Non non, ce n'est pas une blague. J'ai eu une sorte de micro révélation et tous les trucs qui m'empêchaient de finir ce chapitre se sont débloqués tout en même temps. Du coup, comme j'en suis assez fière, surprise !

Merci à tous pour vos messages, ça m'a filé un coups de boost phénoménal, vous n'avez pas idée ! Je prendrais bien sûr le temps d'y répondre personnellement dès que j'aurais les yeux en face des trous.

J'espère que ce chapitre vous plaira autant qu'à moi et pour ce qui est de la suite, même si je ne l'ai pas encore commencée j'ai au moins tous le plan de prévu. Et vous allez KIFFER.


Très franchement Castiel n'avait même pas envisagé que ça pouvait arriver. Le désir, d'accord. Il n'était pas assez lâche pour ne pas reconnaître qu'il aimait Dean depuis longtemps et ça avait forcément mené à du désir surtout quand il avait découvert pour de bon ce que signifiait coucher avec quelqu'un.

Mais la frustration ?

Nope, il ne l'avait pas vu venir.

« Bon, ok, dis moi ce qui se passe, » craqua Dean, exaspéré, dans la voiture.

Ils étaient en route depuis plusieurs heures vers Amarillo pour une petite affaire, vraisemblablement un fantôme. Faute de savoir où trouver Ezeckiel, Castiel et Dean s'étaient résolus à acheter tous les journaux qu'ils pouvaient et écumer internet à la recherche d'une piste. Evidemment, Ezeckiel n'était pas le genre à se faire remarquer, aussi restèrent-ils bredouilles pendant plusieurs jours. Dean était tellement sur les nerfs qu'ils s'étaient résolus à s'occuper de quelques affaires en passant. Peut-être qu'à force de poker dans tous les trucs pas nets qu'ils croisaient, ils allaient finir par déloger une véritable information. C'était frustrant, mais ça avait toujours payé, d'après l'expérience de Dean.

Qu'ils s'abstiennent l'un comme l'autre de remarquer que ça pouvait aussi durer plusieurs années, c'était autre chose.

« Tu fais la gueule et tu me regardes de travers depuis qu'on est partis, » reprit Dean. « J'ai fais quelque chose de mal ? »

« Qu- non ! » répondit immédiatement Castiel en détournant les yeux du paysage.

« Alors quoi ? »

Castiel tordit la bouche et fronça le nez, marmonnant.

« Plus fort, j'ai rien compris, » ordonna Dean sans quitter la route des yeux.

« C'est rien. Je mets du temps à m'habituer à mon... humanité, c'est tout. »

« Menteur. Tu es extrêmement à l'aise avec ton humanité et avec le fait que tu ne sais pas, ou n'est pas habitué à certaines choses. Un peu trop même, des fois c'est flippant. Dis moi la vérité. »

« … mdffgsexe, » ronchonna-t-il en croisant les bras.

Il lui lança plusieurs regards en coin, stupéfait, et Castiel se sentit rougir.

« … hein ? »

« J'ai envie de sexe. »

« Oh. »

Inexplicablement, ce « oh » fit germer une soudaine irritation chez Castiel.

Depuis qu'ils étaient rentrés au bunker, voilà plusieurs semaines, ils n'avaient pas fait grand chose alors qu'ils partageaient non seulement la même chambre, mais aussi le même lit. Les premières nuits avaient été bizarres, parce qu'ils n'avaient pas l'habitude de dormir ensemble et Dean n'avait fait aucun geste pour engager un autre genre d'activité. Ils étaient restés silencieux dans le noir, Dean sur le dos à regarder le plafond et Castiel sur le flanc. Au début il se tournait vers lui mais c'était vite devenu embarrassant et il choisissait plutôt de lui tourner le dos.

Au bout de quelques jours, ils s'étaient détendus, un peu. A force de discuter recherches et stratégies la journée, ils avaient fini par en discuter à voix basse le soir, avant de s'endormir. Castiel avait découvert qu'il lui était bien plus facile de dormir s'il touchait Dean avant. Ne serait-ce qu'effleurer son épaule ou sa hanche en se retournant rendait sa présence plus... tangible. Et lui donnait moins l'impression d'être un intrus entre ses draps.

Ça ne rendait pas l'humeur de Dean plus légère cependant. Sa culpabilité et sa peine étaient presque palpables et il semblait abuser de chacun de ses propres travers comme d'une punition. Il restait concentré sur ses recherches tous les jours, le visage fermé et l'oeil sombre, oscillant entre whisky et bière, jamais vraiment bourré mais jamais vraiment sobre non plus. Il buvait -pas assez pour oublier mais suffisamment pour entretenir sa nausée et son mal de crâne. Il mangeait -peu et mal, comme si ses carences en vitamines et ses indigestions allaient changer quelque chose. Il se levait tôt pour plonger dans des livres et des journaux, se couchait tard, pour mieux traîner dans la salle de recherche, les yeux vides et le verre plein. Il parlait peu, grognait souvent et de temps en temps, quand il avait été un peu trop rude ou trop sec, il lançait un regard plein de tristesse et de remords à Castiel, conscient qu'il était injuste avec lui.

Ceci dit, Castiel n'était pas meilleur. Il était vite agacé par ses frasques, sec, un brin hautain parfois, autoritaire et n'hésitait pas une seconde à l'envoyer paître. Il n'était en rien sa victime, et cela avait l'effet pervers d'apaiser les remords de Dean et de ne pas l'encourager à s'améliorer. Parce qu'après tout, Castiel était capable de se défendre s'il devenait trop chiant.

Mais parfois, le matin, quand ils se réveillaient et qu'ils étaient encore engourdis de sommeil, quand la lumière était belle et tombait tiède des fenêtres, parfois, tout redevenait paisible. La couverture était lourde et confortable sur eux, Castiel était serré contre Dean, sur le ventre, et Dean était couché sur le flanc, un bras en travers des reins ou de ses épaules et respirait contre sa peau. Ces matins là ils restaient immobiles longtemps, les doigts de Dean pianotant doucement sur la nuque de Cas. Ils restaient serrés l'un contre l'autre, silencieux et parfois Dean glissait dans le lit, embrassait sa hanche et la peau fine de son aine, puis sous son nombril et posait la joue sur l'intérieur de sa cuisse pour le sucer très lentement. Ces matins là, Castiel s'asseyait sur ses hanches et massait longtemps son dos et l'arrière de ses cuisses avant de glisser une main sous lui et de le caresser jusqu'à ce qu'il vienne.

Ces matins là, Castiel aimait être humain.

Mais s'il essayait d'étendre ces rares moments de paix à d'autres temps des la journée, il se sentait gauche et insistant. Dean ne le repoussait pas, mais il n'avait pas l'air de le rechercher plus que ça non plus, et ça n'était qu'une nouvelle façon, plus cruelle encore, de mesurer la différence qu'il y avait toujours eu entre les sentiments qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Et Castiel était insatisfait. Insatisfait de la situation dans laquelle il était alors qu'il l'avait toujours désirée, et insatisfait par le peu de relations physiques entre eux.

