Chapitre 6

Le lendemain, avant de partir travailler, Thomas se saisit du cahier. Une sorte d'instinct. Il le fourra dans son sac et poursuivit sa lecture dans le métro.

«Ok, j'ai touché le fond cette fois. J'ai tout eu, Gavroche 2.0, Al Capone, les jumeaux Camé et Science Weasley, tout, absolument tout, et là j'ai atteint le boss final. Cette fois ci le mec CHANTE. Je crois que je ne peux pas tomber plus bas. A part peut être un spectacle de claquettes, mon cerveau malade ne peut plus rien faire pour me surprendre.

Hey mais...

C'est qu'il chante plutôt bien en plus.»

«She got a lot of pretty, pretty boys, that she calls friends, How they dance in the courtyard, sweet summer sweat...(*Eagles, Hôtel California).

Un premier sifflement lui parvint, mais le jeune homme continua sa chanson, se contentant d'élever légèrement la voix pour couvrir le brouhaha ambiant.

«Some dance to remember, some dance to forget...

Une seconde huée le déconcentra, et il laissa échapper une fausse note. Devant lui, la foule commença à s'agiter. Ses mains autour du micro devinrent moites alors qu'il continuait sur sa lancée. Mais c'était déjà trop tard, les lazzis autour de lui se firent de plus en plus insistants. Ce fut le moment que l'enceinte choisit pour rendre l'âme dans un larsen atroce, achevant les nerfs du public. Le jeune chanteur se précipita hors de scène et s'enferma dans sa loge, anéanti.

Enfin. Sa loge. L'arrière boutique du bar-concert où il avait posé sa veste et son sac.

Bob (oui, il s'appelle réellement Bob) s'écroula sur un tabouret, luttant pour ne pas fondre en larmes. six concerts, six putains de scènes miteuses dans des bars glauques, et à chaque fois il se faisait huer et virer de scène.

Son père le lui avait dit. Sa dernière chance pour faire quelque chose de bien, pour faire entendre sa voix, où il se faisait couper les vivres. Et les bourses, songea-t-il amèrement. Il avait trente-cinq ans, soit douze mille sept soixante quinze jours pourris et pitoyables à trainer derrière lui, nourri par sa mère. La honte. Cette pensée lui était insupportable.

Il lui restait son plan B. D'intolérable, ce plan était devenu une éventualité, et à présent, cela lui apparaissait comme la seule chose à faire. Il la fit.

Hypocondriaque, il avait toujours des dizaines de médicaments dans son sac. L'arrière boutique était largement approvisionnée en alcool. Il ferma soigneusement la porte, ouvrit calmement chaque boîte de pilules, une bouteille, et descendit le tout dans son gosier, guettant la délivrance. Mieux vaut mourir en brûlant que s'éteindre à petit feu, murmura Bob, qui décidément était fasciné par le mélodrame.

C'était le 23 septembre 1988.

Au même moment, quelque part dans la capitale, un petit être venait au monde.

«T'as pas bientôt fini de lire ces conneries ?»

Le quadragénaire se figea. Il avait bien entendu. Cette voix...

«Qu'est ce que tu fous là, toi ? Pensa-t-il.

-Je suis pas mort, que je sache.

-Ben...si, en fait. C'est bien pour ça que..

-Notre mort n'a rien à voir avec le fait que tu nous parles dans ta tête, très cher, coupa une autre.

-Prof ? Mais c'est quoi ce délire, je ne vous ai pas parlé depuis...

-Dix ans. Compléta une troisième voix. Après toutes ces années à te souffler tes répliques pour ta foutue émission, tu nous remercies comme ça. Aucun respect pour ta mascotte va

Thomas regarda autour de lui, pétrifié à l'idée que les gens comprennent qu'il se passait quelque chose d'anormal. Après toutes ces années, ils étaient de retour...

«T'emballes pas, personne ne serait assez fou pour s'imaginer que tu parles avec cinq personnes réincarnées dans ta tête très peux être tranquille.

-Je suis fou ? Demanda le créateur.

-Rien qu'un peu. Ricana le boss.

-Pour une fois, je suis d'accord avec lui, intervint une dernière voix, nasillarde.

-La ferme. Je suis sérieux, les gars, fermez la.

-Mais c'est toi qui nous a appelés ! Protesta le gamin. Ça fait une semaine que tu rassembles tes souvenirs et que tu relis ce cachier, alors forcément on est revenus. Tu nous as fait revivre quelques instants dans ta tête, en gros. Mais on va bientôt se taire de nouveau, pour de bon cette fois.

-Gnéé...pour de bon ?

-Je ne peux pas expliquer tout ce qui se passe dans ce monde, Thomas, enchaina le prof, ignorant son jumeau drogué qui venait seulement de réagir. Le fait est. Nous sommes cinq personnes, mortes un 23 septembre, et nous sommes tous rassemblés dans ton esprit. Nous t'avons soufflé tes répliques pour ton émission pendant toutes ces années et...

-Tu t'es fait pas mal de fric sur notre dos d'ailleurs.

-...et bref, quand tu as arrêté tes vidéos et que tu nous as virés de ton esprit, dieu sait comment, tu ne nous as pas laissé le temps de...

-Le temps dure longteeemps, renchérit le camé.

-...De te dire adieu.»

Malgré lui, Thomas accusa le coup. Ils l'avaient créé, tous autant qu'ils étaient. Ces foutues voix qui l'avaient accompagné toutes ces années...toutes ces années qui refaisaient surface ! Il les avaient fait taire, longtemps, il était passé à autre chose sans cérémonie, parce que leur dire au revoir lui paraissait inenvisageable.

«On entend quand tu penses, lui signala le petit. Merci Thomas. Pour m'avoir fait vivre plus longtemps que prévu, même dans ta tête. De m'avoir montré le futur.

-Genre, on va te manquer, s'esclaffa le boss. C'est choupi tout plein, ça. Allez, salut ducon.

-Merci de m'avoir fait vivre une vraie carrière de chanteur...

-Et d'avoir écouté tout mes conseils et mes explications.»

Thomas rata sa station de métro. Il poussa un juron, puis rendit les armes et appuya sa tête contre la vitre, écoutant ses personnalités qui lui disaient au revoir à tour de rôle. Leurs voix s'amenuisaient, et disparaissaient les unes après les autres. Ne restait plus que...

«Tu dis rien Hippie ?

-Hmm ? Vite, les lunettes t'attendent. Rétorqua l'interpellé en s'éloignant.»

L'ex-vidéaste sourit malgré lui devant une de ces répliques typiques de sa personnalité.

Ils étaient partis...

Soupirant, ému sans vouloir l'admettre, il descendit du train pour le reprendre dans l'autre sens et partir travailler. Alors qu'il attendait sur le quai, travailleur lambda dans la foule matinale parisienne, une pensée le fit sursauter. Les lunettes t'attendent.

Les lunettes...Se pouvait-il que le hippie lui ait dit quelque chose de cohérent ?