Yo le monde ! Comment se sont passées vos vacances ? Votre rentrée ?
Within Temptation – All I need
Sur une île aussi petite, tout le monde se connaissait. On en avait vite fait le tour, si bien qu'elle ne recelait à force plus aucun secret pour les habitants. Chacun menait tranquillement sa vie, les conflits prenaient rarement une envergure inquiétante.
Partout sur Kokoyashi on avait entendu parler des deux sœurs complices. Surtout de la plus jeune, laquelle ne manquait jamais une occasion pour se faire remarquer. L'aînée, de son côté, disposait d'une personnalité plus posée qui lui accordait une maturité plus importante. Il fallait dire que la mère possédait un caractère bien trempé.
Ancienne marine, cette femme célibataire était revenue chez elle après une longue absence, les deux filles dans ses bras. Elle les avait trouvées sur un champ de bataille en ex-Yougoslavie alors qu'elle-même avait été grièvement blessée et laissée pour morte.
On pouvait aisément en conclure que ces enfants l'avaient sauvée. Celle-ci les avait découvertes dans les bras de leur mère décédée. La première avait été âgée d'à peine deux ans tandis que l'autre était née peu de temps auparavant, probablement moins de trois mois. Ces visages innocents, ignorant l'horreur du monde l'avaient profondément touchée.
Alors elle avait décidé de quitter la Marine, tous ces combats, en emportant ces enfants avec elle. Elle était devenue un soldat car elle croyait sincèrement en la Justice et avait toujours été une dure à cuire. Son entêtement était tel que nul n'était jamais parvenu à la dissuader lorsqu'elle prenait une décision. Ou du moins était-ce ce qu'elle avait voulu faire croire. Car nul sur l'île n'ignorait qu'elle avait été totalement brisée par la tragédie qui s'était abattue sur elle quelques mois avant de partir.
Ce fut ainsi qu'elle décida à dix-huit ans de quitter Kokoyashi et pour s'engager ; et qu'elle revint à vingt ans, après deux ans sans la moindre nouvelle et avec la ferme intention de devenir mère. D'élever ces deux filles dont elle serait fière.
Orpheline depuis quelques années, la jeune femme avait hérité de la maison de ses parents ainsi que de leur plantation d'orangers transmise de génération en génération. Nul n'était parvenu à expliquer comment ses fruits parvenaient à pousser dans un climat pareil. Aussi loin qu'ils pouvaient s'en souvenir, ils avaient toujours été là.
Malgré leur pauvreté, la jeune femme avait toujours fait de son mieux afin que les deux sœurs ne manquassent de rien. Quand bien même elles ne partageaient pas le même sang, elle se plaisait à penser qu'elle était leur mère. Que son amour et sa volonté suffiraient à les rendre heureuses. Cela avait marché, plus ou moins. Mais pas éternellement ; juste une petite dizaine d'années.
Car ne pas pouvoir tout s'offrir et vivre perpétuellement avec des biens usagés, voire usés, avait toujours déplu à la cadette, laquelle ne s'était toujours pas rendue compte de l'importance que représentait la famille. Puisque ce n'était qu'en perdant quelque chose qu'on en comprenait sa vraie valeur.
Le nom de cette femme était Bellemere. Une vraie tête de mule qui avait transmis ce trait de caractère à ses filles. Elle avait toujours désiré les voir grandir, de manière à s'assurer qu'elles deviendraient fortes. Car elle estimait que les femmes ne devaient pas être rabaissées, qu'elles étaient tout-à-fait capables de s'affirmer dans le monde moderne.
Cette famille plus ou moins heureuse avait vécu ensemble jusqu'à ce tragique événement.
Genzô s'était toujours demandé pourquoi il cautionnait sans cesse les bêtises de Nami. Aujourd'hui encore, elle avait volé quelque chose. Un livre, plus précisément, comme les dernières fois. Et ce n'était pas à cause de sa cleptomanie ; elle avait souhaité le voler d'elle-même, pas à cause d'une volonté supérieure à la sienne, la privant de tout jugement.
Quelle gamine particulière. Elle constituait un rare cas de personne cleptomane et voleuse. Car il ne fallait pas mélanger les deux. Il avait beau en parler à Bellemere, cette dernière persistait à faire la sourde oreille. Et d'ailleurs, pourquoi s'embêtait-il tellement avec ces femmes ? Ses efforts ne servaient à rien et pourtant il persistait. Il ne savait pas lequel était le plus stupide. Lui, sans doute.
Nami était toute légère pour son âge, si bien qu'il pouvait la porter en tenait sa robe. Bellemere le tuerait s'il le voyait agir de la sorte : le tissu finirait par lâcher à force. Cependant, il était prêt à courir le risque si cela la faisait finalement réagir. Il commençait à en avoir assez de payer les livres qu'elle chapardait. Son porte-monnaie allait finir par s'épuiser, lui aussi.
Arrivé près de la maison à l'écart du village, Genzô se mit à crier le nom de la propriétaire de l'extérieur. Cette dernière, une cigarette éteinte à la bouche, ouvrit la porte. Elle n'avait pas du tout changé son apparence en dix ans. À trente ans, elle continuait à se raser la moitié de la tête et à attacher le reste en queue de cheval. Ses cheveux roses étaient déjà bien hors du commun à la base.
« Qu'est-ce qu'il y a cette fois, Genzô ?
