NdT : Tous les mérites reviennent à MaiTai1327, je ne suis que la traductrice ^^
Chapitre 11 : Séparés
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Jack Crawford se figea derrière son palmtop, incapable de parler. Il regardait l'amas tremblant de la veste décolorée et tâchée et des boucles désordonnées de cheveux bruns – les ruines de l'homme qui se pliait en deux sous la douleur sur le bureau. Le silence de la pièce était entrecoupé par les sanglots ivres et rauques de Will.
Une mer de remords inonda le cœur de Crawford.
Finalement, Graham se reprit suffisamment pour ravaler sa peine et il releva la tête, raidissant son dos. Ses yeux bleus étaient injectés de sang et gonflés.
« Je suis désolé, j'ai merdé, » bafouilla-t-il.
« Non, non, c'est moi qui devrait m'excuser. » Jack laissa échapper un soupir lourd. « Je n'aurais pas dû vous infliger ça. » Il s'avança vers Will, par derrière, et posa sa main sur l'épaule du jeune homme. « Je suis vraiment désolé. »
« Vous avez fait ce que vous deviez faire. »
« Ça va aller ? » demanda Crawford, inquiet.
En fermant les yeux, Will lui répondit dans un grognement douloureux, « Il… il est mon ennemi… et il m'aime pour qui je suis… et me déteste pour qui je suis… Et je l'aime pour qui il est… et le déteste pour qui il est. C'est un cercle vicieux dont nous ne pourrons jamais nous extraire. » Il secoua la tête. « C'est tout ce qui nous reste. Nous blesser l'un l'autre sans but, simplement parce que nous en sommes capables… Même s'il finit en prison, et que j'essaie de vivre ma vie, ou si je finis en prison et qu'il essaie de vivre sa vie, nous ne serons pas capables de faire autre chose… Nous recommencerions depuis le début, avec des méthodes différentes et des jeux différents… Mais avec un seul résultat : nous torturer l'un l'autre. Parce qu'il est mon seul ami. » Et il ajouta, en des souffles brisés et tremblants, « Et… et je lui ai tourné dos, j'ai essayé de vivre sans lui, mais ça fait si mal… ça fait si mal… Il a tué tous ceux qui auraient pu apaiser la douleur. Et… et je ne peux pas m'arrêter de l'aimer. » Will fit un mouvement tremblant pour essuyer ses yeux embués. « Non, ça n'ira jamais bien, mais ce n'est pas de votre faute.
C'était la première fois que Crawford entendait Will parler aussi clairement de sa relation avec Lecter. Il n'avait aucune idée quant à ce qu'il pouvait répondre, et il fit simplement un pas incertain vers la machine à café pour apporter un thé au citron à Will.
Quand Hannibal parla enfin, sa voix était faible. « Il a renoncé à moi. »
Le docteur Du Maurier s'aperçut qu'elle était incapable de répondre, ce qui était une chose assez rare, en tenant compte du fait que sa profession lui avait appris à pouvoir réagir à toutes sortes de situations. Pour se donner du temps, elle retourna vérifier son iPad sur la table, qui avait été poussé de côté avec violence par le docteur Lecter.
Hannibal continua doucement, « Je m'attendais à ce qu'il me pourchasse, qu'il fasse tout ce qui est en son pouvoir pour me trouver, qu'il devienne obsédé par ma capture. Il croisa les bras aussi étroitement que s'il cherchait à se protéger du froid. « Et maintenant il ne m'a pas parlé, n'a pas essayé de se montrer plus intelligent que moi, n'a rien fait pour commencer un combat… Il a renoncé à moi. »
Bedelia s'avança derrière lui et mit une main sur son épaule.
