Voilà un chapitre riche en révélations pour notre chère archéologue.


Le combat entre Luffy et Arlong faisait rage dans le domaine des hommes-poissons. Le pirate tentait d'avoir le dessus en misant sur la stratégie... Non, en fait, en misant sur sa chance et son intrépidité, mais n'y parvenait pas. Leurs forces étaient sensiblement égales, aussi ne pouvait-elle pas le mener aisément par le bout du nez comme elle avait souvent procédé auparavant. On pouvait de toute manière en dire de même du chef des tritons, lequel n'arrivait pas à écraser ce misérable insecte qu'était cet humain. Même en se propulsant depuis l'eau, le pirate l'esquivait et tentait même de l'attraper en faisant un filet avec ses mains.

En clair, leur bataille ne menait nulle part. Lorsque l'un semblait avoir le dessus, l'autre paraissait gagner en force et en rapidité pour équilibrer la balance. Les coups s'échangeaient, les mouvements changeaient, or il était difficile, voire impossible de dire qui avait le dessus. Puis Arlong parvint à projeter son ennemi dans le bâtiment, où il le rejoignit.

Au lieu de se relever rapidement, comme Luffy l'aurait fait habituellement, elle se mit à examiner la pièce dans laquelle elle avait atterri. Celle-ci était remplie de feuilles et au centre se trouvait un bureau avec du matériel d'écriture. Sûrement une salle de travail. Cependant, elle ne pouvait s'empêcher d'avoir un mauvais pressentiment. Cet endroit la faisait frissonner. Elle n'eut toutefois pas l'occasion de trouver la raison de ce qu'elle ressentait dans la mesure où son adversaire suivit aussitôt. Étrangement, ils étaient tous les deux calmes, la tension était visiblement retombée. Il fit un grand sourire en voyant qu'il parcourait la salle du regard.

« Tu veux récupérer Nami, alors tu sais probablement ce qu'elle vaut. Mais tu ne sauras jamais l'exploiter aussi bien que moi !

- Exploiter ?

- Bien sûr ! Tu vois toutes ces cartes ? C'est le fruit de nombreuses heures de travail. Grâce à elle, les hommes-poissons retrouveront leur gloire d'antan et prendront leur revanche sur les humains. Ne t'en fais pas, je la libérerai une fois qu'elle aura tout cartographié. Si elle a de la chance, elle aura fini avant de mourir de vieillesse ! »

Arlong se mit à rire. Luffy, de son côté, examinait un crayon. Ce dernier était taché de sang. Pendant que son attention était concentrée dessus, son ennemi pointa à côté de lui une longue lame à dents de scie. À en juger à quel point c'était aiguisé, l'effleurer pourrait décoller sa tête du coup ; il s'agissait d'une arme terrifiante. Pourtant, le pirate restait de marbre et se contenta d'alterner des coups d'œil entre le crayon et la pièce.

« Tu ne peux rien faire contre nous. Nami et moi, nous sommes partenaires. »

A ces mots, Luffy leva la main et saisit une partie de la lame. Arlong, d'abord intrigué par son action, se rendit bien vite compte qu'il ne pouvait pas bouger son arme d'un pouce. Que faisait-il ? Comme pouvait-il avoir la force de la bloquer de la sorte ? Son visage se déformait progressivement par la colère ; le triton frissonna presque lorsque leurs regards se croisèrent. Il n'eut pas le temps de réagir, la lame se brisa à l'endroit où l'humain avait posé sa main. Comment avait-il fait ?

« Partenaires, tu dis ?! »

Inutile d'être un génie pour comprendre que le pirate bouillonnait de rage. Ce dernier n'attaqua pourtant pas directement son adversaire ; au contraire, il donnait des coups partout dans la pièce, comme pour la détruire. Affolé par ce retournement de situation et par la possibilité de perdre toutes ces précieuses données, Arlong se jeta sur lui dans le but de l'arrêter. Celui-ci était déchaîné et frappait partout, y compris sur son ennemi, lequel peinait à empêcher la destruction de cet endroit si précieux pour lui. Il avait besoin de toutes ces cartes pour se venger des humains et leur faire payer pour l'exil qu'ils leur avaient infligés.

Jusqu'à lors, Luffy n'avait encore jamais vu d'homme-poisson enragé. Tandis qu'Arlong entrait dans cette phase, elle se rendit compte que ses yeux devenaient jaunes et que sa puissance était décuplée. Cela ne l'inquiétait en rien ; elle-même était déjà suffisamment énervée par ce que représentait cette pièce et par les paroles qu'elle venait d'entendre. En détruisant cet endroit, Nami se sentirait mieux. Elle n'allait pas laisser ce type gâcher encore plus la vie de sa navigatrice.

Ignorant les morsures qu'Arlong lui infligeait, l'adolescente persistait dans son action. Les feuilles volaient, le bureau fut expulsé dehors, tout commençait à s'effondrer. Prise dans sa transe, elle était totalement coupée du monde extérieur ; elle n'avait plus qu'un but : démolir ce lieu. Elle ne s'arrêterait pas tant que ce bâtiment ne se serait pas effondré. Plus que tout, elle souhaitait voir le sourire de Nami, savoir que son amie allait mieux et cesserait de pleurer. Elle avait refusé d'agir jusqu'à maintenant tout simplement parce qu'elle ne lui avait rien demandé.

Les murs de la salle s'écroulaient, bientôt le reste du quartier général suivit. Luffy n'avait pas peur des rochers ; elle était en caoutchouc, elle n'en mourrait pas. Arlong, de son côté, était parvenu à lui faire perdre beaucoup de sang avec toutes ses morsures. C'était mauvais signe, il lui faudrait consulter un docteur au plus vite pour récupérer ; ou du moins était-ce ce que Nami, Usopp et Sanji dirait. Zoro ne l'y forcerait pas, étant donné qu'il se moquait pas mal des traitements médicaux. Sacré Zoro...