- Nami a volé un livre ! Encore ! Bellemere, il faut que tu sois plus sévère avec tes filles. »
Celui-ci lâcha la jeune fille qui courut jusqu'à sa mère, le livre dans ses bras, avec l'intention ferme de ne pas le lâcher. À la regarder, elle n'avait pas du tout honte de ses actes. Car elle savait que sa tutrice allait la couvrir, une fois de plus. Elle n'était certes pas gâtée matériellement, or elle l'était émotionnellement. Sale gamine.
« N'en fais pas tout un plat, ce n'est qu'une enfant. Ne t'en fais pas, je te rembourserai en nature. »
Avec un clin d'œil, Bellemere rentra dans la maison avec la petite voleuse, laissant l'homme béat devant la petite propriété, rouge jusqu'aux oreilles. Et, le pire, c'était qu'il se laissait manipuler. Dès qu'il s'agissait d'elle, il était incapable de résister. Et, bien entendu, elle en était parfaitement consciente et utilisait ce détail à son avantage.
Maintenant il savait très bien pourquoi il ne lâchait jamais l'affaire.
Assise sur la table de la cuisine, l'unique de la maison, Nami dessinait. Bellemere l'avait réprimandée pour ses actes sans lever la voix, comme d'habitude. Elle avait conscience que c'était mal de voler, pourtant il lui fallait absolument ce livre qui expliquait comment dessiner des cartes. Depuis toujours, elle avait désiré dessiner une carte du monde. Bien entendu, elle en avait vu dans des livres, or elle avait toujours ressenti cette impression qu'elles étaient fausses.
Après avoir lu le live, celle-ci avait passé la journée à traverser l'île de part en part dans le but de noter le plus d'informations possible. À présent, elle était en train de dessiner sa première carte. Excitée, elle s'appliquait le plus possible. Sa représentation cartographique de Kokoyashi devait être absolument parfaite ; elle avait hâte de la montrer à Bellemere et Nojiko afin d'entendre leurs avis.
Cela lui prit plusieurs heures. Les deux autres habitantes de la maison, ayant compris l'importance de ses travaux, avaient décidé de la laisser tranquille et de travailler sur les orangers dans le jardin. Ajoutant quelques couleurs pour la terre et la mer en conclusion, Nami s'étira puis admira son travail. Toute heureuse, elle se leva et alla montrer son œuvre à sa sœur et sa mère.
Celles-ci se lavèrent les mains avant de toucher la feuille de papier. Fière de sa fille, Bellemere la félicita. L'enfant rousse irradiait de bonheur. Cette carte constituait un premier pas vers son rêve. Elle avait hâte de voyager partout dans le monde et de cartographier chaque endroit. Elle ne tenait pas en place, elle n'avait pas envie d'attendre.
« Nami, tu comptes voyager partout dans le monde, n'est-ce pas ? »
Surprise par la question de la femme de trente ans qui les avait éduquées, l'intéressée hocha la tête. Bellemere esquissa alors un sourire, sa cigarette éteinte toujours dans la bouche, puis lui intima de la suivre. Elle se dirigea vers un coffre rempli de vieux objets qu'elle leur avait toujours défendu de toucher. De toute façon, c'était rempli de poussière et elles n'aimaient pas les araignées, ce qui avait simplifié la tâche.
L'aînée s'agenouilla devant cet objet en bois puis l'ouvrit, laissant s'échapper un petit nuage de poussière. Évitant de respirer trop profondément, elle entreprit de chercher l'objet de ses désirs. Elle avait envisagé de le transmettre à l'une de ses filles, sans savoir laquelle. Et, au final, Nami semblait la plus disposée à le recevoir. Il ne serait pas oublié.
Son sourire s'élargit lorsqu'elle aperçut ce qu'elle recherchait. L'attrapant, elle dévoila aux deux gamines un bracelet avec une sorte de boule. Dedans se trouvait une flèche, comme pour indiquer une direction. Quel objet étrange, elles n'en avaient jamais vu pareil jusqu'alors. Les deux sœurs se regardèrent avec incompréhension avant de reposer leur regard sur leur mère, demandant des explications.
« Ceci, les filles, est un log pose. C'est une sorte de boussole qui ne marche que pour des endroits particuliers. »
Cela suffit à attirer leur attention. Toutes excitées par cette découverte, elles s'approchèrent, cherchant à le tenir dans leurs mains. Nami fut la première à le saisir et à le manipuler dans tous les sens, sous le regard curieux de Nojiko. Celle-ci le tourna, le retourna, examinant les mouvements. Pourtant, elle ne fut que déçue au final.
« Mais, Bellemere, l'aiguille ne bouge pas.
- Tu m'as écoutée, Nami ? Je t'ai dit que ça ne marchait que pour certains lieux.
- Ah bon ? Lesquels ?
- Ça, je n'en sais rien. »
Une expression de déception se peignit sur son visage. En quoi cela était-il censé lui servir, si elle ne pouvait pas l'utiliser ? Autant lui rendre, alors. Nojiko l'attrapa à son tour, désireuse de le manier elle aussi. Elle ne savait pas que sa mère possédait une telle chose. Pourquoi ne leur en avait-elle pas parlé avant ? Et, surtout, d'où le sortait-elle ? Elle n'avait jamais entendu qu'un tel objet existait. Serait-il si rare que les gens l'avaient oublié ?
« Nami, tu ne comprends pas, intervint sa sœur. Avec ça, tu pourras découvrir de nouveaux endroits et les cartographier ! »
Cela devait forcément être l'intérêt de ce log pose. S'il n'indiquait que des lieux particuliers, cela signifiait qu'ils étaient hors du commun. Peut-être que nul ne les avait encore découverts. Elle serait fière d'apprendre un jour que sa sœur cartographiait de pareilles terres. À en juger la carte de Kokoyashi, elle était douée. Elle n'avait que huit ans et parvenait à dessiner ce que certains parvenait à produire au bout de plusieurs années.
