Chapitre 2

Dark Shark,

Colosse des océans à demi assoupi, le navire aux voiles noires se balançait mollement sur les flots calmes de la mer des Caraïbes. Les canons, rutilants et astiqués de frais, attendaient une proie dans les sabords tandis que, de la cambuse, parvenait les jurons étouffés du maitre-coq. Seul à la barre, le capitaine Edward Murray inspira l'air iodé à pleins poumons, un demi-sourire aux lèvres et contempla le soleil orangé qui se levait lentement à l'horizon. Ce moment était depuis toujours son préféré de la journée, l'instant où la plupart des hommes d'équipage dormaient encore tandis que la lumière ondoyait sur les flots et révélait peu à peu l'océan qui l'entourait. Le marin caressa légèrement la moustache qui ornait sa lèvre supérieure et soupira de satisfaction.

« Eh bien, voilà un pirate drôlement content de lui », observa une voix derrière lui.

Le sourire d'Edward s'élargit alors qu'un bras enlaçait sa taille, et il tourna son visage vers celui de sa compagne.

« Et pourquoi ne le serais-je pas ? La mer est calme, l'horizon dégagé et le Dark Shark a le vent en poupe. »

Sa femme eut une moue exagérément déçue :

« Et moi qui pensais que c'était le souvenir de la nuit dernière qui était à l'origine de ton sourire… »

Edward se pencha, un éclat joueur dans ses yeux sombres.

« La nuit dernière ? Mmmh, je ne me souviens de rien de particulier, je devrais ?

— Hier soir, tu disais que c'était inoubliable », grimaça sa compagne.

Edward la toisa quelques instants et, devant la lueur belliqueuse de ses yeux marron, éclata de rire :

« Katy, c'est toi qui es inoubliable.

— Prouve-le ! » le défia-t-elle.

Le capitaine ne se fit pas prier. Il prit sa bouche sans douceur, sa langue franchissant la barrière des lèvres sans rencontrer la moindre résistance. Échauffé par leur proximité et leur relatif isolement, il glissa les mains sous la chemise qu'elle portait et ses doigts trouvèrent les pointes érigées de ses seins. Sous sa bouche, Katherine haleta, elle pressa un instant son corps contre le sien puis rompit leur étreinte.

« Farouche ? Tu n'agissais pas comme ça cette nuit…

— Ton équipage ne nous regardait pas à ce moment-là, riposta-t-elle.

— Personne ne… commença-t-il avant de s'interrompre et de se retourner. Que se passe-t-il, Fletcher ? »

Le second tripota sa chemise, l'air gêné.

« Euh, rien, c'est juste que vous m'aviez demandé de venir vous relever, capitaine. »

Edward leva les yeux au ciel.

« Je t'avais dit neuf heures et il en est à peine six… Retourne cuver ton rhum. »

L'homme regarda sa montre à gousset, vestige d'un abordage, avec incrédulité.

« Vous êtes sûr qu'il est bien…

—Oui ! s'agaça Katherine. Tu la tiens de travers. »

Une expression confuse se répandit sur le visage du marin et il s'éclipsa d'une démarche chancelante tout en marmonnant des excuses. Une fois qu'il se fut éloigné, Edward reporta son attention sur sa femme, décidé à reprendre là où ils avaient été interrompus.

Katherine lui coupa l'herbe sous le pied :

« Il faut que nous prenions une décision pour Kiara. »

Son mari soupira :

« Je ne suis pas certain que l'envoyer dans cette institution soit une bonne idée. »

Le regard de sa femme s'assombrit :

« Et que proposes-tu ? Que nous la gardions à bord ? Elle a dix-sept ans, Ed ! L'équipage a beau être constitué d'hommes de confiance, ils n'en restent pas moins des hommes.

— Qu'est-ce que tu veux dire par là ? gronda Edward. Est-ce que l'un d'eux a essayé de…

— Non, bien sûr que non ! Mais, je suis bien placée pour savoir que la vie sur un navire pirate est difficile pour une femme. Je sais que le Shark est ta propriété propre et que par conséquent tu y es le seul maître, cependant ce n'est pas pour autant que Kiara y est la bienvenue. Fille du capitaine ou non, à présent qu'elle a perdu ses premiers sangs, les hommes attendent qu'elle gagne sa place.

— Enfin, Kiara n'est encore qu'une enfant, balaya Edward d'un geste négligent.

