Chapitre 1
Mer d'Oman, 20 ans plus tard
L'eau ondulait à peine et le silence régnait, brisé de temps à autres par le cri d'une mouette. Seuls les morceaux de bois qui jonchaient la surface de la mer témoignaient de la violence de l'attaque qui s'était abattue sur un riche navire de la Compagnie des Indes Orientales à peine quelques heures plus tôt. Des pirates. Parmi les derniers qui écumaient encore les océans et traquaient les navires marchands traînant sur les eaux, alourdis par leurs cales emplies de richesses ou d'êtres humains. Des hommes dangereux s'il en était, des hommes qui avaient résisté aux moyens mis en œuvre pour les chasser, et dont les capitaines hissaient sans vergogne le pavillon rouge annonçant qu'ils ne feraient pas de quartier. Compensant le manque de ruse qui était le plus souvent leur lot par une violence aveugle, ils ne laissaient rien après leur passage. À présent qu'ils étaient partis avec l'or qu'ils convoitaient, la paix était revenue. Plus un souffle de vent ne faisait osciller l'épave qui surnageait misérablement tandis que, seule au milieu de l'océan, une jeune fille laissait peu à peu le froid engourdir ses membres.
Elle s'appelait Juliet et était âgée d'à peine vingt ans mais avait vu plus d'horreur en six mois que le plus aguerri des soldats. Elle était la seule rescapée de l'attaque. Elle songeait à tout ce qu'elle avait perdu, à sa famille massacrée par des indigènes, alors que, cette fois déjà, elle seule avait échappé au carnage. Elle posa un regard las en direction de la plage qu'elle tentait de rejoindre et s'immobilisa. Elle était si fatiguée que ses bras lui semblaient peser des tonnes et ne sentait plus ses jambes. Elle n'avait plus rien. Plus d'espoir, plus d'avenir. Alors, à quoi bon s'entêter ? Elle avait tout perdu par deux fois déjà. La jeune fille poussa un soupir fatigué et renonça, brisée par la malédiction qui semblait s'attacher à ses pas. Elle ferma ses yeux d'azur dans l'attente de la mort et sourit avec tristesse. Une sensation de flottement l'envahit et sa respiration ralentit peu à peu jusqu'à la faire sombrer dans l'inconscience qui précède la fin. Les vagues refermèrent leur linceul d'écume sur son corps et elle s'enfonça dans les abysses.
Perdue à la frontière entre la vie et la mort, elle ne sentit pas les mains des esclaves du Tlalacalli se refermer sur elle.
Tlalacalli,
L'odeur saumâtre du Chicunauhapan empestait le navire dont la coque était rongée par l'eau acide du fleuve malfaisant mais, ses occupants, accoutumés à la puanteur pestilentielle du fleuve des âmes n'en avaient cure. Tous à leur poste, ils manipulaient les cordages et les poulies rongées par le fiel de l'enclave maudite de Tezcatlipoca. La plupart d'entre eux ignoraient jusqu'au nom de l'antique divinité. Les damnés ne se posaient pas de question sur leur destin. Ils savaient qu'ils n'en avaient aucun, pauvres âmes condamnées à servir pour l'éternité sous un ciel dépourvu d'étoiles et de soleil. Lentement, l'un d'entre eux agita la cloche annonçant l'apparition d'un naufragé et le son du glas résonna dans le silence du passage vers le Royaume des défunts.
Philip Oke posa un regard dépourvu de pitié sur le corps trempé que ses serviteurs hissaient à bord du vaisseau. Une jeune femme à peine sortie de l'enfance, identifia-t-il sans la moindre émotion. Jadis, lorsqu'il était encore humain, cette vision l'aurait bouleversé. Mais depuis vingt ans qu'il était à la barre du navire des âmes, il n'avait plus ressenti la moindre compassion. Le jeune homme sentimental et bon qu'il avait été n'existait plus, il avait été remplacé par le capitaine Oke, dont le nom faisait trembler les marins les plus endurcis. Philip posa une main sur la barre et émit un ricanement rauque. Les écailles qui couvraient son visage s'agitèrent sous son rire et dévoilèrent les crochets qui avaient remplacé sa mâchoire humaine à mesure que les années s'égrenaient.