Rendant le log pose à Nami, Nojiko retourna vers les orangers afin de continuer la cueillette. Malgré l'atmosphère optimiste, elle ne cessait d'avoir un mauvais pressentiment. Comme si quelque chose de grave allait se produire. Mais quoi ? Il lui était arrivé une fois de ressentir la même chose deux ans auparavant, avant l'incident de la noyade. Allait-il arriver à nouveau malheur à sa sœur ?
Coulant un regard vers celle-ci qui discutait gaiement avec Bellemere, l'aînée espérait se tromper. Pourtant, l'angoisse continuait de monter en elle. Peu importait de quoi il s'agissait, elle avait l'impression que cela changerait radicalement leurs vies. À leur plus grand malheur.
« Je te déteste ! J'aurais dû me faire adopter par une famille riche, tu n'es pas ma mère ! »
Une main entra violemment en contact avec sa joue, la faisant tomber par-terre. Nami s'était encore laissée emporter. Alors que Bellemere recousait de vieux vêtements que des voisins lui avaient donnés, elle s'était plainte de ne pas posséder de biens neufs. Habituellement, Nojiko récupérait des habits ayant appartenu à d'autres enfants, puis Nami en héritait. Parfois, Bellemere arrivait à le rénover en cousant des dessins.
Les deux sœurs n'avaient probablement jamais porté quelque chose de neuf. Et le caractère jaloux de la plus jeune n'avait jamais arrangé les choses. Néanmoins, jamais leurs disputes n'avaient pris une telle envergure. Jamais encore n'avait-elle hurlé à Bellemere qu'elle n'était pas leur vraie mère. Bien entendu, elles étaient au courant de leur lien adoptif, or cela ne leur avait jamais posé de problème. Elle était la meilleure mère qu'elles connaissaient.
Nojiko regardait la scène, horrifiée. Comment en étaient-elles arrivées là ? Sans Bellemere, elles seraient mortes sur ce champ de bataille. Leur vie n'était pas facile, certes, cependant leur mère se privait énormément dans le but de leur fournir le meilleur confort possible. Elle se nourrissait d'oranges principalement, provoquant par conséquent des carences. Ses ongles étaient jaunes.
Nami porta une main à sa joue, choquée par ce qui venait de se produire. Jamais Bellemere n'avait levé la main sur elles. Posant ses yeux sur son visage, elle se rendit compte à quel point ses paroles l'avaient atteinte ; leur tutrice paraissait hors d'elle. Pourtant, elle avait uniquement dit la vérité en affirmant qu'elle n'était pas leur mère. Aucun lien de sang ne les unissait.
« Puisque tu n'es pas contente dans cette famille, alors va-t-en.
- Bellemere, Nami, arrêtez ! »
Les larmes aux yeux, la jeune fille aux cheveux flamboyants serra les dents puis se leva, filant à toute vitesse vers la sortie de la maison. Une fois qu'elle eut disparu de son champ de vision, Bellemere soupira, relâchant ses muscles. Portant une main à son visage, elle s'assit sur une chaise de la table. Nojiko s'approcha d'elle, l'air calme.
« Elle ne pensait pas ce qu'elle disait, tu le sais. »
Bellemere esquissa un léger sourire puis posa son regard sur sa fille aînée. Tandis qu'elle posait une main sur sa tête, elle réalisa à quel point celle-ci était mature. L'ancienne marine était fière d'avoir une telle fille. Parfois, elle se demandait comment il aurait été, s'il avait survécu. Elle ne savait pas où elle avait bien pu se tromper, pour que Nami hurlât de pareils mots. Elle était bien consciente de leur pauvreté et faisait sincèrement de son mieux pour s'en sortir. A priori, elle ne manquait de rien de vital.
La femme de trente ans était consciente du fait que Nami regretterait ses paroles. Toutefois, si elle les avait prononcées, cela signifiait qu'elle les pensait d'une certaine façon. Bien qu'elle se fût laissée emporter, elle avait toujours éprouvé un certain ressentiment quant à leur situation. Mais que pouvait-elle faire pour l'améliorer ? Elle y consacrait déjà toutes ses forces. Elle ne s'était jamais considérée comme une mauvaise mère, tout du moins envers Nami et Nojiko. Elle ne s'était jamais pardonné sa négligence quelques années auparavant.
La meilleure solution serait d'attendre que Nami se calmât. Néanmoins, sa fierté ne l'autoriserait pas à revenir d'elle-même. Dans ces cas-là, une grande-sœur était nécessaire. Bellemere soupira afin de calmer ses émotions puis lui demanda d'aller la chercher. Inutile de regarder partout sur l'île, toutes les deux savaient très bien où la cadette se réfugiait à chaque fois.
La pré-adolescente aux cheveux bleu clair hocha la tête puis détala tel un lapin, consciente de sa destination. Même si cette dispute avait été particulièrement violente, Nojiko savait que sa sœur regrettait d'avoir dit tout cela. Leur vie de famille pourrait reprendre son cours. Alors pourquoi continuait-t-elle à ressentir une telle angoisse ? Que craignait-elle ? Ou, plutôt, que pressentait-elle ?