— Certes, mais tout le monde ne la considère pas ainsi. Lors de nos dernières escales, elle n'est pas passé inaperçue, tu peux me croire. Les hommes ne voient plus une enfant lorsqu'ils posent les yeux sur elle mais une jeune fille désirable. Pour l'instant, la crainte que nous leur inspirons suffit à contenir leurs appétits, mais, je ne pourrai pas éternellement la protéger.»

Edward rumina cette dernière affirmation et Katherine en profita pour enfoncer le clou :

« Et même si c'était le cas, nous savons tous les deux que Kiara n'est pas de taille pour mener cette existence.

— Tu ne l'étais pas précisément toi non plus », lui renvoya Edward.

Katherine leva les yeux au ciel.

« J'ai beau être fille d'amiral, et avoir été éduquée dans la plus pure des traditions de la bonne société, je n'étais pas faite pour une vie de salon. De la même façon que Kiara n'est pas faite pour la mer, même si elle est fille de pirates.

— Je ne vois pas ce qui te fait dire ça, grommela Edward, peu désireux de se séparer de sa cadette.

— Elle est trop gauche et elle manque d'assurance, jamais elle ne saura tenir une épée correctement. Et tu sais ce que ça veut dire sur un navire pirate… »

La grimace d'Edward s'élargit. Il était inutile que Katherine aille au bout de sa démonstration chez les pillards des flots, ne pas savoir se battre équivalait à la mort à plus ou moins longue échéance. Ou, pour une femme, à devenir la catin de l'équipage. Cette dernière pensée le fit frémir. Il pensait pouvoir compter sur ses hommes et être capable de protéger sa fille mais que se passerait-il s'il se trompait ? Que ferait-il si la présence de Kiara poussait ses hommes à la mutinerie pour la posséder ?

« Alors tu veux l'envoyer dans cette sorte d'institution pour demoiselles, soupira-t-il. Mais qu'est-ce qui te prouve qu'ils accepteraient de l'accueillir ? »

Katy ricana.

« Crois-moi, pour les femmes comme Mrs. Dollway une seule chose importe : la somme qu'on est prêts à payer. Donne-lui une bourse d'or et Kiara sera non seulement acceptée, mais, en plus elle sera mieux traitée que les filles des aristocrates désargentés qui s'y trouvent... »

Edward réfléchit quelques instants, puis :

« Elle ne pourra pas rester enfermée dans cet endroit toute sa vie. Que fera-t-elle une fois son éducation terminée ?

— Elle tombera amoureuse d'un homme qui ne se montrera pas trop regardant sur ses origines ou sur celles de son argent, et elle l'épousera. Sans doute l'un des frères d'une des amies qu'elle se fera là-bas.

— Une vie respectable, ironisa Edward.

— Une vie agréable, en sécurité », corrigea sa femme.

Edward pâlit :

« Celle que tu aurais aimé avoir ? »

La main fraîche de Katy se posa sur sa joue et elle lui adressa un regard rempli de tendresse.

« Non. Ma vie avec toi est tout ce dont j'ai toujours rêvé, je n'en changerais pour rien au monde. »

Les prunelles d'Edward sondèrent celles de sa femme pendant quelques instants et il ravala la question qu'il s'apprêtait à lui poser. Celle qui le taraudait, même après vingt ans de vie commune. À la place, il l'interrogea :

« Et pour Dominic ? »

La tristesse altéra le visage de Katherine durant une seconde, aussitôt remplacée par la résignation.

« Il a fait son choix, nous devons le respecter », soupira-t-elle.

Sa main pressa celle d'Edward et il évita son regard.

« Je vais y réfléchir.

— Ne tarde pas trop… Chaque jour supplémentaire ne fera que rendre l'inévitable plus dur encore », lui glissa-t-elle, accompagnant ses paroles d'un baiser léger.

Edward ne se retourna pas tandis que ses pas décroissaient, laissant dans leur sillage l'odeur du lilas dont elle n'avait jamais perdu l'habitude de se parfumer.

Une fois seul, le pirate songea avec amertume à son unique fils. Dominic était la seule déception de son existence. Au lieu de marcher dans ses traces et d'apprendre le commandement d'un navire, il avait préféré s'installer à terre pour y devenir armurier. Armurier, exactement comme l'autre ! Il cracha sur le sol à cette pensée avant d'être submergé par l'abattement. Pourquoi diable avait-il fallu que, parmi toutes les carrières possibles, Dominic choisisse celle dont l'évocation seule lui donnait la nausée ? Le cœur lourd, Edward se remémora les larmes de Katy lorsque Dominic leur avait fait part de sa décision. Depuis trois mois que leur fils était parti, c'était comme si l'ombre de Philip Oke planait à nouveau sur eux. Il n'en avait pas discuté avec sa femme, ils ne parlaient jamais de l'ancien fiancé de Katherine ni de ce qui était arrivé vingt ans plus tôt, mais il savait qu'elle y pensait, elle aussi.

