Chapitre 21 Une part de vérité
Un mois passa et finalement assez vite. J'avais été affectée à un hôpital de fortune où j'aidais les blessés. Je donnais aussi des cours de tirs aux rebelles. Un passage menant à l'extérieur de la ville nous permettait de nous entraîner en pleine nature. Après tout ce temps passé enfermée dans les tunnels crasseux et enfumés, l'air frais me faisait un bien fou. Surtout qu'intérieurement j'étais en plein conflit. Il m'était devenu impossible de trahir les rebelles, j'avais appris à les connaitre et Tris était même devenue une amie. En revanche je n'arrivais pas non plus à trahir les audacieux et n'avais livré aucune information vitale aux sans-factions.
Finn m'avait demandé de lui faire deux rapports. Comme je ne devais pas avoir de lien avec la surface c'était lui qui était censé transmettre mes infos aux leaders. Je rechignai à le faire puisque la cause des rebelles était aussi devenue la mienne. Pour l'instant mon manque d'informations n'était pas suspect mais cela risquait de devenir problématique au fur et à mesure de mon intégration.
C'est pourquoi j'avais pris une grande résolution.
…
Tris observait Allie. Elle se reconnaissait beaucoup en elle. Enfin l'ancienne elle-même, car pour survivre et porter le poids d'une rébellion sur les épaules, elle avait dû changer. La perte de ses parents l'avait presque détruite. Elle s'était fermée à l'amour de Tobias et acceptait toutes les missions suicidaires sous les yeux impuissants de son compagnon. Elle s'en rendait compte, mais sa peine avait totalement occulté la petite voix intérieure de sa conscience qui aurait pu la faire sortir de cette conduite à risque. Shootée à l'adrénaline, elle attendait simplement la fin – victorieuse ou non – de cette bataille. Elle savait qu'elle tomberait de haut mais ne pouvait se permettre de penser à elle pour l'instant.
Sortant de sa rêverie elle s'aperçu qu'Al agitait sa main vers elle en signe de salut. Tris sourit et fit de même.
Une main froide se posa sur son épaule. Des lèvres douces effleurèrent son cou tandis qu'une voix grave rompait le silence.
– Elle se donne à fond.
– Elle me fait penser à moi, lors de mon arrivée chez les audacieux…
– Elle est beaucoup moins combative, remarqua Tobias.
– En apparence seulement. Elle n'est pas très forte physiquement, même si elle se débrouille, mais en revanche elle est courageuse. Et très gentille.
Quatre sourit.
– Tu l'aimes bien.
Tris laissa sa tête aller contre l'épaule de son amant.
– Elle est ce que j'aurais aimé rester… Simple et sans soucis… Et je veux la préserver de la corruption de cette ville.
Quatre l'enveloppa dans ses longs bras et lui caressa les cheveux.
– Tu redeviendras comme ça… Accepte seulement de te laisser aller, tu as des amis sur qui compter, tu n'es pas seule Tris. Tu ne peux pas être sur tous les fronts. Laisse-moi t'aider…
Pourtant Tris n'entrevoyait qu'une seule issue pour elle dans cette bataille. Mais jamais elle ne pourrait l'avouer à Tobias.
Elle embrassa celui qui partageait sa vie et le regarda amoureusement.
– J'y retourne. On pourrait avoir besoin de moi.
Quatre la retint par le bras, l'air sérieux.
– Je t'aime.
– Je t'aime, lui répondit-elle dans un sourire.
…
Voilà 3 heures que Tris étudiait des plans, seule dans son bureau. Elle poussa sur ses pieds pour faire reculer sa chaise et se frotta les tempes. Pour détendre ses muscles, elle fit aller sa tête de droite à gauche. Un léger tapotement à la porte se fit entendre.
– Entrez.
A la vue d'Allie, elle sourit.
– Que puis-je faire pour toi Al ?
Cette dernière paraissait hésitante. Elle ferma la porte à clé et la tendit à Tris. Elle posa également un pistolet sur son bureau et prit une grande inspiration. La jeune insurgée fronça les sourcils.
– Allie que se passe-t-il ?
Aliénor prit une grande inspiration.
– J'ai une totale confiance en toi Tris. Je vais te demander quelque chose, j'aimerais qu'avant de prendre une décision quelconque tu m'écoutes jusqu'au bout sans m'interrompre. C'est très important, vraiment.
Elle ferma les yeux et inspira.
– Tris, mets moi en joue.
Les yeux de la jeune femme s'agrandirent.
– Enfin Al…
– S'il te plait Tris, mets moi en joue, ne discute pas.
Avec lenteur la jeune femme se leva, se positionna et visa Aliénor. Le déclenchement du cran de sûreté de l'arme provoqua un bruit qui lui parut assourdissant.
– Bien. Je suis complètement à ta merci. La porte est fermée, et tu tiens l'arme. Tu n'as désormais plus aucune raison de ne pas m'écouter, dans tous les cas tu gagnes.
– Où veux-tu en venir ?
– Je suis un agent infiltré des audacieux.
Tris se raidit et toute gentillesse disparu de son regard tandis que sa prise sur l'arme s'affermissait.
