Chapitre 26 Les rats voyageurs

Notre petit groupe de cinq – Tris, Quatre, deux anciens audacieux et moi-même – peinait à se frayer un chemin dans la foule qui se pressait vers les locaux de l'état-major.

A force de jouer des coudes, j'avais réussi à me faufiler vers le point central de toute cette agitation. Les sans-factions semblaient célébrer un des combattants. J'avais déjà vu cet homme, ancien chef de gang, il avait réussi à atteindre un poste haut placé et il était plutôt respecté. J'avais même fait une ou deux missions avec lui. Tris avait réussi à me rejoindre et me regardait avec un air aussi perdu que moi.

J'appelais le héros du jour pour savoir ce qu'il s'était passé. M'ayant aperçue, il me répondit en criant pour outrepasser la folie ambiante.

– J'ai chopé le plus grand bâtard de l'univers : Éric !

Je cru avoir mal entendu. La surprise était telle que je me laissai bousculer sans pouvoir réagir.

– Quoi ?!

– J'ai eu Éric, il traînait dans une des entrées principales à la surface.

– Comment… ?

La vague humaine emporta le rebelle mais il eut le temps de me lancer une dernière information avant d'être définitivement emporté.

– Ma crosse de fusil, son crâne… Je te laisse deviner qui a gagné ?

Pétrifiée, je n'arrivai pas à comprendre.

Il était seul ? Et en terrain ennemi ?!

J'essayai de trouver un endroit plus calme pour digérer l'information. Je m'assis sur une caisse branlante et me pris la tête entre les mains.

C'est dans cette position que Tris et Quatre me trouvèrent. Tris posa une main sur mon épaule et s'accroupit pour se mettre à mon niveau.

– Sophia a été retrouvée, notre mission est annulée. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé mais apparemment elle a été retrouvée dans les couloirs d'accès vers la surface. Mais il doit y avoir quelque chose de plus car je doute que la foule soit aussi excitée pour ça.

Je levai mon regard vers elle.

– Ils ont capturé Éric.

La mâchoire de Quatre se décrocha et Tris bondit en arrière comme si je venais de la gifler. Si mes yeux devaient exprimer le désespoir, son regard à elle se gonfla de rage.

Elle s'élança suivie de Quatre et je me retrouvai seule.

Je ne savais plus quoi faire. Il serait sûrement mis à mort vu son passé, mais auparavant on le torturerait sans aucun doute pour lui soutirer le maximum d'informations. Mon cerveau passait en revue toutes mes options à toute vitesse et je finis par en avoir le tournis.

Malgré ces derniers jours, j'étais toujours amoureuse et je voulais une chance de m'expliquer. Je voulais le faire échapper, mais seule et sans aide cela était impossible. Et rien ne disait qu'il me ferait confiance pour sortir d'ici. De plus, en étant sous bonne garde dans nos cachots, les audacieux perdaient un de leur meilleur combattant et leader ce qui laissait une chance aux sans-factions pour obtenir justice et changer le cours de l'histoire.

Que faire ?

Il ne fallut pas longtemps pour que nos indicateurs à la surface nous apprennent que les audacieux avaient compris qu'Éric était notre prisonnier. Ils étaient véritablement déstabilisés, même si leur haut commandement avait une absence totale de réaction qui était plus que surprenante.

Une sans faction vint me chercher.

– On a capturé un audacieux près d'un conduit d'aération. Il dit qu'il se rend et qu'il a des infos mais qu'il ne les donnera qu'à toi.

Je ne comprenais pas. Qui pouvait vouloir me parler ? Seul Will me faisait confiance et savait où j'étais, mais jamais il n'aurait abandonné Christina.

La jeune femme m'emmena à travers un dédale souterrain pour me présenter l'individu capturé. Je reconnus tout de suite son visage à moitié déchiré.

– Will…?!

– Allie !

Un sourire illumina son visage suivi d'un bref soulagement. Je rassurai immédiatement les rebelles et demandai à ce qu'on le détache.

Il frotta ses poignets pour soulager la compression et se justifia.