« Maudit armurier », grommela-t-il pour lui-même avant de reporter son regard vers l'horizon.

« Navire en vue ! »

Le cri de la vigie amena un sourire sur les lèvres d'Edward et il fit un signe de tête à Fletcher. Ce dernier s'empressa de courir vers le bastingage, une longue-vue en main.

« Navire marchand, capitaine Murray. Compagnie des Indes Orientales, » annonça-t-il.

Le sourire du pirate se creusa un peu plus et il se retourna vers sa femme.

« Si nous voulons mettre Kiara à l'abri rapidement, il va nous falloir de quoi payer cette Mrs. Dollway… Celui-ci peine à avancer, ce qui signifie que ses cales sont bien remplies. Sans doute d'épices. Ce serait une bonne action de le délester d'une partie de sa cargaison. Qu'en penses-tu, ma chérie ? »

Katherine lui renvoya un sourire complice, soulagée qu'il se soit rendu à ses arguments. Sans un mot, elle tira son épée. Edward arma son pistolet et interpella son second.

« Branle-bas de combat ! Fais lever le pavillon anglais et je veux que tous ceux qui disposent d'une tunique rouge la revêtent. Y compris si elle est déchirée ou abîmée. Nous devons agir en douceur et éviter d'éveiller leur méfiance aussi longtemps que possible. Le soleil se lève à peine, la plupart de leurs hommes doivent encore être en train de dormir. Nous allons tenter de les prendre par surprise. Je veux tous les moucheurs sur le pont, ainsi que tous les hommes disponibles. Pour l'instant, quatre canonniers à la batterie. »

Fletcher, le visage fendu d'un grand sourire, s'empressa de répercuter les ordres et Edward se dirigea d'un pas rapide vers les réserves de poudre. Là, il croisa l'un de ses hommes.

« Sorgo, tu restes à bord pour veiller sur Kiara.

— Mais… Capitaine, commença à pleurnicher Sorgo.

— Tu auras la même part que les autres », l'arrêta net Edward.

Une expression ravie se répandit sur le visage de l'homme et Edward serra les dents. Ce type était tellement pleutre que c'était à se demander ce qui l'avait poussé à prendre le chemin de la piraterie. Sans doute la même chose que la plupart, un larcin qui l'avait mis au ban de la société honorable, songea-t-il avec un soupir.

« Papa ! Je veux venir avec vous ! »

Edward se retourna vers la tornade qui venait d'arriver sur le pont, mais Katherine fut plus rapide que lui.

« Certainement pas. Tu retournes dans ta cabine et tu y restes jusqu'à ce qu'on vienne te chercher. »

Une lueur de rage s'alluma dans les yeux de la jeune fille et elle ignora sa mère.

« Ce n'est qu'un navire marchand, papa. Tu dis toi-même que c'est du gâteau et que la plupart du temps, l'équipage est tellement terrifié qu'il se rend avant même d'avoir combattu. »

Edward se sentit flancher devant le visage suppliant de Kiara, le même que celui de Katherine, exception faite du blond plus foncé de ses cheveux et de ses yeux vert pâle au lieu du marron chaleureux de sa mère.

« Même s'ils ne ripostent pas, on ne peut pas prendre le risque de t'emmener avec nous, riposta Katherine. Tu ne sais même pas tenir une épée correctement, t'avoir à nos côtés serait une faiblesse que nous ne pouvons et ne voulons nous permettre.

— Je sais me battre ! Et je peux tenir un pistolet ! » protesta Kiara.

Katherine pinça les lèvres, furieuse, et fixa son époux. Edward secoua la tête.

« Dans ta cabine, Kiara. »

Voyant que la jeune fille s'apprêtait à argumenter, il ajouta :

« Ordre du capitaine. »

Kiara inspira profondément :

« Je te hais », jeta-t-elle à sa mère avant de faire demi-tour.

Inquiet, Edward posa sa main sur celle de sa femme pour la réconforter, mais elle se dégagea sans douceur.

« Elle ne le pense pas, tu sais…

— Nous ferions mieux de nous concentrer sur l'abordage. Je n'ai pas envie qu'ils nous repèrent trop vite et je sais que toi non plus », rétorqua-t-elle.

