Ceci est une REPUBLICATION (2010) de ma fan-fiction basée sur la saga Twilight de Stephenie Meyer. Je ne touche AUCUN argent dessus. Sachez que ses personnages, les rares fois où ils interviendront, lui appartiennent totalement. Je me suis contenté d'emprunter son univers vampirique et y placer mes propres personnages. Je n'étais pas satisfaite de la gentillesse avec laquelle elle dépeignait les vampires, véritables mythes littéraires, alors j'avais décidé d'en faire une histoire sensiblement plus… dure.

Je ne l'ai pas touchée depuis que je l'ai retirée, il y a de ça quelques années. Il y a des fautes d'orthographe, de grammaire, et pas mal de clichés au niveau de l'histoire. Je commençai à peine à écrire, à l'époque. Je n'ai malheureusement pas le temps de l'éditer (le travail, mon propre roman en cours, tout ça, tout ça) mais comme j'ai eu plusieurs demandes (en passant par des « supplications » et des « menaces » hé hé) de republication, je me décide à la remettre avec plaisir.

Des anciennes seront peut-être contentes de replonger dans l'histoire. Et la bise aux nouveaux/nouvelles venu(e)s.

Je publierai un ou deux chapitres par semaine (maximum 15 jours de trou entre chaque).

Bonne lecture.

Votre dévouée,

Kimy Green.


3.

UNDER THE DEVIL'S EYE

« Tu étais la porte d'un monde dangereux.

La porte d'un monde que j'avais toujours rêvé de trouver. »

Lily Constance.


Las.

Il était totalement las de toutes ces conneries. Fatigué de leurs sourires supérieurs. Épuisé de leurs rires faussement charmants. Exténué de leurs moues se voulant irrésistibles.

Ce n'était qu'une foutue comédie. Tout n'était que comédie.

Meurtriers.

Ils étaient tous des meurtriers. Des bêtes assoiffées de sang. Et ils se comportaient en maîtres du monde. S'habillant, se maquillant, vivant comme si le Monde leur appartenait, comme si leurs visages angéliques pouvaient faire disparaître tous leurs crimes.

La pièce dans laquelle se trouvait Arthur aurait pu paraître immense en plein jour. Ce n'était pas le cas : les rideaux étaient fermés, bien qu'il fit sombre au dehors, et la salle, uniquement éclairée par quelques bougies, dégageait une ambiance lugubre. Le sol en marbre noir et les tapisseries bordeaux qui recouvraient les murs étouffaient de plus en plus le vampire.

L'ironie de la chose ne lui échappa nullement : comment étouffer un mort ?

Des cadavres jonchaient le sol, ça et là, une expression née d'une terreur profonde, viscérale, pour toujours incrustée sur leurs visages désormais blêmes. Au-dessus d'eux se trouvait une bonne vingtaine de vampires qui bavardaient tranquillement, enjambant d'un air impassible les corps qui se trouvaient sur leur chemin. Des coupes en cristal remplies d'un liquide pourpre se tenaient dans leurs mains, diffusant d'étranges lueurs lorsque l'une d'elles s'approchait trop près d'une bougie.

Une musique classique occupait le fond sonore, se répercutant avec grâce contre les murs richement ornés. Douce berceuse devant ce massacre. Arthur était installé dans un fauteuil en cuir noir, le plus reculé de la pièce, là où la lueur chaleureuse diffusée par les bougies ne pouvait l'atteindre.

Arthur ne trichait pas, il ne se mettait pas en avant. Il était un démon, un monstre, et il se plaisait à rester terré dans l'obscurité. Dans sa main la coupe emplie de sang était restée pleine, contrairement à tous les occupants du salon. De son salon.

Son regard cruel abrité derrière quelques mèches sombres ne cillait pas, jamais. Ses yeux de ténèbres demeuraient fixés droit devant lui, ignorant les corps parfaits qui lui faisaient face, ignorant les robes et les costumes qui devaient valoir une fortune, ignorant les regards brûlants que la gente féminine vampirique jetaient sur lui.

Il se remémorait la journée qu'il venait de passer. Plus précisément, il se remémorait les moments passés avec Lily. Il se remémorait ses cheveux roux jouant avec les éclats du soleil. Il se remémorait ses yeux tantôt gris, tantôt bleus, le regarder avec amusement et avec crainte, parfois. Il sentait son parfum mandarine qui ne l'avait plus quitté depuis qu'elle avait déposé sa tête sur ses genoux. Sa mâchoire se contracta violemment sous la vague de colère qui enflait dans sa tête. Lily avait tout simplement baissé les armes devant lui, encore une fois. Elle l'avait provoqué sans même s'en apercevoir. Cette fille était tout bonnement inconsciente. Folle de plaisanter si facilement avec le monstre qu'il était. Folle de ne pas baisser les yeux face aux siens. Folle d'attirer volontairement son attention. Folle de ne pas sentir le regard pesant du démon planer sur elle.

Il inspira un grand coup, chose totalement inutile car un mort ne respirait pas. La faible odeur fruitée se raviva et, peu à peu, sa colère se dissipa. Lentement.

Il fit tournoyer le liquide alléchant trônant dans sa coupe de gauche à droite puis de droite à gauche. Ses yeux se fermèrent soudainement, il pouvait presque sentir le goût tendre de sa peau blanche contre sa bouche. C'était mal. C'était mal pour elle. Non qu'il s'en soucie, seul son propre plaisir comptait.

Et si l'envie de la voir mourir de ses mains se faisait plus forte, eh bien, il la tuerait.

– Arthur, ronronna une voix cajoleuse.

Il n'ouvrit pas les yeux et ne bougea pas devant l'appel de la sublime Jeanne Dupuy. La jeune vampire, loin de se démonter malgré la mauvaise humeur apparente qu'il affichait, s'approcha un peu plus de lui et s'installa sur l'accoudoir du fauteuil. Sa robe noire était déchirée à divers endroits et ses longs cheveux or, autrefois coiffés en chignon structuré, dégoulinaient de sang frais. Cela ne gâchait pas sa beauté, bien au contraire. Un air sauvage, irrésistible, se dégageait d'elle et elle le savait.

– Arthur pourquoi ne viens-tu pas nous rejoindre ? chuchota-t-elle à son oreille.

Il eut enfin une réaction. Son corps entier se crispa. Non pas de désir, comme elle le croyait, l'espérait.

De fureur, uniquement de fureur.

Une forte odeur de rose l'enveloppait, faisant disparaître la petite fragrance mandarine qui, trop fragile, s'évapora devant le parfum entêtant de la blonde. Il ouvrit les yeux et sa main gauche se crispa violemment sur l'accoudoir, perçant le cuir dans un bruit sourd. Ignorant tout ceci, la jeune vampire glissa habilement sa main dans la chemise noire du vampire. Elle défit un bouton. Puis deux.

– Arrête, siffla-t-il et de nombreux regards se posèrent sur eux.

Elle fit sauter le troisième bouton et n'eut plus le temps de faire autre chose. La main d'Arthur avait rapidement saisit la sienne et brisait lentement, dans un craquement sinistre, les doigts de la jeune femme. Jeanne poussa un cri de douleur avant qu'un feulement de rage ne s'échappe de sa gorge. La vampire se mit en position d'attaque, se dégageant de lui, et il la propulsa d'un seul regard contre la bibliothèque qui retomba sur elle dans un fracas assourdissant.

– Je t'ai déjà dis que je détestais que tu utilises ton pouvoir sur moi, cracha-t-elle, soulevant la lourde bibliothèque en bois d'une seule main — spectacle assez impressionnant, il devait en convenir.

– Sauf au lit, si ma mémoire est bonne.

La bouche de la blonde s'ouvrit d'indignation et il eut un rire méprisant en sachant pertinemment que, si elle avait été humaine, elle aurait rougit de honte. Son regard se promena distraitement sur les livres éparpillés par terre et, sans esquisser le moindre mouvement, il remonta le meuble et replaça les ouvrages avec une infime concentration. La télékinésie avait ses bons côtés, parfois.

Voyant qu'Arthur ne se préoccupait pas d'eux, les invités recommencèrent à parler. Malgré leurs airs indifférents, des sourires narquois s'étaient installés sur leurs lèvres devant le remballage de la plus séduisante vampire de France. Jeanne, furieuse d'être humiliée de la sorte, s'en alla en prenant soin de faire le plus de dégâts possible : c'est à dire déchirer les rideaux, exploser une fenêtre, et s'échapper par le trou béant qu'elle venait de créer.