Il n'était pas lieu de se préoccuper de tout cela. Pour le moment, la priorité était de ramener Nami. Son mauvais pressentiment était sûrement faux, après tout. Après tout, il était totalement infondé. Pourquoi se passerait-il quelconque malheur sur cette île quasiment coupée du monde ? Et la situation ne pouvait pas être pire.
N'est-ce pas ?
« Je ne retournerai plus là-bas.
- Ah ah ah ! Si j'avais compté le nombre de fois que tu m'avais dit ça.
- Je suis sérieuse cette fois ! »
Genzô se contenta de faire la sourde oreille. Cette sale gosse se précipitait toujours chez lui dès qu'une dispute se déclenchait chez elle. Et, le pire, c'était qu'elle était persuadée que nul n'était au courant de sa cachette. Quel phénomène, cette petite. Être proche de cette petite famille l'empêchait de s'ennuyer, au moins. Il était assez fier de se dire au fond de lui-même qu'il était en quelque sorte leur père. C'était comme si Bellemere et lui étaient m-ma-mar-...
Si elle savait qu'il pensait de telles choses, il se ferait tuer sur-le-champ. Mieux valait garder ses pensées pour lui. N'empêche, la dispute d'aujourd'hui avait l'air sacrément violente. Nami était dans tous ses états. De plus, ce qui avait attiré son attention était sa joue qu'elle n'avait pas lâchée pendant de nombreuses minutes. Bellemere n'avait jamais la moindre fois levé la main sur ses filles. Qu'est-ce qui avait bien pu l'y pousser ?
Cette gamine était vraiment trop gâtée. Il avait toujours dit à la mère d'être plus stricte, or elle ne l'avait jamais écoutée. Voilà ce que cela donnait, au final. Malgré tout, une réconciliation était inévitable. Pour une fois, Nami semblait avoir vraiment compris la leçon. Elle apprenait enfin l'humilité. Cela n'était décidément pas plus mal.
« Tu sais comment Bellemere vous a trouvées, Nojiko et toi ? »
L'intéressée leva les yeux vers l'homme au visage sans cicatrice. On lui avait raconté les grandes lignes, comme quoi elle les avait trouvées sur un champ de bataille en ex-Yougoslavie. Elle n'avait aucune idée de l'identité de ses véritables parents et ne s'était jamais vraiment posé la question. Nul ne pourrait lui fournir de réponses, de toute façon. Elle ne possédait aucune piste. Néanmoins, cartographier cet endroit l'intéressait.
Genzô étudia sa réaction puis décida de reprendre la parole, sans la laisser répondre. Elle n'en avait de toute manière apparemment pas l'intention.
« Quand Bellemere est partie à dix-huit ans, on ne pensait pas la revoir pendant de nombreuses années. Elle voulait vraiment être marine. Puis elle est revenue plus tôt que prévu, deux ans après, avec deux enfants dans les bras. Son rêve avait changé. Désormais, elle voulait être une mère. »
Une fois de plus. Il ne le précisa cependant pas. Nami ne parvenait pas à regarder l'homme qui lui servait de père dans les yeux. Les siens s'humidifiaient, d'ailleurs. Bellemere serait tellement mieux sans elles. Elle pourrait s'offrir des vêtements, une vie meilleure. À cause d'elles, elles vivaient mal. Ce serait peut-être mieux qu'elle s'en allât. Pourtant, elle n'en avait pas envie. Or, sa mère adoptive ne l'aimait probablement plus après ce qu'elle lui avait dit... Pour le confirmer, elle l'avait frappée.
Remarquant que ses paroles n'étaient pas suffisantes pour la convaincre, Genzô décida d'insister. Son regard s'était adouci. Il avait compris depuis longtemps pourquoi Bellemere avait abandonné sa vie de marine. Ces deux filles constituaient une raison suffisante. Et il savait qu'elle n'avait jamais regretté une seule fois son ancienne vie.
« Bellemere avait été laissée comme morte sur un champ de bataille. Elle pensait mourir et avait abandonné. Jusqu'à vous trouver, toutes les deux, dans les bras de votre mère qui était morte. Tu avais un sourire si innocent que cela l'a touchée au plus profond de son être. Tu penses qu'elle serait arrivée jusqu'à ce qu'elle est aujourd'hui si elle ne t'aimait pas ? »
Les yeux de la jeune fille s'écarquillèrent. Elle n'était pas au courant de tout cela. C'était la première fois qu'elle en entendait parler. Pourquoi ne lui avait-on rien dit jusqu'alors ? Maintenant qu'elle y songeait, elle avait dit à Bellemere qu'elle n'était pas sa mère. C'était faux. La femme à la coiffure étrange avait pris soin d'elles pendant si longtemps qu'elle était véritablement leur mère. Elle regrettait ses paroles.
Nami ne voulait pas rester fâchée plus longtemps avec elle. Il lui fallait rentrer. À peine se leva-t-elle qu'elle entendit quelqu'un l'appeler. Nojiko. Elle était venue la chercher. Évidemment, celle-ci savait exactement où se rendre dans ces cas-là. Il lui fallait trouver une meilleure cachette à l'avenir...
Sa grande-sœur entra dans la petite maison et s'apprêta à ressortir avec elle lorsqu'un bruit les pétrifia tous. Un coup de feu. Que se passait-il ? Genzô, protecteur, se mit devant elle et les mit contre un mur afin de ne pas les exposer puis regarda par la porte d'entrée. Que pouvait-il bien se passer sur cette île si paisible, quasiment coupée du monde ?