Une vive douleur dans l'omoplate la déconcentra. Le triton avait manqué son cou de peu et aurait pu l'achever sur le coup. Malheureusement, celui-ci ne lâcha pas prise, la forçant à abandonner son œuvre de destruction dans le but de l'arrêter. La Brésilienne retint un cri étouffé afin de ne pas inquiéter inutilement les spectateurs, en particulier sa navigatrice. Mais qu'est-ce qu'elle avait mal ! La bête enragée était solidement attachée et pouvait lui arracher le bras si elle le désirait. Ce serait embêtant.

Donnant un coup de poing de son bras libre, celui-ci ne lâcha pourtant pas prise. Serrant les dents, Luffy s'aida de ses jambes, tentant de le frapper le plus fort possible. Ce lieu ne ferait pas long feu, mais encore fallait-il qu'elle se charge d'Arlong pour que Nami soit enfin complètement libérée de son joug. Elle ne pouvait pas lui pardonner pour avoir fait pleurer sa navigatrice. Une fois qu'elle en aurait terminé, ils retourneraient tous à Paris où ils pourraient commencer leur aventure. Elle deviendrait le seigneur des pirates.

Un bloc de pierre tomba sur l'homme-poisson, lequel commença à perdre connaissance en raison du choc, mais persistait à la mordre à cause de sa rage. Elle ne pouvait pas perdre du temps avec lui, il lui fallait retourner auprès de ses amis. Dans un dernier élan, Luffy frappa de toutes ses forces son adversaire, lequel lâcha prise et vola jusqu'à un mur encore indemne qui s'effondra sur le coup. Haletante, elle jeta un coup d'œil vers lui et s'aperçut avec soulagement qu'il avait enfin perdu connaissance. Étrange, elle ne sentait plus son corps tout à coup...

Le pirate ne saurait dire combien de temps s'était écoulé depuis qu'elle était tombée. Il lui semblait bien qu'une partie du plafond se trouvait sur elle, étant donné qu'elle sentait un poids. Apparemment, le bâtiment était totalement détruit dans la mesure où elle n'entendait plus rien s'effondrer. Quelle joie... Arlong avait été vaincu, Nami ne pleurerait donc plus. Elle détestait voir ses larmes. Peinant à respirer en raison de la poussière, elle avait tout simplement envie de dormir, mais n'y arrivait pas.

Même si son corps réclamait du repos, son esprit ne l'y autorisait pas. Elle pensait à ce qui se passerait lorsqu'elle retrouverait ses amis. Sanji préparerait un bon plat de viande sans légumes, Usopp raconterait avec entrain comment il avait battu son adversaire pourtant plus fort que lui, Nami sourirait et Zoro... Luffy sentit un frisson la parcourir. Non, en fait, elle était mieux ici. Son épéiste allait la dépecer vivante pour l'avoir envoyé voler de la sorte. Ces pierres étaient terriblement confortables, tout compte fait.

Cependant, la vision de Nami en pleurs ne pouvait lui permettre de rester ici plus longtemps. Elle ne pouvait pas rester sous les décombres et l'inquiéter encore plus. Ses amis l'attendaient avec plus ou moins d'entrain et elle se devait de les rejoindre. Serrant les poings, Luffy monopolisa ses dernières forces pour se relever. Les kilos la séparant de la surface importaient peu ; elle avait la ferme intention de retrouver son équipage et entendait bien la mener à bout. Elle ne pouvait pas les faire attendre plus longtemps.

La première chose qu'elle remarqua lorsqu'elle sortit (avec difficulté, évidemment) des ruines fut le froid. Jusque là, elle ne s'était jamais rendue compte à quel point son corps mouillé supportait mal cette basse température. Elle regarda distraitement le ciel, avant de remarquer quelque chose dont elle avait souvent entendu parler mais n'avait jamais vu. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres tandis qu'elle serra les poings.

« Nami ! Tu es notre amie ! »

Tandis que des larmes perlaient les yeux de l'intéressée, Luffy tendit la main tout en regardant le ciel. Les premiers flocons de neige tombaient, annonçant le début de l'hiver.


La suite s'était déroulée très vite. Les habitants du village natal de Nami avaient couru partout dans l'île afin d'informer les autres de la chute du tyran. À côté de cela, la venue du colonel Mus et de ses subalternes paraissait dérisoire. Maintenant qu'il n'avait plus le soutien des hommes-poissons, les insulaires avaient pu leur donner une bonne leçon et récupérer le trésor de la navigatrice. Très vite, un banquet s'était installé, sans prendre en compte les réserves de nourriture qui avaient toujours été serrées ces huit dernières années.

Le docteur, en dépit de sa blessure, avait tenu à soigner les pirates et à participer à la fête. Ce n'était pas tous les jours qu'ils étaient libérés du joug d'Arlong après huit années d'enfer. Chacun souhaitait en profiter au maximum. Les combattants avaient eu droit à un bain chaud ainsi que des vêtements secs, un luxe dont ils avaient rêvé depuis leur arrivée sur Kokoyashi. Étrangement, Luffy avait été traitée à part, ce dont nul ne fit vraiment attention.

Malheureusement, en raison de l'état d'autarcie dans lequel l'île était confinée depuis presque une décennie, il y avait une pénurie de nombreuses fournitures ; aussi annoncèrent-ils avec regret qu'ils ne disposaient pas du matériel nécessaire pour soigner la blessure de Zoro. Il ne pouvait que se contenter de vieux bandages usés en attendant de voir un médecin plus équipé, ou mieux, l'hôpital. Comme si le Japonais avait l'intention d'y aller. Mais ils n'étaient pas obligés de le savoir.

Une fois lavés, habillés et soignés, les membres de l'équipage vaquèrent chacun à leurs occupations. Usopp clama sa bravoure face à l'homme-poisson qu'il avait combattu, Zoro partit à la recherche de l'autel afin de rendre Sandai Kitetsu, Luffy avala toute la viande qu'elle trouva, Nami discuta le cœur léger avec des insulaires tandis que Sanji, toujours préoccupé, se dirigea vers Genzô. Si ses doutes étaient véridiques, alors l'homme avait découvert le secret de son capitaine en le sauvant. Cela semblait être un coup bas de sa part, mais il souhaitait une confirmation de sa part et en même temps s'assurer que l'homme ne révélerait rien.

