NdT : Tout est à Thomas Harris, Bryan Fuller et MaiTai1327… Merci pour vos reviews même si je n'ai pas eu le temps de vous répondre, j'ai eu une semaine très chargée (et ça ne va pas s'arranger...) Mais pas d'inquiétude, aucun changement de rythme de parution en perspective !


Chapitre 9: La lettre

.

Quand Bedelia avait donné au docteur Lecter l'idée d'écrire une lettre, elle n'avait pas pensé que cette lettre allait être plus longue que quelques paragraphes. Mais quand elle arriva à leur suite d'hôtel après avoir été dans un salon de coiffure et s'être fait manucurée, avoir visité quelques lieux touristiques et fait une longue marche, elle trouva Hannibal assis à la table basse sous la fenêtre qui écrivait la neuvième page.

Bedelia s'arrêta à quelques pas de la table. « Est-ce que ces papiers sont des parties de la lettre pour Will ? » demanda-t-elle, surprise.

« Oui, » répondit Hannibal en finissant une phrase avec un coup de stylo net et élégant. « Je lui écris un peu à propos de notre voyage. »

Bedelia vit que ce qu'il appelait 'un peu' signifiait chaque étape de leur voyage et chaque endroit qu'ils avaient visités. Elle posa une question, hésitante.

« Et c'est la dernière page ? »

« Je ne pense pas. Je viens de commencer à lui parler des musées. »

Un regard triste apparut sur le visage du docteur Du Maurier. « Pourquoi écrivez-vous autant ? »

« Ça me donne le sentiment qu'il est avec moi. » Une ombre de sourire devint visible aux coins des lèvres pâles du docteur Lecter. « Je vais aussi lui parler des souvenirs que j'aurais aimé lui acheter. Par exemple, vous rappelez-vous de cette petite Tour Eiffel en saphirs que je vous ai montrée dans la vitrine d'une boutique, et que j'ai dit que je la lui aurais achetée s'il avait été avec moi ? Je veux lui en faire part… »

« Je ne crois pas que ce soit nécessaire, » interrompit Bedelia, un peu plus vite que d'habitude. « C'est juste une lettre fictive, vous n'avez pas besoin de décrire tous les objets que nous avons vus et que vous vouliez lui montrer. »

Au début, Hannibal semblait réticent, mais il finit par poser son stylo. Le docteur Du Maurier s'assit à côté de lui, dans un fauteuil, et plaça sa main sur le coude de l'homme.

« Avez-vous écrit à propos de vos sentiments ? » demanda-t-elle.

Le docteur Lecter fit un geste lent pour rassembler les feuilles en une pile ordonnée. Enfin, il admit, « Non. »

« Ça aurait été l'intérêt d'écrire cette lettre. »

« Je sais. Mais je préfère que ce soit comme ça. »

Le docteur Du Maurier voulut le réprimander, mais elle ne put réprimer un léger sourire en repérant accidentellement une phrase de la lettre d'Hannibal et en voyant que le docteur Lecter avait même décrit la couleur et le tissu du tapis sur le sol de l'hôtel où ils avaient logé pour la première fois en Europe.


Will n'avait eu absolument aucune idée de ce qui aurait pu rendre ses jours sombres et sans but encore pires que ce qu'ils avaient été, mais après la stupide question de Jack sur le baiser, il réalisa que le mystère avait été résolu. À partir de ce jour, il trouva sa vie simplement insupportable.

Avant ça, tout ce qu'il avait à faire était de lutter avec le désir brûlant de pourchasser Hannibal. De suivre Hannibal partout… Par vengeance. Par tristesse. Par solitude. Par haine. Par toutes les raisons auxquelles il pouvait penser. Mais Will savait que ça ne servirait qu'à donner au docteur le défi intéressant d'un nouveau jeu. Alors il avait combattu toute la douleur, le besoin, le désespoir, et s'était enfermé dans un brouillard d'ivresse, loin d'Hannibal.

Maintenant, il devait aussi lutter avec quelque chose d'encore pire.

Il était incapable de s'endormir sans voir des rêves ivres et à demi-conscients où il embrassait le docteur Lecter. Des doigts qui se pressaient contre sa mâchoire, sa bouche envahie par la langue d'un autre homme, suffocant presque sous le baiser brûlant et incontrôlable… Et même quand il réveillait, il devait se battre pour respirer, comme s'il venait d'être arraché des lèvres qui essayaient désespérément d'explorer les siennes.

Dans certains de ses rêves, le baiser était initié par Hannibal pendant que Will tremblait à cause de la maladie et des hallucinations, et le docteur Lecter l'embrassait soudainement, en une expérience imprévue et ardente. Mais, assez étrangement, dans la plupart de ses rêves, c'était Will qui attrapait le docteur par sa veste et commençait un baiser fervent, avec la langue. Même dans ses rêves, Will n'avait aucune bonne raison de le faire ; il n'embrassait Hannibal que parce que la connexion mentale entre eux devenait trop forte, trop irrésistible, et que c'était son moyen de l'exprimer.

Et ses maudits rêves n'étaient pas simplement clairs et fermement bloqués dans son cerveau, mais aussi émotionnellement fascinants.

