Chapitre 24 Changement d'allégeance

Ma petite escapade était passée inaperçue. J'avais même trouvé un ancien fraternel récemment passé de notre côté pour confirmer la révélation d'Éric.

Quatre se montra réticent à l'idée de profiter de la faiblesse des fraternels mais Tris ne partageait pas ses états d'âme. Une fois de plus on me chargea de remonter à la surface pour récupérer le sérum dans les laboratoires. Quatre était l'homme en charge de l'opération, je m'étais portée volontaire pour l'accompagner et deux autres binômes étaient de la partie. Les sans factions provoquèrent une diversion en faisant dérailler une portion de train de l'autre côté de la ville. Nous partîmes au beau milieu de la nuit, puis chaque groupe se sépara devant une entrée différente du labo pour couvrir un maximum de terrain.

Etant deux anciens audacieux, Quatre et moi avions choisi l'entrée des gardes pour les neutraliser. Il n'y en avait que deux et ils furent rapidement maîtrisés. Je finissais de les ficeler quand il remarqua un plan.

– Nous devons passer par ici, dit-il en désignant un point sur la carte, et nous pourrons rejoindre le frigo ou se trouve la production.

Il avança prudemment dans le couloir et je le suivis à pas mesurés. Au détour d'une allée, des voix nous parvinrent en face.

– Une patrouille ! Je me disais aussi que deux gardes c'était peu pour un bâtiment pareil…

Quatre empoigna mon col de chemise et me tira dans un recoin sombre, déchirant ma chemise au passage.

Cinq hommes nous dépassèrent.

Quatre me chuchota que la seule manière de les arrêter était de les prendre par surprise. Nous étions en sous-nombre et moins bien armés. La main toujours autour de ma taille, Quatre me poussa hors de l'ombre tout en scrutant le couloir.

– Prête ?

Une voix grave et enragée lui répondit, nous faisant sursauter.

– Plus que jamais !

Éric, glacial et imposant comme un iceberg, tenait Quatre en joue, un rictus sadique sur le visage.

Doucement Quatre me poussa derrière lui pour me faire un rempart de son corps. Cachée derrière lui je fis « non » de la tête à Éric.

Vu la haine que ces deux la se portaient, cette situation risquait de finir en bain de sang. Éric avança d'un pas, collant le canon du pistolet contre le front de Quatre.

Il pinça les lèvres et inclina la tête sur le côté.

– En même temps j'ai attendu tellement longtemps, autant profiter de la situation…

Avant que Quatre n'ai pu esquisser le moindre geste de défense, Éric explosa la crosse de son arme contre l'arcade sourcilière de mon équipier.

Complètement sonné, le visage en sang, il n'esquiva pas non plus les coups qui suivirent. Il réussi tout de même à enfoncer son pied dans les côtes d'Éric, et un craquement sinistre accompagna son geste.

Deux personnes qui m'étaient chères se battaient devant moi et j'étais pétrifiée. Ils étaient littéralement en train de s'entre tuer, mais au vu de la violence de leurs coups, je ne pouvait pas m'interposer, car je ne faisait clairement pas le poids.

Quatre empoigna la tête d'Éric et la claqua contre le sol. Ce dernier répliqua en détendant ses jambes, fauchant mon partenaire qui s'affala de tout son long. Éric le bloqua en posant un genou en travers de sa gorge tout en récupérant son arme.

– Assez joué…

Quatre était à demi-conscient, aussi ne vit-il pas le canon de l'arme remonter vers sa tempe.

– Non… Non, NON !

Je suffoquai, l'air n'entrai plus dans mes poumons correctement. Un gout métallique se propagea dans ma gorge. Dans un dernier mouvement de lucidité je bondis sur Éric pour lui prendre le pistolet des mains mais mon corps ne répondait plus et je m'écroulai sur les deux hommes.

Des picotements désagréables parcouraient ma joue.

– Al. Réveille-toi.

Mes yeux s'ouvrirent avec difficulté.

Le visage inquiet et ensanglanté d'Éric était penché sur moi. Il tapotai ma joue.

Une terreur sourde m'empoigna les entrailles. Je m'extirpai de son étreinte et rampai loin de lui.

– Al…

– Reste loin de moi ! hurlai-je.

Il voulut me reprendre dans ses bras mais ma main vola et claqua lourdement contre sa joue. Nous fûmes aussi surpris de ce geste l'un que l'autre.

– N'approche pas ! Tu… tu me fais peur…

Il leva les mains en l'air.

– Al… C'est moi je ne vais pas te faire de mal !

Prostrée, je refusai son contact. J'aperçu le corps inanimé de Tobias. Je me ruai vers lui et d'une main tremblante contrôlai son pouls et sa respiration. Il était sonné mais vivant.

Je soupirai de soulagement. Un froissement attira mon attention. Éric s'était relevé et se tenait les côtes d'une main. Son regard me foudroya sur place. Une main glaciale s'empara mon cœur. Ses yeux d'habitude si impénétrables trahissaient à présent son humeur. Il était blessé au plus profond de son cœur. Blessé parce que j'avais refusé son contact pour aller chercher celui de Quatre. Son ennemi juré.