Genzô venait de se servir d'une assiette de gâteaux fourrés, une des spécialités du coin. Le blond en profita pour en prendre un et constata avec surprise du délice en émanant. Il avait maintenant une excuse pour l'approcher ; fort heureusement il était seul, toute l'attention étant concentrée autour de Luffy, Nami et Usopp.

« Ce plat est délicieux. Vous pourrez me donner la recette ? »

L'homme au visage balafré leva la tête et l'examiner une courte seconde avant d'avaler le morceau qu'il avait dans la bouche.

« Je ne suis pas cuisinier. Demande à la personne là-bas, c'est elle qui les a faits.

- J'irai lui demander, alors. »

Sanji prit une autre bouchée puis s'assit à côté de lui. Comment aborder le sujet, maintenant ? Il ne voulait pas sembler trop direct, après tout il faisait quand même confiance à Luffy. Il voulait juste savoir s'il devait apprendre avec horreur qu'il avait frappé une fille.

« Merci d'avoir sauvé Luffy, tout à l'heure. Je ne vois pas comment on aurait pu le repêcher.

- Ne me remercie pas. Je ne pouvais pas laisser un ami de Nami mourir de la sorte.

- D'ailleurs... Vous n'avez rien remarqué en le sauvant ? »


Genzô écarquilla les yeux. Il lui fallut toute la volonté du monde pour se concentrer sur le massage cardiaque en ignorant ce qu'il venait de découvrir. Au bout de plusieurs instants à tenter de la réanimer, le pirate cracha enfin de l'eau puis toussa, montrant que l'air était revenu dans ses poumons. Pendant qu'elle reprenait ses esprits, il ne put s'empêcher de vérifier si ses soupçons étaient fondés. De fines bandes entouraient sa poitrine, laquelle paraissait presque plate ; de même, d'après le peu qu'il voyait de ses hanches, elles étaient plus larges que celles d'un homme.

Son regard n'était absolument pas celui d'un pervers. Il n'avait de toute façon regardé qu'une seule femme, et elle était morte depuis huit ans. Son attention fut toutefois détournée de ce corps mystérieux lorsqu'il sentit une main agripper fermement son poignet. L'adolescente le fixait d'un air ferme et déterminé qui l'obligeait à la prendre au sérieux. Sa respiration était saccadée, pourtant il sentait qu'elle récupérait progressivement le contrôle de son corps.

« Ne... Dîtes rien à personne. »

Encore abasourdi par sa découverte, Genzô hocha la tête. De toute manière, qu'y gagnait-il à le révéler aux autres ? Il la suivit du regard tandis qu'elle se relevait péniblement, attendant que ses forces lui reviennent. Un détail le turlupinait toujours, et il ne put s'empêcher de lui demander pendant qu'elle lança ses bras vers un arbre plusieurs mètres plus loin se trouvant sur la trajectoire d'Arlong Park.

« Pourquoi le cacher ? »

Luffy tourna la tête vers lui puis sourit à pleines dents. Il entendit à peine sa réponse avant qu'elle s'envole dans le ciel pour combattre à nouveau.

« Pour réaliser mon rêve. »


Cet homme aux cheveux blonds avait donc des doutes quant au sexe de la jeune travestie. Si elle ne lui avait pas demandé de n'en parler à personne, il aurait pensé qu'il s'assurait qu'il ne révèle pas son secret. Genzô lui aurait volontiers confié la vérité, s'il n'en avait pas juré autrement. Ce n'était de toute manière pas son rôle. Malgré tout, il ne comprenait pas pourquoi Luffy ne faisait pas suffisamment confiance à ses compagnons, s'il était bien question d'une histoire de confiance. De plus, en quoi se déguiser en garçon l'aiderait-il à réaliser son rêve ? Quel était-il, d'ailleurs ?

Beaucoup de questions envahissaient sa tête, or il ne lui revenait pas de les poser. Même si cette jeune fille avait sauvé Kokoyashi, il ne pouvait se permettre de s'immiscer dans sa vie privée. Il ne la reverrait probablement pas après son départ, alors quelle importance ? Au moins, Nami semblait entre de bonnes mains : c'était le plus important.

« Non, je n'ai rien remarqué de spécial. Pourquoi ?

- Non, rien. »

Sur ce, Sanji se leva puis retourna vers le buffet, l'expression de son visage étant indescriptible. Il se sentait à la fois ennuyé et soulagé. Il n'avait donc pas frappé de femme, mais il s'était tout de même trompé. Comment était-ce possible ? Il ne comprenait pas. Complètement à l'ouest, il se resservit d'un des gâteaux fourrés lorsque l'objet de ses pensées s'approcha de lui, la bouche pleine. Il ne comprit que quelques fragments de ses phrases ; apparemment, il voulait la même nourriture lorsqu'ils seraient rentrés. Pourquoi pas, tant qu'il parvenait à mettre la main sur la recette.

Sa bonne humeur revint subitement au moment où une déesse aux cheveux écarlates se dirigea vers eux à la fois pour prendre à manger, mais aussi pour s'enquérir de leur état. L'œil en cœur, Sanji lui assura immédiatement que tout allait pour le mieux du monde, tant qu'elle se trouvait à ses côtés. Il ne remarqua pas qu'elle l'ignorait royalement ; sa seule présence suffisait à réchauffer son organe vital. Elle était saine et sauve, il l'avait secourue en tant que prince. Tout était parfait.

« Eh, Nami, tu rentres avec nous, hein ? » demanda Luffy entre deux bouchées de viande.

Sanji tendit tout à coup l'oreille. L'intéressée, de son côté, se retrouvait confrontée à un choix : rester ou repartir. Aurait-elle le cœur de quitter à nouveau Kokoyashi ? D'un autre côté, elle avait réellement envie de repartir avec ses amis qui l'avaient sauvée. Elle se sentait bien en leur compagnie et souhaitait rester avec eux pour toujours. Cela pouvait sembler terriblement cliché, pourtant c'était ce qu'elle ressentait. Maintenant, il lui fallait vivre dans les meilleures conditions possibles là-bas, et elle avait une petite idée derrière la tête.