Derrière lui, Ehecatl secoua la tête avec tristesse. Lorsque Quetzalcóatl l'avait condamné des années plus tôt à une éternité de servitude à bord du Tlalacalli en punition de son péché, il avait accepté la sentence sans protester. Grand prêtre ou non, il était coupable d'avoir transgressé l'une des règles fondamentales de leur culte : ne jamais s'unir charnellement à une nahuatl mo. Le cœur lourd, mais conscient de son devoir, il avait abandonné Jane et leur enfant à naître et était venu grossir les rangs des âmes dévoyées qui arpentaient le pont du vaisseau de Tezcatlipoca, acceptant la mission que tous les prêtres de Quetzalcóatl redoutaient : protéger le Tlaloc des ténèbres… Il n'avait rien pu faire pour le précédent passeur, trop perverti par le pouvoir maléfique du fleuve et de son vaisseau. Lorsque ce dernier avait trépassé, Ehecatl avait espéré réussir sa mission et ainsi gagner sa rédemption, il avait rêvé du pardon de Quetzalcóatl, d'un retour dans le monde des vivants qui lui aurait donné l'occasion de rencontrer sa descendance. Son espoir avait volé en éclats à la seconde où il avait posé les yeux sur le nouveau Tlaloc et croisé son regard bleu, si semblable au sien. Fou de détresse, il avait imploré la clémence de son dieu mais Quetzalcóatl n'avait rien pu faire contre la fatalité et il avait dû se résoudre à voir l'enfant de Jane, son fils, devenir le passeur maudit. Alors, Ehecatl avait tout tenté pour combattre l'influence néfaste du Tlalacalli. Honteux mais décidé, il s'était révélé à Philip, lui avait narré son histoire et celle de celui qu'il servait mais, malgré tous ses efforts, il avait échoué. La noirceur avait envahi l'âme de Philip, à l'instar de ses prédécesseurs et Ehecatl, impuissant, vivait à chaque instant la torture du spectacle de la déchéance de sa chair. Une voix chantante lui souffla que c'était le destin, que nul ne pouvait naviguer sur le Tlalacalli sans être corrompu, et Ehecatl se laissa bercer un instant par la mélopée avant de se forcer à reprendre ses esprits. Les yeux embués, il se concentra sur son fil et remâcha son échec. Philip était devenu un homme dur, sombre, dont la raison vacillait sans cesse, incapable de pitié, incapable d'amour. Il ne connaissait ni remords ni regrets et trouvait son plaisir dans la souffrance des autres. Son âme était noire à présent, dévorée par le Tlalacalli qui grossissait peu à peu, comme s'il se nourrissait de son capitaine. Pourtant, une étincelle de celui qu'il avait été subsistait encore grâce à la prêtresse du Jaguar maudit. Pour la première fois depuis la création du Tlalacalli, le cœur du passeur n'avait pas été offert à Tezcatlipoca mais reposait dans la poitrine d'une femme, les unissant pour l'éternité. Grâce à ce lien, le vaisseau n'avait pu dévorer entièrement l'âme du capitaine et Ehecatl s'accrochait à ce morceau d'espoir, le seul qui lui restait encore.
Vanderdecken, un des malheureux dont l'âme était piégée sur le navire, gravit prestement l'échelle qui le menait jusqu'à son maître et laissa tomber son fardeau à ses pieds.
« Il n'y avait que ça, capitaine », déclara-t-il avec indifférence.
Philip haussa les épaules et se pencha sur la jeune agonisante. Il lui tourna la tête de la pointe de sa botte.
« Réveille-toi », ordonna-t-il.
Un gémissement douloureux échappa à la fille puis elle ouvrit les yeux, battant des cils tandis qu'elle révélait un regard azur, d'épaisses mèches blond clair masquant aux trois quarts son visage.
Philip la considéra avec froideur et savoura la terreur qu'il lui inspirait. Un frémissement de plaisir le secoua tout entier et il écarta ses cheveux d'une main reptilienne pour mieux voir ses traits. La jeune fille recula contre le bastingage et posa un regard horrifié sur ce qui l'entourait. Le pont où elle avait été jetée était recouvert d'une substance jaunâtre et visqueuse que nul rayon du soleil ne venait éclairer. Quant aux hommes penchés sur elle, ils avaient des visages déformés, plus ou moins ornés d'écailles, suivant la créature sur laquelle se posaient ses yeux limpides dans lesquels des larmes commencèrent à poindre.
« Suis-je en Enfer ? » interrogea-t-elle d'une voix tremblante.
Philip, paralysé, ne répondit pas. Ses yeux, dépourvus de paupières à l'instar de ceux des reptiles dont il acquerrait progressivement l'apparence, scrutaient les traits de son invitée involontaire. Quelque chose qu'il croyait avoir oublié se réveilla en lui pendant qu'il la détaillait. Ses cheveux, ses yeux, étaient différents. Sa peau avait la teinte halée de celles qui passent du temps à l'air libre, mais l'ovale du visage et la courbe de la bouche lui étaient familiers. La jeune fille ressemblait à celle dont il ne prononçait jamais le nom et qu'il avait possédée une unique nuit.
