Prologue

Templo Mayor, 1521

L'écrin de verdure qui dissimulait d'ordinaire la grande pyramide était en flamme, victime d'un feu dévastateur et furibond qui dévastait tout sur son passage, faisant fuir les animaux et les hommes.Une odeur âcre de souffre et de sang saturait l'air de l'enceinte sacrée à mesure que les conquistadors progressaient dans le sanctuaire. Les poignards d'os et les invocations des prêtresses ne pouvaient rien contre les armures rutilantes et les épées aiguisées des hommes. Les larmes aux yeux, Izeln prêtresse du Seigneur de la Destinée, regardait, impuissante, le carnage se dérouler sous ses yeux. Les hommes de fer étaient arrivés aux portes de la pyramide au sommet de laquelle elle se tenait, ils ne seraient plus longs maintenant à l'envahir et y répandre la désolation.Depuis son promontoire, elle pouvait distinguer leurs visages tannés par le soleil et leurs expressions avides d'or et de richesses. Leur victoire ne faisait aucun doute.

« Tezcatlipoca, tu nous as abandonnés », murmura-t-elle, le regard tourné vers le ciel.

Citlally, la grande prêtresse du temple, s'approcha d'elle. Elle hésita un instant : elle haïssait Izel et la jalousait du plus profond de son âme. Malgré son jeune âge, le dieu l'avait déjà honorée de plusieurs visites, signe qu'il la destinait à jouer un rôle de premier ordre dans son culte. Jusqu'à l'arrivée de la jeune fille, Citlally avait été la seule dépositaire de la volonté du dieu mais cela appartenait au passé. Le Gaucher Habile s'adressait de plus en plus fréquemment à sa jeune servante, délaissantCitlally à son profit. Les yeux recouverts de la pâte sombre rituelle, Citlally posa ses prunelles brillantes sur la silhouette frêle de l'élue de son maître. D'où elle se tenait, elle pouvait voir les épaules de la jeune fille, agitées par des tremblements, à l'instar de la lune où le Dieu l'avait désignée pour accomplir le sacrifice de chair. La main d'Izel avait hésité au moment de plonger le couteau dans la poitrine de l'enfant promis au Dieu. Une faiblesse que n'avait jamais éprouvée la prêtresse, même à son âge le plus juvénile. Ses yeux s'étrécirent, réduisant ses pupilles en une fente haineuse. Elle envisagea un instant d'abandonner sa rivale au sort funeste qui attendait ceux qui tombaient aux mains hispaniques, mais l'injonction de Tezcatlipoca explosa dans son esprit et elle agrippa la main de la vassale.

« Suis-moi et tu vivras », lui jeta-t-elle avant de se diriger vers l'un des murs de l'enceinte.

Elle ne se retourna pas pour savoir si Izel lui obéissait. En transe, elle laissa le dieu commander à son corps et s'engouffra dans l'issue qu'elle avait dégagée. Guidée par sa foi et sa confiance, elle s'enfonça peu à peu dans le tunnel sombre et inhospitalier, insensible aux créatures rampantes que l'intrusion des femmes dans leur domaine avait éveillées et commença à descendre les degrés de l'antique passage.

Les pas des envahisseurs, à présent étouffés par les murs, résonnèrent dans la salle qu'elles venaient de quitter, rythmés par les hurlements de souffrance et d'horreur des servantes que le dieu n'avait pas jugées dignes d'être sauvées du massacre.

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Tenochtitlan,

1721

Tezcatlipoca balaya d'un geste la vision du Miroir aux Souvenirs. En dépit des années qui s'étaient écoulées depuis ce jour funeste, la rage qu'il ressentait devant la profanation de son sanctuaire était intacte. Les Espagnols avaient massacré les gardiens des cultes ancestraux. Ils avaient fait plier son peuple, l'avaient asservi et avaient pillé leurs richesses. Ils leur avaient imposé leur dieu unique imbécile au mépris de Tezcatlipoca et de ses frères, dont les noms ne subsistaient plus à présent dans les mémoires que comme ceux d'idoles d'un passé révolu. À cause des conquistadors, il avait perdu sa renommée et ses serviteurs, jadis légion, n'étaient à présent plus qu'une poignée.

