Ceci est une REPUBLICATION (2010) de ma fan-fiction basée sur la saga Twilight de Stephenie Meyer. Je ne touche AUCUN argent dessus. Sachez que ses personnages, les rares fois où ils interviendront, lui appartiennent totalement. Je me suis contenté d'emprunter son univers vampirique et y placer mes propres personnages. Je n'étais pas satisfaite de la gentillesse avec laquelle elle dépeignait les vampires, véritables mythes littéraires, alors j'avais décidé d'en faire une histoire sensiblement plus… dure.
Je ne l'ai pas touchée depuis que je l'ai retirée, il y a de ça quelques années. Il y a des fautes d'orthographe, de grammaire, et pas mal de clichés au niveau de l'histoire. Je commençai à peine à écrire, à l'époque. Je n'ai malheureusement pas le temps de l'éditer (le travail, mon propre roman en cours, tout ça, tout ça) mais comme j'ai eu plusieurs demandes (en passant par des « supplications » et des « menaces » hé hé) de republication, je me décide à la remettre avec plaisir.
Des anciennes seront peut-être contentes de replonger dans l'histoire. Et la bise aux nouveaux/nouvelles venu(e)s.
Je publierai un ou deux chapitres par semaine (maximum 15 jours de trou entre chaque).
Bonne lecture.
Votre dévouée,
Kimy Green.
4.
PERDUS CETTE NUIT
« – Alors… Où m'emmènes-tu ?
– Où tu voudras aller. »
Voilà plus d'une heure que nous déambulions dans les rues sombres de notre ville. La pluie s'était calmée et je soupçonnais fortement Arthur de ralentir la course des gouttes d'eau sur nous. J'avais perdu la notion du temps, même si j'avais conscience qu'il devait être assez tard pour qu'aucune lumière ne s'échappe des fenêtres alentours, preuve que les habitants dormaient.
Je ne savais pas vraiment ce qu'il se passait entre Arthur et moi mais la haine s'était atténuée, remplacée par cette trêve étrange. Pas une seule critique, pas une seule remarque, n'avaient franchi nos lèvres depuis le début de notre escapade. C'était bon et effrayant. Bon, parce que je ne souffrais plus en sa présence et effrayant car, justement, je commençais à apprécier sa compagnie.
La compagnie d'un être immortel qui, selon le monde entier, ne devait pas exister.
Le vampire était assez silencieux mais très attentif à tout ce que je pouvais lui dire, j'en étais persuadée : ses yeux vifs se posaient régulièrement sur moi, me scrutant, comme pour chercher vérité et mensonge dans chacune de mes paroles. J'arrivais désormais à supporter — plus ou moins — son regard profond, avec cette pointe de sauvagerie, sans trop me crisper.
Ses yeux avaient vu trop de choses. Beaucoup trop d'années. Aucune étincelle de joie ou d'espoir, aussi infimes soient-elles. Rien, si ce n'était cette chose froide et vicieuse, cachée sous des couches sombres, tapis dans l'ombre de ses iris.
Nos pas ne s'entendaient pas. Lui, car il semblait plus glisser sur le sol que marcher et moi, parce que mes pieds nus se moulaient parfaitement sur le bitume. Nous faisions corps avec cette nuit d'encre.
– Pourquoi es-tu venu dans ce lycée ? demandai-je d'une voix incertaine. Je m'étais posée cette question depuis l'instant — difficile — où j'avais accepté ce qu'il était réellement : pourquoi un vampire prendrait-il le risque de s'exposer aux humains ? Surtout dans un lycée où, il fallait bien l'avouer, Arthur sortait des rangs.
– Je m'ennuyais.
– Mais encore ?
Il soupira comme si ma question l'indisposait.
– Alexandre. Il était assez…insistant. (une pause dans sa réponse, comme s'il me jaugeait, cherchant à savoir si cette information pouvait m'être révélée. Il ne poursuivit pas, visiblement peu enclin à parler de ça, mais je ne me démontais pas).
– Comment l'as-tu rencontré, d'ailleurs ?
Je me demandais si la rencontre entre le vampire et mon camarade de classe avait été aussi houleuse que la mienne.
Il s'arrêta mais ne se retourna pas. Je distinguais avec peine sa sombre silhouette devant moi.
– Il avait huit ans. Sa mère a eu un accident de voiture. Je les ai sortis du véhicule pour éviter que d'autres voitures ne viennent aggraver les dégâts. Madame Sander était inconsciente mais pas lui. Depuis ce jour-là, sa mère va tous les dimanches à l'église, croyant à un miracle, et lui me vénère comme si j'étais un héros, finit-il avec un bref ricanement.
Ricanement qui ne cacha pourtant pas l'affection évidente dans son ton.
– Et comment a-t-il pu te retrouver ?
– Ne sous-estime pas la volonté d'un enfant, se moqua-t-il mais je compris qu'il n'allait pas s'épancher sur le sujet.
Je recommençai à avancer en tentant d'ignorer la douleur sournoise qui s'insinuait en moi.
– Que se passe-t-il ?
Sa voix grave me fit sursauter : il s'était considérablement rapproché de moi.
– Rien.
– Là, tu parles à un vampire capable d'entendre les moindres variations des battements de ton cœur, mon ange.
– Moi aussi j'aurais bien aimé qu'un vampire passe par-là et évite à ma mère de mourir dans un putain de virage.
L'amertume avait envahi ma bouche, je n'avais pas pu m'en empêcher.
– Désolée, je ne voulais pas—
– Non, me coupa-t-il.
Après quelque seconde il poursuivit :
– J'aime quand tu es comme ça.
Je ne savais pas comment prendre cette phrase. J'avais la désagréable impression qu'Arthur connaissait chaque recoin de mon âme. Notamment les plus sombres. Surtout les plus sombres, en fait.
– Tu n'es pas si mauvais que tu le prétends, plaisantai-je pour changer de sujet.
– Comment ça ?
– Eh bien, tu as sauvé la vie à de simples humains, fis-je remarquer.
Il eut un rire froid qui me fit frissonner.
– Même si je suis un vampire j'ai tout de même quelques principes. Ne pas tuer ou laisser tuer les enfants quand on en a l'occasion en fait parti.
– Et sa mère ?
– Un enfant à besoin de sa mère.
– Ça, je le sais, rallai-je avant de reprendre : donc tu t'es lié d'amitié avec Alexandre.
– Ne te méprends pas sur moi, Lily, me dit-il, un avertissement froid. Ou, du moins, ne te fais pas de fausses idées.
– C'est dommage, soufflai-je, une amitié entre un vampire et un humain ça doit être tellement beau à voir.
Ses épaules se haussèrent, ignorant l'ironie pointant à la fin de ma phrase.