À la vue de l'origine de l'agitation, son sang se glaça. Que... Impossible. Comment était-ce seulement pensable ? Jamais de sa vie il n'aurait envisagé assister à un tel spectacle. Pourtant, c'était bien le cas en ce moment même. Et, à les voir, leurs intentions n'étaient pas bonnes. Dans quel pétrin se fourraient-ils... ?
Les deux jeunes filles voulurent témoigner de leurs propres yeux, savoir ce qui provoquait un tel désordre, or Genzô les en empêcha, les retenant à l'aide de son bras. Il espérait sincèrement qu'elles fussent épargnées. Elles ne méritaient pas un tel sort. Surtout que Nami devait encore se réconcilier avec Bellemere. Il n'était pas prévu que des hommes-poissons les interrompissent.
Les habitants hurlaient, tentaient de rentrer dans leurs maisons. Nul n'avait déjà vu de triton dans sa vie. Et cela ne faisait assurément pas partie de leurs projets. Pourquoi y en avait-il ici ? Qu'était leur but, exactement ? Allaient-ils les massacrer, comme revanche contre les humains en général ? Dans leurs yeux se lisait une profonde haine. Après tout, le Gouvernement mondial les avait exilés des centaines d'années plus tôt.
« Écoutez-moi, sales humains ! Nous prenons le contrôle de cette île ! Si vous voulez y vivre, il y a une taxe à payer. Ce sera mille couronnes par enfant et deux mille couronnes par adulte ! Si vous ne payez pas, vous subirez une lourde peine. »
Genzô écarquilla les yeux tandis que les deux jeunes filles se regardèrent, horrifiées, perdues. Que se passait-il ? Qui étaient ces personnes ? Pourquoi devraient-elles payer pour vivre ? Et surtout... Bellemere n'avait pas du tout les moyens de payer pour elles trois. Bellemere ! Allait-elle bien ? Il fallait retourner à la maison, s'assurer qu'ils ne lui avaient rien fait du tout !
Nami se dégagea de l'emprise de Genzô puis se mit à courir vers la porte de derrière, suivie par Nojiko. Dehors, les habitants commençaient à payer leur tribut, inquiets pour leurs vies et celle de leurs familles. Nul n'était de taille face à eux. Ils étaient réputés pour être dix fois plus forts que les humains, après tout. Les mères tenaient leurs enfants dans leurs bras, tremblantes. Le docteur aperçut Genzô. Ils hochèrent la tête. Ils savaient tous deux ce qu'il leur fallait faire.
Le père adoptif courut après les deux filles, lesquelles empruntaient des passages déserts, heureusement. Non sans mal, il attrapa Nojiko par le bras, rapidement suivie par Nami. C'était qu'elles se débattaient, les petites diablesses. Malheureusement, il ne pouvait pas les laisser faire. Cette situation lui fendait le cœur, or il n'avait fondamentalement pas le choix. Bellemere n'aurait jamais les moyens de payer.
Cette décision était horrible. Si seulement il était plus fort, de manière à les protéger toutes les trois... Toutefois, dans cette situation, il y avait des sacrifices à faire. Et, afin d'assurer la survie de la mère ainsi que des deux filles, il fallait agir de manière aussi terrible. S'il pouvait, il les aiderait. Il aimerait tant...
Genzô connaissait les ressources de Bellemere. Elle possédait deux mille couronnes suédoises au maximum. Suffisamment pour elle-même, mais pas pour Nojiko et Nami. Face à ce dilemme, il ne voyait qu'une seule échappatoire. Dans les registres, il était stipulé que Bellemere était célibataire et sans enfant. Les deux Yougoslaves ne figuraient nulle part. Il s'agissait d'une opportunité inespérée pour assurer leur survie.
Cependant, afin d'assurer sa réussite, il fallait que les deux partissent. Ils pourraient trouver une barque ou quelque chose pour les aider à s'échapper. Si seulement elles pouvaient coopérer... Il ignorait quelle était la sanction en cas de non paiement et préférait ne pas savoir. Si elles partaient, elles pourraient revenir sur l'île une fois ce problème réglé.
« Pourquoi on doit partir juste parce qu'on est pauvres ? »
Nami sanglotait. Nojiko pleurait silencieusement, de son côté. Elle avait raison, c'était injuste. Or, la vie l'était. Et les deux sœurs ne faisaient que le découvrir. Elles ne pouvaient qu'assister, impuissantes, à la scène devant elles. Elles ne pouvaient rien faire pendant que le plan de Genzô et du docteur tombait à l'eau. Les tritons avaient remarqué la maison de Bellemere, pourtant à l'écart du village. Saleté de cheminée.
En y repensant, Genzô se rendait compte qu'il ne pouvait au final en vouloir à personne hormis les tritons. L'ancienne marine avait souhaité jouer son rôle de mère jusqu'au bout. Et il était normal pour les plus jeunes d'avoir refusé de disparaître de Kokoyashi. Elles n'y seraient de toute manière jamais parvenues, les bateaux avaient été détruits. De même, les humains ne faisaient pas le poids face aux hommes-poissons dans l'eau. Déjà que c'était quasiment impossible sur la terre ferme...
Les compétences de soldat de Bellemere n'avaient aidé personne. Encore moins elle-même. Tout se serait mieux passé si elle avait nié avoir des filles. Or, la connaissant, c'était inenvisageable. Afin de calmer toutes les tensions de l'après-midi, elle avait préparé un festin, aggravant la situation de son budget. Enfin, cela avait représenté le cadet de ses soucis. Si elle avait su que nul ne serait en mesure de le déguster...