Un instant, le temps s'effaça et le ramena à son ancienne existence à Nassau, lorsqu'il n'était encore qu'un pauvre garçon du peuple épris de la fille de l'aristocrate anglais dans la maison duquel sa mère était chambrière. La jeune femme s'appelait Katherine et elle avait les plus beaux yeux du monde. Le regard effaré qui le scrutait à présent n'était ni tout à fait le même ni complètement différent.
« Comment t'appelles-tu ? » interrogea-t-il l'inconnue d'un ton sec.
Il devait savoir son nom, elle lui ressemblait trop pour que ce soit une coïncidence.
« Juliet… répondit la jeune fille trop apeurée pour songer à ignorer son ordre.
— Juliet… répéta Philip d'un ton rêveur. Eh bien, sache que tu n'es pas en Enfer. Je vais veiller sur toi », ajouta-t-il à la grande surprise de son équipage.
L'espoir illumina le visage de Juliet et elle refoula le dégoût que les attributs reptiliens de l'étranger lui inspiraient.
« Où suis-je ? Qui… qui êtes-vous ?
— Je suis le capitaine Philip Oke et ce navire est connu par les hommes sous le nom de Hollandais Volant », répondit le passeur en la dévorant des yeux, hypnotisé par sa ressemblance avec celle pour qui il avait tout sacrifié.
Ehecatl s'approcha de son fils, surpris de le voir si troublé. C'était la première fois en vingt ans qu'il montrait de l'humanité.
« Le bateau des morts, souffla Juliet. Je pensais que ce n'était qu'une légende…
— Toutes les légendes sont issues d'une vérité oubliée par ton peuple.
— Qu'allez-vous faire de moi ? »
Les écailles du visage de Philip se contractèrent et l'homme-serpent sourit :
« Tu fais partie de ce navire, désormais. »
Un cri d'effroi échappa à la jeune femme et Ehecatl intervint :
« Philip, elle n'est ni morte ni sur le point de mourir… Tu ne peux la garder à tes côtés.
— Et pourquoi cela ? » s'énerva le capitaine.
Une langue fourchue franchit ses lèvres et son regard se teinta de pourpre, signe que la haine prenait à nouveau le contrôle du passeur. Les autres esclaves du Tlalacalli reculèrent et Ehecatl se contraint à ne pas les imiter.
« Parce que c'est la loi. Nul ne peut offrir son âme au Tlaloc s'il n'est ni mourant, ni mort. Cette femme est vivante, elle ne devrait pas se trouver à notre bord. Ta charge te commande de la délivrer et de la laisser accomplir son destin dans l'autre monde.
— Qui es-tu pour oser me défier, esclave ? Crois-tu que le fait que tu sois mon géniteur te donne le droit de me contredire ?
Ehecatl étouffa un soupir. Il n'avait pas connu Philip lorsqu'il était vivant mais l'enfant de Jane ne pouvait être aussi insensible. Son fils ne pouvait pas être un monstre, la chose était impossible. Une fois déjà, il avait réussi à vaincre les ténèbres et il s'accrocha à cette promesse d'espoir.
« Souviens-toi de la dernière fois… Souviens-toi de la terreur que tu inspirais à Katherine… Est-ce cela que tu souhaites pour cette âme innocente ? » murmura-t-il d'un ton confidentiel dans l'espoir de réveiller en Philip des bribes de son humanité.
Le bras du passeur jaillit tel un serpent et il saisit Ehecatl à la gorge.
« Tu as assez abusé de ma patience », cracha-t-il.
Des larmes de souffrance roulèrent sur les joues d'Ehecatl. Philip le contempla quelques minutes, jouissant de sa douleur, puis le relâcha.
« Un jour, je trouverai le moyen de te faire taire pour de bon, gronda-t-il. Mais pour l'instant, voir ton sang inonder ce pont suffira. Vanderdecken, fais en sorte que ce soit douloureux », jeta-t-il à son second sans le regarder.
Un fouet entre les mains, ce dernier agrippa Ehecatl et Juliet poussa un cri de terreur.
« Je vous en supplie, ne me faites pas de mal, sanglota-t-elle pendant que Philip se penchait sur elle. Laissez-moi partir… je ferai tout ce que vous voudrez, bredouilla-t-elle, mais laissez-moi partir d'ici.
— Oh oui, tu feras ce que je voudrai… siffla Philip avec délectation. Tu es mienne et je vais m'assurer qu'aucun pirate ne vienne jamais te voler à moi. »
Horrifié, Ehecatl tenta une dernière fois de ramener Philip à la raison.
« Elle est innocente ! Si tu l'emmènes là-bas, tu la condamnes à un Enfer pire que le Teotlalliitic !
— Si son âme est pure, elle n'a rien à redouter de mon Purgatoire… », ricana Philip.