C'était nouveau pour lui ces sentiments, cette frustration grandissante, et cela ouvrait une nouvelle perspective sur les réactions des humains qu'il avait observé jusque là. Mais c'était surtout très désagréable. Et dire qu'il avait cru à cette réputation d'infernal queutard que Dean s'amusait à porter. Castiel découvrait la furieuse envie de se taper la tête contre un mur, intimement convaincu que de toute façon ça ne pouvait pas être pire que le sévère cas de couilles bleues dont il souffrait.

Et en plus il se mettait à parler comme Dean.

Qui restait affreusement silencieux.

« Je suis frustré, » finit par ajouter Castiel en soupirant. « J'ai envie de sexe, tout le temps. Ça parasite mes pensées, et je n'arrive même pas à me concentrer. Fouiller dans tout ces articles a été une torture et mon sexe ne cesse de durcir à la moindre occasi- »

La voiture fit une violente embardée alors que Dean se garait sur le bas côté et sortait de la vieille Ford qu'il avait tiré en éclatant de rire. Extraordinairement vexé, Castiel rougit en enfonçant la tête dans les épaules et se mit à bouder -bouder !- toujours retranché dans la voiture. Dehors, Dean riait à plein poumons, éclairé par les phares de la voitures dans le soleil couchant. Il riait sans retenue, à tel point qu'il du se pencher en avant et s'appuyer sur ses genoux.

Et, Ô affront, Castiel se surprit à regarder fixement ses fesses. Traîtres d'yeux. Il n'osa pas fixer autre chose que ses genoux quand Dean revint vers lui, ouvrant la porte passager.

« Hé. »

Il avait un grand sourire hilare encore plaqué sur le visage et de petites rides aux coins des yeux et les joues rouges d'avoir manqué d'air. Il l'obligea à lever la tête en posant une main sur sa joue et se pencha pour l'embrasser profondément.

Ah.

Oh.

Toujours en l'embrassant, Dean l'obligea à se tourner entièrement vers lui et s'agenouilla entre ses jambes. Il passa les bras autour de sa taille, le rapprocha de lui et Castiel senti ses mains se glisser sous le bord de son t-shirt et son sourire sur ses lèvres.

« Andouille, » dit-il affectueusement en reculant à peine la tête. « J'aurais du me douter que tu serais aussi obsédé qu'un ado. »

Castiel ronchonna. Ce n'était pas parce que Dean n'avait pas envie qu'il devait se moquer.

« Ce n'est pas-, je réalise que je ne suis pas aussi désirable que tes anciennes conq-mmmpf ! »

« Ça n'a rien à voir, » affirma-t-il après l'avoir encore embrassé. « Je ne suis pas démonstratif- »

« J'ai vu. »

« - mais si je n'avais pas envie de toi, crois moi je ne dormirais pas dans ton lit. Je ne suis pas assez bon pour me forcer. »

« Mais j'ai toujours l'impression de te déranger. Et c'est ton lit. »

« Je suis juste... préoccupé. Et tu as l'air d'être celui qui s'oblige. Comme j'allais fuir si tu me me sautais pas. »

« Oh c'est ma faute maintenant, » bougonna Castiel sans animosité.

Il était trop soulagé pour être encore en colère.

« Mh. Tu es impossible à lire, avec ta tête de soldat en mission. »

« C'est toi qui a une tête de soldat en mission. »

Seigneur, il devenait complètement stupide depuis qu'il était devenu humain.

Visiblement, ça ne rebutait pas Dean, qui caressa lentement ses flancs, faisant le tour de ses hanches pour effleurer son ventre. Castiel ne comprit pas où il voulait en venir jusqu'à ce qu'il défasse le bouton de son pantalon. D'une main, il tira sur sa braguette, de l'autre, il ouvrit la boite à gant et fouilla pour en retirer un préservatif.

« Tu n'- n'as pas à- à- » bégaya Castiel alors qu'il commençait à le branler lentement.

S'il n'avait pas été aussi excité, il aurait prit une seconde pour être embarrassé de la vitesse à laquelle son sexe durcit entre les doigts de Dean.

Lequel ne perdit pas de temps et en quelques secondes enfila la capote, ouvrit grand la bouche et le suça fermement, sans hésitation. Castiel gémit bruyamment. Il enroula les doigts sur la nuque de Dean, accompagnement le mouvement rapide et affamé de sa tête. Cas nota dans un coin de sa tête qu'après deux ou trois essais, Dean était devenu beaucoup plus à l'aise avec le procédé. Beaucoup, beaucoup plus à l'aise. Il léchait, suçait, prenait autant qu'il pouvait entre ses lèvres, jouait du poignet sur la base du sexe, manipulait délicatement les testicules, faisait courir le plat de sa langue sur toute la longueur avec une étincelle évidente de plaisir à le regarder gémir et trembler sous sa bouche. Castiel jouit vite et se laissa tomber en arrière sur le siège, les doigts crispés dans les cheveux de Dean.

Celui-ci essuya sa bouche du revers de la manche et retira le préservatif avant de refermer gentiment son pantalon.

« Ça va ? »

« Mhmh. »

« Bien. On peut repartir maintenant ? Je voudrais arriver vite à l'hôtel, qu'on puisse continuer avant d'aller se coucher. »

Castiel hocha la tête et se redressa, toujours dans le brouillard. Dean referma la porte du siège passager et retourna s'asseoir à sa place, redémarrant la voiture.

« J'ai jamais été bon en communication, » reprit-il au bout d'un moment. « Mais je suppose qu'on va devoir travailler là dessus mh ? C'est tout de même un comble qu'on se retienne de s'envoyer en l'air par politesse. »

« Mhhh, » soupira Castiel, affalé contre la porte, les mains posées sur le ventre.

Il lui fallut plusieurs minutes pendant lesquelles Dean fredonna avec la radio pour avoir une idée.

« Dean... »

« Mh ? »

« Tu pourrais conduire la voiture dans n'importe quel situation, n'est-ce pas ? »

« Evidemment. »

« Et il n'y a pas beaucoup de trafic ce soir, n'est-ce pas ? »

« Y'a personne tu veux dire. Pourquoi ? »

« Je vérifiais juste quelque chose, » dit-il avec un grand sourire.

Le bruit effaré de Dean, et son bégaiement ensuite quand Castiel dégrafa son pantalon et lui tailla une pipe pendant qu'il conduisait valait sans aucun doute tous les cas de couilles bleues de la création.

o

L'affaire se révéla aussi barbante que prévue, mais au moins leur permis de régler deux-trois petites choses, et si Dean se sentait toujours aussi coupable et était toujours aussi frustré de ne rien trouver, au moins avait-il cessé de le faire payer à la terre entière. Pour dire les choses simplement : relâcher la pression sous la ceinture aidait à relâcher la pression au dessus.

Ce n'est qu'à ce moment là qu'il se souvint avoir omit un détail quand il avait ramené Castiel au bunker.

« Gentlemen, » salua Crowley d'un vague mouvement de tête irrité, entravé par ses chaînes.

« C'est une blague ? » demanda Castiel.

« J'aimerais bien, » répondit Crowley en lui adressant un grand sourire cruel et sarcastique.

