Bonjour à tous,
Après plus d'un an sans mettre à jour cette histoire, j'ai eu envie de continuer son écriture. Je ne sais pas encore d'où cette envie m'est venue, ni où elle me mènera, mais elle est présente pour le moment et voici donc le chapitre 7. Un chapitre 8 est déjà en cours d'écriture, pour ce qui est de la suite, on verra.
Bien à vous,
Luciaellana.
Chapitre 7
En la voyant sur le seuil de chez elle, elle eut envie de refermer la porte violemment et de nier son existence. Elle se força à respirer, malgré son cœur qui battait si fort entre ses côtes. A en faire mal. Hélène ne dit rien. Elle se contenta d'abord de regarder l'autre femme. Elle détailla son visage, si joliment dessiné, la cascade de ses cheveux bruns, presque noirs qui coulait sur ses épaules et dans son dos et son regard sombre et profond. Si différente d'elle-même, avec ses yeux bleus et ses fossettes. Les battements de son cœur s'étaient calmés, au creux de son ventre, une pointe d'amertume et de jalousie. Et la rancœur grandissante des dernières semaines. Pareil au venin qui s'insinue lentement dans les veines. Parce que la femme qui se tenait en face d'elle était très belle, elle ne pouvait le réfuter, elle se sentit encore davantage diminuée. Déchue, tombée de son trône, on lui avait brûlé ses ailes. Hélène souhaitait que cette femme reparte, elle souhaitait oublier. Elle avait si mal.
- Il n'est plus ici. Je crois qu'il vit chez Gibbs, dit-elle.
Et avant même que la femme brune ne puisse la remercier ou même lui sourire, elle avait refermé la porte de la maison sur elle.
La poignée tourna dans sa main, la porte s'entrebâilla, éternellement ouverte. Après avoir jeté un rapide coup d'œil à l'intérieur, Ziva entra dans cette maison de la périphérie de Washington DC qu'elle pensait ne plus jamais revoir. Parce que rien n'avait changé, elle sourit. Les vieux meubles en bois recouverts d'une fine couche de poussière, une table à repasser le linge devant un téléviseur d'un autre âge et une bière qui n'était pas encore décapsulée posée sur cette table, à laquelle elle s'était si souvent assise. Le temps avait passé irrémédiablement et pourtant, ici, tout semblait être resté au même endroit. Les mêmes craquements familiers du parquet, l'atmosphère lumineuse et chaleureuse qui baignait dans la pièce principale, l'odeur du vieux bois la rassurèrent. Le lieu était hors du temps, hors du monde et comme une cabane d'enfants, elle s'y sentait protégée. Son corps se détendit alors qu'elle retrouvait les traces oubliées des anciennes habitudes.
Elle savait qu'elle était seule. Un mardi, en fin de matinée, le propriétaire de la maison devait être au NCIS. Elle fit le tour de la maison, s'imprégnant des souvenirs qu'elle recelait, exactement comme on pouvait retrouver plusieurs années après les lieux apaisants de l'enfance. Ici, elle était tranquille.
C'est lorsqu'elle s'approcha de la porte qui conduisait au sous-sol qu'elle comprit qu'elle s'était trompée. Son cœur recommença à battre douloureusement dans sa poitrine. La porte était entrouverte. Quelqu'un était là, en bas. Un moment, elle envisagea de quitter la maison, de prendre le premier vol à destination d'Israël, de repartir comme elle était venue. Personne ne saurait qu'elle avait été présente, excepté cette femme qui s'était tenue sur le seuil de la maison qu'elle croyait être celle de Tony. Mais cela n'avait pas d'importance. Rien n'était important qu'elle, que ses années, à faire le vide, loin d'eux. Ces quatre années qu'elle voulait protéger. A tout prix. Recommencer à zéro une nouvelle fois n'était pas envisageable.
Refusant de céder à la panique qui s'emparait d'elle, elle s'assit dans un fauteuil et ferma les yeux. Son passé menaçait à tout moment de l'envahir, de prendre le dessus sur sa raison, sur la force qui lui avait permis de venir ici, à DC. Réprimer les tremblements qui risquaient de la submerger, se forcer à souffler. Vital. Tout cela ne pouvait pas voler en éclats. Ce n'était plus sa ville, ce n'était plus sa vie. Elle ne craignait rien. Etrangère dans un monde qu'elle avait connu et aimé, elle devait s'accrocher au présent qui était là et oublié les fantoches de ses actes, les fantômes des morts qu'elle avait laissés derrière elle. Elle était là pour lui, uniquement pour lui. Parce qu'elle l'avait aimé. A cette dernière pensée, Ziva retrouva un semblant de sérénité et ouvrit les yeux. Déterminée.
Elle se leva. Ouvrit la porte du sous-sol, redoutant ce qu'elle allait y trouver. Elle descendit les marches qui grinçaient sous son pas, pourtant si léger, une à une. Une fois sa vue habituée à la pénombre, elle reconnut la forme familière d'un énième bateau en construction, les outils épars sur le plan de travail, la bouteille de Bourbon. Se pouvait-il que quatre ans aient passé ? De nouveau, les doutes et la boule dans la gorge.
La respiration se transforma en léger ronflement. Ziva tourna le regard. Là, juste à droite de l'atelier de Gibbs, un lit de camps avait été installé. Et dessus, une silhouette immobile. Endormie.