– Ça arrive. Rarement mais ça arrive. Dans tous les cas sache que ça finit toujours mal… Ou presque. Certains vampires de ma connaissance se nourrissent uniquement de sang animal et tente d'ignorer l'appel du sang humain.
– Ce sont de bons vampires ?
– Ce sont des vampires aveugles, surtout. Ils renient leur véritable nature.
– Et c'est mal pour toi ?
– Non. Je respecte leur choix de vie, même s'il est hypocrite.
– Ils sont ici ?
– Non. Les Cullen habitent aux États-Unis.
– Oh.
Au fil de cette discussion, je commençais à réaliser une chose : la vie — si je pouvais utiliser ce terme — d'Arthur m'intéressait. Il était vraiment fascinant. C'était incroyable de comprendre qu'un vampire se tenait à mes côtés. J'essayais de lui extorquer des informations par-ci par-là, même s'il était difficile de lui faire avouer certaines choses. Je n'insistais pas dans ces moments là.
– Dommage…Les gousses d'ails que j'ai cachés sous mon oreiller ne me serviront à rien.
– J'en suis absolument navré.
– Menteur.
J'imaginais parfaitement le sourire narquois dessinant sa bouche devant mon accusation. Nous allions arriver au bout de la ruelle pour atteindre la rue principale. La lueur des lampadaires présents tout le long de la rue formait une démarcation flagrante entre l'obscurité de la petite ruelle où nous nous étions glissés et la lumière jaunâtre illuminant les trottoirs, juste devant nous. Il s'arrêta là et je fis tout comme lui. Un pas avant la lumière. Sa peau, à cet instant précis, semblait translucide et ses cernes étaient plus marqués que jamais.
– Arthur ?
– Hum ? Il ne sembla même pas réagir à mon interpellation, continuant d'observer attentivement la rue nous faisant face.
– Ça fait quoi de vivre éternellement ?
Une vague de froid s'abattit sur moi dès l'instant où j'avais fini ma demande. C'était comme si mon corps réalisait qu'il était trempé et qu'une brise glaciale venait de se lever, me faisant frissonner comme jamais.
– On comprend… Il chercha ses mots un court instant. On comprend qu'on est en train de se forger son propre Enfer.
Mon cœur se serra dans ma poitrine et je compris que ce que je ressentais s'approchait de la compassion, la durée d'une seconde, avant que je ne réalise qu'avoir de la compassion pour un vampire qui voulait ma peau — la plupart du temps — ne semblait pas vraiment être une bonne idée. Je fis un pas, sortant de la noirceur de la ruelle, et ce fut comme si je m'éveillais d'un long rêve. Pas un cauchemar, juste un rêve assez étrange pour me dire qu'il ne se reproduirait plus jamais.
– Il va falloir que je rentre.
Cette idée ne m'enchantait guère et j'espérais de tout mon cœur que la femme était partie de chez moi. Toujours dans l'ombre, Arthur afficha une mine assez sceptique.
– Pourquoi ?
– Demain nous sommes jeudi et nous avons cours le jeudi, Arthur. Par conséquent, nous avons besoin de dormir, déclarai-je avec un ton moqueur comme si je parlais à un enfant.
Un amusement fugace passa sur ses traits fins, me laissant perplexe.
– Je ne dors pas.
S'il m'avait giflé, ma réaction n'aurait sans doute pas beaucoup différée de celle que je venais d'avoir.
– Quoi !
Ce fut à son tour de s'adresser à moi comme s'il parlait à un enfant :
– Les vampires ne dorment pas.
– Jamais ? m'étranglai-je.
Un léger soupir s'échappa de ses lèvres et il s'approcha de moi, entrant enfin dans la lumière.
– Jamais, souffla-t-il avec un je-ne-sais-quoi de mélancolique.
Je restai un moment interdite pendant que ses yeux de prédateurs me fixaient avec une attention particulière.
– La vache, je vous plains ! laissai-je finalement échapper.
– Tu peux.
Ils ne pouvaient pas oublier, ne serait qu'un seul instant, toute l'horreur qui traversaient leur longue existence.
– Non ce n'est pas ça. Enfin si mais… je pensais plutôt au fait que vous ne pouviez pas connaître le plaisir évident de flemmarder enroulé dans une couette…
Il me lança un regard si étonné qu'un sentiment de honte rendit mes joues brûlantes. Je vis sa mâchoire masculine se crisper légèrement avant qu'il n'explose de rire. Ce fut comme si le temps avait ralenti sa course et le froid qui m'avait envahi précédemment disparu tout aussi vite qu'il était survenu. Je remarquai une chose : sa physionomie changeait lorsqu'il riait. Il était toujours aussi beau, certes, mais son côté figé et distant disparaissait, me le rendant plus accessible et plus... Humain ?
Il entama une véritable crise d'hilarité et j'étais partagée entre le rire, qui me gagnait aussi car le sien était chaleureux ET contagieux, et l'envie de bouder tout mon content devant mon ridicule plus que flagrant. Et ce fut automatique, comme une habitude. Lorsqu'Elena, ou Vincent, parvenait à me charrier, je me réfugiais dans un silence entêté.
J'étais en présence d'un vampire assez âgé et ma réaction n'était sans doute pas la plus intelligente à adopter avec ce démon. Pourtant, durant ce bref instant, je ne songeai pas à tout cela. Je me détournai de lui, les bras croisés sur ma poitrine, et avançai sans même l'attendre. Son rire s'interrompit soudainement et je sentis sa main, froide si froide, attraper mon bras avec une douceur inattendue. Il me fit pivoter et je discernai aisément les tressautements qui agitaient encore ses lèvres pâles. Je relevai la tête en faisant mine de regarder ailleurs. Un instant passa puis un soupir me fit reporter mon attention sur lui. Il ne riait plus mais un sourire moqueur étirait le coin de sa bouche.
– Finalement, cette soirée n'aura pas été vaine.
– Plait-il ? demandai-je, quittant ma moue boudeuse pour une curiosité non feinte.
– J'ai encore appris une chose sur toi Lily. Une chose que je ne m'attendais pas à trouver dans ton caractère.
– Qui est ?
– Tu boudes aussitôt que tu n'as pas le dessus dans une situation. C'est très puéril.
– Je ne boude pas ! m'insurgeai-je. Ses sourcils se haussèrent et je me calmai immédiatement en ronchonnant.
– J'ai juste des réactions disproportionnées, voilà tout.
Son sourire en coin s'étira.
– Et en plus tu es mauvaise perdante.
– Et alors ? attaquai-je, agacée qu'il s'amuse de mon caractère. Finalement, je le préférais taciturne et mesquin.
– Et alors rien.
– Parfait.
– Bien.
Un autre silence. Calme. Et la nuit me parût soudainement beaucoup moins obscure.
– Vous ne vous mettez pas en veille ou un truc comme ça ? continuai-je alors, mon sale caractère bien moins tenace que ma curiosité.