« J'aimerais bien, Luffy, mais le loyer coûte très cher, tu sais. »

A ces mots, Sanji fut le premier à réagir, ne laissant même pas à son capitaine l'occasion de râler.

« Ne t'en fais pas, Nami chérie ! J'ai plein de place dans ma maison, tu peux venir habiter gratuitement si tu veux !

- Merci, Sanji.

- Moi aussi je veux vivre avec vous ! S'exclama Luffy, un morceaux de viande à la main. Ah, mais du coup, ça veut dire que Zoro viendra aussi !

- La tête d'algue ?! Qu'est-ce que...

- Sanji, intervint Nami d'une voix faussement douce. Tu ne trouves pas qu'on serait mieux tous ensemble ?

- Mais bien entendu, Nami de mon cœur ! Le sniper peureux peut venir aussi, dans ce cas !

- Je crois qu'on parle de moi... » murmura le Sénégalais quelques mètres plus loin.

Ravie d'avoir obtenu un confort de vie gratuitement, la navigatrice se servit un verre qu'elle but en souriant. Elle se sentait heureuse. Cela faisait des années qu'elle n'avait pas souri ni ri de la sorte, c'était si agréable. Tout s'annonçait pour le mieux. Elle avait hâte de commencer sa nouvelle vie, où rien ne pourrait plus l'atteindre. Elle observa les deux garçons, lorsqu'un fait quelque peu important lui revint en mémoire : les pirates. Normalement, Luffy devrait être possédé, or il semblait tout-à-fait normal.

« Luffy, pourquoi est-ce que tu n'es pas un démon ? »

Le capitaine et le cuisinier la regardèrent comme si elle avait demandé pourquoi le soleil se levait et se couchait tous les jours. Sa question était-elle si surprenante ?

« Pourquoi je devrais l'être ? C'est pas ça être un pirate. Un pirate est une personne libre. Et le seigneur des pirates est l'être le plus libre du monde. C'est pour ça que je veux devenir le seigneur des pirates ! »

Qu'est-ce que... Ses paroles remettaient en cause tout ce que le Gouvernement mondial racontait depuis toujours. Les pirates n'auraient-ils donc rien à voir avec les fruits du démon et inversement ? Ou bien...

« Tu veux dire que la légende des Morganias et des Pacificateurs est vraie ?

- La quoi ? » demandèrent les deux compères, visiblement perdus.

Nami soupira, exaspérée. Comment, ils n'en avaient jamais entendu parler ? Mais d'où sortaient-ils ?

« Il s'agit d'une légende urbaine d'après laquelle il existe deux types d'utilisateurs de fruit du démon. Les Morganias, qui détruisent tout sur leur passage et qui ne pensent qu'à l'assouvissement de leurs désirs, et les Pacificateurs, qui ont pour vocation de réaliser leurs rêves sans chercher à créer des conflits. »

Luffy et Sanji clignèrent des yeux puis se regardèrent d'un air béat.

« Ça pourrait tenir la route... » dit Sanji, l'air songeur.

Le capitaine, de son côté, ne répliqua rien et se contenta de vider le buffet avant de trottiner ailleurs, à la recherche de plus de viande. Il n'avait absolument pas l'air convaincu, remarqua Nami. Cependant, elle s'en moquait bien. Buvant une dernière gorgée de son verre, elle tourna les talons puis se dirigea hors du village. Il lui restait quelque chose à faire.


Zoro jura une énième fois. Il y avait un problème sérieux avec cette forêt ; impossible de retrouver l'autel. Comment était-il censé rendre Sandai Kitetsu s'il ne parvenait pas à retrouver l'endroit d'où il provenait ? Il avait promis à cet... Esprit de le lui remettre lorsqu'il se serait chargé des hommes-poissons. Cela l'embêtait, étant donné qu'il était rare de trouver un sabre de cette qualité, toutefois les insulaires avaient l'air d'y tenir, à en juger l'état impeccable dans lequel il se trouvait. Ceux-ci semblaient se relayer pour l'entretenir, ou bien était-ce la charge de l'un d'entre eux.

Cela ne l'intéressait guère de toute façon. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il lui fallait se séparer de ce katana qu'il aurait bien aimé garder. Néanmoins, en tant qu'épéiste d'honneur, il ne pouvait se permettre de dépouiller ainsi le propriétaire de cette lame d'exception. Au moins, il avait obtenu Shûsui. Il aurait pu rentrer les mains vides, c'était déjà pas mal. Son maître ne lui avait pas appris à se plaindre.

Tandis que le Japonais aux cheveux verts passait à côté d'un arbre qu'il jurerait avoir déjà vu, il sentit soudain une présence s'approcher. Par réflexe, il se figea et mit la main sur Wadô Ichimonji, auquel il devrait prêter une attention particulière en rentrant en raison du mauvais traitement qu'il avait subi durant son court séjour sur cette île coupée du monde. La personne qui venait vers lui ne dégageait aucune intention malicieuse, elle avait même l'air d'être affreusement normale. S'agissait-il de l'un des villageois ? Pourquoi venait-il à sa rencontre ? Était-ce à cause du sabre maudit ? Devait-il lui rendre directement ?

Une silhouette sortit des arbres ; un homme d'une quarantaine d'années s'approcha de lui, l'air vraisemblablement intimidé. Zoro cessa de dégager une aura menaçante ; cet insulaire n'était pas là pour se battre et, même si c'était le cas, un quart de seconde serait suffisant pour l'achever. En dépit de sa blessure, il ne se laisserait pas abattre.

« Monsieur... Zoro, c'est cela ? »

L'intéressé hocha la tête, lui insinuant de continuer.

« Les villageois et moi avons remarqué que... Vous aviez Sandai Kitetsu en votre possession. Peut-être cherchez-vous l'endroit où il se trouvait ?

- Effectivement. J'ai cherché partout, mais impossible de le retrouver. Vous préférez que je vous le rende directement ? »

A ces mots, l'insulaire effectua un mouvement de recul, visiblement terrifié ; cela ne fit qu'attirer l'attention du jeune épéiste.

