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5

HEART GAME

« Le truc, avec les spirales infernales, c'est qu'on se rend compte qu'on est piégé seulement lorsqu'on est dedans. »

Lily Constance.


Voilà une demi-heure que je fixais les talons noirs que m'avait pris Arthur. Une demi-heure que mes yeux me brûlaient intensément car je forçais pour pouvoir les distinguer dans la pénombre. Une demi-heure que je m'accrochais à leur vision pour me persuader que je n'avais pas rêvé ce qu'il s'était passé.

La douleur sourde dans mes pieds, la fatigue et la fièvre naissante me prouvaient cependant que toute cette nuit était belle et bien réelle.

Je soupirai, vaincue par le mal de tête qui m'avait éveillée, et fermai les yeux en me mettant sur le dos.

Je devais vraiment faire peur à voir pour que mon père m'ordonne de rester au lit. Il était cruel avec moi, certes. Mais il s'inquiétait aussi… parfois.

Je mis un certain temps à comprendre que la sonnerie qui résonnait dans ma chambre venait de mon portable. Je me tournai lentement vers la table de nuit — j'avais la désagréable sensation que toute ma chambre se déplaçait en même temps que moi — et attrapai le téléphone.

— Il est partit ton vieux ? demanda Elena lorsque je décrochai et sa voix m'ancra un peu plus dans le présent.

— Ouais.

Ma voix était enrouée.

— J'arrive dans cinq minutes.

— Lena, tu ne comptes tout de même pas sécher les cours aujourd'hui, n'est-ce pas ?

— Tu m'envois un texto en disant de ne pas passer parce que tu es malade — évènement putain de rarissime — et tu veux que je reste sagement en cours à me tourner les pouces en attendant de tes nouvelles ?

— C'est ce que font les gens normaux.

— J'ai toujours détesté la normalité.

— Et tu as toujours adoré trouver des prétextes pour pouvoir sécher.

— C'est un don chez moi, il faut que je l'exploite, tu comprends ?

Je secouai la tête en imaginant le sourire en coin qu'elle devait afficher.

— Mais je m'inquiète aussi pour toi ! reprit-elle, sa bonne humeur me faisait douter de son affirmation.

— Trop aimable, maugréai-je en me massant les yeux.

— Tu dois être dans un état minable pour que ton père te fasse rester à la maison.

— On peut dire ça comme ça, oui.

Satané vampire.

— Tu as prévenu Vincent ?

— Bah ! Je l'appellerais après pour lui dire que je reste avec toi.

— Hum, hum.

— Lily ?

— Oui ?

— Tu vas bien ?

— Je suis malade, Lena, par conséquent je ne vais pas forcément bien, soupirai-je.

— Non mais...

Elle sembla hésiter quelques secondes.

— Tu as l'air perturbée. Ce n'est pas à cause de ton père, si ?

Je serrai les dents et constatai que mon cœur s'était subitement emballé.

— Non, c'est pas ça.

— Bon. Alors à tout de suite ! Je m'arrête pour acheter des croissants.

— Je t'ai déjà dis à quel point je t'aimais ?

— Je sais mais si tu tombes amoureuse de moi, sache que les roux ce n'est vraiment pas mon style.

— Salope.

Et elle raccrocha, me laissant seule avec mes pensées qui tournaient de plus en plus autour d'un certain Arthur O'Brian.

Ce n'était pas bon. Pas bon du tout. Je devais régler ce problème au plus vite. C'était un vampire. Avec un penchant cruel et un esprit sadique. Il me l'avait montré cette nuit à maintes reprises. Notre relation s'était améliorée, certes, mais je ne devais pas commencer à apprécier sa présence. Non. C'était dangereux. Il était dangereux. Alors j'allais éviter de penser à lui. J'allais mettre cette nuit magique au fin fond de mon cœur et le fermer à double tours. Une amitié avec de simple humain était déjà bien compliquée, s'il fallait en plus que je me lie d'amitié avec un vampire qui avait tendance à faire souffrir tous ceux qui l'approchaient, je n'allais pas m'en sortir.