– Non. Nous n'avons pas de chargeur non plus.
Je levai les yeux au ciel pendant que nous reprenions notre marche.
– Ah, ah ! Très drôle.
– J'ai toujours adoré mon humour.
– Je ne peux pas en dire autant.
– Dommage, tu ne sais pas savourer les vraies merveilles de la vie.
– Peuh ! Toi tu ne peux même pas dormir alors que, ça, c'est une vraie merveille de la vie.
– Je suis mort alors je n'ai pas besoin de sommeil.
– C'est bizarre, alors.
– Quoi ?
– Eh bien je n'ai jamais rencontré un mort avec tant d'humour, tiens.
– Je suis un cas exceptionnel.
– Un vampire, quoi.
– C'est ça.
Alors, il avait de l'humour et une répartie que je trouvais absolument charmante, que je n'aurais jamais soupçonnée chez lui et qui me ravissait sans que je ne comprenne vraiment pourquoi.
– Gnagnagna, grommelai-je, voyant que je n'aurais pas le dernier mot avec lui.
Nous marchions à présent en direction de ma maison et un sentiment très prenant s'emparait de moi. J'avais envie de rentrer pour être au chaud, dormir et… J'avais aussi envie de rester. Je ne voulais pas vraiment quitter cet univers totalement absurde et assez décalé, loin de mon quotidien pénible. Je m'y sentais assez à l'aise. Comme si j'avais toujours connue cette noirceur et que je m'y étais habituée. Je n'avais pas à jouer. Arthur me connaissait. Il connaissait mon côté sombre et il l'acceptait. Il ne le tolérait pas comme le faisait Elena ou Vincent, non. Il l'autorisait à apparaître devant lui. Il ne fermait pas les yeux, il ne l'ignorait pas. Il lui accordait de l'importance et, inconsciemment, il me donnait de l'importance à moi toute entière. Mon cœur battait furieusement dans mon corps, résonnant dans mes tempes.
Je n'avais qu'à rester, après tout.
Non, non. Non. C'était un démon, un monstre. Je ne pouvais pas regretter de quitter ces instants passés ensembles. Je devais me rappeler ces deux mois de persécutions où j'avais pleuré jours et nuits.
Puis le destin décida pour moi. Pour lui. Pour nous.
Il y avait eut ce cri. Ce cri infâme qui m'avait transpercé le cœur, déchiré le voile lourd de la nuit. Des bruits de coups, des bruits sourds, des bruits qui me rendaient folle. Je me mis à courir pour découvrir l'origine de ce qui résonnait dans toute la rue. Au détour d'un immeuble de bureaux, un homme frappait ce qui semblait être une femme prostrée à terre. Les habits très courts et voyants qu'elle portait me renseignèrent immédiatement sur sa profession.
Ses cris emplissaient ma tête et je me retrouvais incapable de prononcer le moindre mot. Je pouvais supporter ça. Je pouvais me faire frapper. Mais pas les autres. C'était un crime. Il n'avait pas le droit.
Arthur me dépassa et ce fut comme une décharge électrique. Il poursuivit son chemin sans même accorder un regard à la scène terrible qui se jouait devant nous. Comme s'il n'était qu'un fantôme, comme si ce n'était pas son monde. Il était insensible. Je reportai mon regard sur l'homme imposant qui continuait de frapper encore et encore. Je sus que je n'avais pas le choix. J'étais trop insignifiante pour réussir à m'interposer entre eux.
Alors son prénom sorti de ma bouche si facilement que l'on pouvait presque croire que c'était une habitude. Ma voix tremblait et je n'avais pas réussi à prononcer ce prénom avec force. Pourtant il l'entendit. Il entendit ma plainte de là où il se trouvait. À plusieurs mètres de moi. Le fantôme m'avait entendu, à moi.
– Arthur.
Il ne se retourna pas mais n'avança pas non plus. Encore ces bruits de coups qui résonnaient jusque dans mon âme.
– S'il te plait.
Les cris s'étaient transformés en gémissements. Il se retourna lentement et son visage n'exprimait rien. Aucune compassion. Mais il m'entendait.
– Je t'en supplie aide-la.
Il cligna des yeux une fois, toujours aussi impassible. Il n'avança pas vers eux mais vers moi. Son parfum frais et enivrant me frappa de plein fouet, me coupant encore plus le souffle. Je levai mon regard empli de larmes vers lui. Je ne discernai que ses deux yeux de nuit qui luisaient dans l'obscurité de ma vision troublée. Des sanglots incontrôlables commençaient à envahir mon corps et j'avais conscience, d'une manière presque détachée, que j'étais en train de glisser vers la crise d'angoisse. Il fallait faire vite ou elle allait mourir. Vite, vite, vite. Les insultes que prononçait cet homme me donnaient envie de vomir.
– Que se passe-t-il, Lily ? sa voix calme et posée éveilla en moi une haine immense. Il savait pertinemment ce que j'avais.
– S'il te plait, grinçai-je.
– Que veux-tu ?
– Sauve-la.
– Et pourquoi le ferai-je ? continua-t-il de cette manière posée qui me glaçait plus que ses colères.
Il fallait que je rentre dans son jeu. Encore.
– Tu n'auras plus de dette et ce sera à mon tour d'en avoir une.
– Quel genre de dette ?
Vite, vite. Les gémissements avaient cessé.
– Peu importe les cours demain, je reste avec toi toute la nuit.
Ma voix s'était affermie. Il eut un rire.
– Tu crois vraiment que ta présence m'importe ?
– Non. Mais elle t'est distrayante et je le sais.
Il y eut un court silence.
– Toute cette nuit ?
– Toute cette nuit, répétai-je, sûre de moi et de plus en plus désespérée pour la situation de cette femme.
Il sembla réfléchir et l'empressement me gagna. Voyant qu'il hésitait, qu'il mettait trop de temps à me répondre, je me précipitai vers l'homme dans l'espoir de faire barrage. Je n'eus pas le temps d'intervenir qu'Arthur m'attrapa par les épaules et me placer derrière lui. Il s'avança, poussa le monstre comme s'il n'était qu'un simple petit obstacle sur sa route, et se pencha sur elle. Ceci n'eut pas l'air de plaire à l'homme qui se redressa, dépassant Arthur de deux bonnes têtes.
– Qu'est ce que tu fais, connard ! Lève-toi de là ou bien—
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'il fut propulsé contre le mur de l'immeuble. Le choc l'assomma sur le coup, sa tête posée dans un angle anormal contre sa poitrine. Arthur porta la femme dans ses bras, elle était inconsciente et du sang gouttait tout le long de son corps massacré. Son visage était boursoufflé, méconnaissable. Le vampire grimaça devant le sang qui devait emplir ses narines. Les larmes roulèrent le long de mes joues et je me pliai en deux pour éviter de vomir.