– Quelle finesse, soupira-t-il sans même sourciller. Il réarrangea les dommages en un seul, lourd, clignement de paupière.

La colère qui grondait en lui ne cessait de croître : il était prisonnier de cette odeur de rose. Et il avait beau humer l'air avec son odorât sur-développé, il ne parvenait pas à retrouver la douce fragrance mandarine. Il l'avait perdue, remplacée par ce parfum écœurant à souhait. Il haïssait cette odeur, il méprisait cette pauvre Jeanne, ridicule de se croire trop parfaite pour être qualifiée de monstre. Ses yeux devinrent brusquement plus sombres et, dans un geste de rage pure, Arthur lança violemment son verre qui s'explosa contre le mur dans un bruit strident, éparpillant des morceaux de cristal dans toute la pièce. Ce geste créât un silence des plus pesants. Des arabesques pourpres commençaient déjà à sinuer jusqu'au sol en marbre lorsque Arthur entendit la voix d'Adam s'élever de l'autre côté du salon.

– Arthur, Arthur, Arthur… Mon ami, tu es vraiment d'humeur massacrante ces temps-ci.

Il se leva lentement, savourant la crainte qu'il inspirait dans les yeux fuyants de ses confrères, et observa un long moment son ami aux boucles blondes.

– Navré de te décevoir, Adam.

Des personnes inattentives auraient pu croire en de telles excuses mais ceux qui connaissait Arthur O'Brian savaient qu'il n'en était rien : c'était de la provocation mêlée à un soupçon de défi.

– Ce n'est pas le cas. Je m'inquiète juste pour toi, répondit-il avec malice.

Arthur ne le quitta pas des yeux et s'approcha de lui d'une démarche lente mais assurée. L'autre vampire ne bougea pas et un sourire amusé, connaisseur, se nicha doucement sur sa bouche. Arthur s'arrêta face à lui et tendit la main pour s'emparer de son long manteau noir qui reposait sur une chaise en bois, derrière Adam.

– Je vais faire un tour. Lorsque je reviendrai, je ne veux plus de cadavres. La soirée est terminée.

Adam retrouva son air sérieux et hocha la tête à la requête de son supérieur. Arthur enfila sa veste d'un geste rapide, se dirigea d'un pas pressé vers la porte, l'ouvrit et disparu dans l'obscurité avant même que le bruit significatif de la fermeture ne se fasse entendre.


Arthur O'Brian était encore là, dans ce petit quartier résidentiel. Ça devenait une sale habitude.

Il se trouvait sur le toit d'une maison mitoyenne, opposée à la villa de Lily Constance. Le vampire pouvait observer à sa guise la jeune fille dans sa chambre, violant sans remord son intimité.

Ça ne faisait que quelques semaines qu'il venait ici. Il avait, bien sûr, déjà observé des humains à leur insu. Seulement, tout était différent avec la jeune fille. Cela ne durait pas que quelques heures, ces moments de voyeurisme. D'une certaine manière qu'il ne parvenait pas totalement à expliquer, sa présence le calmait.

Il avait d'ailleurs noté plusieurs faits amusants chez elle : elle possédait une manie assez étrange qui consistait à nettoyer son argent. Tous les soirs, elle s'installait sur son bureau et voyageait jusqu'à la salle de bain pour laver la monnaie qu'elle avait dans son sac. Et elle s'y remettait plusieurs fois si la couleur des pièces n'était pas assez brillante à son goût. Elle se réveillait toujours avant l'aube et passait le plus clair de son temps à fumer des cigarettes au menthol sur son toit en balançant ses pieds dans le vide, comme une gamine. Elle aimait changer de coiffures plusieurs fois par jour et passait son temps à décorer et redécorer sa chambre.

Des petits rituels pour chasser les fantômes de plus en plus pesants du quotidien. Le démon connaissait, reconnaissait, ce genre de comportement.

– Cette fille est devenue une obsession pour toi, Arthur.

Il ne répondit pas à Adam qui venait de le rejoindre et se contenta de fixer les fines mains de la jeune fille frotter énergiquement une pièce de cinquante centimes. Le vampire blond s'installa à ses côtés et poussa un long soupir.

– Tu aurais dû la tuer.

– Je sais.

– Ne me dis pas que tu as eu pitié d'elle, je ne te croirais pas.

– Et tu aurais raison.

Arthur chercha ses mots puis continua, lentement.

— C'est étrange. C'est une enfant mais… elle a parfois cette façon de me regarder.

— Peu de personne savent soutenir ton regard, acquiesça le blond, distraitement.

— C'est inné, chez elle. Je suis systématiquement obligé de la pousser dans ses derniers retranchements pour parvenir à lui arracher une once de peur. Si je ne deviens pas menaçant, cette fille ne me craint pas. C'est si spontané, pas de peur…C'est comme si j'étais…

— Un simple humain.

— Ça me fait perdre le contrôle.

– Ou plutôt elle te fait perdre le contrôle, conclut-il en la désignant d'un coup de tête.

Arthur haussa les épaules, maussade.

— Elle arrive juste à me mettre hors de moi.

– Et c'est une chose assez rare. Peu de personnes arrivent à te contrarier aussi vite. Elle a du pouvoir sur toi et tu devrais y mettre fin. Tu le sais. Tu ne peux plus perdre le contrôle, pas maintenant.

– Lily n'est rien de plus qu'un passe temps.

– Lily ? Depuis quand appelles-tu tes proies par leur prénom ? railla-t-il, implacable, ses yeux ambrés rivés sur le brun. Tu as déjà joué avec des centaines de jeunes filles, ce n'est pas parce qu'elle est plus intrigante que les autres que tu dois faire traîner les choses en longueur.

– Si c'était le cas ? rétorqua-t-il avec autorité.

– En rien. Mais ça pourrait t'attirer de grave ennuis de t'enticher d'une humaine. Et tu le sais, tu es l'investigateur de nos règles.

– Non, je ne le sais pas. Par contre, on dirait bien que ça sent le vécu pour toi, répliqua-t-il sans même daigner lui accorder un seul regard alors que le vampire blond encaissait le choc avec difficulté.

Adam n'était même pas étonné de cette réplique. Arthur savait toujours où et quand frapper pour faire mal. C'était devenu un réflexe chez lui.

– Elle s'appelait Eloïse et nous sommes devenus amis. Ce fut la première fois et la dernière que je m'attachais à une humaine.

– Comment est-elle morte ?

– Un ami est venu me rendre visite, répondit-il, évasif.

Arthur n'avait pas besoin de l'observer pour savoir que son visage affichait une expression fermée.

– Un ami vampire je suppose, ironisa-t-il avec un sourire mesquin.

– Effectivement.

Un court instant de silence s'écoula entre les deux vampires.

– Nous sommes invincibles, Arthur, mais ce n'est pas leur cas. Ils sont tellement fragiles que s'attacher à eux, c'est se condamner à une souffrance inévitable.

– Je n'ai jamais dit que j'allais m'enticher d'une humaine : tu as tiré des conclusions tout seul sans que je ne dise quoique ce soit. Elle m'intéresse, certes. Mais je ne suis en aucun cas attiré par cette fille.

– Alors tue- la, Arthur. Un seul faux pas et les Volturis lâcheront toute leur garde sur toi. Je sais qu'ils te craignent suffisamment pour l'instant mais les provoquer une fois de plus ne serait que folie !

– Je la tuerai mais pas pour l'instant, je veux encore m'amuser avec elle.

– Je peux le faire moi, tu sais que…

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'il se retrouva plaqué contre les tuiles, un Arthur furieux au-dessus de lui. Ces yeux implacables, d'une noirceur absolue, le firent déglutir avec difficulté.

– Arthur…

– Ne la touche pas. Ne la touche jamais, ni toi ni les autres. Ou ça sera la dernière chose que vous toucherez.

Sa voix grave et intimidante rendit la nuit plus lugubre encore. Et même si Adam pouvait se vanter d'être son ami, il savait pertinemment que le ténébreux était très sérieux sur ce sujet et qu'il n'hésiterait pas un seul instant à exécuter ses menaces.