Je ne voulais pas souffrir alors je ne voulais pas d'Arthur O'Brian dans ma vie. C'était décidé.

Enfin, je crois.

Une heure plus tard, Elena et moi étions affalées sur mon lit, le ventre remplit de délicieux croissants.

— Il y a une chose qui m'étonne quand même, lança-t-elle subitement.

— Quoi ?

— Comment as-tu fais pour tomber malade ? Je veux dire, tu n'es pas sortie de chez toi, non ?

Mon corps se crispa involontairement : on ne bernait pas si facilement Elena Pelissi.

Je soupirai, redoutant la suite.

— J'étais dehors.

— Oh.

J'espérais qu'elle allait abandonner devant mon ton quelque peu décourageant mais ce ne fût pas le cas.

— Et avec qui ?

Je grognai devant sa ténacité.

— Arthur O'Brian.

Je tentai tant bien que mal d'ignorer ces deux yeux azur qui me fixaient avec une perspicacité qui ne pouvait que me mettre mal à l'aise.

— Je crois que tu as des choses à me raconter, Lily.

Et c'est ce que je fis en omettant avec plus ou moins d'habileté les passages qui contenaient des indices vampiriques. Et en rendant Arthur beaucoup moins dangereux, aussi.

Elena ne me m'interrompit pas une seule fois durant mon monologue. Fait assez étrange quand on la connaissait. Elle ne faisait que fixer le vide et, de temps à autre, ses sourcils se fronçaient légèrement.

— Voilà.

Une minute pleine de tensions s'écoula. Lentement. Très lentement.

— Lena dit quelque chose, la suppliai-je au bout d'un moment.

— C'est assez… Inattendu.

Je me redressai pour mieux l'observer. Ses yeux demeuraient fixés droit devant elle et sa main droite cachait sa bouche tout en soutenant son menton.

— Oui, je sais.

— C'est bien ce que je pensais, soupira-t-elle au bout d'un court instant.

— Comment ça ?

— Tu n'as pas remarqué ?

— Remarqué quoi ? paniquai-je.

Si elle avait ne serait-ce qu'un seul soupçon sur la véritable nature du vampire, je doutais qu'Arthur soit aussi indulgent avec elle qu'avec moi. Et son indulgence avec moi avait des limites.

Elle haussa les épaules en levant les yeux au ciel.

— Sa manière de se comporter avec toi n'est pas innocente.

Finissant cette phrase elle planta son regard dans le mien que je m'empressai aussitôt de baisser.

— Lily ne fais pas semblant de ne pas comprendre avec moi, s'il te plaît.

J'avais l'impression que mon mal de tête venait d'augmenter. La chaleur semblait irradier de mon corps. J'étais trop jeune pour avoir des bouffées de chaleur, merde.

— Lena ce n'est pas exactement ce que tu crois.

— Du jour au lendemain, il a commencé à te rendre la vie impossible, sans aucune raison plausible.

Je me sentais de plus en plus mal à l'aise.

— Je ne vois qu'une explication. Il s'est rendu compte qu'il avait un faible pour toi et a tout tenté pour se prouver que ce n'était pas le cas. En vain, bien entendu.

Non, il n'avait pas vraiment eut un faible pour moi. J'ai juste appris qu'il était un vampire et ça l'a mit en rogne. C'était tout. Rien de plus. Mais comment formuler ça sans finir en hôpital psychiatrique ?

— Tu ne sais pas tout.

— Je sais que tu me caches des choses, Lily. Je ne suis pas stupide. Tu es mon amie et je te connais par cœur. Mais je sais aussi que, si tu me mens, c'est forcément pour une bonne raison alors je te fais confiance.

Mon cœur s'apaisa doucement devant cette déclaration et une vague d'affection me submergea pour cette blonde infernale.

— Pour l'instant, les éléments que j'ai en ma possession me dirigent tous vers cette conclusion. Je sais qu'il me manque certaines pièces du puzzle. Mais je voulais au moins te donner mon avis… Je ne te parle pas d'amour, ne panique pas, rajouta-t-elle en voyant ma nervosité. Mais Arthur est du genre à ne pas aimer avoir de faiblesse. Lorsque quelqu'un t'attire, tu peux voir ça comme une faiblesse. D'où son comportement extrême.