– Reste ici. Je reviens, me dit-il calmement avant de s'évaporer dans la nuit.
Une seule seconde s'écoula avant que je ne me penche pour vomir mon dégoût, ma peur et ma haine. Dès que le vampire fut parti la pluie recommença à tomber sur moi, plus forte et plus glaciale que jamais. Preuve qu'il l'éloignait depuis le début. Je tombai à genoux, des sanglots violents secouant mon corps frigorifié.
Tu parles d'un réveil brutal.
Peu de temps après être parvenue à me calmer, je recueillis un peu d'eau de pluie avec mes mains en coupe et me rinçai le visage. Je repérai un banc plus loin et m'y dirigeai aussi vite que mes tremblements me le permettaient, voulant fuir rapidement ce lieu écœurant.
Une vive douleur sous mon pied me fit grimacer. Je regardai et constatai que ma blessure faite avec mon cadre brisé, le matin même, s'était ré-ouverte.
Génial.
Quoi de mieux que de passer la nuit avec un vampire et une plaie qui saigne ? La pluie battante s'arrêta soudainement, coupant court à mes réflexions, et je vis une ombre se dessiner devant moi, couvrant la lumière des lampadaires. Arthur déposa deux sacs entre nous. Dans le premier se trouvait un manteau noir et dans le second une superbe paire de talons.
– Qu'est ce que …?
Je n'achevai pas ma phrase qu'il s'agenouillait devant moi et attrapait mon pied blessé. Il sortit de sa poche un rouleau de compresse qu'il enroula avec soin autour de ma blessure. Mon sang ne semblait pas le déranger outre mesure même si les muscles de sa mâchoire étaient fortement contractés. Je me laissai faire, je ne bougeai pas, épuisée. Ce n'est que lorsqu'il me chaussa de ces splendides talons qu'un petit rire s'échappa de ma bouche, me surprenant moi-même.
– Je ne savais pas qu'un vampire avait du goût.
– Je sais à quel point tu fais une fixette sur les chaussures.
Je ne croulais pas sous l'argent mais, sitôt que j'en avais, je me faisais plaisir avec des paires toutes plus originales les unes que les autres. Si ma relation avec mon père était franchement bancale, je ne souffrais quand même pas sur ce niveau avec lui.
Parfois, je le soupçonnais même de racheter son comportement avec les cadeaux ou l'argent de poche qu'il me donnait.
– Et tu connais même ma pointure.
– J'ai une très bonne mémoire.
Un calme bien mérité après l'épreuve que je venais de traverser nous enveloppa. Une fois chaussée, il m'attrapa et me mit debout, face à lui. J'avais l'impression d'être une poupée entre ses mains.
– Je suis trempée.
– Et alors ?
– Et alors mettre le manteau ne servira à rien.
– Laisse-moi faire, veux-tu ?
Je hochai la tête et ses yeux se fixèrent soudainement sur moi, plus luisants que jamais. Étonnement, il ressemblait assez à un félin, ses mouvements fluides et tout sauf humains. Je sentis alors toute l'eau qui imbibait ma nuisette se diriger vers le bas et couler à terre pour essorer ma robe. Il fit de même pour mes cheveux. Ils étaient encore humides mais ma nuisette était sèche. Inutile de préciser que j'étais fortement secouée devant ses capacités, ayant encore du mal à croire ce que je vivais.
Je suis tombée dans un profond coma, sous les coups de mon père, et je fantasme sur Arthur.
Je ne vois pas d'autres alternatives.
– Voilà.
Il arracha le prix et m'entoura avec le manteau. Il m'allait parfaitement d'après ce que je pouvais en juger. Il m'arrivait à peine au-dessus des genoux et se fondait parfaitement avec ma silhouette. Le vampire entreprit de le refermer tandis que je ne bougeais pas, consciente de l'instant incongru qui était entrain de se produire.
– Je suis impressionnée, dis-je après m'être raclé la gorge, mal à l'aise de notre soudaine proximité tandis qu'il finissait de reboutonner mon col.
– Je fais souvent cet effet là.
Je me retins à grand peine de lever les yeux au ciel tandis qu'il arborait un sourire en coin.
Un silence plein de non-dits s'installa et je me mordis la lèvre.
Il ne fallait pas que je demande, j'avais peur de sa réponse.
Je n'allais absolument pas demander.
Hors de questio…
– Elle va bien ? lâchai-je finalement entre mes dents, redoutant ce qu'il allait me dire.
Il soupira.
– Je l'ai emmenée à l'hôpital. C'était assez sérieux mais elle s'en remettra.
– Tu es intervenu à temps.
– Il semblerait, oui.
Je m'entêtais à fixer le contraste que faisait sa cape noire et le blanc toujours éclatant de sa chemise.
– Merci.
Il glissa sa main froide sous mon menton et ancra ses yeux dans les miens.
– Non. Pas de merci, Lily. Je ne l'aurai jamais sauvée si tu ne m'avais pas proposée de rester.
Je déglutis lentement face à son ton tranchant.
– N'oublie pas, mon ange. Tu vas devoir me tenir compagnie jusqu'à ce que le jour se lève. Peu importe que tu sois fatiguée ou frigorifiée.
Au lieu de me terrifier, ses paroles me redonnèrent des forces. J'avais moi aussi une dette à payer et je le ferai. De plus, ce qu'il ne savait pas, c'était que ça ne me dérangeait pas tant que ça de rester avec lui.
– Je sais.
Ses iris sondèrent les miens avec fermeté avant qu'il ne daigne me relâcher.
– Tu as réussi à acheter tout ça en un temps record.
– La vitesse n'est pas vraiment un problème pour moi.
Ça, je l'avais compris.
– Je te rembourserai, annonçai-je en ayant conscience que cela valait plusieurs mois de salaire.
– Je me fous de ton argent, ce n'est qu'une formalité.
– Surtout quand ton pouvoir te permet de voler tout ce que tu veux.
Je compris pourquoi j'avais tant besoin de sa présence ce soir. Arthur était la liberté, ça je le savais. Ce que je n'avais pas encore saisit c'était que, cette liberté, ça faisait longtemps que je la cherchais.
– Il est mort ? questionnai-je en désignant l'homme toujours affalé contre le mur.
– Non.
– Les ordures mettent du temps avant de crever, crachai-je en m'approchant de lui à pas lents.
– Je peux le tuer, si tu veux.
La voix envoûtante du vampire résonna juste derrière moi. Je me retournai vivement vers lui et un seul coup d'œil suffit à me faire comprendre qu'il ne plaisantait pas.
– Il mériterait la mort après ce qu'il a fait. J'aimerais qu'il meure mais…
Mais je n'étais personne pour décider de la vie d'un homme.
– Moi, je peux en décider aisément.