– D'accord, je voulais juste t'aider. Rien de plus, souffla-t-il, mal à l'aise.

La pression diminua lentement mais le regard prédateur ne perdit pas son intensité meurtrière.

– Lily est à moi. Je vous interdis ne serait-ce que de poser vos yeux sur elle, siffla-t-il

– D'accord, c'est compris, murmura Adam qui levait ses mains devant lui en signe d'apaisement.

Il savait qu'il valait mieux calmer les choses maintenant et reprendre la discussion plus tard au lieu de continuer sur un chemin qui s'avèrerait très glissant pour lui. Mais le blond avait peur. Peur pour son ami qui semblait de plus en plus indécis à mettre fin à la vie de la gamine rousse. Lorsqu'Arthur reporta son attention sur Lily qui venait de se coucher, il préféra s'éclipser discrètement, les laissant seuls dans cette nuit sans étoiles.

– J'ai envie…

La voix grave du vampire ne fut qu'un murmure dans le silence étouffant qui régnait aux alentours.

– J'ai envie d'y aller.

Il ne savait pas pourquoi il prononçait ses pensées à voix haute. Peut-être qu'il avait besoin d'entendre ce qu'il souhaitait réellement, de comprendre pourquoi il agissait ainsi.

Il ne bougea pas. Une légère brise se leva, faisant voleter ses mèches sombres autour de son visage blafard. Ses yeux acérés soulignés de cernes violacés se levèrent doucement pour observer la lune qui sortait de derrière de sombres nuages. L'atmosphère était lourde et la brise se transforma rapidement en rafale glacée qui parcourait les rues. Il n'avait pas froid. Il était mort et un mort ne sentait pas le froid. Un couvercle de poubelle fut emporté et s'étala sur la route dans un vacarme assourdissant. Il ne sursauta pas, il n'eut pas peur. La seule chose qu'il fallait craindre, le seul monstre ici, c'était lui.

Un monde le séparait de cette fille. Un monde entier séparait cette chambre aux couleurs chaudes et cette rue sombre, glacée. La vie et la mort. Après un bref soupir il se releva et sauta du toit dans une pirouette élégante avant de se réceptionner sur ses deux pieds quelques mètres plus bas. Il réarrangea son manteau, s'enveloppa dedans et se faufila dans l'ombre pour atteindre la porte des Constance. Il cligna des yeux une fraction de seconde et le déclic du verrou se fit entendre. Il ignora le père endormi sur le sofa, devant une émission quelconque, et se dirigea vers l'escalier qu'il grimpa rapidement, le tout sans émettre le moindre bruit. Il dépassa la salle de bain et s'arrêta devant la porte close de la jeune fille. Pourquoi fermer la porte de sa chambre dans sa propre maison ? Balayant cette question d'un mouvement de tête il fit tourner la clé de l'autre côté de la porte et entra.

La décoration de cette chambre ne le surprit pas un seul instant, il la connaissait par cœur. Les murs couleur chocolat étaient recouverts de photos et de lettres en tout genre. De dessins, aussi. Ils venaient de Vincent, sans le moindre doute. Ce petit avait un excellent coup de crayon. Le carrelage était blanc, strié de gris. Un bureau en verre, avec un ordinateur portable posé dessus, se situait en face du lit à baldaquin. Deux armoires en bois se trouvaient de chaque cotés du lit et un petit fauteuil blanc reposait aux côtés du bureau.

Une chambre assez coquette, en somme, si on oubliait le fait que le sac de cours se trouvait à terre et qu'un cadre de photo, brisé, avait éparpillé des morceaux de verre un peu partout. Les fins sourcils du vampire se froncèrent et il s'approcha de la photo, couverte de débris, qu'il souleva d'un geste vif. Trois personnes s'y trouvaient. Un homme brun avec des yeux sombres mais rieurs : le père de Lily. Lily qui devait avoir cinq ans et une très belle femme rousse avec de superbes yeux d'un bleu céruléen : Candice Constance, la mère de Lily. Les robes qu'elles portaient se soulevaient à cause du vent, ce qui semblait les faire rire. Le père souriait aussi et tous trois fixaient l'objectif avec des yeux emplis de joie.

Le vampire serra les dents et laissa retomber la photo dans un geste brusque, comme s'il s'était brûlé. Arthur n'aimait pas le bonheur et cette image en irradiait. Il frotta quelques secondes sa main contre son pantalon, pour en effacer toutes traces. Un sourire cruel étira finalement sa bouche, faisant partir la colère naissante qui grondait en lui. Lily non plus n'avait pas pu supporter ce bonheur. Tous deux ne toléraient plus ces illusions. Il tourna rapidement son regard sur la forme cachée par les voiles sombres du lit baldaquin. Un monde les séparait ?

Non… Pas forcément.

Le démon continua sa visite et ses yeux se posèrent sur les nombreux talons qui encombraient le carrelage : ce n'était pas une fille pour rien. Il leva les yeux au ciel et s'approcha du lit sans douter du fait que Lily était déjà endormie : il avait patiemment attendu que sa respiration devienne régulière depuis le toit. Pratique d'avoir l'ouïe sur-développée.

Il souleva le voile, doucement, et le parfum mandarine l'enveloppa peu à peu, tournoyant autour de lui. Le vampire inspira profondément. C'était ce qu'il voulait depuis le début, après tout. Il reporta son attention sur la jeune fille : elle était couchée sur le côté, recroquevillée sur elle-même. Ses cheveux étaient éparpillés tout autour d'elle, faisant un contraste saisissant avec la blancheur des oreillers. Son petit corps se soulevait doucement au rythme de sa respiration. Elle avait repoussé sa couette jusqu'à la taille ce qui faisait qu'il pouvait apercevoir son débardeur violet.

Il soupira : on n'avait pas idée de porter une chose aussi légère en janvier !

Il fut étonné de la fragilité qu'elle dégageait, elle qui semblait si forte et si sûre d'elle éveillée. Bien sûr, il savait qu'elle avait ses faiblesses : il l'avait entendu de nombreuses fois sangloter dans le noir à l'abri des regards. Cependant, c'était autre chose de la voir démunie face à lui.

En y réfléchissant bien, il pouvait la tuer.

Là, maintenant.

C'était parfait. Il ne rencontrerait plus jamais ses yeux vifs et hardis, ni n'entendrait ses répliques agaçantes. Son parfum mandarine s'en irait avec elle et ses éclats de rire aussi. Il approcha sa main et hésita à la poser sur la peau opaline de son bras. Elle frissonna subitement. Il retint un éclat de rire. Lily ne craignait rien éveillée, pas même la mort qu'il incarnait avec une macabre perfection. Mais, endormie, son instinct reprenait le dessus. Et elle sentait la faucheuse rôder autour d'elle. Elle le sentait, enfin. Lui et sa main glaciale, lui et sa main morte qui pouvait écraser son joli visage en quelques fractions de seconde.

Here's a song for lovers who don't care if they bleed

La musique qui tournait en boucle dans l'iPod de la jeune fille attira enfin son attention, bien qu'il l'ait entendu avant même de descendre du toit. The Do. Elle l'écoutait sans cesse avant de dormir : Arthur savait que c'était sa berceuse. Une fois encore, il fut surprit de la connaitre aussi bien, ses goûts, ses habitudes. Il avait cherché par tous les moyens à comprendre son caractère particulier, à déchiffrer cette flamme vivace qui brillait au creux de son âme, et, maintenant, il voyait tout à travers elle.

Agacé part ses propres réflexions, il se pencha un peu plus vers l'adolescente tout en écoutant la musique. La jeune fille avait l'air apaisé mais il savait qu'il n'en était rien. Ses yeux bougeaient de temps à autre sous ses paupières. Lily faisait un cauchemar.

Encore un.

Il soupira longuement et son souffle fit bouger quelques-unes de ses mèches rousses.

Il était persuadé que, s'il avait conservé la capacité à dormir, lui aussi ferait des cauchemars.

Des petits cernes se dessinaient sous les yeux en amandes de Lily. Pas aussi voyant que lui, certes, mais tout de même bien présents. Elle frissonna de nouveau mais il ne la couvrit pas : il n'était pas un Saint.