« J'avais oublié, » fit Dean, à deux doigts d' hausser les épaules.

Castiel cligna des yeux, fixa le démon quelques secondes avant de soupirer.

« Franchement, Dean. »

« Désolé. J'étais un peu occupé. »

« QUOI MÊME PAS UNE PETIT CÂLIN DE BIENVENUE ?! » brailla Crowley en voyant les portes du donjon se refermer sur lui. « HEY QU'EST CE QU'IL FAUT FAIRE POUR AVOIR UN VERRE DE SCOTCH ICI ?! »

o

Un ou deux jours plus tard, Dean vit Castiel froncer les sourcils en face de lui et fouiller parmi les tas de journaux.

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

« Je ne suis pas sûr. C'est peut-être rien. »

« Dis moi, je m'ennuie de toute façon. »

« Là, » pointa-t-il en tendant la première page d'un journal national. « Une famille retrouvée morte sans raison apparente, et un seul survivant, un jeune homme. »

Sur la couverture, étaient affichés une photo de famille de trois personnes et le portrait d'un garçon d'une quinzaine d'année prit à travers une fenêtre, les joues striées de larmes. Cheveux ras, peau claire, les joues encore rondes.

« Okay. En quoi ça nous intéresse ? »

Castiel tendit un autre journal couvrant la même affaire. La photo famille était identique dans les moindres détails à ceci près que dans la seconde photo, il y avait une jeune femme, plus vieille. Longue tignasse brune emmêlée, nez aquilin, peau olivâtre. Son portrait ressemblait en tout point à celui du garçon. Même décor, même expression, même position, mêmes vêtements. Et pourtant ça n'était pas la même personne.

« D'accord. Bizarre, » admit Dean.

« Et ça, » acheva Castiel en montrant un article publié à peine quelques heures plus tôt affirmant que la survivante avait disparue et que la police était toujours en train de la rechercher.

« A quoi tu penses ? »

« Aucune idée. Je trouve ça juste étrange. »

« Ça pourrait être un shapeshifter, » hasarda pensivement Dean. « Ça n'est pas très loin d'ici. On peut toujours aller jeter un œil. J'en ai marre de rien faire, autant bouger. »

o

Ils s'étaient d'abord faits passer pour le FBI et étaient allés à morgue. Les trois victimes de la photo de famille étaient étendues sur les tables, Deux adultes d'un peu plus de trente ans et une petite fille. Quand le médecin légiste repoussa les draps mortuaires, Dean grogna et détourna les yeux. Tous les trois avaient la gorge tranchée net.

« Je sais, » compatit le médecin.

Déjà en temps normal, une gorge tranchée ne faisait pas rêver mais sur un enfant c'était encore plus révoltant.

« Vous pouvez nous laisser, » fit doucement Castiel.

« Ouais, c'est juste une confirmation de ce qu'on a lu dans le rapport. Ça ne nous prendra pas longtemps et... bon, » ajoute Dean en pointant la petite fille du menton. « Y'a des choses qu'on a pas forcément envie de regarder trop longtemps. »

Le type hocha la tête avec un regard reconnaissant et sortit de la pièce en enfonçant les mains dans les poches de sa blouse.

« Famille Salver, » lu Dean sur le dossier, « Alexander, ici, Anita, la mère, et Caroline la petite fille de... six ans. Pour ce qui est de la scène, pas de traces d'effraction, pas de vol ni de saccage, pas d'ennemis connus, pas de drogue, pas de compte en banque trop vide ou trop plein, pas d'assurance vie, pas grand chose d'intéressant en somme. Sauf... sauf que d'après les voisins, on entendait le mari crier souvent et violemment sur son épouse jusqu'à il y a quelques mois. »

« Ils pensent que ça pourrait être lui ? »

« Non, d'après les recherches, la personne qui a tué la mère était beaucoup plus petite qu'Alexander. »

« Et pour la quatrième personne ? »

Il tourna les pages pendant que Castiel examinait le corps d'Alexander.

« Personne ne l'avait jamais vu ni n'avait entendu parler d'elle. Donc personne n'est capable de dire qui c'est, ni de le ou la décrire.»

« Aucune autre piste ? »

« Ils pensent à un rituel. Peut-être un fou-furieux adepte de mysticisme ou je sais pas quoi. Ah. Regarde. »

Il lui tendit une photo prise sur place. L'image montrait le salon et les trois corps allongés, le tapis gorgé de sang et de grandes traces noires et poudreuses en forme d'ailes autour de l'homme.

« Ça explique le changement soudain de caractère, » soupira Castiel.

« Le type aurait été possédé par un ange ? »

« Vraisemblablement. Et cet ange n'ayant aucune raison de maltraiter cette famille, il aura arrêté. Même si je suis un peu surprit qu'il soit resté. Les anges ne possèdent pas un humain pour simplement prendre leur place dans leur vie. »

« Mh. Et le meurtre ? L'oeuvre d'Ezeckiel ? »

« Peut-être. Même si je ne vois pas pourquoi. »

« Mh. En tout cas, il n'y a aucun témoin. Rien vu, rien entendu. C'est le facteur qui les a trouvé comme ça. La porte était restée grande ouverte. »

Castiel repoussa la photographie, l'air à mi chemin entre confusion, tristesse et dégoût.

« Qu'un ange en tue un autre, ça n'est pas nouveau. Mais pourquoi l'épouse et la petite fille ? »

« Elles ont pu assister au meurtre. »

« Il aurait simplement pu leur effacer la mémoire. »

« Il n'a pas épargné Kevin. Pourquoi les aurait-il épargnées, elles ? »

« Peut-être. »

Dean s'abstint de retourner le couteau dans la plaie. Castiel avait beau savoir que les anges n'était pas plus miséricordieux et pas plus justes que les hommes, le constater le heurtait un peu plus à chaque fois.

o

L'étape suivante fut de se glisser dans la maison. Elle avait été scellée après que la Scientifique ait fini de faire ses relevés et ça ne fut pas difficile de forcer la porte de derrière pendant la nuit. Castiel avait refusé de prendre une arme à feu, arguant qu'il risquait plus toucher Dean en essayant d'abattre un ennemi qu'autre chose. Il préférait largement son épée. Il la maniait depuis des millénaires après tout.

Une fois convaincus que la baraque était vide, ils se mirent à l'examiner avec plus d'attention, sans toutefois trouver quoique ce soit d'intéressant. C'était la maison classique d'un couple et de leur fille, ni riche ni pauvre. La décoration était colorée, chaleureuse et à en juger par les sobres crucifix et les jolies bibles trouvées dans toutes les chambres, tout le monde était très pieux.

Dean soupira et étira la nuque, fatigué. Ils n'étaient pas plus avancés qu'au début.