Will détestait ça à un niveau tel qu'il était presque incapable de faire avec. L'idée d'un baiser d'Hannibal était dégoûtante et écœurante. Et c'était, dans un sens, exaltant, parce que ça ne lui rappelait pas seulement le carnage, le sang, la mort et la haine de lui-même, mais faisait aussi palpiter son cœur dans sa poitrine sous l'excitation comme si le baiser était quelque chose de merveilleux et d'extraordinaire. Mais, plus que tout, c'était douloureux. Ça lui rappelait à quel point il était toujours étroitement connecté au monstre qui avait tout ruiné autour de lui, tué ceux qu'il aimait, et fait voler en éclat sa santé mentale… et l'avait fait se sentir aimé comme rarement dans sa vie.

Il voulait simplement effacer l'image du baiser dans sa tête, mais il ne le pouvait pas. Il ne savait pas pourquoi il ne pouvait s'empêcher d'y penser, mais à chaque heure qui passait, elle devenait de plus en plus intense dans son esprit.

Peut-être était-ce la soudaineté et l'absurdité de l'idée. Peut-être était-ce la vague vengeance de son esprit tourmenté qui s'effondrait sous trop d'alcool… Ou peut-être était-ce la solitude sans fin qui remplissait ses jours.

Seule une chose était sûre : c'était en train de devenir lentement la pire des tortures.


Caroline123 disparut pendant quelques jours, et ce laps de temps fut suffisant pour que Crawford se mette à soupçonner qu'elle préparait quelque chose. Qu'Hannibal préparait quelque chose. Qu'en était-il de la lettre que Caroline avait promise ? L'enverrait-elle ? D'accord, il…

Jack trouvait que c'était ridicule de passer plus de temps à penser à cette Caroline qu'au nouveau projet sur lequel il avait commencé à travailler au bureau, et qui pourrait mener à sauver la vie de douze victimes enlevées.

Peut-être n'aurait-il pas dû être aussi obsédé par la capture de Lecter, mais il ne pouvait s'en empêcher. Après la mort de sa femme, ses jours semblaient être devenus vides, et il essayait de passer autant de temps que possible au travail. Mais il y avait toujours des heures, le soir, où il n'avait rien à faire, et la seule chose qui pouvait le tirer de sa mélancolie engourdie, c'était Caroline, quand elle le contactait. Enfin, quand il essayait d'inventer des plans pour attraper Lecter.

Et, vendredi soir, Caroline écrivit à nouveau un message. « Je vous ai envoyé la lettre, Will. »

Quoi ? Jack fronça les sourcils, mécontent, devant l'écran de son palmtop. Ce n'était pas ce qu'il avait demandé…

Caroline ajouta, « Laissez-moi vous aider à deviner. Je l'ai envoyée d'Italie. Voulez-vous que je vous donne une énigme pour que vous trouviez le nom de la ville ? »

Maintenant, elle se moquait encore de lui… Crawford répondit, crispé, « Non. »

« Pourquoi êtes-vous si froid ? »

« Parce que vous m'avez menti. »

Caroline donna une réponse simple, « Vraiment ? »

« Vous aviez dit que vous diriez la date et le moment précis quand vous m'enverrez la lettre… avant de l'envoyer. »

« Je n'ai jamais dit ça. »

Jack ne pouvait pas se rappeler des mots exacts de la conversation précédente, et ne se sentait pas de la relire, mais il soupçonna que Caroline disait la vérité, et qu'elle n'avait pas, en effet, donné une réponse positive à sa dernière demande. Mais il n'en était pas moins en colère contre elle, et lui écrivit, « Vous m'avez laissé croire que vous le feriez, et m'avez trompé, de toute façon. Ce qui fait de vous une menteuse. »

« Je ne suis pas la seule qui dit des mensonges. »

En lisant la réponse courte, Jack eut, pour la deuxième fois, la sensation que Caroline savait qui il était vraiment. Mais il gardait encore de l'espoir, alors il ne voulait pas jeter son masque au loin. Et, puisqu'il avait suspecté que Will ne retiendrait pas sa langue, il écrivit la première chose qui lui arriva à l'esprit, « Vous êtes folle. »

Caroline répondit, imperturbable. « Tout comme vous, qui essayez d'attraper un tueur en série grâce à un site de rencontre en ligne. Mais j'aime votre ingéniosité. »

Crawford émit un grognement irrité. Même le fait qu'Hannibal ait révélé son identité plus clairement ne pouvait apaiser son mécontentement. Il en avait assez de l'intelligence de cette femme – de Lecter. Il écrivit simplement, « Je vous emmerde. »

Puis il mit son palmtop de côté.

En frottant rapidement son cou, il s'adossa contre le dossier de sa chaise ; sa cicatrice lui faisait mal. Arrête d'écrire à Caroline, lui murmura une voix intérieure. Elle – enfin, il – joue avec toi… et sait tout. C'est juste un jeu malsain. Ça ne peut pas bien se terminer…

Mais il était trop tard pour s'arrêter. Il avait l'attention de Lecter. Il ne pouvait pas laisser une telle chance disparaitre.