Il entendit Jean Marc Constance se retourner dans son sommeil et il sut que son réveil n'allait pas tarder. Il se releva après avoir éteint l'iPod et s'éloigna lorsque Lily murmura un « maman » qui le fit s'arrêter net. Le démon se retourna lentement et vit que la jeune fille commençait à s'agiter. Il s'approcha à nouveau du lit et attrapa la couette pour la jeter sur elle sans aucune douceur. Il s'en alla enfin de la chambre, ses pas faisant des crissements désagréables lorsqu'il marcha sur les débris de verres. Il n'avait pas franchit le seuil de la porte d'entrée que les sanglots nocturnes de Lily résonnèrent dans la maison et également dans sa tête, lui faisant presser le pas.

– Tu paieras au centuple pour l'état dans lequel tu me mets, Lily-jolie, siffla-t-il dans l'ombre des ruelles qu'il empruntait pour retourner chez lui.

Lorsqu'il atteignit sa demeure il comprit instinctivement qu'il n'était pas seul. Il poussa la lourde porte avec un soupir contrit et se dirigea vers sa chambre en se débarrassant de son manteau au cours du chemin. Sur son lit l'attendait Jeanne à moitié dévêtue. Encore.

– Tu es toujours d'humeur exécrable ? demanda-t-elle, un sourire taquin sur les lèvres.

– Et toi ?

Son sourire devint plus grand et il éteignit les bougies mentalement. La nuit allait être longue.


J'avais sept ans quand c'est arrivé. Sept ans de bonheur et d'insouciance. Sept ans de repos avant l'enfer.

Le lendemain de mon anniversaire un accident arriva : une voiture dérapa dans un virage suite aux intempéries. Tout aurait bien pu se terminer si un point d'eau ne s'était pas trouvé à proximité de l'accident. Le véhicule coula, entraînant son conducteur.

Le conducteur de la voiture, c'était ma maman.

Je sais ce que vous devez penser : « Pauvre fille» ou bien « Comme c'est étonnant, encore une héroïne qui a subit un drame qui changea définitivement sa vision des choses ». Si c'est le cas de l'option numéro un je vous dirai gentiment que votre pitié, je n'en ai rien à foutre, ça ne ramènera pas ma mère. Si c'est la seconde option, je vous répondrai simplement que je n'ai rien d'une héroïne. À bien y réfléchir, je serais même plutôt le contraire. Ma vie n'a rien d'exceptionnel, si j'omets d'y inclure un certain vampire.

Et je dois vous avouer que, franchement, j'aurais aisément pu m'en passer.

Quoiqu'il en soit, ma vie changea. Je devins muette durant près de huit mois. Je ne parlais à personne, refusais le moindre contact. Les membres de ma famille avaient tout tenté pour briser mon mutisme : rien n'y avait fait. Même mes « amis » de l'époque n'ont pas pu me sortir de mon silence. Je ne voulais plus avoir de lien avec tout ce qui avait un rapport à « avant l'accident ». Je ne pouvais tolérer d'avancer sans ma mère. Alors reprendre le cours de ma vie comme si de rien n'était, vous pensez bien…

Ce fut ma tante qui, voyant que la situation commençait à devenir grave, prit le problème à bras le corps.

– Il faut que je te parle ma petite Lily.

Je me retenais à grand peine de lever les yeux au ciel. Encore une attaque. Encore des larmes et des « Ta maman n'aurait pas voulu ça ». Lâchez-moi avec ma mère, songeai-je avec mon esprit d'enfant endurci, elle est morte.

Le pire c'était sans doute les « tu vas finir enfermée ! » de mon père. Ça c'était le summum. La cerise sur le gâteau. Je savais que j'agissais comme une égoïste mais je n'avais jamais dis que je n'étais pas égoïste.

Pourtant la discussion, ou plutôt le monologue, prit un tournant assez inattendu. Nous étions dans la cuisine. Je mangeais une mandarine pendant que ma tante préparait le thé, me tournant le dos.

– Je sais ce qui te tracasse, Lily.

Elle attendit un moment mais je ne répondais toujours pas.

– En plus de la douleur, tu dois apprendre à gérer les regards incessants des gens sur toi. Tu dois supporter la pitié et la curiosité. Je sais que tu n'es qu'une enfant et que tu ne te sens pas prête à affronter tout ça…

Silence.

– Candice ne reviendra pas. Tu ne peux pas imaginer à quel point c'est dur pour une sœur de dire ça.

Ah non ! J'en avais assez bavé avec les larmes des uns et des autres.

– Mais c'est l'évidence : tu es la seule chose qui me reste d'elle et je ne supporterai plus de voir l'avenir de ma nièce se gâcher ainsi.

Il y eut un autre silence, beaucoup plus long.

– Emmerde-les, Lily.

Je relevai subitement la tête, surprise qu'elle emploi un gros mot alors qu'elle était habituellement si précautionneuse en ma présence, et rencontrais le regard dur de ma tante qui s'était retournée.

– Emmerde-les tous. Tous autant qu'ils sont. Tu n'en as rien à faire de ce qu'ils pensent, tu n'en à rien à faire de leur pitié ou de leurs préjugés. Vie comme bon te semble, tout en honorant la mémoire de ta mère. C'est la seule chose qui compte : toi et tes envies. Ne laisse jamais la douleur que peuvent t'infliger les personnes trop stupides te barrer la route. La douleur, elle passe toujours, mais la connerie des autres jamais. Alors immunise-toi contre la stupidité humaine. Et ris Lily, tu entends ? Je veux que tu ries du monde et de ses noirceurs car, quoiqu'il en soit, tu seras toujours la meilleure.

Des larmes roulèrent sur les joues de ma tante et je sautais au bas de ma chaise pour me jeter dans ses bras. Je répondis un « oui » qui la fit encore plus pleurer.

Je ne sais pas ce qui a créé le déclic dans ma tête. Les yeux bleus céruléens de ma tante — les mêmes que ceux de ma mère — y étaient sans doute pour quelque chose.

C'est à partir de ce jour là, de cet instant précis, que ce qui me caractérise le plus aujourd'hui naquit en moi : la volonté. Cette volonté me chamboula. Elle brûla tout sur son passage, elle me transporta au-dessus de ma peine et de ma peur, bien au-dessus. Et, tout en serrant ma tante à m'en faire mal aux bras, je me fis une promesse : ne jamais baisser les yeux devant l'horreur de ce monde.

Et l'horreur je la subis aujourd'hui. Continuellement.

Mon père s'enfonça lentement mais sûrement dans la violence. Des coups vicieux, souvent et plus ou moins discrètement. Lorsque je lui demandais pourquoi, il ne répondait pas et se mettais à sangloter en me demandant pardon.

Je n'ai jamais réellement eut besoin de réponse. Je ressemble trop à ma mère, voilà tout. Je suis un fantôme pour lui. Je sais qu'il m'aime et je l'aime aussi. Du moins, je me persuade que je l'aime encore. Je dois l'aimer, sans doute, pour supporter la vue de mon corps meurtri dans la glace.

Ma période de mutisme après la mort de maman a brisé les liens que j'avais avec lui. Cette période nous a éloignés au moment où nous avions le plus besoin l'un de l'autre. Ce qui fait que je mérite souvent certains de ses coups avec mes provocations habituelles.

Je ne peux pas vous dire avec exactitude quand tout ceci prendra fin. Je suis sur une corde qui se tend au fil des années. Quand elle cassera, ça sera sa chute ou bien la mienne. Peut-être même que nous chuterons tous deux

C'est horrible, n'est ce pas ? Je ne trouve pas. Je suis juste foutrement réaliste.


– Bordel, grognai-je d'une voix endormie après m'être réveillée en sursaut.

Encore un cauchemar sur la mort de ma mère. Bien qu'il fut nettement moins violent que d'habitude. Je jetai un rapide coup d'œil au dehors : tout était encore gris.

Je me levai rapidement et me dirigeai vers la fenêtre que j'ouvrai pour inspirer un peu d'air frais. La chambre restait close, il fallait bien que je l'aère au petit matin.

Pourquoi fermais-je la porte de ma chambre ? Bien simple : une fois mon géniteur avait trouvé la bonne idée de venir me réveiller en me tabassant. Je peux vous assurer que je ne manque plus de verrouiller la porte chaque soir et ce, même si ça date de deux ans et qu'il s'est excusé de nombreuses fois.