« On tourne en rond. Pour l'instant tout ce qu'on a c'est un ange assassiné et on est même pas sûr que c'est d'Ezeckiel. On a aucun moyen de le retrouver, je ne sais même pas comment retrouver ma voiture. Si je savais où Franck est j'aurais pu lui demander de le repérer grâce à la plaque d'immatriculation, ou même à Charlie... Kevin aurait su faire ça aussi. Je- »

Brusquement, Castiel lui attrapa le bras et le tira contre lui dans une embrassade incompréhensible. Il voulait bien que la nature de leur relation ait changé très vite mais ça n'était ni son genre ni celui de Cas de se lancer dans une grosse séance de câlin en pleine scène de crime.

« On est observé, » murmura-t-il les lèvres contre son oreille, si bas que personne à part lui ne pouvait l'entendre.

Dean enroula les bras autour de lui et se laissa couler dans son étreinte.

« Qu'est-ce que tu vois ? »

« Juste une silhouette. En haut des escaliers. Elle est apparue comme... sortie du mur. »

« Fantôme ? »

« Ça n'a pas l'air. »

« On tente le coup? »

Castiel expira doucement et inspira, le nez dans les cheveux de Dean.

« Okay. »

Dean compta jusqu'à trois dans son oreille et se retourna brusquement, arme au poing et torche brandie. Ce qu'il vit lui coupa le souffle. Tout en haut des escaliers apparu, le temps d'un battement de cils, la silhouette de Bobby.

« Qu- »

La silhouette, aveuglée par le faisceau de lumière, recula en trébuchant et se recroquevilla sur elle même contre le mur. Comme l'image d'un téléviseur qui saute, son apparence se modifia en celle d'une toute petite fille. En quelques secondes, ses cheveux se raccourcirent avant de s'allonger, blondirent, roussirent, noircirent, sa peau devint plus mate, plus claire, se rida, sa carrure s'épaissit puis rapetissa. Dean la vit passer de féminin à masculin, la barbe poussant avant de disparaître, le ventre s'élargissant comme un homme habitué à la bière avant de s'assouplir comme celui d'une femme mûre.

Quand Castiel s'approcha, les mutations se firent plus violentes. Ça ne pouvait pas être une stratégie de fuite ou d'attaque, vu comme la créature semblait affaiblie et de plus en plus effrayée.

Elle émit une plainte quand Dean essaya de monter les escaliers, l'arme toujours pointée sur elle, et une expression de dégoût horrifié sur le visage.

« Dean, attends, » fit soudain Castiel en lui attrapant le bras.

Il avait baissé son épée.

« Je crois que je sais ce que c'est. »

« Et c'est quoi ? » grogna-t-il tendu.

« Une Mélusine. »

« Super. Comment on la tue ? »

« On ne la tue surtout pas, » répliqua-t-il sèchement.

« Quoi ? » demanda-t-il en tournant enfin la tête, toujours sous pression.

« Les Mélusines sont rares et bienveillantes. Quelque soit la créature qui a tué les Salver, ça ne peut pas être elle. »

Il tourna les talons pour attraper un plaid, sur le canapé, et monta précautionneusement les escaliers pour l'en recouvrir.

« N'ai pas peur. Nous sommes des chasseurs. Nous ne te voulons pas de mal, nous voulons juste retrouver le responsable de ce qu'il s'est passé, » murmura-t-il à son oreille.

En bas, Dean grimaça mais rangea son flingue.

Castiel l'aida à se dresser sur des jambes flageolantes, le visage soigneusement couvert. Ils descendirent lentement les escaliers et s'installèrent sur le canapé. La créature replia les jambes contre sa poitrine et se cacha entièrement sous le plaid. Ses mutations étaient toujours nombreuses mais moins spasmodiques et moins violentes. Dean pensa brièvement à E.T., planqué sous son drap blanc.

« Tu m'expliques ? » demanda-t-il d'un ton encore un peu hargneux en s'asseyant sur la table basse.

Castiel expira doucement, les coudes sur les genoux et se tourna vers la Mélusine.

« Est-ce que je peux lui expliquer ta nature ? »

Elle hocha la tête et tendit le doigt vers la table, pour qu'on lui donne le calepin et le crayon qui y étaient posés.

Castiel lui tendit et chercha ses mots avant de commencer.

« Bon. Tu connais la légende de Mélusine ? »

« Non. »

« C'est une légende française. Mélusine était une fée. Au sens, mh, médiéval du terme, » ajouta-t-il en le voyant grincer des dents. « Maîtrisant une magie extrêmement raffinée. Elle était la fille d'une fée et d'un seigneur. Parce qu'elle avait offensé sa mère, Mélusine fut condamnée à se transformer en créature mi-femme mi-serpent chaque samedi. La légende pour laquelle elle est connue est celle où elle épousa un seigneur elle-même et lui promit de donner naissance à une grande lignée de rois dans un pays prospère, s'il jurait de ne jamais venir la voir le samedi. Ça marcha quelques temps, mais évidemment il ne pu se retenir et trahi sa promesse. Mélusine fut emportée par sa malédiction, transformée en dragon, et disparu. L'histoire dit qu'elle ne ré-apparaît qu'à la mort de ses descendantes. Celles-ci, faute de mieux, sont appelées des mélusines. »

« Et pourquoi c'est aussi rare ? »

« Parce que les mélusines sont des gardiennes protectrices du foyer, théoriquement immortelles. Elles se lient à une famille, veillent sur ses membres, les protègent contre leurs ennemis et les monstres. Ce sont des créatures relativement puissantes, et surtout dévouées. Elles ont attiré l'avidité de beaucoup et au cours des siècles les familles protégées par des mélusines ont été attaquées et massacrées. Si la mélusine est suffisamment puissante et expérimentée, elle survit. Sinon elle meure en même temps que le dernier membre de la famille. »

« Pourquoi est-ce qu'elle n'arrête pas de changer d'apparence ? »

« Les mélusines s'adaptent à la famille à laquelle elles appartiennent. Celle ci vient de perdre la sienne, elle cherche l'apparence qui la rendra la plus inoffensive pour faire baisser l'agressivité. Elle est perdue et tu lui fait peur. »

Dean plissa les yeux.

« Qu'est-ce que tu fais ici ? » grogna-t-il à l'adresse de la créature.

Elle secoua la tête, cachant toujours son visage.

« Elle ne te répondra pas. Les Mélusines sont muettes, » répondit Castiel à la place.

« Alors qu'est-ce qu'on fait ? »

« On lui parle civilement et on essaye de comprendre ce qui s'est passé, » claqua-t-il sèchement, agacé de voir le chasseur aussi bourrin.

« Est-ce que ça ne pourrait pas être elle qui les a massacré ? Genre accès de rage ou je sais pas quoi ? »

La créature sursauta et baissa la couverture pour lever des yeux furieux et d'un bleu spectaculaire sur lui. La colère semblait l'aider à plus ou moins stabiliser son visage sur celui d'une personne assez jeune, ni homme ni femme, aux cheveux sombres. Malgré tout, son apparence était toujours agitée de soubresauts et cela faisait mal aux yeux de la regarder trop longtemps.

Elle griffonna à toute vitesse sur le calepin.

Je peux raconter ce qui s'est passé

« Tu étais là ? »

Oui

« Alors pourquoi est-ce que tu es toujours en vie ? »

Parce que l'ange ne m'a pas vu.

Ils échangèrent un regard et Dean soupira.