« Je suppose que vous ne savez rien sur ce sabre... A vrai dire, nous ne savons rien non plus, à part qu'il est maudit. Il est présent sur l'île depuis plusieurs siècles. Beaucoup de personnes l'ont volé et sont mortes brutalement quelques temps plus tard, après avoir été apparemment possédées. Et, sans que personne ne sache pourquoi, Sandai Kitetsu s'est toujours retrouvé au même endroit. »

Zoro haussa un sourcil. Quelle était cette histoire ? Effectivement, ce sabre était maudit, il en avait fait l'expérience quelques heures plus tôt, lorsqu'il l'avait découvert. Des faibles avaient manifestement tenté de s'en emparer, ce qui s'était révélé futile en raison de leurs esprits insignifiants qui n'avaient pas tenu le coup. Cela tenait la route, tout compte fait. Toutefois, il n'avait pas eu l'intention de laisser une simple malédiction l'empêcher d'être aux côtés de Luffy et l'avait vaincue.

« Pourtant, vous n'avez pas du tout l'air possédé, alors je vous demande, je vous en prie, au nom de tous les habitants de Kokoyashi, de garder Sandai Kitetsu avec vous. Nous voulons mettre un terme à tous ces siècles de sang. »

Le chasseur de pirates plissa les yeux, puis mit la main sur le sabre en question qu'il sortit de son fourreau ; il remarqua du coin de l'œil le frissonnement de l'homme. Il s'était rendu compte dès le début que l'odeur métallique n'était pas simplement due à la lame. L'esprit maléfique s'était fortement apaisé depuis leur altercation et ne semblait pas prêt de le défier de si tôt. Que de bonnes nouvelles.

« Et elle ne dira rien si je le prends ?

- Qui ça ?

- Non, rien. »

L'insulaire ne connaissait donc rien au sujet de l'esprit, ce qui coupait court à ses recherches. Dommage, il aurait bien aimé en savoir plus. Non, ce n'était bien entendu pas à cause de ce sentiment qu'il avait expérimenté en la voyant. Cela n'avait rien à voir du tout. De toute manière, Zoro était pleinement satisfait : il s'était défoulé et avait obtenu deux sabres d'une qualité élevée. Que demander de plus ?


Tandis que la neige s'épaississait sur le sol, Nami marchait, la bouche et le nez recouverts par une grosse écharpe qu'elle avait retrouvée dans les affaires de Bellemere. Tellement de choses s'étaient déroulées aujourd'hui qu'elle peinait à croire que tout était fini. Qu'ils étaient libérés du joug d'Arlong. Des insulaires étaient partis avec le bateau du colonel Mus pour rejoindre le continent afin de faire appel à des puissances de l'ordre plus compétentes qui seraient en mesure de les aider à se refamiliariser avec le monde extérieur. Tant d'événements avaient eu lieu en huit ans...

Malgré les difficultés à venir, tout le monde restait optimiste. Tout semblait bien mieux que ce qu'ils avaient enduré ces dernières années. Arlong avait payé de sa vie pour ses crimes : sa liberté, celle des insulaires, le meurtre de Bellemere, des villageois l'autre jour, et surtout Nojiko. Pendant tout ce temps, Nami avait été persuadé qu'elle avait elle-même mis fin aux jours de sa sœur, sans remettre en question cette soi-disant vérité. Le tyran avait profité de sa faiblesse pour lui faire croire tout et n'importe quoi. Quelles autres vérités erronées lui avait-il gravées en elle ? Les découvrirait-elle un jour ?

Il n'empêchait que sa sœur lui manquait. Bellemere était venue occasionnellement lui rendre visite après son décès, lui assurant qu'elle n'était pas seule. La première fois qu'elle l'avait aperçue, elle avait cru être folle ; puis, elle s'était dit qu'elle préférait ce genre de folie à la dure réalité. Elle avait confié ces entrevues à Genzô, lequel ne l'avait pas regardée de travers ; elle le remerciait pour cela. Son père de cœur avait représenté son seul soutien durant ces années de calvaire. Mais tout était terminé, et elle avait d'autres amis sur lesquels compter.

« Nami. »

L'intéressée se figea. Une voix avait retenti derrière elle. Qui... Non, la question ne se posait même pas. Elle avait parfaitement reconnu cette voix. Ce qu'il fallait demander était plutôt comment. Lentement, la rousse se retourna pour tomber face à un spectacle auquel elle n'aurait jamais cru assister un jour. Sa sœur, telle qu'elle se souvenait d'elle, autrement dit à douze ans, se tenait à quelques mètres d'elles en souriant. Un peu plus loin, adossée contre un arbre, se tenait Bellemere, laquelle fumait une cigarette. Des larmes se formèrent dans les yeux de la jeune femme, laquelle crut rêver.

« N... Nojiko... »

Nami l'aurait volontiers serrée dans ses bras, si elle n'avait pas été un esprit. C'était bizarre de considérer que sa grande-sœur était plus jeune qu'elle, cependant elle n'y prêtait pas la moindre attention. Elle était tellement heureuse de la revoir après tout ce temps. Même si aucun contact physique n'était possible, elle s'approcha d'elle et tomba sur ses genoux, lesquels avaient perdu toutes leurs forces. Elle lui avait tant manqué...

« Je suis désolée de ne pas être venue te voir plus tôt, Nami. Sache que je ne t'en veux pas pour ma mort. Tu n'es pas responsable.

- Nojiko... »

Dépassée par ses sentiments, la Suédoise d'adoption éclata en sanglots. Elle ignora les douleurs dans sa main et son épaule gauches. Elle avait expérimenté de nombreuses émotions et était fatiguée émotionnellement ; pourtant, son corps refusait de dormir en ce jour de fête. Elle avait tellement souhaité entendre ses mots... Même si ses souvenirs lui étaient revenus, elle s'était tout de même sentie coupable de ne rien avoir fait pour empêcher Arlong de l'assassiner.

« C'est la dernière fois que tu nous vois, Nami. »

En huit ans, l'esprit de Bellemere n'avait jamais prononcé mot. C'était la première fois qu'elle entendait sa voix depuis sa mort injuste. Celle-ci était à la fois douce et brutale. Nami sentit son cœur se serrer atrocement fort lorsqu'elle prononça ces paroles.