Edward la suivit du regard tandis qu'elle rabattait sa longue chevelure cendrée sous son tricorne et allait se poster auprès d'un grappin, ses bottes claquant sur le pont. Un frisson d'excitation le parcourut et il regarda leur proie s'approcher peu à peu. Autour de lui, les hommes s'activaient. Ceux qui disposaient d'un uniforme s'efforçaient de garder un air nonchalant tandis que les autres s'accroupissaient contre leurs hamacs qu'ils avaient disposés le long du bastingage.

« Fletcher, les sabords ?

— Fermés, capitaine.

— Vigie, combien d'hommes sur le pont ?

— Une dizaine », lui annonça Fletcher après avoir consulté l'homme de guet.

Tendu, Edward resserra sa main sur la crosse du pistolet qu'il portait à sa taille. À ses côtés, Katherine fit de même.

« La routine, souffla-t-elle d'un ton faussement décontracté.

— Quand on abordera, tu pars à bâbord, murmura Edward. Les hommes sont moins nombreux de ce côté. Pas de prise de risques inutiles. »

La main de Katherine effleura la sienne.

« Toi non plus. »

Edward ne lui répondit pas, ils n'étaient qu'à quelques mètres de leur proie. D'où il se tenait, il pouvait voir les visages des hommes de l'équipage ennemi. Il plissa les yeux pour voir mieux et leva la tête vers la vigie du navire commercial. L'homme tendait la main vers le tocsin qui servait à donner l'alerte. L'adrénaline déferla dans le corps du pirate et il leva le bras.

« Grappins ! hurla-t-il. Maintenant ! »

Il eut le temps de voir l'expression consternée de la vigie puis se propulsa à bord de leur proie, imité par son équipage. Les pirates se déversèrent sur le pont, sabres et pistolets à la main. Katherine à ses côtés, Edward s'avança :

« Votre cargaison est réquisitionnée. Rendez-vous et nous ne vous ferons aucun mal. »

Un des hommes se précipita vers lui, la rapière levée, mais une balle l'arrêta net dans son élan. Le regard étréci par la concentration, Edward chercha des yeux un officier.

« Il ne tient qu'à vous de rester en vie. Où est votre capitaine ? »

Un homme âgé s'avança vers lui et tendit les clefs de la cale à l'assaillant le plus proche de lui.

« Je suis là, pirate. Prenez ce que vous voulez et partez. »

Trop facile, songea fugacement Edward. Où était le reste de l'équipage ? Katherine devait nourrir les mêmes doutes car elle fit signe à quelques hommes de la suivre et traversa le pont, l'arme à la main.

Stiff, la dernière recrue du Shark, s'empara alors du trousseau avec un cri d'enthousiasme.

« À nous l'or ! » s'écria-t-il en se ruant vers la cale.

Edward réagit une seconde trop tard. Il ouvrit la bouche pour le retenir mais Stiff déverrouilla la porte qui s'ouvrit avec un grincement. La lame d'une épée transperça la gorge du pirate, figeant son visage dans une éternelle expression d'incrédulité.

Edward poussa un cri de rage quand des dizaines de tuniques bleues et blanches se déversèrent sur le pont.

« Aux armes ! C'est une embuscade !

— Leurre ! » hurla Katherine qui para de justesse la lame d'un soldat.

Edward visa la tête d'un assaillant et tira sans le moindre état d'âme. Tout en ferraillant, il jeta un regard inquiet vers son navire. Une dizaine de soldats se dressait entre eux.

« On se replie. La priorité est de rejoindre le Shark. Tuez tous ceux qui tenteront de monter à bord. Pas de quartiers ! Et faites sortir ces putains de canons ! » ragea-t-il en constatant que les sabords restaient clos.

Sans attendre de voir le résultat de ses ordres, il entreprit de se frayer un chemin jusqu'au bastingage. Concentré sur son combat, il ferraillait et tranchait sans la moindre pitié lorsqu'il entendit Fletcher pousser un cri de surprise.

« Des pirates ! »

Edward se tourna rapidement vers la direction que son second indiquait et émit un bref soupir de soulagement à la vue du pavillon rouge qui se hissait derrière le Shark. Qui que soit le capitaine venant à leur aide, il lui en devait une. Regonflé par l'arrivée providentielle de renforts, il reprit le combat avec énergie. Il était presque parvenu au bastingage lorsqu'un hurlement lui glaça le sang. Katherine. Fou d'inquiétude, il la chercha des yeux et un soupir de soulagement lui échappa en la découvrant encerclée mais saine et sauve.