La poigne glaciale ne me quittait pas. Une nouvelle fois Éric s'approcha et me tendit la main. Mais une nouvelle fois quelque chose au fond de moi m'obligea à reculer. Une peur viscérale m'empêchait d'aller vers lui. Ce n'était pas la première fois que je voyais Eric maltraiter quelqu'un, mais cette fois c'était comme ci je venais de réaliser le mal qu'il était capable de faire.

Je compris ce qu'impliquait une telle prise de conscience. A force de ne pas vouloir prendre parti pour une faction, le hasard venait de choisir pour moi. C'était donc ici que devait s'achever notre histoire. Dans le sang et les larmes.

D'un coup de pied rageur Éric fit glisser une caisse vers moi.

Jamais son mépris ne m'avait fait aussi mal.

– Éric…

– Ne te fatigue pas. J'ai compris. Tu trahis ta faction, tu me trahis moi, et pour quoi ? Pour cette bande de moins que rien ? Tu me dégoûtes. Tout ce temps tu ne faisais que profiter de moi. Est-ce qu'il y a jamais eu quelque chose de vrai entre nous ?

Les larmes m'empêchèrent d'aligner trois mots corrects.

– En fait non, ne te fatigue pas à répondre.

Ses yeux scrutèrent mon corsage arraché par Quatre. Sous son regard inquisiteur je me sentais nue et vulnérable. Il enleva sa veste et me la lança.

– Et rhabille-toi sale traînée !

Ces mots d'une violence rare me coupèrent le souffle.

– Tu as dix minutes pour partir. Passé ce délai j'arrive avec les gardes restants.

Je tendis une main vers lui.

– Éric, s'il-te-plait ! Comprends…

Il refusai de me regarder.

– Il y a une chose dont tu peux être sûr… C'est que je t'aime… soufflai-je désespérée.

Il hurla et son poing s'écrasa contre le mur. Sa mâchoire était tellement contractée qu'il aurait pu se briser les dents.

– Dix minutes, articula-t-il.

Il s'enfuit vers les gardes en boitillant.

Le reste de notre équipe déboula peu après à mon grand soulagement et ils portèrent Tobias toujours inconscient. Nous pûmes nous enfuir sans encombre tandis qu'une alarme se mettait à sonner.

Quatre fut porté à l'infirmerie mais je refusai d'y aller, puisque le sang qui maculait mon corps n'était pas le mien. Nous avions 3 caisses de sérum, ce qui était plus que suffisant pour reprendre les négociations avec les fraternels.

Je retournai dans ma chambre, prétendant avoir besoin de sommeil, et personne ne tenta de s'y opposer ou de me faire subir un débriefing.

Assise seule sur mon lit, je commençai à ouvrir les yeux sur ce qui venait de se passer. L'odeur d'Éric m'entourait, saturait mon odorat. Nauséeuse et incapable de supporter plus longtemps la puissante fragrance je me déshabillai et jetai rageusement la lourde veste au loin. Prostrée sur mon lit, je réalisai tous les changements qui découleraient de cette journée.

J'étais à présent libérée de ma mission, mais aussi vulnérable car j'avais perdu la protection d'Éric. Plus aucun dilemme ne viendrait me tirailler, car les rebelles étaient désormais ma nouvelle faction. Mes convictions, qui étaient aussi celles des sans-factions, seraient désormais ma raison de vivre.

Fatiguée, à bout de nerf, je n'hésitai pas longtemps avant de retourner chercher la veste d'Éric pour m'envelopper dedans et me rouler en boule sur le lit pour m'endormir aussitôt.

Le lendemain, Quatre me demanda de clarifier la situation lors du débriefing.

– Tu avais perdu connaissance et Éric s'acharnait tellement sur toi que je crois qu'il avait oublié ma présence. Je suis arrivée par derrière et… j'ai frappé comme on avait appris chez les audacieux. Il s'est écroulé, un dernier coup m'a permis d'être sûre qu'il ne se relèverai pas. J'ai sécurisé ta position et je suis partie chercher la caisse. On n'était pas très loin. J'ai ensuite croisé les reste de l'équipe et tu connais la suite.

Tris fronça les sourcils.

– Pourquoi ne pas l'avoir tué ? Il était à ta merci, cela aurait fait la différence dans notre combat.

Les larmes me montèrent aux yeux. Je répondit d'une petite voix.

– Leur combat était si violent, je… Je ne savais pas quoi faire. Je n'ai jamais tué quelqu'un alors le tuer de sang-froid… Je ne peux pas. Je ne suis pas une tueuse ! Une des raisons pour laquelle j'étais le souffre-douleur d'Éric était que je n'ai jamais eu le courage d'achever qui que ce soit lors des entraînements…

Tris se radoucit.

– Cette mission était éprouvante pour tout le monde. Reposez-vous, vous êtes dispensés de missions pour la semaine.

Un des leaders se tourna vers Tris.

– La situation est toujours préoccupante. Nous n'avons toujours pas de nouvelles de Sophia et Rick.