« P-Pourquoi ?

- Parce que tu te sentais seule, répondit Nojiko avec un sourire triste. Mais ce n'est plus le cas, à présent. Tu as trouvé des personnes sur lesquelles compter. Tu n'es plus seule, Nami.

- M-Mais...

- Nous serons toujours là, même si tu ne nous vois pas. N'oublie jamais que tu n'es pas seule. Beaucoup de gens sont prêts à t'aider. »

Bellemere s'approcha de la jeune femme et posa sa main sur sa tête, ou du moins mima le geste. Quand bien même sa main ne pouvait la toucher, Nami crut presque la sentir. Sa gorge était nouée, elle ne parvenait pas à articuler la moindre syllabe. Elle ne pouvait que regarder sa famille lui sourire avant de la quitter à nouveau.

« Je suis fière de toi, Nami, » dit Bellemere.

Puis elles disparurent aussi rapidement qu'elles étaient arrivées. Encore sous le choc, la Yougoslave ne parvint pas à bouger le moindre muscle. Seules ses larmes coulaient doucement le long de ses joues. Elle ne s'était pas préparée à une telle rencontre, et encore moins à cette séparation. Sa mère et sa sœur étaient décédées une seconde fois, c'était douloureux à admettre. Assise dans la neige au milieu de la forêt, elle était heureuse de constater que nul ne se trouvait dans les alentours pour témoigner d'un tel état.


Les flocons de neige tombaient silencieusement, recouvrant progressivement les tombes devant Nami. Cette dernière s'était assise devant elles et les regardait d'un air paisible depuis un certain moment, elle ne saurait dire combien de minutes ou d'heures exactement. En dépit du lieu tragique, elle se sentait bien. Un poids qu'elle portait au fond d'elle-même depuis huit ans s'était subitement envolé, en même temps que la vue d'Arlong et ses subalternes vaincus. C'était fini. Tout irait bien.

La jeune Suédoise d'adoption aurait bien apporté des fleurs ou une quelconque offrande à sa mère et sa sœur, or c'était difficile de s'en procurer et préférait laisser les insulaires profiter des faibles réserves de nourriture dont ils disposaient afin de fêter la fin de cette tyrannie. Dorénavant, elle était libre. Elle pouvait faire ce que bon lui semblait. Elle se sentait si bien que cela lui faisait presque peur : tous ses problèmes avaient disparu en quelques heures. Luffy avait vaincu Arlong et Nojiko lui avait pardonné ses fautes.

Songeant aux défuntes, une larme coula à nouveau le long de sa joue sans pour autant altérer l'expression sur son visage. Elle ne reverrait plus jamais Bellemere ni Nojiko. Leurs adieux étaient définitifs, néanmoins elle n'était plus seule. Nami se réjouissait d'avoir trouvé des amis si chers. Elle n'avait plus peur dorénavant de se lier à d'autres personnes. Elle pouvait enfin vivre pour elle-même. Mais avant cela, elle devait d'abord apprendre comment. Trop de liberté d'un coup était particulièrement déstabilisant.

Des bruits de pas dans la légère couche de neige fraîche attira son attention. La jeune femme ne tourna pas la tête ; un seul habitant de l'île viendrait ici, notamment à cet instant précis. Genzô s'assit à côté d'elle, d'abord sans prononcer mot, profitant du silence. Elle posa la tête sur son épaule, contente de bénéficier d'un moment en paix avec lui, sans avoir à redouter un quelconque triton espion ou bien un autre désastre. Cela paraissait irréel. Nami regarda les trois tombes en face d'eux. Au centre se tenait une croix sur laquelle était gravé « Bellemere » ; il s'agissait de la plus grande. À droite se trouvait l'endroit où reposait Nojiko. Et à gauche...

« Bellemere ne nous a jamais vraiment parlé de lui. Elle ne nous a jamais emmenées lorsqu'elle se recueillait devant sa tombe. »

La rousse coula un regard vers Genzô, lequel resta silencieux. Elle ne s'attendait pas à une réponse de sa part. Aucun des deux n'avait jamais vraiment évoqué ce sujet, si bien qu'il était devenu tabou. Les deux sœurs avaient eu vent de son existence uniquement parce que Bellemere leur avait montré le lieu où il reposait une fois, lorsqu'elles étaient petites. Ce mort l'avait toujours intéressée, dans la mesure où elle ne savait quasiment rien sur lui. Elle n'avait pas pu y songer vraiment ces huit dernières années, elle s'en était rappelé en voyant sa croix.

« Tu lui rends souvent visite, toi ? Après tout, c'était aussi ton enfant. »

A ces paroles, elle le sentit se tendre légèrement. Plus de vingt ans s'étaient écoulés depuis ce jour. Genzô avait toujours tendrement aimé Bellemere, et c'était toujours le cas. Elle s'était retrouvée enceinte à seulement seize ans, alors que lui en avait à peine dix-huit ; elle avait été tellement heureuse après la naissance de leur fils. Les insulaires les avaient poussés à se marier, or le jeune couple avait souhaité prendre son temps. Ils auraient dû se marier environ deux ans plus tard, alors que le bébé avait un an et demi. Le mariage n'avait jamais eu lieu.

Bellemere avait laissé son fils quelques instants dans le jardin, le temps de récupérer quelque chose dans sa petite maison. Lorsqu'elle était revenue, il avait disparu. Les habitants de Kokoyashi avaient passé l'île au peigne fin, en vain. Ce fut quelques heures plus tard que le désastre survint : quelqu'un avait trouvé sa veste sur le rivage, manifestement échoué par les vagues. Et cela ne pouvait signifier qu'une seule chose : d'une manière ou d'une autre, l'enfant était allé dans l'eau et s'était noyé.