Adoptant le pas glissant qui avait été le sien alors qu'elle travaillait au Mossad puis au NCIS, elle s'approcha, attentive au moindre mouvement. Les automatismes acquis durant de nombreuses années sur le terrain ne lui furent pas nécessaires, l'homme allongé ne bougea pas.
Déjà, alors qu'elle était encore à plusieurs mètres de lui, elle le reconnut. Le rythme de sa respiration, les lignes de son corps, les épaules si fortes, sa haute taille. Elle sut qu'il est là, tout près d'elle et pourtant, elle n'arriva pas à l'accepter. A réaliser pleinement. Parce que cela ne se pouvait.
Quatre ans de séparation, de silence, d'un mutisme qu'elle lui avait imposé sans vraiment lui en laisser le choix. Qu'elle n'avait plus supporté mais qu'elle n'avait pu briser. Parce que cela faisait trop longtemps, la peur paralysait son désir. Le vent s'était levé, il fallait tenter de vivre. Le temps avait passé, sa vie avait changé. Le temps des espoirs vides de sens était clos, restaient les puissances de son imagination fantasque et le rêve, parfois, au cœur de la nuit. Qui la réveillait et lui laissait un goût amer d'inachevé sur les lèvres. Et puis, l'absence, le manque, la douleur, évanouis comme des lettres tracées dans le sable. Il n'était plus dans sa vie. Devenu un doux souvenir qu'elle se plaisait à évoquer dans les moments de solitude, il n'avait plus d'existence, plus de réalité matérielle. Sa pensée seule le sauvegardait et sa mémoire empêchait l'oubli, elle souriait parfois en l'invoquant. Mais plus rien n'était semblable à ce qui avait été. Les terres arides d'Israël entouraient les champs d'oliviers et d'orangers où elle s'était construit une seconde existence, dans la maison où elle était née, bien loin de l'agitation des grandes villes. Seules ses origines demeuraient aussi solides que la pierre et la vie simple qu'elle menait, aimée de ceux qui vivaient auprès d'elle. La mer pour bruit de fond. Dans sa nouvelle vie. Le reste n'était que sentiments éphémères qui s'en vont au vent mauvais.
Jusqu'à son message, sur son répondeur, quelques semaines auparavant.
Comme dans un rêve, elle s'avança vers lui. Elle s'accroupit près du lit puis s'assit en tailleur. Les effluves d'alcool et de transpiration refluaient vers elle. Elle n'y prit pas garde, trop occupée à appréhender une réalité qu'elle croyait perdue.
Et Ziva contempla le visage de Tony.
Longtemps.
Elle observa ses paupières fermées, agitées par instant d'un léger tressaillement, ses cils bruns et la ligne que dessinaient ses sourcils. Elle compta les petites rides qui entouraient ses yeux, en découvrit de nouvelles, apparues ces dernières années, et remarqua les cernes profonds qui creusaient son visage. Du regard, elle suivit la courbe de ses pommettes, le creux de sa joue. S'arrêta sur sa barbe négligée qui dissimulait le tracé de sa mâchoire et sur les gerçures et crevasses inhabituelles sur ses lèvres, communément si douces. Il avait les cheveux coupés courts, comme elle aimait. Malgré sa faiblesse, elle le trouva beau.
Détachant enfin son regard de l'homme endormi, elle examina la bouteille de vodka presque vide qui siégeait au pied du lit de fortune et aperçut une boîte de doliprane, posée sur la chaise qui servait de table de nuit, ainsi qu'une large bassine bleue. Un sourire s'esquissa sur les lèvres de Ziva Gibbs prenait soin de son agent senior.
Ce fut seulement lorsqu'elle se retourna vers Tony que Ziva remarqua du coin de l'œil une boîte en carton, à l'apparence banale. L'attrapa, en souleva le couvercle. Retint de justesse une exclamation lorsqu'elle en découvrit le contenu. Se pouvait-il qu'il ait gardé tout ce temps…
Un monde. Leur monde, à elle, à lui, à eux. Si peu d'objets et pourtant tant de moments. Il semblait ne tenir qu'à quelques souvenirs conservés minutieusement mais il était immense. Sublime, parce qu'ils avaient dessiné en grand leur amitié, si particulière, dans les rires et les magazines masculins, autour de margaritas dans des bars de la capitale, dans leurs réussites et leurs échecs, professionnels et personnels. Leurs bouderies, leurs attitudes d'enfants, leurs jeux d'adultes aux résonnances si puériles parfois, leurs gestes, leurs sourires et leurs regards. Sublime, parce qu'ils avaient rêvé à l'amour, aux danses dans les étoiles, aux fuites adolescentes et aux bonheurs sensuels. Sublime, parce que le rêve et la réalité, dans leur histoire, avaient oublié leurs divergences, croyant en un destin parallèle qu'eux seuls pourraient vivre. Se pouvait-il qu'un drapeau-souvenir israélien, une robe en soie verte, un pendentif et quelques photos soient les incarnations d'une vie au côté d'un homme ?
Ô, fragiles talismans, si précieux et si chers. Est-ce vous, les dépositaires de mon grand amour ?
Entourée des amulettes de leurs amours passées, une larme roula sur la joue de Ziva. Elle l'essuya du revers la main et redressa la tête, émue.
Et ses yeux noirs rencontrèrent les yeux verts de Tony.
