Chapitre 5

«Oh Mon Dieu, Oh mon Dieu, pardon de te demander ça mais Tu te fous de moi ?

Je viens seulement de faire le lien. Les dates. Oh Mon Dieu, ça y est je suis fou.

Les dates. Il y a un lien, c'est obligé.

Al Capone ne me parle presque plus. Ça veut dire qu'un nouveau arrive.

Mon Dieu. Les dates. 23 septembre 1858 pour le gamin. 23 septembre 1928 pour l'autre Padrino. Je suis né en 88, le 23 septembre également. Comment ai-je pu passer à côté d'un truc aussi évident ?

J'ai fait des recherches, sur Internet et à la bibliothèque. Des semaines à arpenter les archives, mais j'avais besoin de savoir. Ils ont vraiment existé, tous.

Alors comment..

(Deux autres arrivent. Je l'entends. J'écoute ce qu'il ont à me dire et je reviens)»

«Je te préviens, c'est la dernière fois que je viens te ramasser par terre en pleine nuit. J'en reviens pas que t'aies toujours pas honte. En plus, j'ai du laisser une expérience de côté à cause de toi, encore une fois.

-...expériences ? Marmonna le jeune homme assis au siège passager, le regard vitreux.

-Oui, oui, des expériences ! S'emporta le conducteur, qui lui était physiquement identique. Je suis prof, et je suis scientifique, au cas où tu l'aurais oublié ! T'es pas croyable quand même. Je crois bien que je ne t'ai jamais vu clean.

-T'es jamais là aussi.

-Pardon ?

-Rien. Oh, je vois des jolies couleurs...»

Le savant poussa un grognement, mais retint d'autres paroles acides. Son frère jumeau l'exaspérait. Lui si érudit, si rationnel, il ne comprenait pas qu'un homme puisse être si détaché de la réalité. Pire qu'un enfant. Ils n'avaient de semblable que leur visage, et la ressemblance s'arrêtait là.

Le camé, visiblement en plein délire, ferma les yeux, prêt à plonger dans le sommeil, puis se redressa brusquement, comme une pile électrique.

«J'ai un mauvais pressentiment, bro', murmura-t-il.

-Oh oui, surtout que tu es au summum de ta perspicacité là, rétorqua son frère en accélérant.

-Je te jure. Ton karma va prendre cher.

-Mais ta gueule, avec tes histoires de karma et compagnie ! Explosa le scientifique, exaspéré. Hippie à la con. Tu me saoûles à la fin avec tes histoires qui n'intéressent perso...»

Puis. Virage qui arrive vite. La voiture dévie de la route et se fracasse contre la barrière.

Deux tonneaux, trois. Deux corps identiques, qu'on n'a jamais retrouvés.

C'était le 23 septembre 1978.

Émergeant de sa lecture éprouvante, Thomas prépara le repas dans un état second. Mais son fils ne répondit pas à son appel, et il décida d'aller le chercher dans sa chambre, persuadé qu'il ruminait l'incident survenu au collège.

«Qu'est ce que cette histoire de Daniel, d'abord ? Marmonna-t-il en montant les escaliers»

Il toqua. Deux coups, comme il en avait convenu avec son fils il y a quelques mois alors que celui-ci était dans une phase proprement hallucinante «Maman tu toques une fois, et Papa deux, comme ça je sais qui c'est.» Thomas n'avait jamais cherché à comprendre et toquait deux fois, point.

«Lucas ? On mange.

-Maman n'est pas encore rentrée, rétorqua une voix à travers la porte.

-Elle rentre tard. J'ai fait à manger.»

Seul un grognement lui répondit. Agacé, il entra dans la chambre et vit Lucas recroquevillé sur son lit, vêtu du costume de panda, l'air renfrogné. Il avait retiré la capuche pour pouvoir écouter sa musique avec son casque, qu'il éteignit en voyant son père. De toute évidence, il boudait.

«J'ai pas envie d'être encore empoisonné, dit-il.

-Lucas, pour la dernière fois, je ne t'ai pas empoisonné. Soupira son père à l'évocation de cet épisode plutôt embarrassant. Ce n'est quand même pas ma faute si le pot de harissa et celui de sauce tomate se ressemblaient autant. Et tu n'es pas mort, que je sache.»

Le petit garçon se raidit un peu plus, se refusant à révéler la véritable raison de son comportement. Thomas lui lança une perche.

«Moi je pense que tu es encore énervé à cause de tout à l'heure. J'ai raison ?

-Tu ne faisais pas ça pour l'argent, hein papa, tu n'étais pas nul ? Céda Lucas. Tu étais vraiment riche et célèbre, sur Internet ? Daniel disait n'importe quoi, hein ?»

Son père éclata littéralement de rire à l'évocation du «riche et célèbre».

«Je me débrouillais pour manger, on va dire. Parce que j'aimais vraiment ça. Et ça plaisait aux gens. Enfin je l'espère un peu quand même, ajouta-t-il en souriant. C'était une belle aventure.»

Lucas sourit. Il se précipita vers la salle à manger, ragaillardi, laissant son géniteur pensif à son tour. C'était une belle aventure.

Après avoir couché Lucas, Thomas décida de regarder un film. Il savait que, une fois couché, il ne pourrait résister à la tentation de se relever et monter lire au grenier, et il voulait absolument éviter ça. Seul un bon film saurait lui changer les idées. Il choisit Trois mois, son favori. De la science-fiction, du combat, de l'humour noir et cynique...C'était parfait, exactement ce qu'il lui fallait : Se laisser familièrement emporter par l'histoire et ne penser à rien.