« Okay. Raconte nous. Tu sais qui est l'ange qui les a tué ? »

Gadreel. C'est comme ça qu'Abner l'a appelé.

Castiel accusa le coup comme s'il avait prit un coup de poing dans le ventre. Dean l'observa une seconde et résolu de lui demander plus d'informations plus tard.

« Abner, c'est le père de famille ? »

Le nom de son vaisseau était Alexander Salver. Son nom d'ange était Abner. C'était un ange déchu. Il est arrivé quelques mois après moi.

La créature darda des yeux durs sur eux, défiante.

« Plus on avance, plus c'est compliqué, » ronchonna Dean en se passant une main sur le visage.

Les Mélusines recherchent des familles brisées, dont les enfants se sentent abandonnés ou bien sont maltraités. Le dernier membre de ma famille venait de mourir paisiblement, de vieillesse et j'étais seule. Alexander était un mari violent et un père négligent. J'ai trouvé Anita et Caroline et je me suis cachée dans la poche d'Anita. C'est comme ça que je suis entrée dans la maison.

Dean fronça les sourcils à l'adresse de Castiel, ne saisissant pas comment une personne, fut-elle une mélusine, pouvait se cacher dans la poche de quelqu'un.

« Selon la rumeur, les Mélusines sont rattachées à un objet discret. Pour qu'elles puissent avoir accès à une maison et protéger une famille, cet objet doit être placé dans un lieu important et secret, dans la maison, ou porté par un de ses membres. Je suppose que la rumeur est vrai, » expliqua-t-il. « Est-ce que la mère connaissait ton existence ? »

Pas au début. Mais quelques semaines après mon arrivée, Alexander est entré dans une crise de rage. Je ne pouvais pas le laisser l'attaquer, alors je l'ai poussé dans la salle de bain et je l'y ai enfermé.

« Donc elle savait pour toi. Est-ce qu'elle a su quand Abner est arrivé ? »

Bien sûr. Nous étions toutes là quand il a demandé à Alexander de le laisser le posséder.

« Et elle était d'accord ? Ça ne l'a pas dérangé ? »

Qui a convaincu Alexander de dire oui d'après vous ?

« Et vous viviez tous ensemble. Comme ça, » conclu Dean dubitatif.

C'est pas évident de fonder une famille avec un être céleste. Abner était complètement perdu. Il nous a raconté qu'il est resté prisonnier pendant des millénaires au Paradis, il ne connaissait rien à l'humanité. Anita a été très patiente avec lui, elle lui a tout appris. Caroline n'a pas vraiment compris. Tout ce qu'elle savait c'était que son père était soudain devenu gentil et tendre et maladroit. Je suis restée pour les aider. Nous étions heureux.

« Pourquoi était-t-il prisonnier ? »

« Parce qu'il était un des deux anges qui a laissé entrer Lucifer au Jardin d'Eden, » répondit Castiel d'une voix beaucoup trop calme. « C'est en partie à cause de lui que les hommes ont été corrompu. Et Gadreel était l'autre gardien. Ils ont du être jetés hors des prisons quand le Paradis a été fermé. »

« Et Gadreel les aurait tués tous les trois ? »

Non. Gadreel a tué Abner. C'est la démone qui a tué Anita et Caroline, juste après.

Dean et Castiel s'entre-regardèrent encore une fois, interdits.

Gadreel n'avait pas l'air de s'attendre à ce qu'Abner soit là. Il avait juste un morceau de papier avec le nom d'Alexander. Ils se sont reconnus immédiatement. Ils étaient amis. Meilleurs amis. Je les ai écoutés depuis ma cachette. Ils avaient été torturés ensembles par un autre ange et Gadreel parlait de meurtre et de vengeance. Abner a refusé de le suivre et Gadreel a attendu qu'il ait le dos tourné pour lui trancher la gorge. Je n'ai pas eu le temps de le sauver.

« Tu n'aurais pas pu te battre contre un ange, » répondit simple Castiel.

J'aurais pu essayer.

« Et... Anita et Caroline ? »

Gadreel était toujours là. Elles sont rentrées plus tôt du cinéma. Je venais de subir la mort d'Abner et je ne pouvais plus bouger. Anita a crié et une démone est entrée et les a tué toutes les deux. Je ne pouvais rien faire.

Castiel s'imagina à la place de la gardienne, paralysé dans sa cachette, à écouter les siens mourir. Maladroitement, il posa la main sur son épaule et Dean détourna les yeux, comprenant un peu trop bien. La mélusine eut une inspiration tremblante et se remit à bondir de visage en visage, bouleversée.

Elle a posé des questions sur un testament et Gadreel a refusé d'en parler et a essayé de l'attaquer. Elle a dit « Métatron » et il s'est arrêté tout de suite. Elle a dit qu'elle savait ce qu'il avait fait et qu'il y allait avoir une guerre au Paradis et qu'elle pouvait l'aider.

Castiel se tendit.

Elle a dit que Métatron le manipulait et Gadreel n'a pas eu l'air surpris. Elle a dit que Métatron avait fait exprès de le faire tuer des gens pour que Castiel le rejette et qu'il soit dans son camp. Parce que Métatron avait besoin de soldats. Elle lui a proposé un marché. Elle l'aidait à se libérer de Métatron et il lui donnait le testament. Il a accepté. Ils sont parti.

Elle n'ajouta rien, ne pleura pas, mais exsudait de chagrin. Castiel resta immobile, presque prostré, le visage caché dans ses paumes.

« Une dernière question, » fit Dean, bien plus doucement qu'au début. « A quoi ressemblait Gadreel ? »

Grand. Vraiment très grand. Et séduisant. Cheveux longs, châtain et des yeux clairs. Des vêtements comme les vôtres.

Dean fut soudain pris d'un doute terrible. Et sortit son téléphone pour lui montrer la photo de son frère.

« Lui ? »

La mélusine n'eut besoin que d'un coup d'oeil avant d'acquiescer. Dean se sentit nauséeux.

Il y eut un petit moment hébété, où chacun accusa le coup, tout seul dans son trauma. Puis Dean sentit la furieuse envie de sortir, de prendre sa voiture et de rouler à tombeau ouvert pour s'enfermer dans sa chambre avec Cas et ne plus jamais en sortir. Il se leva brusquement et rengaina flingue et téléphone.

« Okay, okay, faut qu'on y aille maintenant. Merci... merci. Bonne chance pour la suite, » lança-t-il maladroitement en tournant les talons, clefs en main.

Castiel resta silencieux, comme assommé, et la mélusine bondit sur ses pieds pour s'accrocher au bras de Dean. De détresse, son apparence se mit à changer si vite et si fort qu'elle grésillait presque et Dean éprouva la furieuse envie de la repousser et de s'enfuir. Sous son sweat, son corps donnait l'impression d'être un amas de bêtes grouillantes qui s'agitaient dans tous les sens pour s'enfuire. La poigne sur son bras basculait de frêle à écrasante, les ongles griffant l'épiderme. C'était assez répugnant et pas de doutes, ces créatures n'étaient pas faites pour vivre sans racines.