Le dieu crispa ses mains crochues dans un vain effort pour contenir sa colère et un sourire cruel se forma sur ses lèvres animales, dévoilant ses crocs. Il avait consacré les deux derniers siècles à se venger de ceux qui l'avaient offensé. Il avait retrouvé les descendants des conquistadors, de Cortés et de ses hommes. Et patiemment, il les avait détruits. De la splendeur des familles qui lui avaient arraché ses serviteurs, il ne restait rien. Ou presque.

Penché sur son miroir magique, Tezcatlipoca regarda avec haine le visage du dernier descendant mâle qu'il lui restait à punir. L'aïeul de ce dernier, Alonso De Alvarado, avait été le premier à souiller son autel en violant une de ses servantes. Un affront que le dieu aztèque n'avait jamais oublié. Il avait passé des siècles à peaufiner sa vengeance contre la famille De Alvarado, et le moment était enfin venu de l'accomplir. Il n'allait pas se contenter de tuer le descendant d'Alonso, non, cela aurait été un sort trop doux au regard du sacrilège commis. Il allait le détruire, lui reprendre tout ce qu'il possédait, puis ferait de lui son esclave pour une éternité de souffrance et de malheur.

Les yeux jaunes du dieu brillèrent de plaisir en suivant les mouvements de sa proie dans le Miroir. C'était la dernière étape… Celle qui mettrait un terme à la lente plongée du descendant vers la déchéance de la servitude.

Un frisson de jouissance le secoua lorsque la proie posa le pied sur le bois du Tlalacalli, le vaisseau des âmes, qui, seul, pouvait naviguer dans les eaux sombres du Chicunauhapan, et que les ignorants appelaient « Hollandais Volant ». En cet instant, le nom importait peu. Il regarda le nouveau passeur s'approcher et sentit le fiel de ce dernier faire écho au sien. Ses lèvres s'étirèrent en un sourire qui dévoila ses crocs jaunis. Le destin qu'il avait décidé pour ces hommes avant même leur naissance allait s'accomplir. Les humains étaient si faibles face à ce qu'ils appelaient « amour ». Le Tlaloc leva le bras, le visage déformé par la haine, et s'apprêta à frapper. Mais, alors que le bras armé du passeur allait accomplir la volonté du Dieu, un homme s'interposa. Médusé, Tezcatlipoca reconnut Ehecatl, l'un des prêtres déchus de Quetzalcóatl, condamné par son dieu à une éternité de misère pour avoir enfreint les règles de son culte.

« Maudit Serpent à Plumes ! ragea-t-il. De quel droit oses-tu essayer de t'interposer entre mon instrument et ma vengeance ? Personne, pas même toi, ne peut changer ce que le Miroir a décidé. Ton misérable envoyé ne fait pas le poids face à ma puissance. »

Un vent surnaturel se leva dans l'antre du dieu et Tezcatlipoca feula en entendant la réponse qu'il portait.

« Ton orgueil t'aveugle, Titlacahuan, tout comme ton désir de revanche. En modifiant la destinée pour faire du fils de mon prêtre ton Tlaloc, tu m'as ouvert la porte du Tlalacalli et m'as offert ce que j'attendais depuis des siècles : l'opportunité de contrer tes desseins.

— Tais-toi ! rugit Tezcatlipoca. Tu n'as aucun pouvoir ici-bas, aucune chance face à la puissance de ma Providence.

— Peut-être pas, reconnut son frère dans un souffle. Mais n'oublie pas que ton Tlaloc est une graine issue de l'un de mes dédiés et qu'il vient à peine d'endosser la charge à laquelle tu l'as condamné. Ton pouvoir sur lui est limité, Jaguar… »

Les derniers mots de Quetzalcóatl résonnèrent dans le refuge de Tezcatlipoca, et ce dernier se pencha avec avidité sur son Miroir.

Un cri de rage lui échappa quand il vit le passeur s'écarter de sa proie. Alors, la femme qu'il avait utilisée pour faire naître la haine enlaça le descendant de l'Espagnol. Impuissant, le dieu assista à leur étreinte sans comprendre comment une telle chose était possible. Des mois durant, il avait nourri la haine du Tlaloc. Il lui avait murmuré des promesses de vengeance, l'avait torturé avec des souvenirs de la femme. Il avait fait en sorte qu'à chacune des nuits qu'il passait sur le Tlalacalli, le passeur revive la trahison dont il avait été la victime. Il lui avait insufflé le désir de destruction.

