Le lendemain je me réveille une heure avant l'heure habituelle. C'est un truc qui m'arrive souvent, j'ai le sommeil léger et je suis une lève-tôt. La grasse matinée, je ne connais pas. Je sais, je manque quelque chose.

Alors que je finis de ranger mes cartons dans ma nouvelle chambre (spacieuse, avec un lit double, une bibliothèque, un grand bureau et une penderie), mon père vient frapper à ma porte.

«Tu t'en sors ?»

«Oui, merci papa.»

Mon père, bien que véritablement absent durant cinq ans, s'est mis à me rendre visite quand j'ai eu sept ans. Il m'a souhaité mon anniversaire, a joué avec moi et puis le soir il est parti. Par la suite il est revenu me voir plusieurs fois par an, de plus en plus souvent. Tout ça dans le dos de ma tante, bien entendu. Mais c'était notre petit secret. Un jour il m'a simplement avoué le sien, et il n'est pas revenu, pour me laisser le temps de digérer, je pense. Je crois que je m'y attendais. Pas qu'il soit un vampire, mais je savais qu'il y avait un truc qui tournait pas rond. À commencer par son visage, sa peau, sa manière de se tenir parfaitement immobile et ses yeux qui avaient moins d'éclats que sur les photos que j'avais pu voir de lui (c'était les verres de contacts).

Jusqu'au mois dernier, je ne l'avais pas vu depuis un peu plus d'une année, quand j'ai reçu ce fameux coup de fil où il me demandait de venir habiter chez lui. Et quand je dis "demande" ça veut dire "exige" dans le vocabulaire de Gabriel Sommers.

Il faut savoir quelque chose à propos de mon père : il a beau être autoritaire, il est très... (je cherche le mot juste) insouciant. Je crois qu'il n'a pas tellement pu profiter de sa jeunesse à fond : il a rencontré ma mère très jeune, s'est marié presque aussi jeune, et je suis arrivée alors qu'il était encore très jeune. Alors qu'il est figé à jamais dans ses vingt-trois ans, il semble savourer sa jeunesse éternelle plus qu'il n'en est nécessaire.

Je me demande comment ça va se passer lorsqu'on aura le même âge. Ce sera bizarre. Très bizarre.

«Ça s'est bien passé l'école hier ?»

«Étonnamment bien», je réponds en souriant. «Je crois que Renesmée est dingue de moi !»

Mon père a un éclat de rire.

«Cette gamine est incroyable. Elle n'a que 3 ans mais c'est déjà une jeune femme !»

Je ris à mon tour.

«Ouais, elle m'a dit. Son histoire n'est pas banale. Mais elle est comme moi, une humaine, ou du moins, à moitié, avec des parents vampires.»

Il sourit. Il me regarde ranger mes bouquins dans mon étagère et les épousseter soigneusement, puis il soupire, tout doucement, me refait un petit sourire et me laisse seule.

Je soupçonne mon père de s'inquiéter pour moi. Je crois qu'il pense que je suis une sorte de cas social, première de classe, et pas du tout populaire. Il a toujours pensé ça, simplement parce que je porte des jupes, que je suis effectivement très bonne en cours et que j'ai des lunettes. Ce n'est pas de ma faute; je suis myope.

J'ai de grosses lunettes à monture noire, qui tranchent avec mes cheveux blonds. Les cheveux blonds, c'est clair que ça fait tache dans un lycée où il n'y a que des Quileutes, et personne n'a eu besoin de me le dire pour que je comprenne hier. Mais ne vous en faite pas, je n'ai pas les cheveux blonds décolorés dégueulasses, avec des racines sombres et des pointes niquées à cause du lisseur. Ils sont naturellement ondulés, pas vraiment bouclés mais pas lisses non plus, à moins que je ne les brosse comme une forcenée le soir avant de me coucher (ce qui arrive). Ma mère était rousse, mon père est blond, j'ai donc une teinte blonde foncée, un blond chaud et uniforme que j'aime bien et qui, je l'admets, vire un peu au roux quand il y a du soleil.

Seulement ici, pas une chance que ça arrive. Je vous ai parlé du temps ? C'est une horreur ! Pas un seul nuage n'a semblé se lever de toute la journée d'hier. C'est comme un éternel toit gris au dessus de nos têtes. Et c'est papa qui est content.

Mais je m'égard.