Je me retins de me taper la tête contre le mur en me souvenant que je n'avais plus de cigarette. Bien, un passage au tabac du coin s'imposait ! Renonçant à ma contemplation habituelle du voisinage sur mon toit, je m'étirais tout en allant choisir mes affaires lorsque quelque chose me perturba.

Arthur avait décrit avec exactitude mes habitudes, hier. Et, bien sûr, ce n'était que maintenant que je réalisais ceci. Il avait du venir m'observer. Mon cœur manqua plusieurs battements à cette conclusion. Cédant à la panique et à mon accès de paranoïa, je retournais à ma fenêtre et tentais de scruter les ruelles qui me faisaient face.

Peine perdue, je ne voyais strictement rien. Tout devint beaucoup plus effrayant tout à coup.

– Ce n'est pas bon les coups de flippe de bon matin, me murmurai-je à moi-même, je vais devenir sénile avant l'âge.

Refusant de me laisser envahir par la peur, j'eus soudainement une brillante idée.

– Arthur ? … Tu es là ?

Un lourd silence fut ma seule réponse. Et je devais avouer que, franchement, je me sentais bien stupide, sur ce coup là.

Je ne pus m'empêcher de me moquer de moi-même et cela dériva au fou rire. Mes nerfs venaient de lâcher, ce qui arrivait fréquemment depuis que j'avais rencontré ce vampire, en fait. J'essuyai mes larmes après cinq bonnes minutes où j'avais essayé, en vain, de reprendre le contrôle. Je fermai la fenêtre et me promis de fermer les volets chaque soirs, chose que je ne faisais jamais car j'aimais voir le jour se lever.

Devant mon armoire j'optai pour un simple jean brut et un gros pull couleur blanc cassé aux larges mailles. Il avait appartenu à ma mère et je l'adorais.

Lorsque j'allais sortir de ma chambre, une douleur intense me traversa le pied droit. Mes yeux gris se posèrent sur le cadre que j'avais fracassé la veille contre le mur. Une tâche de sang commençait à naître et je sautillai jusqu'à la salle de bain où se trouvait la trousse à pharmacie en murmurant des injures qui en auraient fait pâlir plus d'un. J'essayais de me concentrer sur le nettoyage de mon pied, évitant de penser à la boule qui grossissait dans ma gorge. Je me remémorai dans quel état haineux j'étais hier, après une énième dispute avec mon père.

Lorsque j'eus fini de soigner ma blessure, heureusement assez superficielle, je me fis couler un bain et m'y glissai avec appréhension.

J'avais peur de l'eau. J'aimais les bains, la piscine, et la mer. Je savais nager. Mais étant petite je m'étais imaginée de trop nombreuses fois ma mère s'étouffant et se noyant, perdue au fond de l'eau, pour réussir à en faire une véritable phobie.

Il y avait des moments où ça allait et d'autre où même un simple bain n'était pas envisageable. J'avais cédé à la panique, une fois. Chez Vincent, où il m'avait jeté à l'eau pour rire, ne connaissant pas ma peur. Je me serais probablement noyée si Valentin, également invité aux 10 ans de mon meilleur ami (à l'époque où Arthur n'avait pas rallié le blondinet à sa cause), n'était pas venu à mon secours.

Tentant d'oublier ces mauvais souvenirs, j'entrepris de me laver la tête, sans trop la mettre sous l'eau, avec mon shampoing à la mandarine. Après mon bain, je m'habillai et allai dans ma chambre pour prendre mon téléphone. J'avais deux nouveaux messages.

Vincent :

Je ne veux pas paraître hystérique mais… Yaahaa !

OUII JE SUIS HYSTERIQUE !

Evan a demandé mon numéro à Thomas !

Il m'a envoyé un texto (pas Thomas, hein, Evan !)

Je suis l'homme le plus heureux de la Terre !

Ouais. Vincent était totalement timbré.

Elena :

Cette nuit j'ai rêvé que je couchais avec Jean Pierre Foucault.

Putain, ce fait traumatisant va me poursuivre jusqu'à ma mort.

Rectification. Vincent ET Elena étaient totalement timbrés.

– Lily ! Descends immédiatement !

Comment passer de « bonne humeur » à « ou est la corde pour se pendre ? » en moins de cinq secondes ? Appelez Jean Marc Constance, bien sûr.

– J'arrive !

La peur s'insinua doucement en moi lorsque je vis son visage calme tandis que je le rejoignais. Calme, ce n'était jamais bon avec lui. Jamais.

– Je t'avais pourtant demandé de fermer à clé hier soir, déclara-t-il en me montrant la porte d'entrée. Ses yeux me transperçaient et ma gorge s'assécha brutalement.

– C'est ce que j'ai fait.

J'étais persuadé d'avoir fermé à clé, je m'en souvenais parfaitement : juste avant de monter dans la chambre, hier soir.

– Je viens de vérifier il y a une minute et le verrou était levé.

– Je t'ai dis que j'ai fermé à clé hier soir ! Je ne suis pas devenue folle quand même, je sais ce que j'ai fais !

– Ne me mens pas !

Comment rester calme face à ça ? Il avait sans doute fait exprès de la déverrouiller pour provoquer un affrontement. Je ne voyais pas d'autre explication, même si celle-ci était tirée par les cheveux.

– Bon d'accord ! Alors je suis devenue somnambule et j'ai ré-ouvert la porte pendant la nuit. Ça te va comme explication ? raillai-je

La réponse ne se fit pas tarder et elle fut haute et en couleur.

Il m'attrapa par les cheveux et me propulsa contre le meuble du salon. La violence du choc me fit trembler et, à la douleur du coup, s'ajouta celle de mes anciens hématomes sur le ventre qui n'étaient pas encore partis. Mon bras droit devait être en charpie.

Génial.

Je serrais les dents pour éviter de me jeter sur lui.

Encore une journée de gâchée par sa faute.

– Ca t'apprendra à être insolente !

Et, sans même s'inquiéter de ma posture recroquevillée, il tourna les talons et monta à l'étage, me laissant prostrée au sol.

– Connard.

Je me relevai tant bien que mal et regardai si mon pull n'avait pas été abîmé. Je remontai difficilement jusqu'à ma chambre en tremblant de toutes parts et pris mes affaires en me répétant en boucle :

« Ce n'est pas grave, tout va bien, ce n'est pas grave, ça va passer. »


Nous étions dans le café de Lou. Elena n'avait pas ouvert la bouche depuis que j'étais montée dans sa voiture, mon air lugubre devait l'avoir renseignée sur ce qui était arrivé.

La chose étrange avec Vincent et Elena, c'était que lorsque mon père me tourmentait, ils étaient sans doute plus touchés que moi. Je devais être égoïste : ça me faisait plaisir qu'ils tiennent à moi au point de s'en rendre malades.

– Tu es sûre que tu ne veux rien ?

– Non je n'ai pas vraiment faim.

– Lily…

– S'il te plaît, soufflai-je agacée, laisse tomber Lena, d'accord ?

Elle eut un long soupir de résignation et le mien fit écho au sien. J'avais envie de vomir.

Laurie n'avait encore fait aucunes remarques désobligeantes, l'altercation d'hier devait l'avoir refroidie. Cela me fit sourire un très bref moment avant que je ne retourne dans mon mutisme.

– Il t'a encore frappé ?

Silence.

– Où ça ?

– Il ne m'a pas frappé, devant son regard sceptique je reprenais avec un soupçon d'ironie : il m'a juste balancé contre un meuble.

Je vis ses mains se crisper autour de la tasse de café. Je lui faisais du mal. Comme à chaque fois. Les nombreuses discussions et les nombreux rires qui m'entouraient me donnaient envie de hurler. Je me sentais si étrangère face à leur bonne humeur et à leur joie. Mes mains se déplacèrent instinctivement sur mes oreilles pour que le brouhaha ambiant ne fasse pas enfler encore plus mon mal de tête.

Sortir. Il fallait que je sorte.

Sans même me retourner, je sentis le regard pesant du vampire sur mon dos. En face de moi Elena me parlait, visiblement inquiète de mon état. Je n'entendais rien, je ne voulais plus entendre qui que ce soit. Lou scrutait attentivement mon visage, comprenant que quelque chose n'allait pas. C'est lorsqu'il s'approcha de moi dans l'intention de me parler que je me levais brusquement, faisant crisser la chaise dans un bruit désagréable.