Le corps n'avait jamais été retrouvé. Depuis ce jour, Bellemere n'avait plus jamais été la même. Elle s'était laissée ronger par la culpabilité, certaine que la mort de son fils était de sa faute. Elle s'était renfermée sur elle-même et n'avait même pas laissé son fiancé s'approcher. Le mariage, lequel aurait dû se tenir une semaine après, avait bien évidemment été annulé. Genzô savait bien que ce n'était pas parce qu'elle ne l'aimait pas. Au contraire, il était persuadé que ses sentiments ne s'étaient jamais éteints, comme les siens. Toutefois, la mort de leur enfant avait laissé une blessure bien trop grande qui ne s'était jamais réellement refermée.

Incapable de rester sur cette île où tout lui rappelait son bébé, la jeune mère s'était engagée dans la Marine. Elle avait souhaité recommencer à zéro et racheter sa faute en sauvant le plus de vies possible. Il ne l'avait pas retenue, il en aurait été incapable de toute façon. Elle avait besoin de s'éloigner et il l'acceptait. Il n'aurait rien pu faire.

Ces deux années sans la moindre nouvelle l'avaient énormément angoissé. Chaque jour, il allait chercher son courrier avec appréhension, redoutant une lettre de la Marine annonçant le décès de la jeune femme. Têtue comme elle était, elle serait inévitablement l'un des premiers tués sur le champ de bataille, et cela le terrorisait. Au moment de son départ, le jeune homme avait été trop faible pour lui demander de le contacter régulièrement. L'aurait-elle fait le cas échéant ? Il ignorait la réponse.

Jamais il ne se serait attendu à la voir revenir avec deux jeunes enfants dans les bras, gravement blessée. Dès lors, Genzô se plaisait à penser qu'ils avaient plus ou moins formé une famille. Il était parfaitement conscient du fait qu'il n'était pas un parent à part entière comme Bellemere, néanmoins il avait aimé veiller sur elles, les aider en cas de besoin. Ce dernier cas était particulièrement rare, étant donné que la mère refusait de dépendre de qui que ce fût. Il ne s'en était pas plaint, il avait été heureux de retrouver la femme qu'il aimait.

Le destin était vraiment cruel avec lui. Sur les quatre personnes les plus importantes dans sa vie, il n'en restait plus qu'une. Cependant, Genzô entendait bien l'aider du mieux qu'il pouvait. Maintenant qu'Arlong n'était plus, il voulait qu'elle vive sa vie comme elle le souhaitait ; il se doutait déjà de ce qu'elle pouvait désirer : ce groupe d'énergumènes plus étranges les uns que les autres. En clair, elle ne vivrait plus ici, à Kokoyashi. Il était temps pour elle de prendre son envol. Elle ne pouvait pas laisser quelque chose la retenir.

« Je pourrais t'en parler, mais ça ne changerait rien. Pense à toi et toi seule, dorénavant. Ne te soucie plus de nous. Nous irons très bien. »

Genzô lui embrassa le haut du crâne, tout en passant un bras derrière sa nuque afin de poser sa main sur son épaule et ainsi la tenir plus près de lui. On lui avait pris deux de ses trois enfants. Un seul serait en mesure de vivre sa vie. Et il avait l'intention ferme de l'aider autant qu'il pouvait.

« Tu es libre, maintenant. Tu peux faire ce que tu veux. »

Nami frissonna non pas en raison du froid, mais des paroles qu'il venait de prononcer. Quelques larmes coulaient silencieusement le long de ses joues. Elle avait tant attendu ce moment... Elle n'avait pas réalisé l'étendue de sa liberté avant d'entendre ces mots de la bouche de son père adoptif. Elle était... Libre...

La jeune femme fourra son visage dans le torse de l'homme au visage balafré et le serra fort. Celui-ci entoura ses bras autour d'elle et l'enlaça affectueusement. Cela faisait des années qu'ils n'avaient pas été aussi proches. Il la reverrait probablement rarement dès lors, si bien qu'il avait envie de profiter de ce moment, qui serait sans doute le seul avant un bon bout de temps. Ils restèrent de longues minutes dans cette position, lorsqu'il se souvint d'un détail dont il avait voulu lui parler. Il avait longuement hésité, or cela la concernait directement. Il n'avait pas le droit de lui cacher éternellement la vérité.

« Nami... Que sais-tu de ta mère biologique ?

- Rien. Je sais juste que Bellemere nous a trouvées autour de son corps. »

C'était bien ce qu'il pensait. Il était donc le seul au courant. Genzô prit une grande inspiration, tremblant légèrement. Il ignorait comment elle prendrait la nouvelle, d'autant plus que c'était la cause de bien des tourments, notamment de l'obsession que les tritons avaient eu de Nami lorsqu'ils avaient posé les yeux sur elle.

« Il y a dix ans, tu as failli te noyer. Tu t'en souviens ?

- Non... Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Tu jouais avec Nojiko au bord de l'eau mais tu t'es trop éloignée. Les courants t'ont emportée et tu as coulé. Puis, quelques instants plus tard, tu as été secourue et ramenée au rivage... Par un banc de poissons. »

Nami haussa un sourcil. Des poissons l'avaient sauvée ? Cela n'avait aucun sens. Et pourquoi n'avait-elle aucun souvenir de cet incident ? Avait-elle occulté en raison de son caractère traumatisant ? Mais, surtout, elle ne comprenait absolument pas la logique de cette situation. Elle n'avait encore jamais entendu parler de poissons secourant un humain de la noyade. D'ailleurs, quel était le lien avec sa mère biologique ?

« Lorsque Bellemere vous a trouvées sur le champ de bataille, ta mère te tenait fermement. Alors qu'elle essayait de lui faire lâcher prise, elle a remarqué quelque chose sur ses bras. Des écailles. Pas partout, mais à certains endroits. »

La jeune femme aux cheveux écarlates se redressa soudainement, un air interrogateur dans les yeux. Comment cela ? Des écailles sur le bras ? Où est-ce qu'il voulait en venir ?

« Je ne pense pas qu'elle était une sirène, sinon elle en aurait eu partout. Je crois qu'elle était plutôt une descendante de tritons. Je pense que ce sang poissonnier doit remonter à bien longtemps, étant donné que Nojiko et toi êtes complètement humaines... Ou presque.