« Il souffre, » dit-elle franchement. « La seule chose qu'il pouvait faire, c'était broyer cette part de lui qui veut jouer à vos jeux cruels. Mais il n'effacera jamais la douleur. Il étouffe dans l'auto-dépréciation, le remord et la solitude. » Sa voix devint soudainement sombre quand elle ajouta, « Est-ce que c'est ce que vous vouliez pour lui ? Parce que si c'est le cas, alors il est temps de jubiler. »
Les épaules du docteur Lecter eurent un tremblement presque intangible. Il se tourna pour regarder Bedelia dans les yeux, la laissant voir la douleur froide dans ses iris bordeaux pendant qu'il répondait, « Je voulais qu'il soit heureux. Avec moi. »
« Ce n'est pas ce que vous avez fait aujourd'hui. »
« Après la façon dont il m'a trahi, comment pourrais-je encore vouloir le voir heureux ? »
« Dans ce cas, c'est un jour de victoire. Vous l'avez réduit en morceaux sous le poids de deux choix aussi horribles l'un que l'autre : soit vous pourchasser et jouer à nouveau à vos jeux, en vous donnant exactement ce que vous voulez, ou vivre sans vous, piégé dans les réminiscences des horreurs que vous lui avez faites, se blâmant et se haïssant pour ne pas essayer de combattre... Deux options qui ne sont bonnes qu'à le tourmenter et à le hanter pour le reste de sa vie. Vous avez gagné. »
Hannibal se détourna à nouveau pour regarder par la fenêtre en disant, dans un murmure presque inaudible, « Je suis supposé être heureux, maintenant. »
« Ne l'êtes-vous pas ? »
« Je présume que vous êtes parfaitement consciente du fait que je ne suis pas heureux. » La voix du docteur Lecter semblait légèrement moins patiente que d'habitude, toujours aussi distante. « Et je sais ce que vous voulez dire… Non, il n'est pas comme mes autres victimes. Il n'est pas juste ma victime, mais la seule personne que j'ai jamais aimée. »
« Mais si vous le traitez comme vos victimes habituelles, chaque pas que vous faites vers lui ne fait que le repousser loin de vous. »
« Que puis-je faire d'autre ? »
« Vous le savez déjà. Mais j'ai peur que ça ne soit trop tard. »
Hannibal ferma les yeux en murmurant, « Ça l'est. »
Will se tenait sur le pas de sa porte et espéra un moment que tout se change en cendres. Quelque part, l'idée de regarder toutes ses possessions et la moindre partie de sa maison être détruites et disparaître dans le néant était plus attirante que de rentrer et de continuer sa vie.
Un de ses chiens affamés le tira hors de sa douleur engourdie. Son fox terrier attrapa un bol et le fit claquer contre le mur, dans un signe impatient pour que Will lui donne son dîner.
« D'accord, d'accord, » marmonna Will, et il chancela vers l'intérieur pour verser de la nourriture à la foule de chiens impatients.
Tandis que les animaux commençaient leur dîner, heureux, Will prit la lettre de douze pages d'Hannibal sur sa table basse. Les feuilles commencèrent à bruisser dans sa main tant ses mains tremblaient violemment. Pendant quelques minutes, il se tint devant la table comme une statue, et puis la lettre tomba sur la surface en bois. En essuyant la sueur froide qui suintait sur son cou, il commença à tourner en rond avec des pas rapides et agités, tout autour de la pièce.
Après le dixième tour, il revint soudainement vers la table basse, reprit les papiers, puis les jeta dans les flammes de sa cheminée avec une force désespérée. Le feu s'intensifia, et les longues pages de la lettre méticuleusement écrite se transformèrent en petits morceaux noirâtres en un claquement de doigt.
Will s'effondra sur le canapé, et ramena la couverture sur sa tête, se cachant du monde.
« Mangez beaucoup, » conseilla-t-il à ses chiens avec un grognement fatigué, de sous son abri, « parce que je vais boire jusqu'à ce que je m'évanouisse le plus longtemps possible. Et vous n'aurez rien pendant un certain temps. »
Jack Crawford était assis, seul, dans son bureau, fixant l'écran de son palmtop. Il regardait le profil de Caroline123. Durant les semaines où il avait parlé à Caroline en ligne, il avait passé des heures à examiner sa page, relisant les quelques informations qu'avait révélées Caroline, revérifiant sa photo obscure des centaines de fois… Et maintenant, il le regardait pour ce qui était censé être la dernière fois.
Alors, c'était la fin. Ça devait être la fin. Jack se disait à lui-même qu'il pourrait trouver un autre moyen d'arrêter Lecter, un jour. Mais ça devait s'arrêter, maintenant.
Ce n'était pas juste, de tromper Will et de le torturer. Le pauvre homme avait assez souffert.