– On se retrouve après, lançai-je à ma meilleure amie avant de sortir précipitamment du café où un lourd silence s'était créé après mon départ.

J'essayais de contrôler mes tremblements. Une légère pluie mouillait le trottoir et mes pas faisaient d'étranges bruits lorsque j'avançais. Bien, il fallait que je me concentre sur ça, rien que sur ça.

– Lily !

Je ne voyais rien, je n'entendais rien. J'étais totalement sourde au monde extérieur.

– Lily, attends-moi !

Lorsque je reconnus cette voix, mon avancée se stoppa brusquement. Merde. Que me voulait Valentin Cooper ? Je me retournai lentement, la curiosité ayant subitement mit fin à mon début de crise. Il marchait tranquillement, un parapluie noir au-dessus de sa jolie tête blonde.

Au moment où il fut assez près pour que je puisse distinguer ses yeux argentés, je ne fis aucun mouvement, attendant qu'il amorce la conversation. Il s'en aperçut et, au lieu d'être gêné comme la plupart des gens l'auraient été, il laissa un sourire assuré naître sur ses lèvres.

– Ça va ?

– Je pète la forme, répondis-je, très sarcastique.

Son sourire augmenta.

– Je vois ça. Ta joie se remarque à des kilomètres à la ronde.

– Qu'est ce que tu veux ? crachai-je, coupant court au dialogue superficiel qui était en train de prendre forme.

– Tout doux, ne m'agresse pas, veux-tu ? Je suis juste sorti parce que je m'inquiétais pour toi.

Hein ?

– Hein ?

– Sérieusement, on dirait que tu as vu un fantôme.

Il se rapprocha de moi pour m'abriter avec son parapluie. Mes sourcils se froncèrent : j'avais déjà été dans des états pires que ça, cette année, et il ne m'avait jamais témoigné un quelconque soutient

– Tu fais ta bonne action de la journée ? Depuis quand te préoccupes-tu de mon état ?

Mon remballage semblât ternir la malice qui illuminait son regard et je regrettai un tout petit peu d'avoir été si mauvaise.

– Je m'en préoccupais beaucoup, avant.

Ah non, pitié ! Pas le coup de la nostalgie. Avant le lycée, Valentin et moi étions assez proche. Assez pour qu'il sache ce qu'il se passait avec mon père.

– Oui, avant.

– Pourquoi nous sommes nous éloignés l'un de l'autre ?

– Parce que les furies qui te tournaient, et qui te tournent toujours autour, m'insupportaient à un point inimaginable ?

Ma tentative d'humour effaça sa peine et ma culpabilité naissante. Valentin n'était pas mignon comme certains garçons. Il était beau ET il n'en doutait pas. C'était ça le problème avec lui : son assurance et son orgueil. Ses deux bras m'encerclèrent, coupant mes pensées sombres et véridiques, et mon nez se retrouva niché dans son pull gris. Il sentait bon.

– Valentin ?

– Je crois que nos longues discussions me manquent, soupira-t-il

– Ah.

Oui. Ah. Que pouvais-je dire ? Bien sûr qu'elles me manquaient aussi, Valentin était l'une des rares personnes avec qui je pouvais me mesurer verbalement sans avoir automatiquement le dessus.

Son accolade m'apaisa et enleva toutes mes peurs récentes, bien que je ne l'avouerais jamais à qui que ce soit. Il me relâcha aussi soudainement qu'il m'avait attrapée et nos regards s'affrontèrent un long moment. Il souleva ma main droite et y glissa son parapluie sans que ses yeux aciers ne lâchent mes prunelles troublées.

– Tiens, tu vas attraper froid.

Et ce fut tout. Il me planta là, enfonçant ses mains dans les poches de son jeans, et s'en alla sous la pluie qui dégringolait le long de ses mèches claires. Il marchait avec une désinvolture qui lui était propre et qui attirait, qu'il le veuille ou non, le regard de la gente féminine. Un sourire étira ma bouche. Il n'avait pas changé, lui non plus.

C'est d'un pas plus léger que je me dirigeai en cours, la chaleur de Valentin encore bien présente autour de moi.


– Raconte-moi, chuchota Vincent en plein cours d'anglais.

– Non.

Loin de se démonter, il continua avec un sourire triomphant.

– Si tu ne me dis pas ce qu'il s'est passé, je ne te lis pas le texto que m'a envoyé Evan.

Traître !

– C'est à propos du verrou de la porte d'entrée. Je ferme à clé tous les soirs, comme il me le demande. Seulement là, ce matin, la porte était déverrouillée. Et je suis persuadée de l'avoir fermée hier, j'en suis sûre et certaine. Donc…

– Donc tu penses qu'il a fait exprès de te dire que la porte était ouverte pour créer encore un conflit.

– Et me m'emmerder à sa guise, oui. Ca me fait peur comme raisonnement mais je n'ai pas d'autre explica…

CRIC BAM.

Nos regards se portèrent sur le raffut épouvantable provenant du fond de la classe. Arthur s'était levé brusquement et sa chaise était à terre. Un air sombre — plus sombre qu'habituellement — déformant son visage parfait.

– Monsieur O'Brian ? interrogea notre professeur, totalement déconcertée devant le comportement de son meilleur élève.

Il ne répondit pas. Il ne faisait plus semblant d'être un adolescent normal et attirant. Le vampire, le monstre, reprenait le dessus et toutes les personnes qui l'entouraient devinrent d'une insignifiance flagrante. Il laissa tout en plan et traversa la salle en bousculant chaises et tables sur son passage. Juste avant de claquer violemment la porte, ses yeux sombres croisèrent les miens, me faisant frissonner de toute part.

Tilt.

Il avait tout entendu. Il avait la vue surdéveloppée alors pourquoi par l'ouïe ? Il n'était pas furieux contre mon père, il s'en foutait car il n'avait pas de pitié. Mais il était en colère contre lui-même car il avait fait une erreur, un faux pas. Il m'observait, je le savais. Et, cette nuit, il était venu dans ma maison et avait oublié de refermer la porte à clé.

Enfoiré.

Tout était de sa faute.

Je ne pouvais dire avec exactitude pourquoi j'en étais si persuadée mais une colère sourde enflait doucement dans mon frêle petit corps et la douleur présente dans mon bras se réveilla soudainement, pulsant dans ma chair endolorie.

Il ne revint pas en cours de la matinée. Alexandre et Laurie se chargèrent de récupérer ses affaires après avoir assuré à Madame Clarin qu'ils ne savaient pas pourquoi leur ami avait subitement quitté le cours, une urgence, supposaient-ils.

Et moi, moi, je tentais de ne pas sécher moi-même les cours pour le retrouver et lui faire sa fête — on pouvait toujours rêver. Cependant, le calme ambiant après son départ évita de me faire commettre cette erreur. L'atmosphère continuellement tendue s'était dissipée en même temps que le vampire : Laurie ne cherchait plus à se faire remarquer en m'agressant, tout comme Alexandre.

Les clans se brisèrent alors le temps d'un mercredi matin et l'air devint nettement plus respirable.

À la fin des cours — Elena finissait une heure plus tard que moi — je me voyais obligée de prendre le bus. Et une superbe surprise — ô ironie quand tu nous tiens — m'attendait juste à côté de mon arrêt, sous les yeux ébahis et envieux de toutes les personnes présentes.

La Porsche rouge d'Arthur O'Brian.

Sans même réfléchir, je me dirigeai vers la voiture, très classe il fallait l'avouer, du vampire. Il sortit, fit le tour, et m'ouvrit la porte du côté passager. Je grimpai sans prononcer un seul mot, même si je trouvais le véhicule trop bas à mon goût, sous les exclamations des élèves présents.

Ma ceinture à peine bouclée, il démarra en trombe. Il n'y avait pas de silence : un vieux morceau d'un groupe de rock anglais résonnait doucement dans l'habitacle. Sans que je ne parvienne à comprendre pourquoi, ma colère, pourtant immense, s'envola pour laisser place à un étrange sentiment de paix. Me laissant envahir par la musique, je me retournai vers le vampire. Il conduisait avec assurance et hardiesse (il devait être daltonien pour ne pas comprendre que le feu rouge voulait dire « stop ») et le tout sans ceinture. Mais j'avais confiance en lui dans le domaine de la conduite, aussi étrange que cela puisse paraître.

