Bonjour à tous,

J'ai comme l'impression que la partie française consacrée à NCIS est presque abandonnée. Aussi, je vous remercie pour les commentaires et notifications que je reçois de temps en temps concernant cette histoire ou d'autres histoires que j'ai pu écrire. Voici le chapitre 8, le dernier que j'ai écrit pour le moment. Je vous souhaite une bonne lecture !

Luciaellana.


Chapitre 8

« Ainsi, quand Mme Darling retourna dans la chambre d'enfants pour voir si son mari dormait, elle trouva tous les lits occupés. Les enfants attendaient un cri de joie, mais il ne vint pas. Elle les vit, mais sans croire qu'ils étaient vraiment là. Vous savez, elle les avait si souvent vus dans leurs lits en rêve, qu'elle crut tout bonnement que son rêve se prolongeait. »
Peter Pan, James Matthew Barrie, 1911, traduction de Stéphane Labbe, 2013

La vie réserve ces moments où le rêve n'est jamais loin. Les secondes s'étirent, infinies, dansent autour du cadran de l'horloge, pareilles à des heures. Elégantes, elles transfigurent la perception du temps. Dans une résonance sourde et blanche, la durée se dilate et s'envole vers les hautes sphères de l'imagination, légère.
Et Tony regarda Ziva, qui lui rendit son regard.

Et puis, le ballon gonflé éclate. Lourd est le temps, dur et absolu, cassant.
La gêne. Le silence, plein.

Tony cligna des yeux plusieurs fois, hébété. L'alcool, trembleur comme une flamme, devant ses yeux, le rendait aveugle. Bercé par la folie, les yeux noirs qui le perçaient, sans ciller. La robe verte, tenant dans une main, valsait lentement, porté par un corps invisible. Le monde renversé, tons vert-gris, frénétique. Le corps d'une femme qu'il fantasmait encore, objet de ses fantaisies, de son inconscience. Les substances, la fièvre le rongeaient depuis si longtemps. Et il ne crut qu'à une psychose, une nouvelle fois. Il chercha la bouteille de vodka, l'attrapa, but âprement au goulot. Toussota. Il ferma les yeux et grimaça.

Ziva le regarda. Silencieuse d'abord, elle le regarda cligner des yeux. Attraper la bouteille et boire. Elle vit une larme sur son visage. Elle eut mal. Il lui fendit le cœur, ouvrit une nouvelle blessure, profonde. Durable, peut-être.

Elle ne comprit pas pourquoi il ne l'avait pas vue. Elle ne comprit pas pourquoi il était allongé là, sur ce lit de camps dans le garage de Gibbs, soûl à la mort. Elle ne comprit pas ce qu'elle faisait près de lui, pourquoi elle était revenue. Elle ne comprit plus pourquoi elle était partie si longtemps, pourquoi elle s'était tue. Elle ne comprit plus rien. Angoissée, tout à coup, elle attrapa convulsivement la bouteille et en vida le contenu entre ses lèvres. L'amertume terrible de la boisson lui fit prendre conscience de ce qu'elle faisait. Dégoûtée, elle s'arrêta, tandis que l'alcool lui brûlait l'œsophage, emportant avec lui son innocence et sa niaiserie. Lucide, elle fit face.
Il l'avait appelé. Elle savait qu'il perdait pied. Elle n'aurait pas dû être surprise. Et pourtant… On ne pouvait s'attendre à trouver quelqu'un qu'on aimait dans un état de délabrement comme celui auquel elle faisait face. Il est des moments où la réalité dépasse les pensées et les spéculations. Il l'avait quittée en homme confiant, fort, présent. Elle le retrouvait couché sur un lit, la tête soutenue par un coussin, la sueur perlant à son front et son visage, blafard. Il n'y avait là que souffrance et déchéance, la couleur de l'épuisement.
Son cœur battait fort entre ses côtes, elle sentait plus fort que jamais l'odeur âcre d'alcool et de transpiration qui émanait de lui. Elle eut envie de vomir et se demanda si elle était au bon endroit. D'elle à lui, un fossé. Un monde. Pourquoi était-elle revenue ?

