...J'ai bossé dur pour que ça change. Mais c'était il y a dix ans, Internet et les mentalités ont beaucoup évolué depuis. Il a trente ans de retard, ton copain Daniel.
-C'est pas mon copain."
Daniel. J'ai connu quelqu'un qui...
Mais si. Un grand type avec des lunettes...
Aucune nouvelle depuis des années, tiens.
«Ça m'est égal, Lucas. Tu n'avais pas à le frapper, on ne t'a pas éduqué comme ça. demain, tu iras t'excuser, gen-ti-ment. Et tu restera dans ta chambre ce week-end, ça te fera réfléchir un peu."
Son fils garda le silence et regarda par la fenêtre de la voiture.
"Oh, Lucas ? Tu as entendu ce que je viens de te dire ?
-Oui... marmonna Thomas Junior à contrecœur. J'irais dire pardon. Mais c'est quand même un débile, et tu sais que c'est moi qui a raison, mais tu veux pas me le dire."
L'ancien web-vidéaste retint un sourire de justesse, bluffé par tant d'aplomb. Quel drôle de môme tout de même, dix ans et déjà si fier et orgueilleux.
"A quoi tu penses, Papa ? T'as l'air bizarre.
-Rien. C'est juste que tu me rappelles quelqu'un."
..
Thomas déposa son fils à la maison et repartit en vitesse sur le plateau de tournage où il était attendu. De tout la journée, il ne repensa pas à la voix et aux souvenirs qui lui étaient revenus, trop concentré sur son travail. Mais le soir venu, il remonta au grenier. Le cahier gisait toujours sur le plancher, déjà ouvert.
«14 janvier. C'est décidé, je suis allé voir un psy ce matin. Il a rien compris à ce que je lui racontais (-Vous dites que vous rêvez de voir ces gens mourir alors qu'elles le sont déjà ? -Mais vous les voyez vraiment devant vous, ces personnes ? -Vous avez déjà pris des drogues ? -Et comment s'est passée votre enfance, est ce que vous aimiez vos parents ?) Oui, non, oui, et oui. Quel abruti. Je ne remettrais plus un pied là bas, ni dans n'importe quel cabinet d'ailleurs. Je me shoote aux anti-dépresseurs, Léa s'en est aperçue, on s'est disputés. M'énerve.
Le gamin ne parle presque plus.»
C'était curieux. Du magma de voix entremêlées qui le hantait chaque nuit, se détachait une personne en particulier. Pendant quelques jours il n'avait entendu qu'elle, avait accédé à ses pensées, à son histoire. Puis la voix s'estompait et laissait sa place une autre personne, différente (et, du point de vue de Thomas, plus insupportable que la précédente). Comment et pourquoi tout cela s'était-il mis en place ?
«17 janvier. Le gamin ne parle plus du tout, sauf pour se plaindre de temps à autre ou faire des remarques inutiles. C'est le tour d'un autre type maintenant, et je ne m'en ferais pas facilement mon copain. Il a une voix à peu près normale, comparée aux deux autres.
Enfin normale...y a t-il une chose dans cette histoire qui l'est réellement ?
Celui-là parle comme une parodie d'Al Capone. Quelque chose comme ça. En tout cas il ne se prend pas pour n'importe qui, tu parles d'un mégalo...Hum, il tient carrément de moi en fait.
Mais qu'est ce que je raconte moi ? Bref...curieusement, j'ai envie de savoir d'où ils viennent lui et les autres, maintenant. Ils m'intriguent...»
..
«C'est juste que tu me rappelles quelqu'un.»
Effectivement.
Dur de faire la rapprochement entre ce gosse, né à Paris au début des années 2020, et cet homme dangereux, ce criminel mort près de quatre vingt dix ans avant sa naissance, à Chicago. Et pourtant, c'était bien là, la même fierté et le même orgueil. Cette incapacité à totale à reconnaître ses erreurs et ses faiblesses, mêlée à une intense confiance en soi.
«C'est suspect, comme rendez-vous. Boss, c'est trop risqué d'y aller ce soir.
-Bien sûr. Je passe ma vie à prendre des risques, je ne vois pas où est le problème.»
Le dénommé Boss s'alluma calmement une cigarette, ces petites choses qui lui donnaient autant la classe que le cancer, et se renfonça dans son fauteuil en crachant la fumée à la figure de son interlocuteur. Dit comme ça, Boss accumulait les clichés. Seulement, il était unique à bien des égards, et rendait unique tout ce qui l'entourait, tout ce qu'il touchait.
Fred toussa avec dégoût à cause de la fumée et poursuivit, exaspéré :
«Je crois qu'effectivement, vous n'avez qu'une idée très floue du problème. Le problème, c'est que ce type veut vous buter vite et bien, et que contrairement aux autres avant lui, il en est parfaitement capable. Le problème c'est que vous êtes complètement inconscient.
-Continue comme ça, le stagiaire, et c'est toi qui vas avoir des problèmes.
-Mais...je ne suis pas stagi...
-Peu importe, c'est tout comme, tu parles comme un stagiaire. En d'autres termes, tu me fais chier.
-Si je puis me permettre, vous aussi.»
Fred s'interrompit, craignant d'être allé trop loin. D'autres avaient fait la même erreur que lui, à essayer de discuter les décisions du Boss, et ce genre d'histoires ne s'étaient jamais bien terminées. Il marmonna une excuse, guettant la réaction de l'homme assis en face de lui.
«Tu peux te permettre. Je connais la situation, Fred. Ce genre de types, quand on bousille ses affaires et qu'on tue ses copains, ça les met rarement en joie. Aucune ambiguïté entre lui et moi, je lui fais un coup de pute, plusieurs même, et il m'invite ce soir quelque part dans Chicago pour régler le problème à notre manière. Bien évidemment, il va se planter, comme tous les autres. C'est bien pour ça que j'y vais...»
Fred se détendit. Il allait peut être s'en sortir, finalement.
«...Et que tu y vas aussi.
-Pardon ?!
-Si je dois me faire buter ce soir, autant que tu m'accompagnes.
-Mais, Boss...
-Ça t'apprendra à pas savoir fermer ta gueule de stagiaire.»
..
Au final, tout alla très vite. Peu de mots, beaucoup de coups, autant de morts.
Une balle, et ce fut tout. Fascinant, comme quelque chose d'aussi minuscule qu'une balle de revolver peut détruire si vite les personnes qui se croyaient immortelles. Il se croyait immortel, et il avait tort. Il est mort avant d'avoir eu le temps de l'admettre. Une balle, et ce fut tout. Juste avant de partir, il croisa le regard de son acolyte, qui n'allait pas tarder à le rejoindre. Il aurait juré avoir pu lire dans ce regard quelque chose comme «Je te l'avais bien dit...»
C'était le 23 septembre 1928.