Je hochai la tête en maudissant le visage d'Arthur qui semblait désormais être incrusté devant mes yeux.

— Lily je veux aussi que tu me promettes quelque chose.

Sa main s'empara brusquement de la mienne et la serra avec force. Je la regardai, surprise devant son visage sérieux.

— Promets-moi de ne pas te mettre dans une situation dangereuse.

Ce moment passé avec elle me prouva définitivement qu'Elena avait un don pour toujours trouver ce que les gens s'évertuaient à cacher. Je serrai sa main en retour, lui promettant de faire attention et lui montrant par un de mes rares sourires ma reconnaissance à son égard.

Elena et moi étions des personnes blessées par la vie. Amochées mais toujours vivantes. Tristes mais toujours pleines d'espoir. Dans notre amitié, il n'y avait pas de longues étreintes sans fin. Il y avait des regards et des sourires.

Et, souvent, ça voulait dire beaucoup.

— Mais ce qui m'intéresse, fit-elle après quelques secondes, c'est surtout toi.

Ce que je voulais éviter depuis le départ vint tout de même dans notre discussion.

— Je ne sais pas, Lena.

— On sait toujours ce qu'on ressent, Lily. Les personnes qui prétendent ne pas savoir se voilent juste la face.

— Je ne veux pas m'accrocher à lui.

C'était dit. Et ça soulageait.

— Tu ne veux t'accrocher à personne depuis quelque temps. Tu as peur de souffrir et c'est normal mais ce n'est pas pour ça que tu dois rester indéfiniment plongée dans ton passé en contournant tout ce qui peut t'arriver de bon.

— Ce n'est pas quelqu'un de bien, justement.

Inconsciemment, ma main se serra un peu plus contre la sienne.

Elle demeura silencieuse, perdue dans ses pensées, avant de continuer :

— Le monde n'est pas manichéen, tu sais. Il n'y a pas le « bon » et le « mauvais », c'est plus complexe que ça. Je sais, comme un bon nombre de personne, qu'Arthur n'est pas vraiment un mec sympa et irréprochable. Mais une personne qui évite à ma meilleure amie de finir écrasée sous les roues d'une voiture n'est pas forcément dénuée de bons côtés.

Je tentai en vain d'ignorer la phrase qui tournait sans cesse dans ma tête : « Si tu savais, si seulement tu savais ».

— J'aimerais vraiment te croire, tout serait plus simple mais—

— Je pense, me coupa-t-elle, que tu devrais essayer de le cerner un peu plus. Il agit différemment lorsqu'il est à tes côtés. Utilise ça et prends confiance en toi.

Ma résolution consistait à oublier ma complicité naissante avec le vampire. Cependant, cette discussion venait de tout chambouler. C'était tellement plus facile de se convaincre que tout n'était pas forcément si mauvais.

Pourtant, j'aurais vraiment dû cesser de penser à lui toute la journée.

La douleur aurait peut-être été moins intense, par la suite.

Le premier coup fût porté lorsque je venais d'entrer au café de Lou, le vendredi matin. Je lui avais jeté un regard. Un seul regard dénué de la méchanceté habituelle qui surgissait lorsqu'il était dans les parages. Peut-être parce que je pensais que la nuit de mercredi soir avait changé certaines choses entre nous.

Il m'avait vu venir, je le savais tout comme il le savait. Mais il ne s'aperçut du regard que je lui lançais parce qu'il ne me regardait pas. Il ne bougea pas d'un centimètre, continuant de fixer Alexandre face à lui. Habituellement, et même si son regard était moqueur, lorsque je faisais irruption dans un même endroit que lui, j'accaparais son attention le temps de quelques secondes.

Ce n'était pas le cas aujourd'hui. Ce n'était plus le cas.