Il y a vingt ans, les filles qui mettait des jupes et des lunettes et qui avaient plus de C+ de moyenne en cours, c'était des cas sociaux. Aujourd'hui c'est différent.

Et non, je ne mets pas systématiquement des jupes. Juste fréquemment. Même très souvent. Des moulantes, des tulipes, des évasées, des longues, des courtes, des portes-feuilles, des boules, des mini-jupes. J'adore les jupes. Je trouve ça très féminin et ça me va bien.

En revanche, j'ai vite vu que j'allais devoir changer mes habitudes avec les talons. D'habitude je ne mets que ça. En même temps, j'ai une excuse : je ne dépasse pas les 1,55m que j'ai acquis depuis au moins trois ans, et je doute qu'un jour ça arrive. Donc les talons, c'est un peu à ça qu'on me reconnait. Sauf qu'ici, mes belles bottines Minelli
dans la boue, c'est hors de question.

Alors j'ai acheté un ciré blanc et des bottes en caoutchouc jaune qui montent jusqu'aux genoux. Autant vous dire que là dedans j'ai l'air d'une gamine de onze ans. Mais j'ai vu d'autres filles avec cet attirail, et quitte à éviter de ressembler à un caniche mouillé, autant y aller franco.

En descendant un peu plus tard de ma chambre pour aller prendre mon petit-déjeuner, je croise mon père déjà prêt.

«Où vas-tu ?», lui demandé-je.

«Voir Sam. On a rendez-vous à la frontière de La Push.»

Il était tant de lui poser la question qui me turlupinait depuis des jours.

«Papa, pourquoi m'avoir inscrite dans le lycée de La Push ? Ce n'est pas pratique pour toi parce que tu dois systématiquement me déposer à la frontière, qui heureusement n'est pas bien loin du lycée, mais, je veux dire, pourquoi pas Forks ?»

«Oh, tu sais, Annie, les loups-garous ne sont plus aussi stricts avec les frontières qu'ils l'étaient dans le temps. Pourquoi crois-tu que Renesmée est dans la même école que toi ?»

Tiens, c'est vrai. Ce que je peux être aveugle, parfois.

«Et donc pourquoi vous voyez-vous à la frontière, dans ce cas ?»

Touché.

Ahaha. Je suis tellement sournoise.

«Je suis nouveau. Même si Sam et moi on s'entend bien, je n'ai pas encore gagné sa confiance, et c'est normal», me répond-il, imperturbable. «Allez ma puce, j'y vas, je compte sur toi pour faire attention à la voiture. Moi je vais courir.»

Il se déplace à une vitesse invisible pour mes pauvres yeux avant de s'arrêter à quelques millimètres de moi pour me faire une bise sur la joue, et je n'ai pas le temps de lui demander une réponse plus sérieuse à ma question, car il se rue dehors à la même vitesse.

Je le soupçonne de m'avoir mis exprès dans le lycée de Renesmée, qu'il connaissait, pour qu'au moins quelqu'un me parle.

Comme si j'avais besoin d'un contact dans une école pour me faire des amis.

Je sais, c'est absolument navrant, mais mon père ne sait pas qui je suis. Il faut aussi dire que je ne lui en donne pas tellement l'occasion. J'ai peur qu'il me juge. Oui, je sais, c'est mon père, et je suis sa fille. Mais il est comme un inconnu pour moi, et même s'il m'appelle "ma puce", ou "ma chérie" par réflexe, et qu'il se comporte (plus ou moins) comme un père avec moi, je me sens très éloignée de lui.

Et le fait qu'il ne fasse pas plus d'effort pour me connaître, et surtout, qu'il me juge par mon apparence première, qui s'arrête à une paire de lunette, quelques cahiers et une jupe (alors qu'il est quand même supposé dépasser cette apparence, de par son statut de père), ça ne me donne pas envie de me dévoiler davantage.

Une fois habillée (j'ai gardé la tradition de la jupe : elle est moulante, en laine grise et m'arrive mi-cuisse), lavée, rassasiée, je grimpe dans la voiture, direction le lycée. J'espère que je n'aurai pas froid habillée comme ça. J'ai de gros collants opaques noires et des bottes plates noires également. Un marcel, un haut en cachemire et un gros gilet en laine, ainsi que mes moufles et mon bonnet trahissent ma nature frileuse et un chouïa paranoïaque. J'aurais surement un peu froid aux jambes, mais mes jambes sont un peu anesthésiées contre le froid, depuis le temps.