Avec un clic sur son navigateur, Crawford supprima le profil de Caroline de sa liste de favoris. En résultat, la liste devint vide ; Caroline avait été le seul lien ajouté.
Puis Jack ferma les yeux et se renfonça dans sa chaise, en essayant très fort de ne pas y penser.
Et, à cet instant précis, il entendit le son bref et aigu de son palmtop. Sa messagerie lui signalait que Caroline123 venait de lui envoyer un nouveau mail sur International Love.
Bedelia marchait seule dans les rues de Florence.
Elle était mécontente que son plan n'ait pas fonctionné. Quelque part, au fond de son cœur, elle avait espéré qu'après des semaines de conversations thérapeutiques bien planifiées avec le docteur Lecter, l'appel vidéo aurait été suffisant pour briser la glace et forcer Hannibal à envoyer au moins un minuscule signe positif à Will. Peu importait qu'il soit minuscule, il aurait suffi de quelque qui aurait montré à Will qu'Hannibal était prêt à changer le schéma, capable de se libérer des chaînes de ses masques habituels et de ses jeux sadiques… Mais maintenant, elle voyait qu'elle s'était trompée. L'amour n'était pas suffisant pour faire fondre l'inimité et le tourment auto-imposé qui sépareraient les deux hommes pour le reste de leurs vies.
Même si c'était vraiment triste, Bedelia acceptait qu'elle ne pouvait rien y faire. Hannibal avait dit que c'était trop tard, et il avait raison. La vie était ainsi. Des choses se brisaient, tout simplement, et ne pouvaient pas être réparées. Et, peut-être, cette relation avait été irréparable dès le départ.
Ça lui semblait être un échec à la fois professionnel et personnel, d'avoir été incapable d'aider, mais elle choisit de l'accepter. Peut-être un jour trouverait-elle un moyen pour se faire pardonner de la douleur qu'elle avait causée avec son plan infructueux. Maintenant, tout ce qu'elle pouvait faire était essayer de mettre tout ça derrière elle.
Elle entra dans un bar et commanda une boisson, mais en eut assez des trois hommes assis dans le coin, accumulant des bières en la regardant sans gêne, alors elle quitta vite l'endroit.
Elle aurait aimé que son plan fonctionne. Hannibal et Will se correspondaient parfaitement en matière de capacités mentales, de troubles émotionnelles, et de toutes leurs autres pathologies. Ça la fascinait que ces deux esprits tordus et déformés soient parvenus à trouver un tel amour pur. Même les gens sains qui n'était pas passés par toutes ces ténèbres cauchemardesques, et qui ne connaissaient ce genre horreurs dans leurs vies, étaient incapables d'expérimenter une connexion aussi forte. La façon dont Hannibal et Will avaient besoin l'un de l'autre, en dépit des circonstances qui les avaient forcés à rester ennemis, serrait son cœur.
Bedelia trouvait que c'était magnifique, et elle aurait aimé pouvoir transformer ces souffrances inutiles en quelque chose de bien. Ça la rendait tout à fait malheureuse de ne pas l'avoir pu.
Elle descendit au fleuve, et passa une heure à se tenir près de l'eau, regardant les vagues s'y ruer. La mélancolie du temps nuageux l'entourait du gris pâle de la pluie imminente. Ça reflétait parfaitement son humeur.
Quand le déluge de vent qui s'intensifiait se transforma en tempête, elle décida de rentrer à son hôtel.
Elle ouvrit la porte de leur chambre en faisant un mouvement expert pour retirer une épingle dorée de sa coiffure. Elle la posa sur sa table de chevet, voulut tirer sur une autre épingle à cheveux… quand elle sentit soudainement quelque chose d'anormal.
Lentement, elle se retourna.
Hannibal se tenait dans le coin de la pièce, immobile, avec son iPad dans les mains ; ses yeux étaient plus froids que l'hiver de Baltimore. Il n'avait pas dit un seul mot, et la regardait, silencieux.
Et Bedelia comprit instantanément ce qui s'était passé. Hannibal avait trouvé le profil de Will Graham sur International Love, et les messages que 'Caroline' avait échangés avec 'Will'…
La manière terrifiante dont le docteur Lecter la regardait fit rater un battement à son cœur.
À suivre…