Cela me fit l'effet d'une douche glacée et je m'arrêtai net, ignorant l'expression inquiète qui venait de se former sur le joli visage d'Elena.

Idiote ! Mais à quoi pensais-tu ?

Reprenant le contrôle, je me dirigeai vers notre table tout en me composant un masque d'impassibilité. Cacher ma peine, j'y étais habituée. J'étais dos à lui et je ne sentais plus son regard acéré posé sur moi. Tout était flou, comme si j'étais étrangère à cette scène. Ce n'était pas possible. Quelque chose n'allait pas. Pourquoi tant de chamboulement ? Le vampire, ce monstre, détournait son attention de moi ! Je devrais être soulagée, non ? Non ?

Tout ceci ne me faisait pas mal, ce n'était que du soulagement. Non, ça ne faisait pas mal. C'était faux, ça ne me blessait même pas. Je ne m'étais pas du tout attachée à lui en si peu de temps.

Alors pourquoi ma respiration s'accélérait ? Pourquoi mes gestes devenaient-ils si imprécis ? Pourquoi étais-je si fébrile ?

Et surtout, pourquoi mon cœur était-il si douloureux ?

Tais-toi mon cœur, ça fait un moment que tu n'as plus ton mot à dire.

— Lily, ça ne va pas ? Me demanda Lou, son vieux front barré par des plis soucieux.

— Si, si. Tout va bien. Ne t'inquiète pas.

Ce n'est pas grave. Rien n'est grave.

La matinée venait de passer. Et ç'avait été comme si je n'existais plus pour lui. Pas de remarques déplacées, pas de moqueries. Rien. Ce n'était pas possible. Il devait m'en vouloir de m'être assoupie cette fameuse nuit, il devait considérer que ma dette n'était pas payée. Oui, c'était sûrement ça.

Après avoir informée Elena et Vincent que je n'avais pas l'intention de manger aujourd'hui, et malgré leurs protestations, je me dirigeai en vitesse vers la sortie de l'établissement.

Il fallait que je lui parle.

Arthur n'était pas inscrit au réfectoire, contrairement à Alexandre et Laurie. Le démon « mangeait » toujours en compagnie de Valentin dans un snack se situant à quelques mètres du lycée.

J'accélérai le pas, un mauvais pressentiment me dévorant de l'intérieur, et me faufilai avec rapidité au milieu de la foule d'élèves entassés devant le portail. Je grimpai l'escalier, sautant des marches, en ignorants les appels de certains de mes amis qui affichaient des mines interloquées devant mon expression affolée.

Arrivée en haut, je me calmai lentement, reprenant mon souffle. Je traversai la rue et une décharge électrique sembla naître dans mon corps lorsque je constatai qu'Arthur était sur la terrasse du snack, seul. Parfait. Je marchai vers lui avec un air que je voulais assuré et prenais place à ses côtés.

Il ne bougea pas, ses yeux de minuit demeurant dans le vide. Il ne respirait pas. Un bloc impassible me faisait face et mon assurance s'écroula devant la peur vicieuse qui s'installait en moi. Où était le Arthur moqueur et ironique de mercredi soir ? À cet instant, je pouvais comprendre à quel point nous n'étions pas du même monde. Un gouffre nous séparait. Et ça me tuait. Et ça me massacrait encore plus d'admettre à quel point j'avais pu m'attacher à sa présence sombre et rassurante en si peu de temps. Il fallait que je brise la glace.

— Tu m'en veux de ne pas avoir tenu toute la nuit ? demandai-je d'un air amusé.

Ma main se posa inconsciemment sur son bras puissant dissimulé sous son manteau noir. Il eut un mouvement. Enfin. Son bras se crispa comme si je l'avais brûlé. Lentement, sa tête pivota vers moi et ses iris qui semblèrent prendre une teinte rouge sang se posèrent sur ma main. Une expression indéchiffrable avait prit place sur son visage pâle. Mais ses yeux, eux, contenaient une foule d'émotion.

De la haine à l'envie.

Ce ne fût que lorsque ses yeux rencontrèrent brutalement les miens que le déclic se produisit dans ma tête. Il voulait s'éloigner de moi. Le jeu était fini. Il avait fait son choix.