Lui demander d'ignorer le fait qu'elle était mère n'aurait jamais marché. Il aurait dû le réaliser plus tôt. Bellemere s'en était toujours voulu d'avoir échoué à cet époque, de ne pas avoir été en mesure de préserver son enfant. Elle avait désiré ardemment depuis ce jour d'être à nouveau une mère. Et une bonne mère, cette fois. Toutefois, si elle avait joué le jeu, ils auraient pu gagner du temps afin de trouver une solution durable. Elle n'aurait pas servi d'avertissement pour le reste des habitants, afin de les prévenir de ce qui pourrait leur arriver en cas de non-paiement.
Nami et Nojiko s'étaient jetées dans ses bras. La première s'était excusée, consciente qu'elle n'en aurait plus l'occasion après. La seconde n'avait su que dire, la peur au ventre. N'importe quel idiot aurait pu deviner quelle serait sa punition, en voyant les armes à feu que possédaient les tritons. Tous avaient eu l'impression de vivre dans un cauchemar et essayaient de se réveiller, en vain. Ils n'avaient rien pu faire.
Bellemere les avait poussées loin d'elle avant de se tourner vers Arlong, prête à affronter son destin. Genzô aurait tellement souhaité que ces hommes-poissons ne vinssent jamais sur l'île. Sans eux, Nami et Nojiko n'auraient jamais eu à vivre cette terrible expérience. Elles n'auraient jamais vu leur mère mourir sous leurs yeux, tuée d'une balle dans la poitrine.
Et, le pire était qu'ils n'en avaient pas fini. Pendant que le chef punissait la jeune femme, l'un de ses subalternes était entré dans la maison puis avait trouvé la carte dessinée par Nami. Il ignorait pourquoi, or ils semblaient à la recherche d'un cartographe. Trop obnubilé par la scène qui s'était déroulée devant lui, celui-ci n'avait pas remarqué la réaction des tritons au moment où Nami était apparue. Il aurait sans doute dû se douter que le passé concernant sa naissance ne resterait pas éternellement enfoui.
Comme si tuer la mère n'était pas suffisant, ces tyrans avaient décidé d'enlever la plus jeune fille, encore sous le choc. Tout s'était déroulé si vite. Les habitants n'avaient pas pu en supporter davantage et s'étaient rebellés. Ce jour-ci, Genzô avait gagné de profondes cicatrices sur son visage, signe de sa faiblesse. S'il ne parvenait pas à sauver Nami, il ne se le pardonnerait jamais. Huit ans après, son objectif était resté le même, bien que plus meurtri encore.
Les habitants n'avaient pas perdu leur temps. Le lendemain matin, sans avoir pu fermer l'œil de la nuit, leur décision était prise : récupérer Nami. Armés avec ce qui leur tombait sous la main, ils auraient pu mener leur plan à bien. Ils ne comptaient pas vivre dans une telle atmosphère de terreur et d'injustice. Sans compter que ces intrus devaient payer pour les deux crimes qu'ils avaient commis. Pas étonnant que le Gouvernement mondial les avait exilés, ils n'étaient que des bêtes féroces.
Ils étaient partis confiants, certains de les vaincre. Ils n'avaient absolument pas prévu l'arrivée de la jeune fille aux cheveux écarlates. Ni sa trahison. Sa passion pour l'argent n'était ignorée de personne, mais de là à rejoindre le camp des hommes-poissons pour des billets... Aller jusqu'à oublier le meurtre de sa mère adoptive juste pour des pièces... Bafouer son honneur pour se tatouer leur marque, un requin-scie, sur l'épaule gauche... Et ils avaient failli sauver un monstre comme elle.
Tous avaient perdu confiance en elle. Leur monde s'était effondré en moins de vingt-quatre heures. Tout moyen de contacter le monde extérieur avait été détruit. Malgré tout, une seule personne continuait à croire en celle qui les avait abandonnés. Nojiko savait que Nami n'aurait jamais agi de la sorte sans raison. Elle avait nié le fait qu'ils l'aient forcée, néanmoins cette possibilité restait tout-à-fait envisageable. Dans cette situation, ils étaient totalement désavantagés : ils auraient aisément pu la contraindre à se soumettre.
Quelque chose n'allait pas. Et son mauvais pressentiment ne cessait d'accroître, notamment depuis la mort de Bellemere et l'enlèvement de Nami. Songer au premier événement lui mit les larmes aux yeux. Comment avaient-ils pu la tuer alors qu'elle ne faisait que remplir son rôle de mère ? Tout ça pour de l'argent ! Ils n'avaient pas le droit, elle ne méritait pas de perdre la vie.
La pré-adolescente comprenait à présent pourquoi les tritons étaient si haïs. C'était parce qu'ils le leur rendaient bien. Ils avaient envahi leur île paisible sans raison et semaient déjà la terreur. Retrouveraient-elles jamais une vie normale ? Dans son cas, impossible. Sans Bellemere, elle ne parvenait même pas à l'envisager. Celle-ci leur avait toujours dit de devenir fortes et indépendantes, or elle n'aurait jamais envisagé de devoir prendre son envol aussi tôt.
Un habitant avait repéré l'endroit où les intrus s'étaient installés et le leur avait reporté tout à l'heure. Serrant les poings, Nojiko entreprit de s'y rendre. Elle restait confuse quant à la raison pour laquelle ils avaient kidnappé Nami. Vraisemblablement, ils cherchaient un cartographe. Pourquoi, elle l'ignorait. Néanmoins, elle avait le sentiment qu'il y avait une autre raison derrière celle-ci. Ils lui portaient un trop grand intérêt. Y avait-il un lien avec l'accident deux ans plus tôt ?