– Je préfère me dire qu'il sera punit par la vie.
– Ah ! fit-il aussi moqueur qu'impitoyable. Toujours la même chose avec vous. Vous avez trop peur d'assumer vos actes alors vous remettez tout entre les mains du destin. La lâcheté à son apogée.
– Peut-être. Sans doute même. Mais que veux-tu ? Je ne suis qu'une simple humaine.
Il sembla surprit que je ne réagisse pas à sa pique. Peu m'importait son avis : j'avais cruellement besoin de partir d'ici.
– Viens, allons nous enfoncer encore plus profondément dans ton monde.
J'accaparais enfin son attention.
– Pardon ?
– Emmènes-moi là où le vampire rôde.
Son visage se figea et une ligne dure, cruelle, se forma sur sa bouche. Le démon refaisait surface. Tant mieux. C'était exactement ce que je voulais. Je voulais tester mes limites. J'avais eus tellement mal devant cette femme. Tellement mal que j'avais besoin de souffrir encore plus pour me prouver que j'étais encore vivante et non pas cette enveloppe vide. J'avais besoin de ressentir la peur ou l'enivrement qui m'avait envahi en début de soirée.
Et seul Arthur pouvait m'apporter ce que je voulais.
– C'est là que je rôde, déclara-t-il, s'approchant de moi pendant que je reculais. Ses yeux brillants de monstruosité me prouvaient le contraire.
– Non, tu ne veux pas comprendre. Je veux être totalement immergée dans ton univers Arthur. Autant que cette nuit me serve à comprendre comment et pourquoi tu agis ainsi. Montre-moi ton monde. Le vrai.
Je m'arrêtais et le laissais se rapprocher de moi autant qu'il le souhaitait. Mes yeux ne se baissèrent pas devant les siens, comme au commencement. Ses paupières se refermèrent un instant sur l'enfer que formaient ses yeux et sa voix résonna dans ma tête autant que dans la rue où nous nous trouvions.
– C'est d'accord...
Le sourire cruel que j'avais maintes fois aperçu auparavant refit surface sur son visage.
– …Mais une fois que nous y serons, rappelle-toi bien que c'est toi qui me l'as demandé.
Plus de faux-semblant, cette fois ci. Il ne me lâcha pas du regard pendant que ses mains froides enserraient mes poignets, me procurant des frissons d'appréhension. Il glissa mes bras autour de son cou et me demanda de le serrer fort, ce que je fis. Il m'attrapa par les cuisses et m'attira tout contre lui. Je semblais peser aussi lourd qu'une plume dans ses bras.
– Accroche-toi et surtout n'ouvre pas les yeux.
J'acquiesçai vivement et plongeai ma figure dans son cou, m'enivrant de son odeur entêtante. Ce fut l'un des premiers contacts rapprochés que j'eus avec Arthur.
En quoi était-ce agréable d'être contre un vampire ? Dites-vous que c'est comme enlacer un mort. Sauf que, là, on sentait les muscles se mouvoir puissamment sous sa peau. Rien de forcément plaisant, donc. Il était froid, fort et complètement surnaturel.
Je sentais qu'il courait. Des ombres et des lueurs s'alternaient derrières mes paupières closes, créant un défilé qui me faisait tourner la tête. Je n'aurais jamais compris qu'il courait si je n'avais pas senti ce vent glissant sur mon visage dans cette course folle. Une minute s'écoula, peut être deux, et tout s'arrêta. Il n'y avait plus de lueurs. Le défilé incessant s'était terminé sur l'ombre.
– Ça y est.
J'ouvris doucement mes yeux et analysai l'endroit où je me trouvais en me détachant de lui, un peu engourdie.
Une ruelle, encore. Sauf que cette fois, il y avait des choses en plus. Une odeur pestilentielle et divers cris lointain appuyaient l'atmosphère lugubre que dégageait ce lieu. Il n'y avait pas de lampadaires , aucune source de lumière pouvant me rassurer un tantinet. Je lui demandais où nous étions et la réponse me laissa interdite : nous étions dans une ville se situant à plus de trente-cinq kilomètres de la notre. Et pourtant nous avions parcouru le trajet en seulement deux minutes.
– Ce n'est pas possible !
Il s'était apparemment attendu à ma stupéfaction et haussa ses épaules, enfouissant les mains dans ses poches.
– Vérifie par toi-même, dans ce cas.
C'est ce que je fis. Je m'engouffrai plus profondément dans les entrailles de cette énorme ville et reconnu, au bout d'un certain temps, quelques endroits qui m'étaient familiers.
Je n'aimais pas cette ville immense, la nôtre était ridicule comparée à celle-ci, où les gens semblaient toujours affairés, marchant dans tous les sens, se rentrant dedans. Pas de calme, pas de paix. Juste du mouvement et des visages antipathiques. Cependant, je n'étais jamais venu lorsqu'il faisait nuit. La métamorphose était stupéfiante. Les bruits incessants avaient disparu pour laisser place à un calme assez tendu. Il me semblait qu'une chose horrible allait se produire d'un moment à l'autre. Je ne pouvais pas expliquer cette intuition angoissante qui me tenait la gorge. Je ralentis et cherchai malgré moi la présence rassurante d'Arthur qui marchait à quelques pas derrière moi.
– Et c'est là que tu traînes ?
– Oh non. Ça, ce n'est qu'un amuse-bouche.
Bizarrement, je n'avais pas vraiment aimé la manière dont il avait dit cette phrase. Le double sens ne m'avait pas échappé non plus. Le mauvais pressentiment qui m'assaillait à présent me fit oublier le choc récent que j'avais subi. Finalement, je n'avais plus besoin d'avoir peur pour oublier cet incident.
– Tu peux encore faire demi-tour tu sais ? m'informa-t-il, assez honnêtement, devant ma mine réticente.
Il savait très bien qu'il n'avait qu'à me provoquer pour que je continue à avancer.
– Non. Je veux continuer.
Et me jeter dans la gueule du loup, ou du vampire plutôt, par la même occasion.
– Comme tu voudras, mon ange.
J'aurais probablement dû m'offusquer depuis longtemps devant ce surnom qu'il me donnait continuellement. Mais ce n'était pas le cas. Il avait une manière si naturelle de le prononcer que, quelque part, ça me plaisait. C'était comme si ces deux mots m'autorisaient à faire partie de son univers. Même si le « mon » me révulsait quelque peu. Je n'étais pas sa chose. Enfin si, sa proie peut-être. Ce qui m'énervait d'autant plus.
– Arrête-toi là, m'intima-t-il.
Il se plaça face à moi et m'analysa un instant avec ses yeux acérés.
– Tu vas devoir faire tout ce que je te dis maintenant car je ne le répèterais pas. Si tu as un instinct de survie je te conseille chaudement d'appliquer tout ce qui va suivre.