J'étudiais son profil et sa beauté me coupa le souffle. Derrière lui, des éclairs striaient le ciel, éclairant parfois ses iris insondables. Il était calme et c'est avec un sourire que je demandai :

– Depuis quand les vampires écoutent-ils autre chose que des grands morceaux de classiques ? me moquai-je, l'imaginant vieux jeu.

Il ne répondit pas mais un sourire en coin le sortit de son impassibilité. Je m'installai plus confortablement et attendis qu'il prenne la parole. La musique se termina et il arrêta le poste.

– D'après la fureur qui se dégageait de toi lorsque tu m'as aperçu, j'en conclus que tu as deviné pourquoi je suis parti si brusquement ce matin.

– En effet. Et je dois t'avouer que me faire massacrer par ta faute n'a rien de plaisant.

– Tu n'exagères pas un peu ?

– Nan, sifflai-je tout en massant mon bras.

Il se gara brusquement sur le côté, ignorant le bref coup de klaxon du type derrière nous, et je me bénissais d'avoir attaché ma ceinture. Sans aucune douceur, il m'attrapa le bras et souleva mon pull avec une rapidité telle que je n'eus pas le temps de protester. Le contact de sa peau glaciale contre la mienne me révulsa au tout début puis m'apaisa lorsqu'il fit glisser sa main contre l'énorme bleu qui recouvrait mon bras de l'épaule jusqu'au coude.

– Pour si peu ? ricana-t-il après m'avoir lâchée.

– Tu trouves que c'est peu ? grondai-je, la colère revenant brusquement.

Son regard acéré se planta dans le mien et ma fureur s'évapora.

– Comparé à ce que moi j'ai fais à certaines femmes, oui.

Mon cœur rata un battement, puis deux voir même trois.

– Tu es immonde.

– Ravis que tu t'en rendes enfin compte.

– Oh, je le savais. C'est juste que ça devient pire au fur et à mesure que j'apprends à te connaître.

Il soupira soudainement, semblant extrêmement fatigué, et se replaça correctement dans son siège, la tête tournée vers le plafonnier de la Porsche. Cela me déstabilisa quelque peu.

– J'aimerai que tu comprennes une chose, gamine. Pas seulement que tu le remarques après quelques mauvaises actions ou paroles. . . .d'humain.

Cette fois mon cœur s'emballa violemment lorsqu'il replongea ses yeux dans les miens. J'avais la désagréable impression d'avoir mon âme à nue avec lui.

– Je suis un vampire. Et me nourrir d'humain, c'est mon quotidien. Je bois le sang des personnes telles que toi et je n'éprouve aucune honte à faire ça car c'est dans ma nature. J'ai tué, Lily. Je tue et je tuerai encore. Et encore. Rentre-toi bien ça dans ton crâne d'ado suicidaire et arrête de me provoquer sans arrêt. Tu as trop tendance à oublier ce que je suis réellement et ça pourrait facilement mal finir pour toi si tu continues à te comporter comme si j'étais un humain.

Les paroles échangées avec Valentin la veille me revinrent en mémoire.

– Tu sais Arthur, je m'installai sur le côté de manière à me retrouver face à lui, si tu avais voulu me tuer, je pense que tu l'aurais déjà fait depuis bien longtemps.

L'ambiance se plomba instantanément et j'eus un mal fou à résister à la tentation de me jeter hors de la voiture sous ses yeux brûlant de fureur. Il n'appréciait guère la vérité, apparemment.

– N'en sois pas si sûre, mon ange.

Il fallait que je me sorte de ce mauvais pas, et vite.

– En tous cas, je te déconseille de me tuer parce que tu m'es redevable.

Ses sourcils se haussèrent mais il ne décoléra pas, pas assez stupide pour tomber dans le panneau du « je-change-habillement-de-conversation-ou-du-moins- j'essaye ».

– Et en quoi ?

– Je me suis fait frapper par ta faute.

Il explosa de rire et j'essayai, en vain, de ne pas trop paraître en admiration devant ce son aussi chaleureux qu'inattendu.

– Tu es vraiment stupide. Tu crois que je me sens coupable ? Si c'était le cas, je te serais effectivement redevable… Mais est-il utile de préciser que je me fous de ce qui peut t'arriver tant que tu restes en vie pour que je m'amuse avec toi ?

Il essayait sciemment de me blesser. Malheureusement, ça ne marchait pas avec moi. Ça ne marchait plus car je savais que c'était exactement ce qu'il attendait de moi. Il me testait constamment car mes réactions inattendues l'amusaient. Si j'avais le malheur de commencer à réagir comme les autres, il ne me trouverait plus intéressante et ça en serait finit de moi.

En clair, j'étais mal barrée. En foncé aussi, j'étais mal barrée.

Mais j'avais un infime espoir : il fallait que je joue dans son sens, avec sa mentalité, aussi complexe soit-elle.

– Je ne parlais pas de ça. Je sais très bien que je t'importe peu. En revanche, tu as commis une erreur.

– Une erreur ?

– Oui. Tu n'as pas fermé la porte à clé, tu as oublié. De la part d'un vampire se voulant discret, je trouve que c'est un peu raté, tu vois. Tu as fais un faux pas.

C'était étrange d'essayer d'évoluer dans la mentalité d'Arthur. Étrange mais pas déplaisant. Des étincelles de malice commencèrent à éclore dans ses yeux pourtant si froids et sa bouche, rendue sensiblement pâle par la mort qui se mêlait en lui, s'étira en un sourire appréciateur.

– Je vois. Mademoiselle prend goût au jeu. Très bien.

Il redémarra et toute tension s'atténua.

– Arthur je peux te poser une question ?

– Fais, petite fille, fais.

– Les vampires ne sont pas censés craindre le soleil ?

Un rire dénué de toute joie s'échappa de sa bouche.

– Non. Il peut affaiblir les plus jeunes mais je n'en suis pas un. Il se reflète sur notre peau, en revanche.

Mes sourcils se froncèrent car je n'avais jamais vu Arthur briller. Voyant mon trouble il continua :

– Certains vampires ont des dons, des capacités qu'ils obtiennent dès leur transformation et qui se développent avec les siècles. C'est mon cas : j'arrive à tout déplacer grâce à mes pensées. Après des années d'entraînement, je suis parvenu à repousser les rayons du soleil.

– Oh la vache... Putain de merde. Tu dois te concentrer en permanence pour les annuler, non ?

Il haussa les épaules.

– Non, c'est devenu une habitude, maintenant. C'est un peu comme lorsqu'on cligne des yeux.

Il y eut un court silence, le temps que j'assimile cette information et que je me demande s'il ne se foutait pas de moi.

– En fait, je ne les repousse pas vraiment, je les dévie plutôt.

– Oh.

Autre silence qui fit sourire le démon.

– Ton pouvoir est vraiment puissant ?

– Tu vois la camionnette, là bas ?

– Ouais, constatai-je : devant nous, à plusieurs mètres.

– Je pourrais la soulever et la jeter sur une des maisons alentours, sans forcer.

– Putain de merde, répétai-je.

– C'est aussi très pratique pour attraper mes proies lorsque je n'ai pas envie de me déplacer.

Ma gorge se noua subitement et je redescendis sur terre pronto.

– J'imagine.

– Oh que non.

Son ton n'annonçait pas de bonne chose. Pour être honnête, Arthur O'Brian n'annonçait pas de « bonnes choses », en temps normal.

Sans même faire attention à la route, il tourna sa tête vers moi et son souffle frais balaya mon visage.

– Tu es arrivée.

Je n'avais pas remarqué que nous approchions de chez moi, trop occupée à éviter de manquer d'air sous son regard écrasant.

Maintenant, je ne savais que dire pour m'en aller poliment. « Au revoir » ? « Salut » ? « A plus » ? « Que le sang soit avec toi ? ».

Il me débarrassa de cette question stupide en utilisant son pouvoir. Ma main, mue par une force étrange, s'approcha de lui. Un cri de surprise et de peur m'échappa : je tentai en vain de reprendre le contrôle de mon bras qui ne m'obéissait pas. Il ne tremblait même pas sous l'effort que je faisais pour le ramener contre mon corps.