La jeune fille courut sans s'arrêter et ne se rendit compte qu'une fois arrivée qu'elle était venue les mains vides. De toute façon, elle ne faisait pas le poids face à ces monstres. Et elle n'était pas là pour se battre. Simplement pour comprendre. À quoi Nami pouvait-elle bien songer ? Pourquoi s'était-elle vendue à ces créatures sans pitié, au point de porter à vie leur marque sur son épaule ?
Arlong et sa bande prévoyaient apparemment de construire leur base à l'endroit où l'habitant leur avait indiqué. Des canaux reliés à la mer avaient été creusés durant la nuit. Sans aucun doute allaient-ils utiliser les villageois pour bâtir leur quartier général. « Arlong Park » lisait-elle sur un écriteau non loin. Elle refusait de le voir un jour érigé sur Kokoyashi.
Alors qu'elle s'apprêtait à s'approcher encore plus dans le but de trouver Nami, Nojiko sentit la présence bruyante de deux hommes-poissons derrière elle. Horrifiée, elle se retourna, uniquement pour être brutalement accueillie. L'un des deux la saisit de ses nombreux bras roses, l'empêchant totalement de se débattre. Qu'allaient-ils lui faire subir ? Pas le même sort que Bellemere, si ? Impossible, son tribut avait été payé. Et elle n'avait rien fait de mal. Pour le moment.
« Mais qu'avons-nous là ? Une humaine ? Arlong s'ennuyait, justement. »
L'entendre prononcer ce nom la fit frissonner. Son mauvais pressentiment était à son paroxysme. Qu'avaient-ils fait à Nami ? Elle ne pensait pas un seul instant à ce qu'ils pouvaient lui faire. Elle s'inquiétait uniquement pour sa petite-sœur : elle n'avait plus qu'elle à présent. Elle ne lui laisserait pas lui arriver quoi que ce fût de mal. Elle la protégerait.
La jeune fille aux cheveux roux se trouvait non loin d'Arlong, en train de lire des livres de géographie. Elle avait compris qu'elle ne faisait pas le poids face à eux. De même, si elle voulait sauver tout le monde, il lui fallait faire profil bas le temps de réaliser leur accord. En attendant, elle porterait le mauvais rôle, celui de la traîtresse. Cela lui faisait terriblement mal de leur mentir, à tous, cependant elle n'avait pas le choix. Elle ne pouvait pas les impliquer dans ses problèmes.
Son sang se glaça lorsqu'elle entendit la voix de Nojiko. Que faisait-elle ici ? L'avaient-ils enlevée, elle aussi ? Pourquoi ? Elle ne possédait aucun talent de cartographe. Quelle utilité pouvaient-ils bien lui trouver ? Ou bien l'avaient-ils fait venir dans le seul but de la tourmenter ? Comment osaient-ils...
« Ah, mais c'est l'humaine qui était avec Nami ! S'écria Arlong. Que fait-elle ici, les gars ?
- Cette sale créature fouinait dans les environs, répondit Kuroobi. Qu'est-ce qu'on en fait ? »
Les deux sœurs se regardaient fixement dans les yeux. Chacun reflétait de la peur, de l'inquiétude. Cette constatation soulagea Nojiko : Nami ne les avait pas trahis. Sinon, elle se moquerait bien de son sort. Il lui fallait vite trouver un moyen de la sauver. Elles pourraient assurément se cacher quelque part : elles connaissaient Kokoyashi comme leur poche et pourraient par conséquent trouver une cachette. Elle espérait simplement qu'ils ne possédassent pas d'odorat plus développé que la moyenne...
Arlong, à la question de son subordonné, se tourna vers la jeune fille de dix ans, avec un sourire sadique qui n'annonçait rien de bon. Que faire ? Nami était consciente du fait qu'elle était bloquée à cet endroit. Si elle s'enfuyait, Arlong détruirait l'un des villages de la petite île. Elle était coincée tant qu'elle n'aurait pas rassemblé quatre-vingt-cinq millions de couronnes. Ce prix démesuré était ce qu'il lui fallait payer pour racheter ce bout de terre.
« Eh bien, Nami, que veux-tu qu'on en fasse ? »
Si Nami avait compris quelque chose dans la vie, c'était qu'on pouvait sans problème manipuler l'intérêt des gens envers un objet quelconque. Si plusieurs êtres le convoitaient, d'autres seraient inévitablement attirés. Or, en se désintéressant totalement du centre de l'attention, l'intérêt diminuait. Si elle paniquait, ils en profiteraient. Toutefois, si elle feignait l'indifférence, ils la libéreraient.
« Je m'en fiche. J'ai autre chose à faire. »
Ce fut comme un coup de poignard dans le dos pour Nojiko. Que venait-elle de dire ? Se moquait-elle totalement de ce qui pouvait lui arriver ? Non, impossible, la Nami qu'elle connaissait n'agirait jamais de la sorte. Sa petite-sœur était certes égoïste, or elle ne mettrait jamais quelqu'un en danger. À quoi songeait-elle ? Et, surtout, pourquoi son mauvais pressentiment la tuait-il presque, tellement il était dominant ?
« Nami, qu'est-ce que tu fais ?! Tu as oublié ce qu'ils ont fait à Bellemere ? Pourquoi tu te mets de leur côté ? »
Les yeux de l'intéressée changèrent soudainement, la faisant frissonner. Son regard était sombre, impénétrable. Impossible... Les avait-elle réellement trahis ? Non, non, elle ne ferait jamais cela. Elle était tout simplement manipulée par ces monstres. Il n'y avait pas d'autre explication.