— Je vois.

Ma voix me semblait terne, dénuée d'émotion. Faisant un contraste saisissant avec l'état de mon cœur en charpie.

Il ne parla pas mais sa mâchoire se contracta. Ses yeux brûlaient les miens avec fureur et ce court instant sembla durer une éternité. Il lisait autant en moi que moi en lui. J'y voyais de l'ombre, de la colère, du désespoir, de la haine, de la fureur, du mensonge, du vice et de la cruauté. Mais je m'y voyais moi, aussi. Mon visage se reflétait dans ses yeux morts. Mon cœur s'accéléra tandis que le sien ne battait plus depuis longtemps.

Un cœur peut-il battre pour deux ?

— Tu vas me tuer ?

Aucune réponse orale mais il cligna lentement des yeux, comme pour approuver. Et mon reflet s'estompa dans ses yeux cruels. Il retira brusquement son bras et rompit le contact, me laissant totalement désemparée devant une évidence que je n'arrivais pas à accepter.

— Lily ?

Je sursautai vivement et relevai mes yeux gris bleu pour rencontrer ceux acier de Valentin. Sa tête se tourna vers Arthur qui était impassible, puis sur moi, totalement bouleversée. Il revint de nouveau sur Arthur et je vis sa main contracter violemment le sandwich qu'il tenait.

C'était trop.

Je me levai, chancelante, et commençai à fuir vers le lycée lorsque j'entendis Valentin m'appeler. Je ne voulais pas parler. Alors je commençai à courir, traversant la rue en sens inverse, sans regarder, et ignorant les klaxons qui résonnèrent avec force derrière moi. Je dévalai les marches, espérant avoir semé Valentin, en vain.

— Lily ! Arrête-toi ! Nom de Dieu, Lily !

Sa main attrapa mon bras avec une telle violence que je pivotai pour me retrouver soudainement face à lui. Ses yeux gris affrontèrent les miens et, sans même comprendre pourquoi, mon souffle se coupa devant son visage si sérieux. Ses grandes mains blanches et chaudes — si chaudes en comparaison de celles du vampire — remontèrent jusqu'à mes joues et s'y posèrent avec douceur.

— J'en ai marre de toujours te courir après, tu sais ?

J'aurais pu sourire devant cette phrase si la colère n'avait pas autant brillée dans son regard. Je posai mes mains sur les siennes en évitant de rompre le contact de nos yeux.

— Il veut me tuer. Il a décidé qu'il allait me tuer.

Il y avait une bonne dose d'hystérie en moi, à présent.

— Je sais.

— Oh.

Je ne savais que répondre d'autre, toute pensée cohérente m'avait désertée.

— Mais il ne le fera pas Lily. Je vais l'en empêcher.

Il avait dit ça avec tant d'assurance que j'aurais presque pu être rassurée.

Presque.

— Je vais te protéger.

— Valentin tu sais très bien que tu ne pourras pas l'arrêter.

Pas après avoir été témoin de tout ce dont il était capable, que cela soit physiquement ou bien mentalement.

Il baissa la tête un moment, ses mèches pâles me cachant partiellement son visage. Sa bouche eut une une ligne amère.

— Je sais mais je vais aller lui parler. Malgré son sale caractère il m'écoute. Parfois.

Son regard, déterminé, m'offrit un semblant de stabilité inattendu.

— Ce serait dommage de te perdre maintenant.

Ses pouces commencèrent à caresser mon visage. La peur et la douleur s'en allèrent peu à peu pour laisser place à un sentiment que je ne parvenais pas à expliquer.

— Qu'est ce que tu veux dire ?

— J'ai été con, Lily. Vraiment trop con.

Il me rapprocha de lui et m'entoura de ses bras. L'angoisse et la fatigue me submergèrent d'un coup et je me laissai couler tout contre lui, savourant ce bref moment de paix.

— Je n'aurais jamais dû m'éloigner de toi, souffla-t-il.