– Nous devons absolument les contacter, il ont des infos importantes.

La suite m'échappa comme je sortais de la salle. Si leurs contacts disparaissaient, ils risquaient d'être affaiblis.

Paradoxalement, la semaine de congés forcés ne me plaisait pas. Je devais m'occuper l'esprit. Je me portai volontaire à l'hôpital pour faire un maximum de gardes et m'abrutir l'esprit.

Une infirmière m'avait prise avec elle pour changer des pansements. Je regardais ses doigts agiles manipuler les bandages et compresses avec une fascination bizarre.

– Vous n'avez pas de gants ?

– Non, cela fait longtemps que nous n'en avons plus !

– Mais… et le sac de fournitures médicales ?

– C'est insuffisant au vu de la population présente. Les médicaments sont encore en stock suffisants mais les consommables tels que les gants, compresses… s'épuisent très rapidement.

Je la suivi dans le reste de sa tournée puis pris la résolution de remonter chercher chez les fraternels de quoi subvenir aux besoins des infirmières.

Dès l'instant ou j'émergeai du trou dans le mur, mon instinct m'indiqua que quelque chose n'allait pas.

– Al ?!

Je levai les yeux vers la voix étonnée.

– Will !

Mon sang ne fit qu'un tour. Lors de notre dernière rencontre je m'enfuyais pour sauver ma vie et je l'avais honteusement percuté dans son angle mort. Devais-je recommencer ?

Il leva les mains en geste d'apaisement.

– Attend, s'il te plait ! On nous a dit peu après la course poursuite que tu nous avais trahis, mais qu'ils t'avaient finalement rattrapée et tuée. Comme on n'a jamais pu voir le corps, je me doutais qu'il y avait quelque chose de louche mais…

J'hésitai. Que devais-je faire ? Ma présence était censée être secrète.

– Comment va Tris ?

Il s'était rapproché de moi, comme on s'approche d'un chaton craintif. J'étais incapable de l'éliminer et je manquait cruellement d'options. Il me fallait lui faire confiance. Il avait changé de conversation pour garder mon attention mais étrangement parler avec lui m'était bénéfique. Je pris une grande inspiration.

– Elle va bien. C'est un chef respecté.

– J'imagine que Quatre la couve comme son ombre.

J'opinai. Faire confiance n'impliquait pas pour autant de dévoiler tous les détails.

– Et toi ?

Cette question me prit au dépourvu. Je hochai les épaules.

– Je… fais aller.

– Tu reviens pour des fournitures médicales ?

– Comment le sais-tu ?

– Je suis en charge à l'infirmerie… Et un bon nombre de matériel a disparu ces derniers temps. J'imagine que nos infirmiers ne mangent pas les compresses… Ils faut bien qu'elles aillent quelque part ! Je me doutais que d'anciens audacieux devaient venir se servir. J'aimerais te proposer quelque chose. Je ne peux pas rejoindre les sans-factions. Abandonner Chris est au-dessus de mes forces et de toute façon je serais plus un poids pour vous qu'autre chose. Mais je veux jouer un rôle dans cette bataille, je sens que nous sommes à l'aube de quelque chose de grand. Alors laisse-moi aller chercher ce dont vous avez besoin. J'attirerai moins les soupçons et je peux me couvrir. Je viendrai tout déposer ici tu n'auras plus qu'à tout récupérer.

J'étais surprise de son offre. Qu'est ce qui le poussait à faire cela ? L'idée était séduisante et j'avais plus que jamais besoin d'un allié depuis ma rupture avec Éric.

Nous décidâmes de concert de garder cela pour nous afin de limiter le risque de se faire prendre.

Juste avant de partir, je ne pu m'empêcher de demander quelque chose à Will.

– Will ? Je voudrais savoir, pourquoi ? Pourquoi veux-tu nous aider ?

– Je te l'ai dit, je veux faire changer les choses. Et puis si je peux venir vers vous, alors Christina le peux aussi. Et c'est la seule chose qui la fera avancer. Elle est coincée avec les souvenirs de la journée où tout ça est arrivé (il désigna son œil invalide). Je veux qu'elle retrouve son insouciance et sa joie de vivre. Je veux qu'elle retrouve la paix.

La paix. Moi aussi j'ai besoin de retrouver la paix.

Mon équilibre détruit lors de ma venue dans ce monde s'était restauré au fur et à mesure qu'Eric était entré dans ma vie, et ce fragile équilibre venait d'être brisé. J'osai poser la question qui me brûlait les lèvres.

– Comment… Comment se comporte Éric en ce moment ?

– Inaccessible et exécrable. Des rumeurs disent qu'il a rencontré Quatre et qu'il s'est fait battre il y a quelques nuits. C'est vrai ?

– Oui. Une mission qui a mal tourné. Quatre était salement amoché.

– Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez lui depuis quelques temps. Alors une défaite… ça n'arrange rien.

– Rends moi service tu veux ? Surveille-le.

– Bien sûr.

Il me serra dans ses bras et je redescendis dans les entrailles de la ville souterraine.

Oui, veille sur lui, Will. Parce que moi je ne peux plus…