Un sourire difforme sur ses lèvres reptiliennes, il entoura de ses bras écailleux le corps de la jeune fille.
« Non ! hurla Juliet, folle de terreur à l'idée qu'une telle créature puisse la toucher.
— Tu seras à l'abri là-bas, souffla Philip sans s'émouvoir. Tu seras à moi, tu ne mourras pas, tu ne vieilliras pas. Et jamais tu ne me quitteras, éternellement belle pour moi… »
Sous le regard impuissant d'Ehecatl, il les emporta tous deux dans un tourbillon de brume. Le brouillard épais les enveloppa de sa noirceur et Juliet ferma les yeux, terrifiée par le parfum de vice qu'il exhalait. Philip, les yeux grands ouverts, accorda à peine un regard aux souvenirs douloureux que la vapeur lui représentait. Il ne porta aucune attention à l'écho des cris d'effroi de ses victimes, aux remugles de sang et aux images de torture toutes plus raffinées les unes que les autres qui défilaient devant ses yeux. Cela ne représentait rien à ses yeux, plus maintenant. La première fois qu'il avait emprunté la route menant au Tlalocan, il avait failli défaillir devant la force des souffrances qu'elle recelait. Ici, comme un résidu de sa conscience humaine, se trouvait l'étalage des douleurs dont il était responsable. Le regard sec, Philip traversa sans sourciller l'étalage des maux qu'il avait causés. Pourtant, il resserra inconsciemment son étreinte sur sa victime lorsqu'il traversa l'ultime partie, celle qui contenait ses blessures passées. Le visage de Katherine lui apparut, ses cheveux blonds formant un halo autour de sa silhouette pâle, et il serra les mâchoires à s'en briser les crochets jusqu'à ce qu'il parvienne enfin à destination.
Tlalocan,
L'endroit était vide, d'une blancheur surnaturelle alors que Philip et sa captive inconsciente y échouèrent. Le Tlaloc murmura les paroles rituelles qu'Izel lui avait enseignées quelques années plus tôt et un rictus lui échappa lorsque le paysage commença à se modifier.
L'enfer personnel du captif du Tlalocan se constitua sous les yeux de Philip et il eut un rire méprisant en découvrant le minuscule bureau dans lequel sa victime était enfermée. L'endroit était sombre et poussiéreux, des piles de papiers divers encombraient le secrétaire auquel était assis un homme maigre aux yeux cernés. Le Tlaloc l'observa quelques minutes, puis se décida à briser l'isolement du gratte-papier.
Lorsque Philip franchit le seuil du purgatoire de son hôte, ce dernier sursauta. Les yeux agrandis par la surprise, il mit quelques minutes à recouvrer ses esprits et se leva d'un bond.
« David ? interrogea-t-il finalement d'une voix rocailleuse. Où est David ? Je lui ai fait tellement de mal… »
Philip déposa Juliet sur le sol sans la moindre douceur et fixa l'occupant des lieux. Un sourire naquit sur ses lèvres tandis qu'il le détaillait : le pauvre fou qui lui faisait face n'avait plus rien de commun avec le flamboyant gouverneur que le monde avait connu sous le nom de Lord Simmons.
« C'est fini, annonça-t-il avec froideur. J'ai besoin de cet endroit. »
Simmons, l'air perdu, le regarda sans comprendre.
« Capitaine Straten ? demanda-t-il plissant le front. Vous avez quelque chose à déclarer ? » se reprit-il.
Tout en parlant, Simmons reprit sa plume et regarda avec angoisse les murs du réduit dans lequel il était enfermé depuis vingt ans.
Philip éclata d'un rire bref tandis que Juliet reprenait conscience. Terrorisée, la jeune fille observa les ombres mouvantes de l'endroit où il l'avait emmenée. Ce dernier ressemblait à s'y méprendre à un comptoir commercial comme ceux qu'elle avait connus aux Indes.
« Je ne suis pas Straten. Je suis pire que cela, je suis la punition de tes crimes », déclara Philip avec un sourire malsain.
D'un geste ample, il fit disparaître le décor issu tout droit des cauchemars de Lord Simmons. Le paysage redevint d'un blanc translucide, irréel, et Philip se tourna vers Juliet.
« Bienvenue dans ta nouvelle demeure. Je reviendrai te voir bientôt », ajouta-t-il sans que la jeune fille puisse savoir si elle devait espérer cette visite ou, au contraire, la redouter.
L'instant d'après, Philip avait disparu, emmenant avec lui Lord Simmons. Juliet se retrouva seule au milieu de ce que le Tlaloc appelait son Purgatoire. Terrifiée, la jeune fille se laissa tomber sur le sol tandis que le Tlalocan se nourrissait de ses souvenirs et se transformait peu à peu en son pire cauchemar…
