Chapitre 15 Bury the hatchet

Je fus consignée dans ma chambre trois jours. Le temps me semblait long mais j'allais la nuit dans le petit jardin pour prendre l'air et me détendre. J'avais plusieurs fois eu l'impression d'être suivie, mais après avoir redoublé de vigilance et fait des détours, j'avais fini par penser que ce devait être des rats ou des souris qui couraient. Le bâtiment était vieux et très peu fréquenté ; mis à part les équipes de maintenance, personne n'y venait.

J'avais juste recroisé la jeune audacieuse au tatouage une fois. Vu son air timide et stressée, j'avais parié avec moi-même qu'une histoire de cœur devait être responsable de son attitude.

Finalement on me laissa ressortir. Jeanine justifia cette remise en liberté comme une faveur du leader sincère. Après avoir été mis au courant de mon histoire, il m'avait trouvé un rôle à jouer dans leur comédie. Pour quelqu'un qui était censé dire la vérité je trouvais cela vraiment fort. J'étais désormais une jeune orpheline dont les parents avaient été tués par les rebelles, et ils me placardaient partout comme un symbole de la lutte contre les traitres des sans-factions. Mon rôle consisterait à apparaitre à la télé comme une jeune fille larmoyante à la recherche d'indices pouvant mener à l'arrestation d'individus dangereux. Pour protéger ma vie je devais jouer les collabos.

Car Jeanine avait été claire, je ne devais ma survie qu'à cela, dès l'instant ou je perdrais mon utilité, elle me ferait assassiner.

Cette succession d'évènement m'avait conduit à m'interroger sur ces rebelles. Je doutais à présent de leur existence. Et si c'était Jeanine et sa bande de conspirateurs qui avaient tout manigancé pour entretenir la peur et garder la population sous contrôle ? Je ne doutais pas de sa capacité à inventer des attentats pour renforcer son pouvoir. Quitte à devoir déplorer des dommages collatéraux.

Pour l'instant rien ne changeait pour moi – si ce n'était la terrible épée de Damoclès qui pesait sur ma vie – et j'avais repris mes entrainements.

Lily était aux petits soins pour moi, me demandant sans cesse si tout allait bien. Les autres évitaient de m' compris qu'ils avaient justifié mon absence par une fausse maladie contagieuse.

Éric n'étais pas venu aux nouvelles ce qui me troublait un peu. Il était plutôt du genre à foncer dans le tas et à venir me démolir en hurlant que je l'avais trahi. J'avais bien essayé de lui parler mais il était absent de son bureau.

Un soir, je décidai d'aller lire dans mon jardin. J'avais pris un des livres d'Éric et je ne me rendis pas compte de l'heure. La fatigue se, il était temps de regagner ma chambre. Au détour d'un couloir, quelqu'un me percuta violemment. C'était la jeune fille blonde. Je l'aidais à ramasser son sac et lui fis un clin d'œil.

– Ne t'inquiète pas, quoique tu fasses dans ces couloirs, je ne dirais rien !

Ses épaules se détendirent mais elle semblait toujours un peu suspicieuse.

En frottant mon coude je repris ma marche. Quelqu'un m'attendait devant la porte de ma chambre.

Éric. Il était avachi contre le mur et en train de jouer avec un couteau.

Oh oh. Je m'approchai prudemment.

– Euh… Bonsoir… Je t'ai cherché, mais impossible…

– Bah tu vois, je suis là !

Il écarta les bras dans un geste de défi. Sa démarche était mal assurée.

Je sentais la confrontation arriver. Je couru vers ma porte espérant pouvoir me barricader dans ma chambre, mais il fut plus rapide. Il m'envoya un coup de pied en pleine poitrine et me frappa au visage. Le souffle coupé, et la tête bourdonnante, j'étais incapable de riposter.

– Pauuuvre petite duchesse, sans tes gardes du corps tu n'es rien ! Je t'avais dit de t'endurcir ! C'est trop facile, tu gâches mon plaisir !

Son haleine empestait l'alcool. Il saisit ma tête d'une main et me força à le regarder.

– Le simple fait que tu sois en vie est une insulte à cette faction. Nous avons toujours éliminé les divergents et il est hors de question de faire une exception, si personne n'est capable faire ce qui doit être fait, je m'en chargerai avec plaisir !

Il me hissa sur son épaule et se mit en mouvement.

– Il y a une charmante ruelle déserte qui t'attend… Ne t'inquiète pas ma lame est aiguisée, ça ira vite… Dans quelques jours, on trouvera un corps mutilé dans une benne, on se dira « encore une pauvre victime des sans-factions… »

J'avais la nausée. Complétement assommée je ne pouvais pas réagir. La bouche pâteuse je baragouinais quelques mots.

« Désolée… J'avais pas…le choix… »

J'entendais des sons étranges comme si quelqu'un criait au loin.

– C'est ça… Tous les traîtres essayent de justifier leurs actions, mais au final… Ils restent des putains de traîtres !