Devant le lycée, je remarque Renesmée qui fait le pied de grue devant l'entrée avec une espèce de montagne de muscle à coté d'elle.

«Anniiiiie !», m'appelle-t-elle, tout sourire.

Quel enthousiasme. J'ai l'air d'une droguée blasée et asociale à côté d'elle, et j'ai presque envie de me traiter de petite joueuse. D'habitude, c'est moi qu'on appelle l'enthousiaste, mais ici, j'ai trouvé plus fort que moi.

Je me prépare à booster ma joie de vivre, avant de me rappeler que je n'ai pas de raison particulière d'être heureuse en ce moment, ne serait-ce que parce que j'ai quitté mon San Francisco adoré, mon lycée, ma tantine adorable et mes meilleures amies californiennes.

Je réponds donc par un simple coucou de la main, énergique cependant, à Renesmée.

«Hey Nessie. Ça va ?», je lui demande, avant de reporter mon attention sur le mec flippant qui me regarde, l'air menaçant.

«Je te présente Jacob. Jacob, voici Annie.»

Il me toise, et me demande :

«C'est toi la fille de Gabriel ?»

Non non, je suis sa grand-mère, crétin.

«En effet», je réponds avec un demi-sourire assez cynique.

«Tu te drogues ?», me demande Jacob de but en blanc.

«Heu, non, ce n'est pas dans mes habitudes», je lui réponds après quelques secondes de silence embarrassant.

Curieuse façon de faire connaissance.

«Tu bois ?»

«Heu oui, environ deux litres d'eau par jour. Sinon je mourrais non ?»

Je sais bien qu'il me parle d'alcool. Mais un peu de sarcasme n'a jamais tué personne.

Renesmée étouffe un petit rire.

«Tu as combien de moyenne ?»

«Un truc comme A ?»

Il hoche la tête, et un sourire se dessine très (très très très) lentement sur ses lèvres.

«Content d'enfin te rencontrer. Nessie n'arrête pas de parler de toi.»

Celle-ci me fait un petit sourire en haussant les épaules, embarrassée.

«Enchantée», je réponds également à Jacob, qui semble avoir conclu que je remplissais à peu près les critères d'une bonne amie pour Renesmée.

«Viens !», m'enjoint celle-ci en me prenant par la main. Je vais te présenter aux autres.

Je pense très vite "quels autres ?", avant d'être attrapée par un besoin urgent.

«Oui, dans trois secondes, il faut d'abord que j'aille faire un tour au toilettes, et je suis à toi.»

Elle hoche la tête, et j'ai le temps de la voir enlacer Jacob pour l'embrasser avant de rentrer aux toilettes du rez-de-chaussée, où j'en profite pour rajuster ma jupe, qui avait un peu remonté, et me laver les mains. Je m'observe dans le miroir.

Je n'ai pas trop de cernes, ce qui est bien, et ce temps humide et frisquet me fait un teint de craie, ce qui est mieux. Ça va super bien avec mes cheveux. Si j'avais su ça avant, ça m'aurait évité les séances d'UV avec mes anciennes potes de SF (parce que Dieu sait que ça coutait cher).

Jacob a l'air sympa, en dépit du fait qu'il agit comme un putain de garde du corps engagé 24/7.

En sortant des toilettes, je me rends compte que ça va bientôt sonner, que je n'ai aucune de mes affaires (qui sont dans mon casier), et que j'ai maths en première heure. Pas de Nessie et Jacob en vue.

Évitons de nous faire remarquer une seconde fois, voulez-vous ?

Je me précipite vers le hall où est mon casier, jusqu'à ce que je me mette à franchement courir.

Au moment de tourner à gauche, j'effectue un virage un peu serré, et je percute quelque chose de tellement dur que je suis repoussée directement en arrière et que j'ai un instant peur de tomber par terre sur les fesses.

Deux énormes mains m'enserrent la taille et me rattrapent au vol.

Ça, les amis, c'est carrément gênant comme situation. J'espère que ce n'est pas un prof, au moins.

Lorsque l'inconnu me met debout et que je replace mes lunettes correctement sur mon nez, je me rends compte que j'ai percuté un torse. Un torse su-per musclé. Miam.

Le type est sacrément grand dîtes donc. Je dois lui arriver au sternum.

Je lève progressivement les yeux, et quand ils rencontrent deux prunelles brunes, j'en oublie la raison de ma course effrénée à travers les couloirs.


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