J'acquiesçai, de plus en plus inquiète. Il planta ses yeux sombres, nettement plus obscures qu'habituellement, dans les miens et sa voix devint légèrement plus rauque que d'habitude.
– Tu ne parles pas. Tu n'écoutes pas. Tu ne crois pas tout ce qu'on pourra te dire ou tout ce que tu pourras voir. Je t'interdis formellement de me perdre de vu. Lorsqu'on te regarde avec trop d'insistance, tu baisses immédiatement les yeux. Tu ne trembles pas et tu ne cours surtout pas.
– Arthur, où est-ce que tu m'emmènes exactement ? demandai-je, consciente que mon pouls s'était considérablement accéléré.
Et je refusais catégoriquement de tenir compte de cette légère excitation qui commençait à enflammer mes veines.
Ouais, j'étais complètement allumée.
– Dans mon royaume. C'est bien ce que tu voulais.
Il me planta là et s'engouffra dans une ruelle que je n'aurais certainement jamais prise si je m'étais trouvée seule. Je me mis à courir pour le rattraper et me glissai dans son ombre en répétant en boucle ses recommandations. L'ironie de la situation me faisait sourire intérieurement : je préférais la compagnie d'un démon plutôt que de rester seule ici.
On tourna à gauche, puis à droite et à gauche, encore. J'avais la désagréable impression que je m'enfonçais dans un labyrinthe. De plus en plus loin dans l'obscurité, comme pour semer les lumières, déjà faibles, que j'avais pu apercevoir. Les nuages encore présents couvraient les étoiles et je me contrôlais pour ne pas agripper la cape d'Arthur que je devinais avec peine, devant moi.
La seule chose que j'entendais était les bruits de mes talons sur le bitume et ma respiration, désormais saccadée.
Le vampire ne semblait pas le moins du monde déstabilisé par cette obscurité dévorante. Il glissait, jouait, se dissimulait en elle. Le démon savait exactement où il mettait les pieds et ne ralentit pas un seul instant. La pluie s'était définitivement arrêtée et le silence s'épaississait. J'inspirais et expirais de plus en plus pour éviter de céder à la panique. J'avais voulu le suivre et je devais en assumer les conséquences.
C'est au moment où je reprenais enfin un semblant de courage qu'un long escalier sembla sortir des ténèbres, droit devant nous. Il faisait tellement sombre que je n'en voyais pas la fin. Tout ce que je constatais, c'était que sa pente était fortement inclinée.
J'allais descendre en Enfer.
– Arth—
– Tais-toi, me coupa-t-il de ce ton glacial et vif auquel il m'avait habituée.
Et il dévala l'escalier, tranquillement, sans même se retourner pour s'assurer que je le suivais. La panique que j'avais en vain tenté de calmer commença à prendre possession de tout mon être. J'envisageais fortement de faire demi-tour lorsque sa main glaciale s'empara de la mienne.
Et ce fut tout.
La peur régressa et je me calquai sur le rythme de ses pas, juste derrière lui. Si proche que je pouvais encore sentir son odeur. Je serrai sa main aussi fort que je le pouvais et ses longs doigts rassurants s'enroulèrent autour des miens.
Au bout de quelques minutes qui me parurent interminables, je sentis la dernière marche. Je jetai un bref coup d'œil en arrière : je ne parvenais même pas à voir le haut des marches. Je déglutissais lentement tandis que le vampire m'entraînait encore et toujours plus loin. Lorsque je reportai mon attention devant nous, je me figeai. Une immense — facilement quatre mètres — porte noire d'apparence riche et ancienne se dressait devant nous. En un seul regard, le vampire l'ouvrit. Une vive lumière, ou le semblait-elle après tant de temps passé dans l'ombre, me fit baisser les yeux.
– Avance, murmura-t-il.
Ce que je fis.
Mon souffle se coupa et mon corps se crispa. J'étais dans ce qui semblait être un interminable tunnel éclairé par quelques — superbe, je l'admettais— chandeliers. Des œuvres par centaines jonchaient le sol en terre : tableaux de toutes époques, statues, tissus divers, livres aux couvertures chatoyantes, de toutes langues. Il y avait des sofas, des lits et des vêtements installés et dispersés sur leurs coussins poussiéreux. Les murs étaient recouverts part des rideaux noirs : une ambiance étouffante régnait dans ce lieu.
Je n'eus pas peur de ça, non. Ce qui me fit trembler et manquer d'air, c'était ces innombrables regards fixes qui me jaugeaient depuis les coins sombres. Je ne pouvais pas compter : il y avait trop de vampires — car je ne doutais pas de leur nature — présents. Ils semblaient sortir de toutes parts, bougeant avec une fluidité inhumaine ou se tenant dissimulés dans l'ombre, figés de manière anormale.
Bruns, blonds, roux, chauves, la peau sombre ou bien aussi pâle que celle d'Arthur. Une ville souterraine de vampire me faisait face.
Mon Dieu. Qu'allais-je faire ?
Mais une fois que nous y serons, rappelle-toi bien que c'est toi qui me l'as demandé.
– Arthur ! Voilà une éternité que l'on ne t'avait pas vu ici, s'exclama un vampire roux, déclenchant certains rires contrôlés.
La tension était palpable et s'insinuait lentement au creux de mes entrailles et autour de mon cou. Je me sentis petite, infime.
– Je n'ai pas envie de parler ce soir, William.
Je me rendis alors compte de mon erreur : ce n'était pas moi qu'ils fixaient ainsi, c'était Arthur. Ledit William baissa la tête, comme soumit, et recula dans la foule de vampires.
– Je ne fais que passer alors retournez à vos occupations.
La voix du démon claqua contre les étroites parois du tunnel. Toutes les têtes se détournèrent de nous presque simultanément. J'étais choquée par l'autorité évidente que possédait Arthur.
Il avança alors, tenant toujours ma main.
Il ne comptait pas me faire traverser ça, si ?
Apparemment oui.
Je serrais les dents et tentais d'éviter de poser mon regard sur certains de ces êtres surnaturels qui me dévisageaient avec une curiosité non feinte. Un silence se fit lorsque qu'ils comprirent qu'Arthur avait apporté une humaine ici.
J'étais morte, je le voyais dans leurs yeux avides, remplis de sombres chuchotements et de cris déchirants.
Une grande et superbe brune s'approcha vivement de moi avant de s'arrêter brutalement, comme si une force invisible l'avait bloquée. Je bénissais le pouvoir d'Arthur tandis que mon cœur battait dans ma poitrine comme un oiseau effrayé.
– Elle est à moi.