Les cris s'approchèrent. Éric s'immobilisa. Quelqu'un courait vers nous, il était affolé mais je ne comprenais pas ce qu'il disait. J'entendis Éric jurer. Dans un état second, je sentis, néanmoins qu'il ouvrait une porte, me déposait dans un coin et m'attachait les mains.

Et je perdis connaissance.

Peu importe ce qu'il s'était passé, cette nuit, cela m'avait sauvé. En revanche mon réveil fut difficile. J'étais attachée à un tuyau par des menottes dont les bords d'acier m'avaient tailladé la peau des poignets. Etant resté dans la même position toute la nuit, j'avais des courbatures et ma tête tambourinait toujours.

Je ne savais même pas où Éric m'avait déposée. Apparemment c'était un loft, meublé avec gout et très bien rangé. Je n'étais même pas sure d'être chez un audacieux car tout était dans les tons clairs. Des rideaux gris pâles presque bleus, des murs blancs crème, un canapé taupe chaud, un tapis en fourrure blanche*… si je n'étais pas à moitié morte par terre, j'aurais fait une crise d'hystérie pour avoir le même designer. La journée passa sans que personne ne vienne me délivrer. J'entendais des bruits inquiétant au dehors, des cris, des tirs… peut-être même des explosions.

Le soir venu une clé tourna dans la porte.

Alors non seulement il m'a attaché mais il a en plus fermé la porte à clé ? Il a sérieusement cru que j'arriverais à m'échapper là ?!

J'attendais de voir avec curiosité et crainte qui franchirait cette porte. Une vision surréaliste s'offrit à moi.

Un homme aux vêtements déchirés, sale et poussiéreux, au regard hagard… Mais surtout couvert de sang caillé voire même encore frais par endroit, entra. Il avait l'air d'être sorti de l'enfer. Seuls ses yeux détonnaient dans cet ensemble. Des yeux gris acier.

– Éric ?!

Dans la précipitation pour me relever, j'avais oublié les menottes qui se rappelèrent à moi en m'entaillant un peu plus les poignets. Dans un gémissement je retombai par terre.

– Mon Dieu… Il s'est passé quoi ? Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ?!

Il s'était assis sur une chaise et se massait les épaules, le regard dans le vide.

– Les rebelles, les sans-factions… ils ont tenté un coup d'état. Malgré leur sous nombre, ils ont presque réussi…

– Est-ce-que tout va bien ? Les autres… Ils sont en sécurité ?

– Quels autres ?! Tous les audacieux ont été envoyés pour combattre, il fallait protéger la ville, les civils… Un carnage… Beaucoup de ces connards de sans-factions sont morts mais nous avons essuyé des pertes nous aussi…

J'étais abasourdie, tant d'horreurs en une seule journée ?

– Éric, crois-moi, je suis désolée…

– C'est ça, garde tes excuses pour quelqu'un qui en a quelque chose à foutre. Des amis sont morts hier, pour protéger cette ville de fous furieux.

Je me retins de dire que moi aussi j'étais inquiète, que mes amis aussi avaient dû combattre ! Mike, Job, Ben et surtout Lily et Kate… Tout ça parce que quelques idiots s'entêtaient à comploter pour garder leur pouvoir sur une ville en train de se désagréger.

– Je ne sais même plus si ce sang et le mien.

– Alors un peu plus de sang n'y changera rien, si tu es revenu pour me tuer, tue moi tout de suite qu'on en finisse ! J'imagine que le propriétaire de cet endroit ne sera pas ravi de trouver du sang sur ses splendides rideaux mais vu que tu as déjà commencé à salir cette chaise…

Il tourna son regard fatigué vers moi.

– Qu'est-ce que tu racontes ? Où crois-tu être ?

– Aucune idée ! Tu m'as assommée puis déposée ici hier dans une crise de folie ! Ou plutôt dans un moment d'ébriété ! Vu que tu étais bourré ! J'imagine que ça n'a pas dû être facile de combattre avec une gueule de bois ? Combien de tes « amis » sont morts hier à cause de ça hein ?!

A la seconde où je prononçai ces mots je me rendis compte de la dureté de mes propos mais il était trop tard. La colère n'est jamais bonne conseillère et je regrettais amèrement mes paroles.

– Je suis désolée, j'ai vraiment été trop loin… Je regrette…

Bien joué Al. C'était minable.

Il eut un sourire peu convaincant. Son visage laissait transparaître la désillusion et la fatigue. Il me lança une petite clé.

– Il y a suffisamment de sang qui a coulé aujourd'hui pour en rajouter.

Je me dépêchai d'ouvrir mes menottes avant qu'il ne change d'avis. Mais il ne me regardait plus et se retourna. Une grande entaille boursouflée zébrait son dos parfait. Suintante de sang et de pus, elle avait collé ses chairs à son t-shirt déchiré.

– Éric tu devrais aller te faire examiner à l'infirmerie !

– Bien sûr que non, ils ont d'autres chats à fouetter avec tous les blessés graves. Je peux encore tenir debout donc je vais bien.