Les nombreuses disputes que nous avions eut à la fin du collège me revinrent par flashs. Je me reculai vivement de lui et le regardai encore, bouleversée. Les traits de son visage m'indiquaient qu'il devait l'être autant que moi.

Cela faisait longtemps que nous ne nous fréquentions plus. Il avait changé, comme moi. Mais, malgré ces années que nous avions passé séparés l'un de l'autre, il restait le Valentin que j'avais toujours connu.

Un moment de flottement étrange passa et, peu à peu, un sourire moqueur se dessina sur sa bouche.

— Dis… Tu veux bien me repasser ton numéro de téléphone ?

Je me retenais à grand peine de le taper devant cette demande incongrue.

Mon cœur était en piteux état. J'avais perdu ma relation avec Arthur mais je retrouvais celle que j'avais eue avec Valentin. Je ne savais pas si j'étais triste ou heureuse. Les deux, probablement, mais il s'était passé trop de choses, trop rapidement, pour que je puisse bien comprendre ce qui était en train de m'arriver.

Un violent frisson me saisit, faisant se relever les fins cheveux à l'arrière de ma nuque, lorsque je sentis un étau glacé emprisonner ma poitrine. Ce fût comme si quelqu'un nous observait. Comme si une menace se rapprochait inexorablement de nous. Je regardai aux alentours sans y trouver de menace potentielle. Valentin attrapa ma main et je laissai ce mauvais pressentiment de côté.

Si seulement j'avais su à cette époque que le destin allait tous nous rattraper.


Le vampire se tenait en haut des marches, appuyé nonchalamment sur le mur qui jouxtait l'escalier imposant. Ils ne pouvaient pas le voir, mais lui, si. Et il les regardait. Il regardait ces deux mains entrelacées.

Il en avait vu, des couples. Mais il devait admettre que Valentin et Lily étaient indispensables l'un pour l'autre.

Stupides humains qui ne se rendaient compte de rien. Ou trop tard.

Il recracha la fumée de sa cigarette et la jeta au sol dans un geste brusque. Le soleil brillait dans les cheveux roux et blond pâles des deux adolescents. Et lui restait là, dans l'ombre. Comme toujours. Une envie de rire grimpa en lui. De rire jusqu'à s'en briser la gorge.

Le peu d'élèves restant s'éloignaient prestement de lui devant l'aura de fureur dévastatrice qu'il dégageait. Il soupira doucement en continuant de les fixer de ses yeux meurtriers. La folie le guettait, il le sentait. Il devait partir avant de la tuer devant tous ces témoins.

Il devait partir avant de la broyer.

Il se retira, s'enveloppant dans son manteau noir, et fit quelque pas avant de s'arrêter.

— Qu'est ce que tu veux, Adam ?

Une personne dissimulée sous un parapluie en plein soleil passait rarement inaperçue.

— Tu comptes la tuer quand ?

— Ce week-end il y a une soirée chez Camilla Farme. Elle y est invitée et rentrera à pied car elle n'habite pas loin.

Le blond hocha durement la tête.

— Un simple meurtre en pleine rue commit par un dégénéré comme il y en a tant. Personne ne te soupçonnera et nous pourrons continuer tranquillement nos actions sans être dérangés.

Le démon hocha la tête, maussade.

— Tu es ridicule, tu sais ?

— Toutes mes excuses, cher ami, mais je n'ai pas la capacité d'empêcher les rayons du soleil de m'atteindre, moi, déclara-t-il en agitant ledit parapluie au-dessus de sa tête.

Arthur eu un bref rire méprisant et Adam le laissa, montant dans une Mercedes noire.


Il venait de la quitter. Il sentait encore son parfum tout autour de lui. Son cœur battait trop fort. Il grimpa l'escalier et chercha le vampire du regard : il n'était plus sur la terrasse. Il ne pouvait pas laisser passer ça. Non, pas Lily.

Pas sa Lily.