– Il faut croire que votre coup d'éclat a précipité ma décision. Et… j'ai décidé de prendre le taureau par les cornes avec Christina. J'ai été trop longtemps passif… Tu crois qu'il est possible que Tris la rencontre ? Après une petite discussion à la manière des audacieux je pense que tout peut rentrer dans l'ordre. Elle expliquera qui était véritablement derrière la simulation et Christina pourra crever l'abcès ou macère sa rancœur.

– Je pense oui Tris ne vous a jamais oubliés et vous êtes un de ses grands regrets. Clarifier la situation ne peut faire que du bien. Mais comment comptes-tu l'amener ici ?

Will se dandina d'un pied sur l'autre tout penaud.

– Eh bien… Euh… Elle attend là-dedans…

Il désigna le conduit par lequel je me faufilais habituellement pour remonter chez les audacieux.

– Elle attend… ?

Sous la menace de plusieurs armes les rebelles sommèrent Christina de sortir mais Will les interrompit.

– Non, non, elle ne peut… Puis-je ? dit-il en désignant le trou.

Je hochai la tête et il pénétra dans l'interstice pour en sortir à grand-peine quelques secondes plus tard avec un corps flasque dans les bras. Notre petit groupe le réceptionna et l'allongea sur le sol.

– Je l'ai sédatée, autrement elle ne m'aurait jamais suivi, s'excusa-t-il, j'ai pensé que mise devant le fait accompli cela passerait mieux.

J'hallucine. Je me demande si les mecs savent se servir de leur cerveau parfois.

– Tu l'as endormie ?! Et tu crois qu'en se réveillant avec Tris tout ira pour le mieux ?! Là c'est sûr elle ne voudra plus du tout te parler quand elle se réveillera !

J'étais morte de rire.

J'organisai la rencontre avec une Tris stupéfaite et un Will un peu gêné, et la jeune femme accepta de se retrouver seule avec Christina pour discuter de leur situation, exprimer ses remords et s'excuser. La rencontre promettait d'être musclée.

Après avoir assuré à Tris qu'il ne lui en voulait plus du tout, Will accepta de rencontrer les chefs des sans factions pour donner des informations fraîches venant des audacieux et faire le point sur la situation d'en haut.

Il ne mit pas longtemps à lever les soupçons qui pesaient sur lui et gagna leur confiance en un tournemain. Tout le monde buvait ses paroles avidement.

– Je ne fais pas partie des leaders donc je n'ai pas d'informations capitales, cependant, je peux vous dire que le pouvoir n'arrive plus à censurer toutes les communications. Tout s'est tellement accéléré ces derniers jours que tout et n'importe quoi filtre. Il semblerait que les sincères soient plus que jamais éloignés des érudits, ils se sont toujours méfiés et certains de leurs soupçons doivent être confirmés à l'heure qu'il est.

Chez les audacieux, tout le monde est divisé. Beaucoup n'ont jamais compris ni digéré ce qu'il leur est arrivé la fois où… nous avons été placés en simulation pour nous en prendre aux altruistes. L'explication était fort peu convaincante… Je suis sûre qu'ils accepteraient de vous aider à changer le pouvoir. En revanche il leur sera difficile d'accepter les sans-factions.

–Une chose à la fois jeune homme, si nous pouvons déjà éviter une guerre ce n'en sera que mieux. Je veux que vous rejoigniez nos équipes de communication et établissiez un plan afin de faire passer le message aux audacieux. Allez.

Will accepta sans attendre et l'assemblée se sépara.

Il fallait donc trouver une idée pour faire passer le message. L'idéal était bien sûr la diffusion de masse par l'intermédiaire des écrans qu'il y avait partout, mais il était quasi impossible de pirater les canaux de diffusion. Les tracts n'arriveraient jamais à toucher suffisamment de monde et un discours dans la fosse comme l'avait suggéré Will était bien trop dangereux. Même s'il arrivait à parler, il serait abattu dès la minute suivante, servant d'exemple et étouffant toute velléité de révolte instantanément. L'image de Finn s'interposa dans mon esprit. Comment faisait-il pour faire passer ses informations ? S'il disposait d'un moyen de communication, peut-être serait-il alors possible de le pirater ?