« J'arrive ! » lui hurla-t-il.

Un coup de canon éclata à cet instant et Edward toussa sous l'effet de l'odeur de la poudre. Rassemblant ses dernières forces, il s'apprêtait à repartir dans la bataille pour aider sa femme lorsque celle-ci poussa un cri désespéré.

« Non ! Les pirates ne sont pas venus nous aider, ils nous attaquent ! Retourne sur le Shark, sauve Kiara ! » lui jeta-t-elle tout en repoussant l'un de ses assaillants.

Edward mit quelques secondes à assimiler ce qu'il venait d'entendre et se tourna vers son navire, évitant de justesse une balle qui aurait dû être mortelle. Son sang se figea. Au lieu de se dresser fièrement sur les flots, le Shark gîtait à tribord, soit du côté où se tenaient les prétendus secours. Edward serra les poings. Ils étaient pris entre deux feux.

« On nous aborde ! Repli ! hurla-t-il. Défendez le navire et tenez-le prêt à dégager ! »

Derrière lui, Katherine cria à nouveau, de douleur cette fois et il s'immobilisa. Il ne pouvait pas la laisser… Il ne pouvait pas. Il s'apprêtait à retourner vers elle lorsqu'elle se dégagea du combattant le plus proche.

« Ne t'occupe pas de moi ! Protège Kiara ! » lui cria-t-elle.

La mort dans l'âme, Edward obéit et se précipita vers son navire, écartant sans pitié tous ceux qui se trouvaient sur son chemin. Une lame lui entailla la joue et le sang chaud coula le long de son cou sans qu'il s'en soucie. Autour de lui, ses hommes se battaient vaillamment mais il se rendit compte, le cœur serré, que nombre d'entre eux étaient à terre. Galvanisé par l'angoisse, il se battit de plus belle et finit par rejoindre le pont du Shark. Par réflexe, il trancha net la corde du grappin qu'il avait emprunté pour rejoindre son navire puis se précipita vers l'entrepont, évitant les corps qui jonchaient le sol. A l'horizon, il vit une voile rouge décroitre mais ne s'y arrêta pas. Il serait temps, une fois la bataille terminée, d'identifier le mécréant qui avait osé bafouer le code d'honneur des pirates et les prendre à revers durant l'abordage.

« Larguez les écoutes et préparez-vous à lofer, ordonna-t-il tout en courant. Je veux tous les hommes encore en vie sur le pont. Ouvrez les sabords et coulez ce foutu navire marchand. Fletcher, on dégage dès que Katy est à bord, compris ? »

Il n'attendit pas la réponse du second, certain que ses ordres seraient comme toujours suivis à la lettre.

Edward était à peine engagé dans l'escalier que la puanteur âcre du sang le prit à la gorge. Fou d'angoisse, il se rua vers le gaillard arrière, les armes au poing.

« Kiara ! »

La porte de la cabine de sa fille béait. La pièce était déserte. Seul le désordre qui y régnait témoignait d'une présence humaine.

Au-dessus de lui, il entendit les pas de ses hommes, et leurs cris lui parvinrent de façon étouffée. Incapable de réagir, il perçut la voix de Fletcher, dominant les autres.

« Coupez ces grappins et amarrez les boulines ! On s'arrache d'ici. »

Edward, le cœur lourd, se laissa tomber sur le sol. Il avait échoué. Le Shark était sauf, mais Kiara avait disparu. Comment allait-il pouvoir regarder Katherine en face après ça ?

De longues minutes s'écoulèrent. Un pas lourd résonna dans l'escalier et Fletcher apparut. Inquiet de ne pas apercevoir sa femme, Edward se redressa.

« Où est Katherine ? Elle est blessée ? »

Son second le fixa avec compassion.

« Je suis désolé… Ils l'ont prise.

— Quoi ?

— Ils savaient qui elle était, ils l'ont arrêtée. La dernière fois que je l'ai vue, elle avait les fers aux poignets. »

Fou de détresse, Edward attrapa Fletcher au col.

« Que dis-tu ? Tu l'as laissée là-bas ?

— C'est elle qui nous l'a ordonné. Elle savait ce qu'elle faisait.

— Depuis quand ma femme est-elle capitaine de ce navire ? » hurla Edward.

Fletcher le fixa, impassible.

« Ceux qui sont pris restent sur place. C'est la règle et elle s'applique à tous, vous le savez aussi bien que moi. Katherine voulait que nous la laissions. Elle a dit que la sécurité de votre fille était la priorité. »

Le désespoir submergea Edward.