Brusquement, le Tlaloc revint sur ses pas et le dieu prit une inspiration, soulagé. Il s'était trompé, si son instrument avait autorisé ces retrouvailles, c'était sans aucun doute pour mieux faire souffrir la proie, lui donner un dernier espoir avant de l'anéantir…

Un cri de rage vint remplacer son contentement quand il vit ses ennemis passer la porte qui menait au logis de sa prêtresse et il serra les poings, enfonçant ses griffes dans sa propre chair alors que le passeur réclamait son cœur pour l'offrir à la femme qu'il avait lui-même menée à la mort. Il vit l'espoir, insupportable s'allumer dans les yeux sombres de la proie.

« Je te l'interdis », hurla-t-il à sa servante.

Izel chancela sous la force de son injonction et il plissa les yeux, se réjouissant de sa victoire prochaine. Finalement, la décision du passeur était une bonne chose, cette ultime déception serait encore plus affreuse pour la proie que ce qu'il avait lui-même planifié. Quoi de pire que de voir son tout dernier espoir s'éteindre ?

La réponse mentale d'Izel le prit au dépourvu.

« Cela fait deux siècles que je te sers fidèlement et je n'ai jamais réclamé la faveur que tu as accordée à chacune de tes prêtresses. Je le fais maintenant. Tezcatlipoca Necocyautl, Seigneur de la Proximité et de la Nuit, Maître de la Jeunesse Éternelle et de la Destinée, permets-moi d'utiliser le cœur battant du Tlaloc pour sauver cette femme. Je te supplie d'ôter les chaînes de la fatalité de ses épaules et de celles de son époux. Accorde-leur ta grâce. »

Tezcatlipoca frissonna : elle avait utilisé le chich, la formule rituelle, celle qui lui interdisait de refuser. Fou de rage à l'idée de voir sa vengeance lui échapper, il gronda dans l'esprit de sa servante.

« Comment oses-tu me trahir ainsi ? Ne te souviens-tu pas de ce que le peuple de cet homme t'a fait ? De ce qu'il a fait à tes sœurs ? Comment peux-tu gaspiller ta faveur pour lui ? Renonce, Izel, et je t'offrirai celui que tu désires en secret, je briserai la chaîne qui le retient au Tlalacalli et il sera à toi jusqu'à la fin des temps. »

Dans le reflet du Miroir, il vit Izel hésiter ses grands yeux couleur d'ambre caressèrent brièvement le torse nu du passeur sur lequel s'étalait la cicatrice sacrificielle mais elle parla ainsi :

« Je ne puis accepter, Tezcatlipoca. En dépit de tes immenses dons, tu ne peux forcer l'amour et je sais que celui-ci ne m'aimera jamais. Lorsqu'il est venu à moi, je t'ai supplié d'intercéder mais tu m'as juré que c'était impossible, que ce qui était offert ne pouvait être refusé. À présent, son destin est scellé. Nul Tlaloc ne peut s'y dérober. Mais Edward, lui, peut encore être épargné. Je t'en supplie, puissant Moyocoyatzin, il a assez souffert dans cette existence. Depuis sa naissance, tu l'as marqué de ta malédiction en souvenir d'un acte dont il n'est pas coupable. J'implore ta compassion pour sa lignée, puissant Seigneur. »

La terreur faisait trembler Izel mais Tezcatlipoca lut la décision dans son âme. Elle ne renoncerait pas à sa requête.

« Soit… céda-t-il. J'accède à ta prière. Le destin d'Edward Murray et de ses héritiers est entre leurs mains. Tu porteras désormais sur tes épaules le poids de cette décision et de ses conséquences.

Je l'accepte et te remercie de ton bienfait, grand Tezcatlipoca. »

Impuissant, le dieu regarda sa servante accomplir le rituel de sang et insuffler la vie là où la mort régnait.

Il avait été trahi par sa propre servante. Il ne lui pardonnerait jamais cet affront. Mais il n'était pas le Maître de la Destinée pour rien… Un jour, Izel réaliserait qu'il était inutile de chercher à vaincre la fatalité. Il balaya d'un geste rageur la vision du Miroir. Peu importait la trahison d'Izel, il prendrait sa revanche. Il avait l'éternité pour cela.