Je me résolu à aller l'interroger. Après tout il était tellement vantard que j'arriverais à lui tirer les vers du nez facilement.

On m'indiqua qu'il était chez lui. Après une longue marche dans l'atmosphère suffocante des égouts, je m'introduisis en silence dans une pièce ronde au milieu d'un carrefour. Un rat détala entre mes pieds. Finn m'attendais tranquillement assis sur un bureau branlant en faisant tourner une pince entre ses doigts. Une étagère trônait au milieu de la pièce, comme s'il avait l'intention de déménager. Je remarquai un autre rat assis sur le bureau.

Je tentai de ne pas montrer ma peur face à ce personnage répugnant.

– Pas étonnant que tu vives ici. Parmi les rats, persiflai-je.

– Et qui se ressemble s'assemble je suppose ?

– Exactement.

Il descendit du meuble.

– Pourquoi tant de haine ? Surtout que je m'apprête à faire quelque chose qui va te plaire chérie…

Il se retourna et alla couper des câbles électriques à l'endroit où aurait dû se trouver l'étagère. Je pris une grande inspiration.

– Finn, j'ai besoin de savoir comment tu communiques avec les audacieux.

Il se retourna et pointa un rat du menton. Son silence me troubla. Il fit un nouveau signe de tête en direction de la bestiole. La stupeur m'envahit.

– Attend… Tu utilises des rats… voyageurs ?! m'exclamai-je.

– Il faut s'adapter en ces temps difficiles…

Il me fixa, coupa un autre fil et éclata de rire.

– Voyons beauté… Tu m'as vraiment cru ?

Je m'administrai deux gifles intérieurement et il poursuivit.

– Non, non chérie, j'utilise la pointe de la technologie. Sur mon fusil d'assaut que voici, il y a une caméra miniature et un micro. Dès l'instant où tu empoignes la crosse, elle se met en route et enregistre tout ce qu'il se passe. Voilà pourquoi je ne me séparais jamais de ce joujou, déclara-t-il en montrant son fusil d'assaut du doigt, ensuite je n'avais plus qu'à envoyer les fichiers intéressants par ordinateur grâce à une connexion sécurisée… Que je suis en train de couper…

Il tira la langue en essayant de couper un fil plus résistant que les autres.

– Voilà… Je coupe… Les ponts ! J'ai déjà détruit l'ordinateur.

– Tu coupes les ponts ?

– Oui Joli-cœur, je ne suis pas idiot, il y aura des pertes mais les sans-factions, sont en train de gagner. Alors je m'assure de me trouver du bon côté quand cela arrivera… Maintenant je n'ai plus qu'à arracher les fils restants et ce sera fini !

Il empoigna une poignée de fils.

– Non ! hurlai-je, nous avons besoin d'un moyen de contacter les audacieux ! Et cela pourrait faire l'affaire !

Il me regarda de biais.

– Tu oublies un truc ma belle. Si on vient ici, je passerai pour un traître. Il en est hors de question !

Il prit son élan en serrant fort et s'apprêta à arracher les connexions. Puis s'effondra dans un grand bruit métallique tel une poupée de chiffon. Sans réfléchir j'avais empoigné une barre de fer et lui avais asséné un grand coup sur le crâne avant qu'il ne puisse faire quoi que ce soit.

– Désolé… Non pas désolée du tout en fait, mais je ne pouvais pas te laisser faire ça… murmurai-je.

Je le ficelai promptement et empoigna son fusil. Le mien avait été confisqué après notre petite aventure à la prison, et je savais que j'en aurais besoin dans les jours à venir. Je me hâtai pour annoncer ma découverte à Will et aux ingénieurs en priant pour que les fils coupés soient réparables.

J'espère que les rats ne le boufferont pas…

L'un deux avait semblé particulièrement intéressé par son oreille droite.