Il l'attrapa avec un rire et déposa à peine ses lèvres froides contre la peau de ma main. Toutes tentatives de résistance disparurent devant ma stupéfaction. Le temps sembla s'arrêter et le tonnerre retentit au loin, accentuant les battements désordonnés de mon cœur. Un vampire venait de me faire un baisemain, génial. Mon regard quitta le vide dans lequel il s'était plongé, et je scrutai attentivement le visage d'Arthur. Calme, quoiqu'un soupçon d'amusement résidait dans ses yeux. Sans que je ne comprenne pourquoi, un sourire étira mes lèvres.

J'étais bien avec lui.

– La prochaine fois que tu viens dans ma maison, avertis-moi.

– Je n'y manquerai pas.

Je défis ma ceinture et sorti de la voiture dans un silence agréable, dépourvu de tension. Il démarra rapidement et s'en alla. Je restai un moment sous la pluie à contempler le chemin qu'il venait de prendre. Ce moment qui avait semblé durer une éternité s'était arrêté.


J'allais devenir folle si les gloussements de cette dinde ne s'arrêtaient pas immédiatement. J'étais entrain d'enfiler une chemise de nuit en soie bleue marine — j'avais malencontreusement renversé du dentifrice sur mon pyjama lorsque j'avais entendu mon père rentrer avec une jeune femme — pour aller me coucher. Ça arrivait souvent lorsqu'il allait au bar, pour mon plus grand malheur. Je ne pouvais le haïr plus que dans ces moments là.

– Je n'en peux plus, soufflai-je en me regardant dans la glace. La mine désespérée que j'affichais me déprimait encore plus.

C'est d'un pas traînant que je me dirigeais vers ma chambre où j'allais passer, je le savais, une nuit horrible. À peine avais-je fermé la porte que ma fenêtre s'ouvrait violemment, me faisant faire un bond en arrière. La pluie commençait à inonder le carrelage et je m'y précipitai pour la refermer lorsqu'une silhouette s'installa avec agilité devant moi, avant de s'accroupir sur le rebord.

– A…Arthur ! Bordel.

– Moi-même.

Une grande cape l'enveloppait mais ça n'empêchait pas sa chemise blanche et son pantalon noir, probablement de la haute couture comme toujours, d'être trempés. Ses mèches sombres se collaient à son visage et ses yeux de nuit semblaient briller dans l'obscurité.

– Bon sang ! Tu m'as fais une de ces peurs ! haletai-je en évitant de mourir étouffée par la frayeur.

– Navré.

Je discernai nettement l'amusement dans sa voix.

– Que fais-tu ici ?

– Je te suis redevable, n'est-ce pas ? Eh bien, je viens régler ma dette.

– Comment ? demandai-je sceptique, tout en grimaçant devant la flaque qui s'agrandissait sous ma fenêtre.

– Viens avec moi.

Un éclair illumina l'extérieur, me rendant l'ombre d'Arthur vraiment terrifiante. Voyant mon hésitation, il continua.

– Tu vas passer la nuit à pleurer en écoutant les gémissements de cette femme.

Je reculai sous le coup vicieux qu'il me faisait.

– Je t'offre la possibilité de sortir un instant de ton enfer, continua-t-il tranquillement, sans faire grand cas de ma douleur.

– Ou tu veux plutôt trouver un coin tranquille pour m'assassiner gentiment, crachai-je, pas dupe.

Il eut un petit rire et ses yeux flamboyèrent davantage.

– Je n'ai pas besoin d'être isolé pour te tuer.

C'était vrai et je le savais. Il tendit sa main.

– Viens avec moi.

Ce choix fut décisif. Autant pour lui que pour moi. Une seconde de réflexion.

Une seule.

– D'accord.

Et ma main se déposa dans la sienne. Il la referma, emprisonnant la mienne dans un étau glacé.

– Tu ne comptes pas me faire passer par la fenêtre, hein ? demandai-je avec une moue franchement dubitative.

Il éclata de rire, lâcha ma main, et descendit de la fenêtre avant de la fermer.

– C'est vrai que, vous les humains, vous êtes d'une fragilité déconcertante.

Les humains ils t'emmerdent, au passage.

Il me traîna dans les couloirs sombres de ma propre maison avec une assurance que moi-même je n'aurais pas eue. Voyant que je tâtonnais dans le noir, il glissa sa main contre la mienne et me guida. Ma petite main se noyait dans ses longs doigts fins et rendus froids par la mort. J'entendis un rire féminin provenant de la chambre de mon père. Mon cœur se contracta douloureusement et j'accélérais le pas, me retrouvant à la même hauteur qu'Arthur. Je fuyais l'enfer, ma propre maison. Et je trouvais le refuge auprès d'un démon. L'ironie me faisait sourire avec amertume.

Arrivés à la porte d'entrée, un déclic sonore résonna et la porte s'ouvrit toute seule face à nous.

C'était aussi ça, Arthur : la liberté.

– Je commence vraiment à apprécier ton pouvoir, tu sais.

– Surtout quand il t'est utile, en fait, railla-t-il.

Au lieu de lui répondre je me précipitai dehors et c'est uniquement à ce moment là que je réalisais une chose, assez essentielle : j'étais en chemise de nuit et pied nue sous une pluie battante. J'aurais pu avoir froid.

J'aurais pu.

Cependant, le sentiment de liberté qui m'envahissait me fit plutôt éclater de rire. Et je tournais sur moi-même, la tête en l'air, savourant les gouttes de pluie sur mon visage.


Le démon resta là un instant, immobile, à contempler la jeune fille qui lui faisait face. La pluie l'avait littéralement trempée mais elle ne semblait pas s'en apercevoir : tournant dans tous les sens, dansant sous les nombreuses gouttes d'eau, les bras écartés et un sourire immense dessiné sur les lèvres. Ses cheveux rendus sombres par l'eau collaient à son visage et dégageaient une odeur de mandarine qu'il arrivait à sentir d'ici.

Ses petits pieds nus faisaient des bruits étranges sur le goudron.

« Splach, splach ».

Et ses rires parvenaient même à couvrir le tonnerre qui grondait au loin. Quelques éclairs venaient s'ajouter au spectacle, le rendant encore plus féerique. Lily devait être une fée. Et pourtant, pourtant, elle avait quitté son monde chaud et accueillant pour venir ici, dans les rues sombres et glacées. Et elle était avec lui, le vampire.

Étrangement, cela ne semblait pas incompatible. À vrai dire, la beauté de la jeune fille illuminait cette rue dépourvue de tout charme. Et Arthur en fut le premier surprit. Il avait été intrigué par cette fille car il savait qu'une part d'ombre se cachait en elle, bien plus grande que celle des autres humains en général. Elle dégageait une aura d'amertume et de désespoir qui lui semblait familière, et pour cause, cette amertume et ce désespoir hantaient également son âme, si âme il avait.

Et, par cette froide nuit de janvier, il sut qu'il avait eu tort. Car Lily n'était pas perdue comme lui l'était. Il y avait encore de l'espoir pour elle. Cette candeur, cette douceur et ce bonheur qui irradiaient de la jeune fille lui faisaient presque baisser les yeux. Lily était dans une situation instable, dangereuse, il le savait.

Et ça ne l'empêchait pas de rire, bien au contraire.

Un autre rire le fit sortir de ses pensées et il se retrouva nez à nez avec la jeune humaine. Ses yeux bleu-gris pétillaient de malice et son sourire conférait à son visage un charme inégalable. L'odeur de mandarine n'avait jamais été aussi forte.

– Arthur, tu verrais ta tête !

Ce fut à cet instant précis que le souffle du démon se coupa. Jamais, en 409 années d'existence, son humanité n'avait été aussi proche de lui. Il lui semblait que son cœur avait eut un battement.

Un seul.

Un mort ne respirait pas alors pourquoi avait-il eut l'impression de manquer d'air ?

Lily haussa ses épaules dénudées devant l'air impassible du vampire et recommença à danser sous la pluie.

Petite idiote.

Son innocence le paralysait.

Petite idiote.

Son odeur lui faisait tourner la tête.

Petite idiote.

Son rire le rendait fou.

Petite idiote.

Sa fragilité l'anéantissait.

Petite idiote.

Tu ne sais même pas dans quelle merde tu nous as entrainés.


Fin du chapitre 3


Je publie le 3ème chapitre rapidement car j'ai des semaines chargées qui s'annoncent et je ne sais pas si le prochain pourra être publié aussi vite.

Votre dévouée,

Kimy Green

kimy - green . e-monsite . com