Le démon n'avait en aucun cas haussé la voix mais ce fut tout comme. Ils semblèrent tous s'éloigner de nous, méfiants. Une interminable seconde tendue passa avant qu'ils ne se détournent de nous, vaquant à leurs occupations qui avaient précédées notre arrivée. Arthur ne me laissa pas le temps de récupérer, qu'il s'engouffrait déjà parmi eux, la tête haute, en me faisant venir à ses côtés.
Au bout de quelques instants, voyant qu'aucune attaque sauvage n'avait eu lieu, je me détendis peu à peu, même si ma main semblait soudée à celle d'Arthur. Je commençai alors à observer ce qui m'entourait.
J'observais l'effet qu'avait Arthur sur les autres, plus précisément. Les regards de convoitise venant des femmes, et même des hommes, parfois, ne manquaient pas à son encontre. Il ne semblait même pas s'en apercevoir. Il demeurait impassible et continuait de marcher tel un roi au milieu de toutes ces bêtes. Car c'est ce qu'il était, c'était indéniable : Arthur était le dominant de ces vampires. Le Diable de cet Enfer. Et j'étais avec lui. Cela ne me posait aucun problème à cet instant : mieux valait être protégée par le pire lorsque nous n'étions pas capable de nous défendre seul.
Dès que l'un d'eux l'interpellait, il le remettait plus ou moins froidement en place, mais toujours avec une impeccable politesse. Le charme qui se dégageait de lui annulait l'offense qu'il aurait pu faire à certain. Je réalisais alors une chose qui me glaça le sang : lorsque j'avais des altercations avec Arthur, je parvenais, je ne savais comment, à le mettre presque toujours hors de lui.
Et là, avec eux, rien. Strictement rien. Pas un haussement de ton ou bien une insulte. Pas même un infime froncement de sourcils. Ils lui étaient insignifiants. Mais pas moi.
Je l'observai avec une attention renouvelée.
Il avait abandonné sa cape qu'il tenait négligemment sur son épaule musclée. Les lueurs des bougies mettaient en avant sa belle mâchoire, masculine, et ses traits réguliers. Ses yeux d'un noir aussi profond que le plus sombre des chocolats, décadents, scintillaient tel des bijoux. Ses cheveux foncés soulignaient la blancheur de sa peau qui lui donnait des airs faussement maladifs, accentués par ses cernes.
Je ne pouvais nier qu'il était beau. Ç'aurait été un mensonge de prétendre penser le contraire.
Je restai plusieurs minutes à l'examiner lorsqu'une odeur immonde me coupa dans ma contemplation. Je m'arrêtai vivement, me rendant finalement compte que nous avions laissé les autres derrière nous. Il s'arrêta et tourna son regard acéré vers moi, patient. Je baissai mes yeux et constatai qu'un liquide pourpre, noirâtre par endroits, se trouvait sur le sol. Un goût acide grimpa dans ma bouche et un parfum de rouille me donna la nausée.
Du sang.
Partout.
Des gouttes sur les murs que les rideaux ne couvraient plus depuis quelques mètres, et même sur le plafond. Je reculais afin de ne plus marcher dessus, horrifiée.
– Que se passe-t-il mon ange ?
Monstres.
Je le sentis s'avancer derrière mon dos. Un de ses bras s'enroula autour de mon cou et l'autre autour de ma taille.
– Tu voulais voir mon monde, Lily ? Tu y es, souffla-t-il à mon oreille.
– C'est monstrueux.
– Je sais.
– Vous êtes vraiment…
J'étais incapable de trouver mes mots.
– Attention à ce que tu dis, m'intima-t-il calmement. Les vampires ont l'ouïe extrêmement développée.
Il me garda un moment ainsi. Moi réprimant mon envie de vomir et lui souriant contre mon cou.
– Je veux m'en aller.
– Pourquoi ? On s'amuse bien, non ?
Je me retournai et le contemplai avec toute la rage dont je pouvais disposer malgré mon malaise, furieuse. Son sourire s'effaça et il me regarda longuement. Je sentis une larme dévaler le long de ma joue. Il soupira.
– Je ne te savais pas si sensible.
Je ne le contredisais pas. Je ne l'étais pas vraiment avec les sujets qui ne me concernaient pas. Pourtant, être là, témoin de ces cruautés, pouvait aisément faire changer d'avis toutes personnes habituellement insensibles.
– Je veux partir, soufflai-je en posant mon front sur son torse.
– Comme tu voudras.
J'entendis un grondement derrière moi et je me retournai pour voir qu'un pan du tunnel en pierre venait de se soulever. Il avança puis se retourna vers moi en constatant que je refusais d'avancer.
– Qu'est ce qui t'arrive, encore ? cracha-t-il, sa patience arrivant à terme.
– Je…ne veux pas marcher dessus, murmurai-je, intimidée pour la première fois devant son regard meurtrier.
Il se massa les tempes durant un bref instant avant de s'approcher de moi à grands pas. Il m'attrapa : un bras sous mon dos et l'autre sous mes genoux. Voilà que je me faisais porter comme une princesse par un vampire.
– C'est ridicule, souffla-t-il avant de pénétrer dans le sombre couloir.
Contre toute attente un sourire amusé s'installa sur mes lèvres.
Il me déposa vivement, comme s'il s'était brûlé, et continua sans m'adresser un seul regard. Au bout de ce couloir se trouvait une porte en fer forgée et en vitre qui débouchait sur une simple ruelle plutôt fréquentée de la ville.
– Ah, ouais.
Il sourit férocement devant mon effarement.
– Le monde des ténèbres n'est pas si loin, finalement, fit-il judicieusement remarquer avec ironie.
– C'est très rassurant.
– N'est-ce pas ?
– Vous tuez des gens chaque jour et tu oses en parler avec sarcasme, grinçai-je, ma colère subitement revenue.
– Vous n'êtes que de la nourriture pour nous, déclara-t-il, sans paraître honteux.
Je demeurai silencieuse, le temps que je me calme. Nous marchions tous deux au hasard dans ces rues encore endormies.
– Tu sais… Quand je parlais de « ton monde » je voulais dire un lieu que tu apprécies, confessai-je tandis qu'il jetait sur moi un regard étonné.
– Ne vas surtout pas me dire que tu aimes ces vampires. Tu les traitais comme des chiens !
– J'en apprécie certain.
– Ne change pas de sujet.
– D'accord. C'est vrai que ce n'est pas mon lieu de prédilection même si j'y passe beaucoup de temps.
Il y eut un autre silence.
– Et… Tu as un lieu de prédilection ?
Il se mit à sourire. Un sourire dénué de joie mais un sourire quand même.
– Oui, je crois.
– Et il est dangereux ?
– Pour toi, précise bien, ricana-t-il.
– Il pourrait aussi l'être pour toi, m'insurgeai-je.
– Non. Je ne crains rien.
Je levai les yeux au ciel, exaspérée.
– Tes chevilles vont bien ?
– Très bien, merci.