– Tu as promis ! supplia Aliénor.
Le silence entre elles l'encouragea à continuer.
– On m'a envoyée ici dans un coup monté pour gagner votre confiance. Une puce est implantée dans mon poignet afin de garder le contact avec moi. Je suis censé délivrer des informations stratégiques sur vous ; population, armes, planques, prévisions de combats… Seulement ce n'est pas possible pour moi. Je suis entièrement d'accord avec tous vos principes et je refuse de participer au génocide prévu par les érudits. Pour ma défense, on ne m'a pas laissé le choix, j'espionnais ou on me supprimait. Mais je me rends bien compte que dès que mon utilité aura cessé, quelqu'un viendra et fera le ménage. Vous êtes non seulement ma seule chance, mais aussi la seule chance de cette ville de se reconstruire et faire revivre l'humanité. J'aimerais que tu me laisses retourner la situation à ton avantage, en tant qu'agent double je peux faire énormément de bien pour cette ville.
Un froid glacial s'était emparé de Tris. Après un cours silence, c'est d'une voix glaciale qu'elle lui répondit.
– Je questionne, tu réponds par oui ou non et je déciderai de ton sort.
Aliénor acquiesça.
– Es-tu vraiment divergente ?
– Oui.
– Ta faction est celle des audacieux ?
– Oui.
– As-tu déjà combattu ?
– Pas sur le terrain.
– Réponds par oui ou non ! As-tu déjà tué des rebelles ?
– Non.
– Connais-tu l'emplacement des armureries ?
– Oui.
– Le nombre de gardes ?
– Oui.
Tris lui montra une carte en pointant son pistolet.
– Carte. Note les emplacements.
Aliénor s'exécuta et nota toutes les informations. Puis elle crut bon de repréciser quelques détails.
– Une dernière chose. Je ne suis en vie que parce que Jeanine m'a trouvé intéressante et pouvait se servir de moi. Sans cela Éric m'aurait tuée depuis longtemps. Je suis la jeune fille qu'ils ont trouvée dans les décombres et qui a perdu la mémoire. Mon utilité ayant fortement diminué à ses yeux, elle m'a balancé ici. Je veux prendre ma revanche et vous aider Tris. Sincèrement.
– Tourne-toi.
Sans ménagement la jeune femme attacha solidement Aliénor à un tuyau et se releva.
– Opération spéciale. J'envoie des hommes récupérer les armes. Si tu as mentit et que c'est un piège, tu auras le sang de dizaines d'homme sur la conscience. Et sache qu'une balle t'est destinée. Mais avant tu souffriras crois-moi. Les sans-factions en veulent à tout ce qui vient de cette ville et ils ont su imaginer mille tortures toutes plus répugnantes les unes que les autres. Je n'aurais aucun scrupule à te livrer.
Tris partit vers la porte.
– Ton histoire reste pour l'instant entre toi et moi. Je vais monter une escouade. Ensuite je reviens et nous nous infiltrerons chez les audacieux. Ton avenir dépend de l'issue de ces deux opérations.
…
Je regardai Tris sortir avec appréhension. Une fois la porte reclaquée toute la pression retomba. Aussi fou que cela puisse paraître, j'avais confiance en Tris. J'avais eu du temps pour réfléchir à ma décision et tout cela était la meilleure chose à faire. Je pensais enfin avoir trouvé ma place dans ce monde, j'avais enfin un but. J'attendis le retour de mon amie avec impatience.
L'attente fut longue et ma position étant inconfortable, ma situation tourna bientôt au calvaire. Je ne pouvais pas me lever complètement et mes jambes me faisaient souffrir.
Tris finit par revenir l'air préoccupée.
– Tout le monde me croit folle, mais ils partent néanmoins sans poser de questions. J'espère que je ne viens pas de les envoyer à la mort.
Elle me fixa avec intensité.
– Comment puis-je savoir si je peux te faire confiance ?
– Tu ne peux pas, répondis-je doucement, c'est un risque à prendre.
Elle n'ajouta rien et me libéra. Avec ravissement je m'étirai et attendis la suite.
Tris me guida dans un dédale de ruelles souterraines et m'amena devant un mur en brique ou s'ouvrait un trou béant. Elle me tendit des vêtements noirs et m'ordonna de me changer. Je distinguai également une masse de fils roux emmêlés.
– Une perruque ? Dis-je en levant un sourcil.
– Elle ne t'empêchera pas d'être reconnue de près, mais de loin ou dans la pénombre, cela fera l'affaire.
– Et toi ?
– J'avais des cheveux très longs. J'ai tout coupé en arrivant ici.
– Oh.
J'avais du mal à imaginer Tris autrement qu'avec ses cheveux court.
– C'était aussi une façon de changer de tête en même temps que je changeais de vie. Et les cheveux courts sont bien plus pratiques en mission. Bref, rentre là-dedans.
Elle m'indiqua le trou dans le mur.
– C'est un ancien puits d'aération pour l'immeuble qui se trouve au-dessus de nos têtes. Il mène au petit jardin.
Pas vraiment rassurée je m'engageai néanmoins dans le conduit. Mes doigts contactèrent des barreaux de fer formant une échelle.