Des nuages s'amoncelaient, couvrant de plus en plus le soleil et jetant une ombre menaçante sur leur ville. Il déambula un moment aux alentours du lycée, la colère le faisant trembler. Les cours avaient déjà reprit, il le savait, mais il savait aussi pertinemment qu'Arthur n'y était pas retourné. Il le connaissait trop.

— Arthur ! hurla-t-il brusquement, emporté par sa rage.

Une voix moqueuse résonna dans la ruelle où il se trouvait.

— Que de tourments pour si peu de chose. Reprends-toi, Val, tu vas nous faire une attaque.

Une silhouette noire dégringola du toit avec habileté, un certain magnétisme presque animal se dégageant du démon, et se réceptionna à quelques pas de lui.

— Pourquoi ? Tu pourrais oublier qu'elle existe.

— Non. Je ne « pourrais » pas.

Il le savait, il le savait.

— Épargne-la pour moi, Arthur, l'implora-t-il finalement. Pour une fois ne te comporte pas en égoïste.

Le vampire soupira longuement sans se départir de son sourire mauvais.

— Tu l'aimes encore, n'est ce pas ?

Valentin serra les dents devant le ton méprisant qu'avait employé le démon mais ne répondit pas.

— Tu ne l'auras pas, Val, dit-il finalement, implacable.

Les yeux acier rencontrèrent les yeux noirs avec violence.

— Tu aurais dû t'en apercevoir plus tôt que tu l'aimais au lieu de te taper toutes ces petites putes qui te tournaient autour.

Valentin n'avait pas vraiment comprit : son poing était parti tout seul. Il ne frappa pourtant que dans le vide, manquant de tomber avec l'élan. La voix taquine du vampire résonna juste derrière son oreille.

— Tu es le seul responsable du peu de temps que vous aurez ensemble.

Il se retourna vivement, la panique commençant à comprimer sa gorge.

— Ne la tue pas, Arthur. Je t'en supplie ne la tue pas.

— Je verrai.

Le blond comprit que c'était la seule chose proche d'une réponse qu'il obtiendrait.

Un silence emplit de non-dit s'installa entre les deux amis — en dépit de leurs différences — et Valentin empêcha son caractère de prendre le dessus, de le faire entrer encore plus en confrontation avec cet être surnaturel.

— Elle n'est pas celle que tu crois, Val. Ta petite Lily est pleine de colère et de haine.

— Je le sais ! Ne prétends pas la connaître mieux que moi ! Elle a besoin de moi et je serais là pour elle !

— Elle n'a besoin de personne et certainement pas de toi. Personne n'a besoin de qui que ce soit. Vous, les humains, avez tendance à vous croire en sécurité lorsque vous êtes entourés. C'est la preuve de votre naïveté. Vous êtes seuls. Vous le serez toujours.

Le vampire lui tourna le dos, marchant droit devant lui sans daigner lui accorder un regard. Valentin sut alors que la discussion était terminée.


Il la tuerait. Rien ni personne ne l'empêcherait de la tuer. Elle devenait trop dangereuse pour lui. Vraiment trop dangereuse pour lui.

— Personne ne peut être aussi seul que toi, Arthur, souffla Valentin loin derrière lui.

Le démon s'arrêta subitement, un sourire en coin étirant ses lèvres. Voilà la raison pour laquelle il appréciait tant le blondinet. Trop lucide et trop perspicace le Valentin. Trop comme lui avant qu'un vampire ne le condamne à l'éternité.

Aussi seul que lui, hein ?

Un rire amer s'échappa de sa bouche et il pencha la tête en arrière pour observer le ciel obstrué par les sombres nuages. Une goutte tomba en bas de son œil droit et dévala le long de sa joue pâle. Comme une larme. Sauf que lui, ça faisait un bon moment qu'il ne pleurait plus.

— Putain.

Oui. Putain.


Allongée sur le toit, je contemplais les quelques étoiles qui apparaissaient lorsque les nuages s'écartaient suffisamment pour me laisser apercevoir le ciel d'une intense couleur saphir. J'étais folle de m'exposer ainsi alors que la mort me guettait. Mais je savais aussi que je serais stupide de croire que m'enfermer dans ma chambre pourrait empêcher Arthur de m'attraper.