– Bon. Tu m'y emmènes si ce n'est pas dangereux pour moi ?
Il me jaugea un instant, visiblement indécis.
– D'accord.
Et voilà comment je parvins à me retrouver sur le toit du plus grand immeuble de la ville.
– Tu dois avoir des goûts pour la domination, non ?
Il me répondit par un reniflement amusé. Je secouai la tête, souriant malgré moi.
– Tu n'y es pas totalement.
Mes sourcils se froncèrent. Je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire. Il s'approcha du bord et s'y installa calmement dans un équilibre qui me semblait très — trop — précaire.
– Viens.
– Tu veux que j'aille là, dis-je en désignant le rebord.
– Oui.
– Avec toi ?
– Oui.
– Un vampire qui n'hésiterait pas à me balancer par-dessus bord ?
– Oh, non. Je te balancerais comme ça, plutôt.
Je sentis une force implacable me pousser violemment contre le bout du toit et ma respiration se bloqua.
– Je déteste utiliser ma force pour rien, te jeter avec mes pouvoirs, ce serait franchement plus pratique.
Je ne répondis pas, dévorée par la peur.
– Bon sang Lily, arrête d'être si crispée !
– Je ne suis pas crispée, soufflai-je, tremblante mais néanmoins vexée.
Bien sûr que j'étais crispée ! J'allais finir en crêpe, ce qu'il pouvait être stupide, parfois.
Son regard éloquent me fit clairement comprendre qu'il savait pertinemment ce que je venais de penser.
J'inspirai, furieuse, et me décidai à avancer un peu plus, me tenant à une distance respectable de lui. Il leva les yeux au ciel, sa patience disparue, et m'attrapa.
– Non, Arthur, non ! paniquai-je.
Il fut insensible à mes protestations et m'obligea à m'asseoir, les pieds dans le vide, sur le coin du toit de l'immeuble. Mon souffle se coupa devant le spectacle qui se profilait sous moi.
Je voyais tout.
Je pouvais même apercevoir quelques fenêtres encore faiblement éclairées. Des pancartes, des néons. Et quelques rares passants en bas, parfois. Des voitures aussi.
Bien. Je devais l'avouer : ça avait son charme. Mais Arthur se tenait dans mon dos et je ne parvenais pas à me laisser complètement aller.
– Pourquoi ne peux-tu pas te détendre ?
– J'ai les pieds dans le vide et, moi, je ne suis pas immortelle ! Je te le rappelle juste au cas où !
Il soupira et s'installa derrière moi, me poussant encore plus près du bord. Il m'enlaça et je me retrouvai sensiblement penchée dans le vide. Avant que je ne puisse faire quoique ce soit, il glissa fermement :
– Tu ne tomberas pas avec moi.
Ça n'aurait pas du suffire, vraiment. Je n'aurai pas dû me contenter de si peu pour me rassurer. Et pourtant, pourtant, ce fut le cas.
Soudainement de la neige commença à dégringoler des nuages.
– La températures a baissé, murmurai-je, émerveillée devant ce spectacle, même si j'avais conscience qu'elle ne tiendrait pas à cause du sol détrempé.
– Tu aimes la neige ?
– J'adore, acquiesçai-je.
Je voulais tendre la main pour saisir un flocon mais la peur de tomber demeurait la plus forte. Je ne sais comment il comprit mon envie mais la seule chose qui me marqua réellement, c'était sa main qui attrapa la mienne et qui la guida dans le vide.
Des tonnes de petits flocons tournoyèrent vivement autour de nous et je compris qu'Arthur s'amusait avec son pouvoir. De temps à autre, il les faisait foncer sur nous et j'éclatais de rire.
Je ne sentais pas vraiment le froid, j'étais bien en contemplant ses figures enneigées. Un lion, un poisson, des chats pourchassant des souris, des vagues.
– Ça m'agace prodigieusement de l'avouer mais… T'es doué.
– Je sais.
Peu à peu mes pieds commencèrent à se balancer dans le vide.
– Tu te rappelles de ta vie humaine ?
Ma question dû le prendre au dépourvu car toutes ses créations cessèrent de danser devant nous, à ma grande déception.
– Je ne préfère pas en parler.
– Je suis désolée.
Non. Nous n'étions pas encore assez proches pour parler de ce genre de chose. J'espérais, à mon plus grand étonnement, que cela deviendrait le cas un jour.
S'il ne me tuait pas avant, bien sûr.
Voulant briser ce silence inconfortable, je me positionnai plus confortablement contre lui en me justifiant d'un :
– J'ai mal au dos.
Doucement, mais sûrement, les figures recommencèrent à apparaître devant moi.
Il venait de la quittée, la laissant endormie glissée dans son lit. Lily s'était assoupie, en toute confiance, dans ses bras.
Toute une nuit avec lui, tu parles d'une arnaque.
Il était d'un calme impitoyable quand il jeta contre un mur l'homme qui n'arrêtait pas de le supplier :
– Ne me tuez pas ! J'ai de l'argent ! J'ai—
Il lui tordit le cou dans un craquement sinistre qui ne l'ébranla pas le moins du monde.
Plus grand-chose ne l'ébranlait.
Après s'être rassasié, il le décapita froidement, machinalement, pour ne laisser aucune trace d'un passage vampirique. Il aurait dû le brûler mais il ne sentait pas d'humeur à s'attarder dans le coin.
Il lécha doucement, consciencieusement, ses doigts et un sentiment étrange et entêtant s'empara de lui alors qu'il contemplait sa longue main : blanchie par la mort et rougie par le sang. Il avait tenu celle de Lily Constance dans cette même main. Cette toute petite main chaude avec un infime pouls qui la faisait tressauter doucement contre sa peau morte.
Longtemps après l'avoir serrée, il sentait encore la chaleur au creux de sa paume. C'était doux. Et sur son torse aussi, quand elle était tout contre lui. Même après l'avoir déposée dans son lit, il avait senti cette chaleur réveiller sa peau engourdie par le froid mortel qu'il endurait depuis une éternité.
Il serra les dents. Il était allé trop loin. Il avait été stupide.
Il devait corriger au plus vite cette erreur. Il lui semblait encore sentir ce corps ridiculement fragile appuyé sur lui. Il contempla un instant sa main, furieux.
Et il frappa contre le mur. Une fois. Puis deux. Puis trois. Encore, encore et encore. Il devait faire partir ce sentiment désagréable. Vite, vite, vite.
Il explosa le mur, découvrant les briques anciennes dissimulées dessous.
L'aube se leva, rendant le visage du vampire encore plus pâle et faisant luire ses superbes yeux d'obsidienne.
Il soupira doucement.
Le jeu était terminé. Il devait tuer Lily Constance.
Et il la tuerait.
Fin du chapitre 4
Votre dévouée,
Kimy Green.
kimy - green . e-monsite . com