Après un certain temps d'ascension, une odeur me parvint. Je ne parvenais pas à dire d'où cela venait.
– Ça sent…
– Le jasmin. Celui de la serre.
– Cet endroit m'a manqué… Soupirai-je.
– A Moi aussi, avoua Tris.
Elle m'ordonna de m'arrêter et de pousser sur le mur à ma gauche. C'était une plaque de fer.
Une fois sorties Tris m'expliqua qu'elle avait repéré la plaque en fer lorsqu'elle avait découvert le jardin. Elle était descendue et avait vu la connexion avec le réseau souterrain. Une fois en cavale, elle n'avait eu qu'à explorer les couloirs pour retrouver l'entrée souterraine.
– Personne à part toi et moi ne connait cette entrée. Il m'arrive de revenir ici pour me détendre, je voulais le garder secret. Peut-être est-ce une erreur… Mais j'en ai besoin.
– Je comprends. C'est normal.
Je laissai Tris à sa contemplation du lieu et recueillis une fleur. Son odeur enivrante m'apaisa. Puis Tris donna le signal du départ.
Nous nous engageâmes dans les couloirs déserts des audacieux. Je bénissais la discipline militaire de cet endroit et son couvre-feu strict. Une fois arrivée dans l'infirmerie, Tris fit le guet. L'avantage d'avoir travaillé avec les blessés des sans-factions était que je savais de quoi ils manquaient. Matériel stérile, dérivés morphiniques contre la douleur, compresses, médicaments, antiseptiques, gants… Je pris ce que je pouvais dans deux grands sacs.
Quelque chose grinça derrière moi. Une montée d'adrénaline puissante me saisit à la gorge. Je me retournai précipitamment en scrutant la pièce. Mes yeux fouillaient les moindres recoins mais je ne distinguai rien.
Mon cœur battait la chamade et il me fallut du temps pour me calmer.
Je rejoignis Tris et lui tendit un des sacs pour lui faire comprendre que nous pouvions repartir. Pour l'instant l'opération était nette et sans bavure, je commençai à apprécier la situation, c'était… excitant.
Il ne restait plus qu'à traverser un long couloir et puis nous pourrions rejoindre les escaliers menant au jardin. Mais des voix se firent entendre devant nous. Il nous était impossible de fuir sans être entendues, le couloir résonnait trop.
Tris se jeta sur une poignée de porte. Verrouillée. Elle en essaya une autre qui était aussi bloquée.
– Impossible de se défendre, vu le bruit, ils sont surement trop nombreux !
J'avisai un placard.
– Là Tris !
Elle se cacha dedans avec les sacs. Je saisis une bouteille de solution saline et m'en aspergea le décolleté, la tête et les aisselles sous les yeux médusés de ma partenaire puis reclaquai la porte du placard sur elle.
Tris frappa contre la porte de fer en rageant. Collant ma bouche contre la porte je murmurai :
– Tais-toi ! C'est maintenant que tu dois me faire confiance Tris ! Ce placard ne s'ouvre que de l'extérieur, il fallait qu'une de nous deux reste dehors !
Je me redressai et pris une démarche fatiguée. J'accélérai ma respiration. Le groupe d'audacieux arriva vers moi. Je baissai la tête afin de ne pas montrer mon visage.
Par chance c'était un groupe d'intervention extérieur, et je ne les connaissais pas. Arrivé à ma hauteur l'un d'eux me siffla.
– Rien de plus sexy qu'une femme transpirante !
Celui qui ressemblait à un officier supérieur se rapprocha.
– Qu'est-ce que tu fais ici à cette heure ?
Montrant mon t-shirt mouillé et soufflant comme si j'avais couru un marathon je lui répondit d'un ton assuré.
– Partie m'entraîner, je n'arrivais pas à dormir... Autant que ce soit productif. Bonne nuit.
Je repris mon chemin le cœur battant. Mais l'officier me héla.
– Attends ! Tu retournes aux dortoirs ?
Serrant les poings, je lui répondis par l'affirmative.
Il m'apporta une sorte de clé USB.
– Tu peux déposer ça dans les casiers près du bureau des leaders ? C'est sur ta route. Ça nous permettra de ne pas faire de détour et de nous coucher plus tôt. Dure journée, s'excusa-t-il.
Je pris l'objet et souris.
– Pas de problème.
Sentant leurs regards peser sur moi, je bifurquai à gauche pour rejoindre nos appartements. Je patientais un peu avant de revenir sur mes pas mais une idée me vint en tête. Je n'avais rien à moi en bas. Il me suffisait de faire un petit détours pour récupérer quelques affaires avant de faire sortir Tris.
Ma décision étant prise, je me dépêchai d'atteindre mon appartement. Je sortis une épingle de ma perruque pour crocheter la serrure. A ma grande surprise la porte n'était pas fermée à clé.
Ah oui, bien sûr, ils ont dû vider l'appartement après ma « mort »…
Je rentrai en prenant soin de ne pas faire de bruit. A l'instant où je refermai la porte une voix s'éleva me pétrifiant sur place.
– Aliénor.