« On ne peut pas la laisser toute seule, » fit brusquement Castiel. « Ça pourrait la tuer. »

« Qu'est-ce que tu proposes ? » demanda inutilement Dean, sachant très bien ce qu'il voulait faire. « C'est pas comme si on pouvait la mettre à l'adoption. »

« Il faut la ramener avec nous, au bunker. A l'abri. »

« Cas, » soupira Dean.

« Dean, » insista celui-ci.

La mélusine tira sur son poignet avec des yeux implorants. Dean se sentit épuisé et malade et effrayé d'amener quelqu'un d'autre au bunker, quelqu'un qui avait besoin de protection en plus. Ça finissait toujours mal ces histoires.

Il les regarda tous les deux. Il n'avait plus envie de se battre.

« Et comment on doit t'appeler au juste ? »

« Il est quasiment impossible d'en croiser deux en même temps. Généralement on les appelle Mélusine, » suggéra Castiel en se tournant vers elle. « C'est bien ça ? »

Elle hocha la tête, pleine d'espoir, toujours fermement accrochée au bras de Dean.

« Va pour Mel, » soupira celui-ci. « Prend tes affaires, on se tire. »

Pour la première fois, la créature s'apaisa et sourit. Elle se précipita dans l'entrée pour soulever une latte du plancher et en tirer un minuscule porte-clef en forme de lampe à huile et le tendit immédiatement à Dean.

« Garde le dans ta poche » conseilla Castiel. « Elle va avoir besoin que cet item soit sur toi pendant quelque temps. »

« Humpf. »

Elle couru ensuite à l'étage pour récupérer un gros sac de sport et y fourrer quelques affaires, essentiellement des livres et des souvenirs. Dean réalisa que si elle ne prenait pas de vêtements c'était probablement parce qu'elle attendait d'avoir fixé une nouvelle apparence. En attendant, elle était en chaussettes dans un jean et un sweat immenses. Rien d'autre. Il songea vaguement qu'il trouverait bien de quoi l'habiller au bunker et grogna pour lui même. Voilà qu'il commençait déjà à jouer à la poupée.

Quand elle fut prête, elle se planta devant lui dans le salon et regarda autour d'elle. Elle n'avait pas besoin de parler pour qu'on sache ce qu'elle pensait. La souffrance se peignit sur son visage alors que ses yeux glissaient sur les photos et les meubles. Le désespoir aussi, le besoin impérieux de fuir cet endroit de malheur. Dean fit rapidement le calcul : elle était restée enfermée dix-huit jours, toute seule avec le souvenir des meurtres, sans pouvoir sortir, sans pouvoir se venger, sans pouvoir en parler à qui que ce soit. Il pouvait comprendre combien elle voulait partir.

Elle s'enroula à nouveau dans la couverture, et attrapa Dean par la main pour le tirer dehors.

Elle courut presque jusqu'à la voiture et se jeta pratiquement sur la banquette arrière.

« Pourquoi elle ne parle pas ? » demanda Dean à voix basse quand elle eut claqué la porte derrière elle.

« Les Mélusines sont des protectrices. Elles sont nées pour qu'on leur parle et qu'on se confie à elles. Pas l'inverse. Quand elles ont besoin de s'exprimer, elles trouvent un moyen, mais tu verras que tu apprends vite à parler plus quand tu es avec quelqu'un qui ne remplit pas les cases pour toi. »

« C'est fourbe, » dit-il légèrement.

« C'est thérapeutique, » corrigea Castiel, un brin taquin. « Et ça ne peut pas te faire de mal. C'est bien toi qui disait que tu devais travailler ta communication, mmh ? »

« Toi même, » répliqua-t-il vaguement. « Hé. Ça compte pour toi aussi. Le truc du confident. Tu fais partie de la famille, tu sais ça ? »

Castiel lui adressa un sourire.

« Je sais. Mais elle a l'air de croire que tu es son plus gros challenge. »

« Hé ! Je dois le prendre comment ça ? »

o

Au final, Mel s'endormit vite, roulée en boule sous la couverture. Castiel suggéra qu'elle devait être épuisée et qu'il lui faudrait probablement ça pour qu'elle réussisse à fixer son apparence.

« Quand tu dis qu'elle s'adapte à la famille à laquelle elle se lie, ça veut dire quoi ? Elle prend leurs traits ? » demanda Dean un peu inquiet de savoir s'il allait tomber sur une copie de sa mère.

« Pas nécessairement. Tu sais très bien que la famille ne se limite pas au sang. Il n'y a pas vraiment de règles précises sur les changements. Pour ce que j'en sais, elles commencent par un physique qui suscite la confiance. En ce qui te concerne, elle doit s'appuyer sur ce que tu considères comme sans danger. Ou bien comme digne de ta protection. »

Ils jetèrent en même temps un coup d'oeil dans le rétroviseur.

« Visiblement, » constata Castiel « il faut avoir la carrure d'un adolescent pour que tu ne te sentes pas menacé. Ça en dit long. »

« Oh ça va hein. Et pourquoi tu m'expliques tout ça comme si tu n'avais aucune influence là dessus, mh ? Après tout, tu fais parties de la famille, tu es avec moi dans la voiture et tu as l'air de penser que tu as zéro influence sur la façon dont elle agit. Pourquoi ? »

« J'ai peut-être une influence... »

« Mais ? »

Castiel haussa les épaules, lui lança un regard en coin avant de se concentrer sur le paysage.

« Allez, » soupira Dean, « je vais pas me vexer, promis. »

« J'ai peut-être été abandonné mais je n'ai pas été maltraité, » finit-il par dire précautionneusement.

« J'ai pas été maltraité, » répondit immédiatement Dean, quoique sans y mettre de force.

Ils laissèrent couler le silence entre eux, moins inconfortable que Castiel ne l'avait craint. Il l'attribua à l'air chaud de la nuit qui entrait par la fenêtre, au ciel sans nuage et peut-être un petit peu à neuf ans sans père à se demander s'il avait vraiment fait ce qu'il y avait de mieux pour ses fils.

« Il l'a pas fait exprès, » murmura Dean.

Et ce fut tout ce qu'il su dire à ce sujet.

o

Ils arrivèrent après plus de six heures de route. Une fois garé, Dean se retourna et posa un main sur le genou de sa passagère.

« Mel. On y est. Debout. »

Quand elle pointa le nez de sous la couverture, il y eut un blanc. Il avait craint un moment qu'elle ne choisisse une apparence un peu trop familière, comme une version mal dégrossie de Kevin et Charlie. Ou pire, une visage plein de potentiels et d'hypothèses, à mi-chemin entre Sam et Mary, comme ce qu'aurait pu être sa petite sœur, ou un autre enfant caché de John.

Mais Mel avait un petite visage carré, ouvert et expressif, une peau très brune, un long nez droit et une grande bouche sombre aux lèvres pleines. Elle avait d'épais sourcils arqués au dessus de grand yeux noirs et un peu globuleux. Elle avait un sourire qui ne s'ouvrait jamais sur ses dents, et des cheveux noirs et brillants comme des ailes de corbeaux, bien calés derrière ses oreilles et en désordre sur ses épaules.