« Les hommes-poissons ont le pouvoir de communiquer avec les poissons. On dirait que tu en es capable, mais seulement en cas de détresse, en l'occurrence quand tu as manqué de te noyer. Je ne pense pas que tu pourrais véritablement discuter avec eux comme une sirène. Quand Arlong et ses subalternes sont arrivés, tu as immédiatement attiré leur regard. À mon avis, ils ont senti en toi une faible trace de leur sang.

- Et... Et Nojiko ?

- Je pense qu'elle était complètement humaine. Elle n'a jamais manifesté de talents propres aux tritons et ces monstres n'ont pas fait attention à elle. C'est pour ça que je pense que votre ancêtre remonte à loin dans votre arbre généalogique, sinon les gênes seraient plus évidents. »

Mais que se passait-il aujourd'hui ? Était-ce le concours des révélations ? À force, Nami ne savait plus comment prendre les paroles de son père adoptif. Elle aurait des ancêtres tritons ? Cela signifiait-il que les humains et les hommes-poissons étaient capables de se reproduire ? Après tout, leur organisme semblait plus ou moins similaire, en dépit des branchies et autres particularités... Poissonnières de cette espèce. À quand ses origines pouvaient-elles remonter ? Avant leur exil ? Comment ses ancêtres hybrides avaient-ils survécu dans un monde discriminatoire ?

Que de questions qui ne trouveraient jamais de réponses. Les deux sœurs s'étaient dit lorsqu'elles étaient jeunes qu'elles ne chercheraient pas d'où elles venaient, étant donné qu'elles ne sauraient jamais rien et que Bellemere leur suffisait. Elles avaient peur de perdre leur mère adoptive en partant en quête de leur famille biologique. Maintenant que tout était terminé, Genzô lui avait appris un détail sur sa mère qui était décédée lorsqu'elle n'avait que quelques mois. Nojiko n'avait pas été assez grande pour conserver certains souvenirs.

Malgré ce qu'Arlong et ses subordonnés lui avaient fait subir, Nami ne détestait pas les hommes-poissons en général. C'était comme détester toute l'humanité à cause d'un criminel. On ne pouvait pas réduire toute une population à certains individus. Elle haïssait Arlong, pas les autres. Apprendre ses origines uniques ne la dégoûtait pas. Cela n'influençait en rien sa vie, étant donné qu'elle tournait en ce moment même une page de son existence. Elle était une humaine normale, après tout.


Assis dans une cellule sombre et humide, le colonel, ou plutôt l'ex-colonel Mus maugréait des insultes dans son coin. Comment ces utilisés avaient-ils osé se retourner contre lui ? Plus tôt dans la journée, il avait récolté une belle somme qui lui aurait permis de vivre au soleil pour le restant de ses jours. Lorsqu'Arlong avait été vaincu, il s'était dit qu'il pourrait garder ces millions étant donné qu'il ne recevrait plus de pots-de-vin. Pourtant, les insulaires s'étaient retournés contre eux et les avaient lâchement dépouillés avant de prendre le contrôle de leur bateau pour rejoindre le pays dans le but de les dénoncer.

Celui-ci avait été immédiatement placé dans l'une des cellules en attendant de le juger. Apparemment, on comptait aussi lui faire porter le chapeau pour la mort des marines du même jour. Ce n'était pas de sa faute si ces idiots avaient défié les hommes-poissons. N'importe qui de sensé se serait abstenu de le faire. Cette affaire prenait une tournure qui l'inquiétait au plus haut point : ils avaient besoin d'un bouc émissaire et l'avaient désigné pour ce rôle. Mus refusait par-dessus tout de se faire utiliser. C'était l'inverse, il était celui qui utilisait les autres.

Fort heureusement, il avait plus d'un tour dans sa manche. Il était arrivé un peu avant la mort d'Arlong et avait pu assister à une partie du combat. Après avoir vaincu sa peur en s'apercevant qu'il se battait contre un pirate, il avait chargé l'un de ses subalternes de prendre l'inconnu en photo et s'en était emparé tout de suite après. Si les supérieurs du Gouvernement mondial cherchaient un bouc émissaire, il leur en donnerait un. Il avait de quoi détourner leur attention : un pirate.

Ricanant doucement, Mus esquissa un sourire. Bientôt, il récupérerait son poste et pourrait se remettre à utiliser les autres. Il avait perdu le trésor de cette gamine ainsi que ses pots-de-vin, cependant il pourrait trouver un autre pigeon. Le destin lui avait toujours souri jusqu'à présent, il n'y avait aucune raison pour que cela change. Durant son procès, il leur montrerait la photographie de ce dangereux pirate, ce qui suffirait à détourner leur attention. C'était parfait.

Perdu dans ses pensées, l'ex-colonel n'aperçut pas l'ombre arriver jusqu'à lui. Il ne leva la tête que lorsqu'il entendit la porte de sa cellule s'ouvrir. Étrange, où se trouvaient les gardes ? Ou bien avaient-ils décidé de le libérer plus tôt pour ses bons et loyaux services ? L'endroit était subitement calme, la température semblait avoir baissé. Son visage fut déformé par la terreur lorsqu'il reconnut la personne devant lui. Non, impossible... Que faisait-il ici ? Pourquoi ?

« P-Pitié, épargnez-moi, je vous donnerai autant d'argent que vous désirez. »

L'homme resta de marbre et se contenta d'avancer vers lui sans prononcer mot. Mus se sentit soulevé, une pression s'exerça sur sa gorge. Sur le coup, il avait lâché la photographie qui virevolta jusqu'au sol, devant les pieds de son agresseur. Ce dernier se baissa et la prit dans ses mains, avant de l'écraser avec sa poigne et de relever les yeux vers lui. Le traître ne parvenait plus à respirer, il ne put que le supplier de manière pitoyable de l'épargner, ce qui n'arriva jamais.


La légende des Morganias et des Pacificateurs vient du one-shot Romance Dawn d'Oda-sensei, que vous pouvez lire dans One Piece Blue ou Red, je ne sais plus.

Ainsi se conclut l'arc d'Arlong avec des réponses et des nouvelles questions. Il y aura un petit arc de deux chapitres ensuite avant d'entamer mon passage préféré du manga : Alabasta !