« Kiara n'est plus là. Je ne sais même pas si elle est encore en vie. »

Fletcher lui tendit d'une main ensanglantée la flasque de bourbon qui ne le quittait jamais. Le capitaine la vida d'un trait. Les deux hommes se firent face quelques instants puis Edward se détourna, incapable de supporter la pitié qu'il lisait sur le visage de son second.

Un bruit se fit entendre dans la salle aux bouteilles et le pirate se retourna, éperdu d'espoir, mais au lieu du visage de sa fille, ce fut la face ronde de Sorgo qui apparut. Fou de rage, Edward attrapa le matelot par le col.

« Où est-elle ?

— Dé…dé…solé… Ils l'ont enlevée… bredouilla Sorgo. Ils ne voulaient qu'elle. »

Edward resserra sa prise autour du cou de l'homme.

« Avoue plutôt que tu t'es planqué comme le lâche que tu es et que tu les as laissé prendre ma fille alors que je t'avais ordonné de la protéger ! ragea-t-il.

— Ils... ils étaient là pour elle… ils ont dit qu'ils tueraient tous ceux qui s'interposeraient, ils étaient trop nombreux, j'ai rien pu faire, capitaine.

— Dis plutôt que tu n'as rien voulu faire, ragea Edward. Qui étaient-ils ? »

Sorgo, rouge et frôlant l'étouffement, écarta les bras en signe d'ignorance.

« Capitaine, vous allez le tuer ! » intervint Fletcher.

Edward se força au calme et le relâcha. Malgré la rage qu'il éprouvait à son égard, son équipage était trop décimé pour qu'il s'offre le luxe d'en tuer un de plus.

« Le nom de leur navire ? A quoi il ressemblait ?

— À ces machins chinois ! » s'exclama Sorgo, visiblement fier de pouvoir répondre.

Le visage d'Edward se vida de toute couleur.

« Une jonque ? Tu en es sûr ?

— Oui, c'est ça ! Une jonmachin ! » se réjouit Sorgo sans remarquer le trouble de son capitaine.

Fletcher, inquiet, fixa Edward.

« Vous savez qui c'est ?

— Le nom de la jonque, est-ce que c'était le Queen Jade ? » lui demanda Edward d'une voix pressante.

Après quelques secondes de réflexion, Sorgo répondit d'une voix hésitante :

« Il y avait Jade dedans oui…

— Le cornard… ça pouvait pas être pire, grimaça Edward avant de remonter sur le pont, suivi par Fletcher.

— Vous connaissez le responsable ? » interrogea inutilement le second.

Edward s'abstint de répondre :

« Sais-tu où ils comptent emmener Katherine ?

— Ils ont parlé de Nassau. »

Le capitaine soupira lourdement. S'il se lançait à la poursuite du Queen Jade, il ne pourrait pas sauver Katherine avant qu'elle parvienne à Nassau. D'un autre côté, elle ne lui pardonnerait jamais s'il arrivait quelque chose à leur fille.

« Que fait-on ? » l'interrogea Fletcher.

La mort dans l'âme, Edward soupira.

« On trouve un mouillage sûr histoire de réparer les dégâts puis, cap sur Canton.

— Canton ? répéta Fletcher, abasourdi par leur destination. Vous êtes sûr ? Je veux dire, on navigue jamais dans la Mer de Chine… »

Edward saisit une bouteille de bourbon qu'il déboucha d'un coup de dents.

« Il faut croire qu'il y a un début à tout. » maugréa-t-il.

Edward, le cœur serré par l'inquiétude, remonta sur le pont. Tandis que les hommes s'affairaient autour de lui, le pirate songea à Katherine qu'il venait d'abandonner à son sort. Il espérait vraiment avoir fait le bon choix. Fletcher posa brièvement sa main sur son épaule.

« C'est ce qu'elle voudrait que vous fassiez », chuchota-t-il.

Edward ne répondit pas. Oui, c'était ce que Katherine attendait de lui, mais le savoir ne lui rendait pas les choses plus faciles. Sans un mot, il empoigna sa bouteille de bourbon et alla s'enfermer dans sa cabine.

« Préviens-moi dès que nous serons arrivés au mouillage et dis au charpentier de se tenir prêt : je n'ai pas l'intention de moisir dans une anse quelconque. »

Voilà, j'espère que cette préview vous a plu et que vous serez nombreux à découvrir ou redécouvrir mes aventures de pirates !