« … indienne ? » suggéra Dean, un peu surpris.

Elle hocha la tête avec un petit sourire et un mouvement d'épaule, comme pour lui dire qu'après tout, pourquoi pas. Il se tourna brièvement vers Castiel qui haussa aussi les épaules, amusé.

Elle lui tapota gentiment l'épaule et sortit de la voiture. Elle était grande, dynamique avec des épaules larges de nageuse et des cuisses solides de coureuse. La main refermée sur son sac était puissante, avec des muscles saillants sous la peau et des ongles longs et durs. Elle les attendit avec un poing sur la hanche et un sourire un peu provoquant.

Le mélange était élégant, du reconnaître Dean. Elle était différente, oui, avec un visage vierge de souvenirs, mais elle était familière. Il reconnaissait Ellen dans sa façon de marcher, Joe dans sa façon de lever le menton, Kevin quand elle le fixait dans les yeux, Bobby quand elle lui serrait l'épaule. Ça n'était que des détails, des fragments de mémoire qu'elle avait glané ici et là, mais ça la rendait reconnaissable. Ça attirait juste ce qu'il fallait de l'affection qu'il éprouvait pour les siens, sans avoir l'aura dérangeante des gens qui volent une identité. C'était bien joué, même s'il faudrait un peu plus que ce genre de tours de passe passe pour passer au delà de la méfiance de Dean.

Il comprenait qu'elle était bienveillante et il voulait bien l'aider. Ça n'était pas pour autant qu'il avait besoin d'elle et de ses méthodes, pas plus qu'il ne la laisserait le cocooner comme un chiot ramassé dans la rue. Au moins, ça ne serait pas pénible de l'avoir au bunker.

« On te fais faire le tour du propriétaire ? » offrit Dean une fois qu'ils furent à l'intérieur. « On va te trouver une chambre tant qu'on y est. »

Elle secoua la tête et sortit son calepin.

Le tour du proprio, d'accord. Mais je n'ai pas besoin de chambre.

« Ben voyons. Et où est-ce que tu vas dormir ? »

Les Mélusines dorment peu, et si elles le font, elle préfèrent généralement se glisser dans les murs.

« Les murs, » lu-t-il d'un ton dubitatif.

Elle roula des yeux et tendit la main vers la cloison la plus proche. Son bras s'y enfonçait comme un fantôme et elle se remit à écrire.

J'ai besoin que tu caches l'objet que je t'ai donné quelque part dans la maison. Ça me permettra d'assimiler plus vite et plus facilement.

« … Okay. Et tes affaires ? Tu vas les mettre où ? »

Quelles affaires ?

Il regarda à ses pieds pour montrer son sac de sport et constata qu'il avait disparu. Elle le regarda avec un sourire malicieux qui lui faisait plisser le nez.

Ne t'inquiète pas pour moi. Je suis déjà installée.

Dean grogna mais lui fit signe de le suivre. Il lui montra rapidement où étaient les pièces principales, les chambres et quelques pièces en plus, en évitant soigneusement le donjon. Sauf qu'elle n'était apparemment pas dupe.

Comment s'appelle le démon que vous avez enfermé au sous-sol ?

Il voulu lui demander comment elle savait mais se retint au dernier moment. Évidemment elle savait. Elle pouvait fusionner avec les murs, y'avait peu de chance qu'elle ignore la présence de quelqu'un d'autre. Ce qui était probablement un avantage, s'il y avait des intrus.

« Crowley, » finit-il par dire, s'attendant à moitié à la voir réagir.

Mais elle devait avoir une connaissance limitée des démons et de leur hiérarchie parce qu'elle se contenta d'hocher la tête.

« Ne t'approche pas de lui. Il est dangereux. »

Je sais. Pourquoi est-il ici ?

« Il m'en fallait un pour un rituel. »

Tu en as toujours besoin ? Pourquoi ne pas le tuer ?

« Pas sûr, mais je crois qu'il peut encore être utile. »

Elle baissa les yeux et sembla réfléchir un moment avant d'acquiescer.

Vous devez être fatigués tous les deux. Je vais vous laissez tranquilles. Veux-tu que je vous réveille ? Ou que je fasse à manger ?

« Ça fait partie de tes attributions ? » demanda-t-il, surpris et un peu curieux.

Si tu le veux. Mon job est de m'adapter à toi. Je peux m'occuper du ménage, de la nourriture, du linge, je peux aller faire les courses et tondre la pelouse si ça fait partie de l'aide dont tu as besoin. Je peux soigner tes blessures, t'écouter, endormir les enfants, aider aux devoirs, faire des recherches, prendre des tours de garde, t'aider à t'entraîner au tire à l'arc, à l'épée, au corps à corps et ainsi de suite. Je peux aussi disparaître dans les murs et te faire oublier mon existence. Je suis là pour que tu te sentes chez toi et en sécurité. Je veille au bon fonctionnement du foyer.

« Disparaître ? C'est glauque.»

Je l'ai déjà fais pendant plusieurs dizaines d'années, ça ne me dérange pas. Ce n'est pas parce que tu me vois pas que je n'existe pas.

Dean hésita. Une partie de lui aurait aimé qu'elle disparaisse. Ça ne le dérangeait pas de l'héberger mais il ne se sentait pas très à l'aise à l'idée qu'une créature s'était liée à lui en particulier et que son but unique était de le couver. D'un autre côté, il n'avait pas besoin de se retourner pour sentir une vague de désapprobation de la part de Castiel, qui n'avait pas caché le respect qu'il avait pour les mélusines. Si Sam avait été là, il aurait même déroulé le tapis rouge devant elle et se serait roulé dans tout le savoir qu'elle aurait pu lui apporter. Sam avait toujours eu un truc pour Mary Poppins.

« Ça va aller, » finit-il par soupirer. « J'aime mieux me débrouiller comme l'habitude. Tu n'as pas à disparaître... Fait ce que tu veux. »

Elle cligna des yeux avec un demi-sourire et le dépassa, son épaule effleurant la sienne.

« Tu... si tu as besoin de fringues... Ou de chaussures ou quoi, tu le dis hein ? On te trouvera quelque chose. »

Elle griffonna une dernière phrase.

Merci. Il y a des vêtements partout ici, je vais me débrouiller avec ça pour l'instant.

Sans attendre de réponse, elle pivota et pénétra le mur, sans laisser de trace. Dean resta interdit une seconde avant de se tourner vers Castiel.

« Tu crois qu'elle peut nous entendre ? »

« Si tu veux qu'elle entende oui. Sinon, il suffit de demander un peu d'intimité. »

« C'est bizarre, » commenta-t-il simplement en secouant la tête.

« Dis toi qu'elle est un peu comme JARVIS, » répondit-il en croisant les bras.

« Je crois que je ne m'habituerais jamais à t'entendre faire des références à la pop culture. »

« Tu adores ça. »

Il se détendit enfin et attrapa Castiel par le poignet pour l'entraîner derrière lui.