En ramenant le palmtop devant lui, Crawford tapa un nouveau message. « Je peux vous prouver que je ne suis pas un menteur et que je suis vraiment Will. »

Caroline marqua une pause sous la surprise, et ne répondit qu'après une minute, « Comment ? »

« Je veux vous voir avec un appel vidéo. Et vous pourrez aussi me voir. »

« Très bien, » répondit Caroline sans attendre. « Nous nous parlerons demain soir, selon votre fuseau horaire. »

L'acceptation rapide de Caroline123 étonna Jack. Il ne s'était pas vraiment attendu à ce qu'Hannibal lui donne une preuve solide qu'il était celui qui parlait à 'Will'. Maintenant, c'était l'heure de le montrer. Bien.

Avec un peu de chance, et probablement, Lecter n'avait pas les appareils techniques pour modifier les images que montrait sa caméra, et les analyses sur leur discussion en ligne pourraient mener à des révélations utiles sur l'endroit où il était. Et même si Lecter était assez intelligent pour choisir un arrière-plan neutre pour l'appel vidéo, il pourrait glisser des informations intéressantes en parlant à son ancien ami.

La seule chose que Jack devait faire, c'était convaincre Will de coopérer.


Will avait réussi à mémoriser la longue lettre d'Hannibal, au mot près. Il ne le réalisa que lorsqu'il se réveilla le matin, essaya de se rappeler une phrase que le docteur avait écrite sur le Louvre, et put soudainement réciter tout le paragraphe, sans peine. Il admit le fait qu'il connaissait la lettre par cœur avec un grognement amer et endormi.

Peut-être n'aurait-il pas dû la lire en boucle depuis trois jours. Il avait essayé d'arrêter, mais dès qu'il posait les feuilles de côté, il sentait immédiatement le besoin de vérifier encore des détails. Il se dit que la seule raison pour laquelle il avait apporté autant d'attention au texte était qu'il avait essayé de trouver des indices sur la localisation actuelle d'Hannibal, pour aider dans l'enquête du FBI. Mais c'était un mensonge très faible. Il n'avait même pas dit aux autorités qu'il avait reçu une lettre.

Après avoir commencé sa journée avec une gorgée de vodka, il attrapa les papiers, qui étaient posés sur sa table de chevet – toujours à portée de main -, et commença à relire les phrases ordonnées et fluides avec un tiraillement tremblotant au coin de la bouche. Avec la longue lettre, Hannibal lui avait aussi envoyé une carte postale vierge d'un village côtier en Provence. Will posa la carte postale à côté des pages de la lettre qu'il lisait.

Il pouvait entendre clairement la voix calme et veloutée du docteur dans sa tête, lui décrivant tous ses détails comme si Hannibal faisait la liste des éléments de l'arrière-plan de l'un de ses dessins. Si mécanique et impartial… Et, cependant, la précision méticuleuse et la quantité phénoménale de temps qu'il avait passé à écrire la lettre longue de douze pages montraient quelque chose qui tordait le cœur de Will.

Il laissa son empathie l'entraîner dans la tête du docteur Lecter et lui donner l'impression qu'il était en Europe avec Hannibal.


« Il manque une des cartes postales de Will. » Hannibal coupa lentement un morceau de son carne al piatto qu'il avait commandé pour le dîner, tout en lançant un regard froid à la femme qui était assise en face de lui à la table du restaurant.

« Je pensais que vous n'aviez pas besoin de celle-ci ; elle était mise de côté, » répondit Bedelia avec légèreté. « Je l'ai prise et je l'ai envoyée à un de mes cousins. »

Hannibal trempa la bouchée de viande dans de l'huile d'olive assaisonnée. « C'était celle que j'avais décidé d'envoyer à Will. »

« Oh, vraiment ? »

« Oui. »

Un demi-sourire d'excuse apparut sur le visage calme et ovale de Bedelia. « Je suis désolée, je ne savais pas que vous aviez fait votre choix. »

Hannibal se détourna pour couper les asperges sur le bord de son assiette. Ils passèrent quelques minutes à manger en silence.

Et puis, alors que le docteur Lecter prenait son verre de vin rouge pour boire, Bedelia fit soudainement la remarque, « Je vous ai organisé un rendez-vous. »

Le verre de cristal s'immobilisa dans la main du docteur Lecter avant de pouvoir atteindre ses lèvres. « Excusez-moi ? »

« Je vous ai organisé un rendez-vous, » répéta-t-elle. « Avec quelqu'un de spécial. »

Hannibal prit une petite gorgée de vin avant de répondre, « Je ne suis pas intéressé. »

« Avec Will Graham. »

Les yeux du docteur Lecter passèrent en un éclair du pied du verre en cristal au visage de Bedelia. Les traits de son visage étaient raides comme ceux d'une statue. « Vous ne devriez pas vous moquer de mes sentiments pour lui. »

« Ce n'est pas une plaisanterie. Vous allez le rencontrer en ligne. »

La teinte presque invisible de rouge qui apparut sur la peau pâle des pommettes distinctes d'Hannibal suscita un petit sourire satisfait chez Bedelia.


À suivre..