Je m'étais approchée pour examiner sa plaie mais il me repoussa violemment.

– Dégage ! Tu es libre, tu attends quoi pour partir ?!

– Ecoute, je n'ai pas demandé à être ici je te rappelle, de plus cette blessure est plutôt mauvaise et a besoin d'être désinfectée et recousue. Laisse-moi m'en occuper et tu pourras continuer à me détester dès que j'aurais fini. Il te faut d'abord des soins et une bonne douche.

Je l'aidai à enlever les restes de son t-shirt. Il grimaça quand il se décolla de la plaie mais n'émit aucune plainte. Il entra dans la salle de bain. Je décidai de jeter un coup d'œil pour voir si tout allait bien. Éric se tenait debout, nu devant la douche allumée en fixant ses mains et l'eau rougie qui dégoulinait.

Il avait toujours été si fort ! Comment pouvait-il se retrouver dans cet état ? Je ne l'imaginai pas, lui le leader au cœur de pierre et sans-peur faire un syndrome post-traumatique.

Je ne sais pas trop où je trouvai le courage et l'audace, mais je rentrai dans la salle de bain et me plaçai derrière lui. Avec douceur, je le poussai doucement vers le jet d'eau chaude. Complètement passif, il se laissa faire. Je ne savais pas trop quoi faire. Je ne pouvais pas me déshabiller et le rejoindre !

Je portais encore le pyjama de la veille, n'ayant pu me changer. J'allais être mouillée mais tant pis, il ne souffrirait pas d'un passage sous la douche.

Je savonnai mes mains et commença à lui nettoyer le dos en douceur. Il s'appuya bras tendus contre le mur, la tête penchée en avant. Mes mains montèrent vers sa nuque puis ses épaules au gré des creux et des bosses que formaient ses muscles saillants. Il se retourna. J'étais incapable de soutenir son regard mais je ne pouvais pas baisser la tête vu ce qu'il y avait en bas… Je me concentrai donc sur ses bras, ses poignets, ses longs doigts. Mes mains finirent par s'égarer sur son torse et ses pectoraux parfaits, ses abdominaux… je ne pouvais pas aller plus loin, la situation était déjà bien assez bizarre et sensuelle à mon goût. Malgré la chaleur de l'eau il avait la chair de poule. Simplement, il saisit mon visage entre ses mains et m'embrassa. S'en était trop pour moi, j'enroulai mes bras autour de son cou et lui rendit son baiser. Sa langue vint caresser la mienne avec douceur d'abord, puis fougueusement. Il ne lui fallut pas longtemps pour arracher mon débardeur et coller sa peau à la mienne. Ses mains parcouraient mon dos puis remontèrent vers ma poitrine. Chacune d'elle se posa sur un sein en les emboîtant parfaitement. Enivrée de désir je lui mordis le cou puis l'embrassa sauvagement. Lorsque sa main descendit pour passer sous mon short je commençai à paniquer.

– Non ! S'il te plait attends ! Pas… Pas comme ça… Je ne suis pas prête pour ça !

Mon refus lui fit l'effet d'une douche froide et le ramena à la réalité. Il s'écarta de moi.

Je sortis de la douche et m'emmitouflai dans une serviette. Complètement troublée, je partis m'asseoir à l'autre bout de la pièce dans un fauteuil. Il ne tarda pas à me suivre et me tendit un t-shirt, un caleçon et un sweat.

Tout était trop grand pour moi mais au moins j'étais couverte et sèche.

En silence et avec précaution je désinfectai sa plaie puis fit les points pour la recoudre à l'aide son kit de secours. J'apposai un pansement pour protéger le tout.

Alors que je me préparai à partir, il me saisit le poignet.

– Reste. Je ne veux pas être seul cette nuit. S'il te plait.

Il me serra dans ses bras et me caressa le dos, son visage enfoui dans mon cou. Voyant que je ne résistais pas il me souleva, m'embrassa et me porta jusqu'au lit.

– J'aime quand tu me touches, j'aimerai que ça ne s'arrête jamais… Seulement tout cela est nouveau pour moi et je ne me sens pas encore prête. Tu peux attendre ?

Il hocha la tête. Il s'endormit dans mes bras et je sentais que je n'allais pas tarder à faire pareil.

Notre relation était bizarre. A base de dispute et de réconciliations, n'importe quel psy aurait adoré nous examiner. J'étais tombée amoureuse de mon tortionnaire et il s'était attaché à moi, son otage. Quel curieux couple nous faisions…


*Pour tous les amis des animaux, la fourrure est bien évidemment en synthétique :)

Je ne sais pas quand j'aurais le temps de poster le prochain chapitre car cette semaine j'ai des examens. Je pense que je n'arriverais pas à le mettre en ligne dans 3 jours, donc ce sera plus vraisemblablement en fin de semaine !

Dans le prochain chapitre, l'explication de ce qu'il s'est passé cette nuit là, peut être du point de vue d'Eric, ça changera un peu !