« Coupable. Maintenant, je suis fatigué, et j'ai besoin d'une sieste. Viens. »

« Tu as besoin de moi pour dormir ? »

« Nope. Mais j'ai un proposition d'activité pour après la sieste. »

« Oh, » répondit-il avec un haussement de sourcil amusé en le suivant jusque dans la chambre. « Je suis toute ouïe. »

o

En apparaissant dans une des chambres, Mel fit mentalement une liste de toutes les choses sur lesquelles elle devait former ses nouveaux protégés. Cas, qui qu'il soit, connaissait à peu près son espèce et ce qu'elle faisait, mais il restait très novice en la matière et Dean quant à lui, n'avait pas la moindre idée de comment se comporter avec elle.

Elle regarda autour d'elle les affaires abandonnées. La chambre avait été récemment habitée, mais personne n'y était entré depuis plusieurs semaines, constata-t-elle en avisant la couche de poussière sur la table.

Elle sentit un schisme dans l'atmosphère, signe que Dean l'avait écouté et avait caché la petite lampe à huile en métal quelque part dans la maison. Avec un soulagement, elle sentit les racines de son existence s'emmêler avec celles du bunker, les tiroirs imaginaires qui renfermaient son histoire se déverrouiller pour elle. Elle sentit brièvement que Dean et Cas s'étaient lancés dans une activité un peu moins innocente que le sommeil, juste avant de couper sa perception de ce qui se passait dans cette pièce. Elle était une créature discrète après tout.

Dans un claquement de doigts et un froissement d'air, la poussière disparu, le lit se fit, les vêtements se plièrent et les étagères se remplirent des livres qui avaient été ouverts sur la table. Merci seigneur, elle aurait eu bien du mal à entretenir les châteaux forts et les palais dans lesquels elle avait vécu sans ce pouvoir.

Elle passa dans une autre pièce, une autre chambre abandonnée. Elle lui administra le même traitement avant d'ouvrir l'armoire. Elle savait que le propriétaire de cette chambre était décédé et n'aurait plus besoin des vêtements qui y étaient entassés.

Elle sélectionna un t-shirt jaune pâle qui n'avait jamais été porté et un jean. Le t-shirt lui allait, quoique encore un peu large aux épaules pour elle, mais le jean s'avéra vite trop étroit aux hanches et aux cuisses, et trop court aux chevilles. Elle le rangea soigneusement, referma l'armoire et retourna dans la première chambre. Le propriétaire de celle ci était immense, mais au moins elle rentrait dans ses pantalons. Elle en choisit un si vieux que la matière était très douce et bien trop fine pour être portée pendant une chasse, sous peine de se déchirer dès qu'il faudrait courir ou affronter un monstre. En faisant plusieurs revers en bas, elle pouvait le porter confortablement.

Après un petit moment de réflexion, elle emprunta également un sweat à fermeture éclair bleu ciel puis quitta la pièce et se rendit dans la salle de bain. Là, elle balança ses anciens vêtements dans la baignoire et d'un claquement de doigt, y mit le feu.

Elle attendit que le tissu se soit entièrement consumé et les flammes éteintes, avant d'effacer toute trace de cendre et descendre au sous-sol.

Dean lui avait demandé de ne pas s'approcher de Crowley, mais sa nature ne l'obligeait en aucun cas à lui obéir au doigt et à l'oeil. Par égard pour lui, elle s'approcherait pas. Ce qui ne voulait pas dire qu'elle ne le verrait pas.

o

« Tiens tiens tiens, » murmura Crowley d'une voix suave quand la porte s'ouvrit. « Une nouvelle venue. Madame, » salua-t-il en jaugeant la nouvelle venue du regard.

Elle resta à l'entrée, le visage immobile.

« Je me lèverais bien pour vous inviter à vous asseoir, mais je suis légèrement... entravé, » dit-il en agitant les poignets comme s'il venait de faire un un trait d'esprit.

Elle ne réagit pas, se contentant de le regarder.

« Allons, même pas de présentation ? »

Elle arqua un sourcil avec un sourire narquois qui fit sonner une alarme dans l'esprit de Crowley. Il ne connaissait peut-être pas ce visage, mais il connaissait cette expression. Sauf qu'il l'avait connue sur un démon.

« … Meg ? » fit-il momentanément déstabilisé.

Elle roula des yeux. Ça n'était pas Meg, mais elle lui ressemblait beaucoup, d'une certaine façon. Il perdait la tête, avec tout ce sang humain dans les veines.

Elle pencha la tête sur le côté, toujours impossiblement silencieuse.

« Qui es-tu ? » demanda-t-il en plissant les yeux.

Elle ne répondit pas, mais étudia la cellule d'un long regard avant de claquer des doigts.

La pièce s'agrandit et se réorganisa toute seule. De nouveau pièges à démons se dessinèrent sur les murs et le plafond, renforçant la prise qu'ils avaient sur Crowley. Ses chaînes disparurent mais de gros bracelets en fer les remplaçèrent à ses poignets, couverts de symboles et de pièges eux aussi. Un lit apparu et une deuxième chaise de l'autre côté de la table qui s'était allongée.

« Voyez-vous ça, une Mélusine », murmura-t-il en étirant lentement les jambes devant lui. « Je commençais à croire que ton espèce était éteinte. »

Ses yeux se fixèrent à nouveau sur lui, insondables.

Les démons avaient pourchassé et massacré les mélusines pendant des siècles. Elles avaient toujours eu la vilaine manie de contenter leurs familles et de les empêcher de vendre leur âmes.

D'une façon assez paradoxale, elles pouvaient être très puissantes si leur famille était nombreuse, si ses membres l'aimaient et avaient confiance en elle, mais elles pouvaient être aisément vaincues, pourvu qu'on leur fasse assister à la mort de l'un d'entre eux. La paralysie temporaire qui les affectait alors en faisait des cibles presque trop faciles. Crowley avait eu pour mission d'en tuer une avant de prendre la tête des Enfers. Ensuite, il s'était promis que s'il arrivait à en obtenir une, il essayerait de la garder et de se la lier à lui-même, pour l'expérience. Après tout, les pouvoirs d'une mélusine pouvaient être incroyablement utiles, surtout dans sa position.

« Tu ne t'es pas attachée aux bonnes personnes, tu sais, » fit-il sur le ton de la conversation, croisant les jambes. « Tout le monde meurt chez les Winchester. Ils ressuscitent souvent aussi, mais même avec ça, tu t'exposes à pas mal de souffrances. »

Elle enfonça les mains dans les poches de son sweat.

« Je sais, je sais. C'est ton job de faire que ça s'arrête. Mais j'ai bien peur que tu ne sois pas assez puissante pour ça. Même Castiel n'en a pas été capable et c'est un ange. C'est à dire qu'ils ont un peu tendance à énerver jusque dans la hiérarchie,» continua-t-il en pointant le ciel du doigt. « Tu n'as pas les épaules pour gérer ça, crois moi. »

Elle eut un tout petit mouvement de sourcil peu impressionné.

« A ta guise, » fit-il en levant les mains.

Elle tourna les talons et quitta la cellule.

« A la prochaine fois ! » lança-t-il joyeusement en agitant la main.


Dans le prochain épisode, le retour de Sam/Gadreel !