La voix fit vaciller le sommeil dans lequel il était replongé. Elle appelait doucement son prénom, lointainement, comme un écho dans la montagne. Il tressaillit, ses paupières tremblèrent. Ce n'est que lorsqu'il sentit une main sur son avant-bras qu'il ouvrit les yeux, grands. Halluciné, il regarda le plafond, avant de tourner ses yeux vers elle. Elle sut qu'il l'avait vu cette fois-ci, la peur qu'elle lut dans ses yeux. Terrifié, elle décela l'épouvante dans son regard alors qu'il fixait son visage. Une angoisse incontrôlable pareille à l'enfant qui s'éveille d'un long cauchemar. Dans un spasme, il cria son prénom et les larmes ruisselèrent sur son visage, intarissables. Instinctivement, il adopta la position du nouveau-né, comme pour se protéger, son corps secoué de sanglots.

Ziva fut déroutée. Sans comprendre, elle entoura maladroitement son dos de ses bras et il enfouit son visage dans le pull blanc de l'israélienne. Il murmurait des paroles incompréhensibles, elle y distinguait son prénom.
At Lo Levad, murmurait-elle. At Lo Levad, disait-elle indéfiniment. Tout doucement dans son oreille. Comme le refrain oublié depuis longtemps d'un amour perdu. Comme une ritournelle effacée par les vents qui brille de nouveau dans les cœurs. Les souvenirs brûlaient son âme, ils semblaient pourtant si lointains. Elle pleurait, elle aussi.


L'un contre l'autre, serrés comme deux enfants abandonnés, ils s'accrochaient, avec l'énergie du désespoir. La peur de chavirer de nouveau au ventre et de sentir la tempête les emporter encore. Ils restèrent de longues heures, tapis près du lit de camps en silence, confiants dans le langage des corps. Les larmes ruisselaient le long de leurs joues, souffrants de se voir présents l'un à l'autre alors qu'ils ne s'étaient pas trouvés depuis des années. Doucement, elle lui caressait les cheveux en fredonnant des chansons en hébreu, tandis qu'il fixait ses yeux noirs, comme pour conjurer un éventuel mirage. La douceur de sa voix lui redonna corps petit à petit à ses yeux, de l'apparition qu'elle avait été, elle devint réelle. Lorsqu'elle fut totalement incarnée et qu'il en eut pris conscience tout à fait, ses pleurs cessèrent. Il se redressa, se recula et la regarda.
Elle était belle, comme au premier jour. Il ne vit pas les cernes sous ses yeux noirs, conséquence d'un long voyage, ni ses cheveux emmêlés, il se rendait simplement compte qu'il avait oublié à quel point elle était belle. Non pas qu'il ait totalement effacé son image, bien au contraire, elle était sans cesse au cœur de ses pensées. Mais sa beauté avait été ternie comme une fleur qui se fane progressivement, par les années perdues et passées loin d'elle, par les rêves, de plus en plus flous, par la vie quotidienne et les nouvelles amours. Maintenant, assise face à lui, les jambes repliées sur le côté, elle illuminait toute l'obscurité du sous-sol et l'air autour d'eux se teintait d'une aura différente, presque dorée. Il la trouva sublime, resplendissante comme jamais.

- Ziva, murmura-t-il en avançant une main vers son visage.

Elle tressaillit au son de sa voix, baissa les yeux lorsqu'il trouva son regard. Elle passa une main dans ses cheveux, négligemment. Le geste qui lui avait paru d'abord si naturel s'arrêta à mi-chemin et la main de Tony retomba brutalement dans un claquement sec.
Et ils se regardèrent, comme deux inconnus, qu'ils étaient devenus, ne connaissant rien à la vie de l'autre que ce qu'ils avaient été ensemble, avant la séparation. L'imperceptible malaise flotta dans l'air alors qu'ils prenaient conscience l'un et l'autre du vide qu'il y avait entre eux. La parole était un péril noir dans le fragile équilibre qu'ils avaient modelé, l'espace de quelques heures.


Lorsque l'atmosphère devint trop lourde, que l'air prit l'odeur des chaudes soirées d'été où l'orage va éclater soudainement, le cœur de Ziva menaça d'éclater. Elle ne trouve pas les mots, qu'elle avait répétés tant de fois. Alors, comme une voleuse, elle s'enfuit.
Laissant derrière elle son odeur dans les bras de Tony, et l'empreinte d'un baiser sur sa joue.