« Je n'aime que l'argent. J'aurais préféré être adoptée par une famille riche. »
A cet instant précis, Nojiko cessa de se débattre. Que... Elle n'avait pas dit cela. Elle avait mal entendu. Exact, il ne pouvait définitivement pas en être autrement. Pourtant, ses forces l'avaient entièrement quittée. Elle n'opposait plus la moindre résistance. Pendant de nombreux instants, un silence s'installa dans l'assistance, uniquement pour être rompu par l'insupportable rire d'Arlong.
« Sha ah ah ! Tu es bien des nôtres, Nami ! Dans ce cas, tu vas nous laisser nous amuser un peu. »
Tournant les talons pour s'éloigner, la traîtresse ne laissait pas la moindre émotion trahir son visage. De cette façon, Nojiko serait hors de danger. Elle cesserait d'entrer en contact avec elle et n'attirerait plus l'attention des hommes-poissons. C'était pour le mieux. Elle lui expliquerait tout une fois cette histoire finie. Elle ignorait combien de temps cela prendrait, or elle entendait bien mener son projet jusqu'au bout.
Pardonne-moi, Nojiko.
Un cri la pétrifia subitement toute entière. Non... Impossible... Les yeux écarquillés, elle se retourna lentement pour être accueillie par une vision d'horreur. Ses genoux n'avaient tout d'un coup plus la force de la porter, si bien qu'elle tomba par-terre. Elle ne remarquait plus rien, le monde extérieur n'existait plus. Elle ne pouvait que regarder la scène en face d'elle, impuissante.
Du sang dégoulinait de la main d'Arlong, lequel se tenait de trois-quart à elle. Octo avait lâché sa prisonnière et n'avait pas été épargné de l'éclaboussure du sang. Tous les tritons présents regardaient à présent la petite fille aux cheveux bleus tâchés du liquide écarlate dont elle se vidait. La profonde entaille sur son ventre n'était pas visible, étant donné que celui-ci se trouvait contre le sol.
Dans un dernier souffle, Nojiko tendit faiblement la main vers Nami, les larmes aux yeux, lesquels reflétaient son incompréhension et sa peur. Ses lèvres bougèrent, comme pour appeler son nom, néanmoins aucune voix n'en sortit. Finalement, ses muscles la lâchèrent et son bras retomba au sol, sans vie.
Nami ne bougeait pas. Elle n'y parvenait pas. Elle était en train de rêver, n'est-ce pas ? Sous le choc, elle ne pleurait pas. Elle n'était pas assez connectée à la réalité pour y parvenir. Le regard de sa grande-sœur la hantait. Si... Si elle avait su que cela se passerait ainsi...
Un rire strident la ramena subitement dans le monde réel. Le rire d'Arlong. Ce bruit infernal qui résonnait dans ses oreilles. Elle ne voulait plus l'entendre. Ses yeux se fixèrent sur lui. Il s'amusait de la situation. Elle ne le supporterait pas. Sans même s'en rendre compte, elle courut vers lui en criant. Qu'espérait-elle, au fond ? Elle ne possédait pas d'arme. Même si elle avait été équipée d'un couteau ou de quelconque objet dangereux, elle n'aurait jamais pu le vaincre.
Cependant, le chef de la bande ne parut pas aimer sa révolte. Celui-ci l'attrapa par la tête d'une main et la souleva. Désespérée, Nami tenta vainement de lui donner des coups de poing ou de pied, mais rien ne l'atteignait. Elle n'était pas suffisamment grande ni forte. Elle ne pouvait rien faire.
« Je n'aime pas beaucoup ton comportement, Nami. Et puis, dois-je te rappeler que c'est toi qui l'as tuée ? »
La jeune fille stoppa immédiatement ses mouvements. Que venait-il de dire ? C'était faux, elle ne l'avait pas tuée ! Comment osait-il dire une chose pareille, après l'avoir assassinée de ses propres mains ? Comment se permettait-il de l'accuser d'un tel crime, alors qu'elle n'avait rien fait de...
Exact. Elle n'avait rien fait. Elle aurait pu agir, la protéger d'une certaine façon, or elle n'avait absolument rien fait. Elle l'avait même livrée sur un plateau d'argent, en leur disant qu'ils pouvaient disposer d'elle comme bon leur semblait. Elle l'avait trahie. Elle l'avait tuée. Elle avait tué sa propre sœur qui avait uniquement désiré lui venir en aide. À la place, elle l'avait jetée aux loups. Des larmes coulèrent de ses yeux tandis qu'Arlong la tenait toujours. Satisfait d'avoir vaincu toute trace de révolte, il la lâcha sans vergogne.
« N'oublie pas de me finir cette carte au plus vite, partenaire. »
Assise près du corps de Nojiko, Nami serra ses poings couverts de terre. Elle pleurait silencieusement, laissant les larmes couler le long de ses joues pour finalement atteindre le sol. Elle avait tué sa sœur... Elle avait mis fin à ses jours. Par sa faute, Nojiko était morte, tout comme Bellemere. Elle était toute seule dorénavant. Elle ne pourrait plus se reposer sur personne. Elle ne causerait plus jamais la mort de qui que ce fût. Elle se le jura.
Soit dit en passant, je me suis toujours demandé comment les habitants ont pu payer les taxes alors qu'ils ne recevaient rien de l'extérieur. Ils ne devaient plus avoir d'argent à force, non ?