J'avais mal. Mal de voir que ce n'était pas le fait de mourir qui me blessait. Ce qui m'anéantissait, c'était qu'Arthur pouvait se passer de moi. Je n'avais pas été assez prudente. Je m'étais toujours persuadée que la haine que je lui vouais me protégerait de l'attachement. Grossière erreur. Si je le haïssais tant c'était parce qu'il me comprenait mieux que personne ne m'avait compris. Il me connaissait tellement que, le perdre, c'était perdre la seule personne qui m'acceptait entièrement. C'était assez égoïste comme manière de penser, de ressentir, mais j'étais tout sauf parfaite.

Un frisson glacé remonta le long de mon dos alors que je vis une ombre furtive apparaître à ma gauche. Mon rythme cardiaque n'accéléra pas devant ma mort imminente, non. Mon cœur semblait même ralentir devant la douleur qui me submergeait par vagues.

La lune se découvrit précisément à ce moment là et je m'aperçus, du coin de l'œil, que la peau claire d'Arthur scintillait, aussi blanche que l'astre au-dessus de nous. Il s'approcha de moi, tranquillement, et s'installa à mes côtés. Je tournai ma tête vers lui mais ne le regardais pas. J'observais sa main pâle et froide, si proche de moi. J'avais envie de la prendre, de l'attraper et de ne plus la lâcher. De la serrer contre moi et de ne plus la laisser partir. Je ne compris pas pourquoi cette sensation s'empara de moi à cet instant précis. C'était si puissant que je me contenais pour ne pas éclater en sanglots.

Cela aurait été si facile de tendre ma main et de tenir la sienne. Si facile. Mais j'étais paralysée. Je continuais de fixer sa main pendant qu'il me regardait.

Il me regardait. Il me voyait.

Je ne clignai pas des yeux, bien décidée à continuer de regarder sa main. Sa belle main puissante avec ses longs doigts qui pouvaient être aussi tendres que fatals.

L'air frais eut vite fait de me faire monter les larmes aux yeux. J'y voyais trouble et je fus obliger de les fermer un court instant. Un instant de trop : Arthur avait disparu. Je me précipitai au bord du toit pour tenter de l'apercevoir mais je ne vis que les talons et le manteau qu'il m'avait offert au bas de ma fenêtre. Je les avais jeté une heure auparavant, dans un accès de colère.

Dépitée, je laissai mes pieds se balancer dans le vide.

Ce ne fût que lorsque je sentis quelque chose me chatouiller les joues que je compris que je pleurais.


Il était deux heures du matin et je n'avais toujours pas réussi à trouver le sommeil. Mon portable vibra et je l'attrapai, intriguée de recevoir un message si tard.

Valentin :

Je suis devant la porte d'entrée.

Mon cœur fit un bond et je me redressai en vitesse pour finir à terre dans un fracas assourdissant après m'être emmêlée dans ma couette. Je restai un instant immobile dans une position ridicule, guettant les ronflements de mon père qui ne s'étaient pas interrompus malgré le raffut épouvantable que j'avais fait. Je me relevai — sans dignité aucune — et passai devant la glace pour m'arranger un petit peu.

Je me rendis en silence devant la porte d'entrée que j'ouvris en essayant de faire le moins de bruit possible, craignant qu'elle ne grince.

Valentin était là, devant moi. L'éclat de la lune rendait ses cheveux blancs et ses yeux d'un gris intense me fixaient avec soulagement. Il portait un jean sombre, un pull beige, et une écharpe blanche. Très bien habillé pour une heure pareille même si, je devais l'avouer, cela flattait son apparence déjà charmante.

— Eh non, je ne suis pas encore morte, il faudra repasser plus tard.

— T'as fini de dire des conneries pareilles, cracha-t-il avant que je ne lui plaque ma main sur la bouche.

— Mon père, idiot !

Il leva les yeux au ciel, montrant bien qu'il n'en avait rien à foutre.

Son côté intenable n'avait pas vraiment changé, avec les années.

— Je peux savoir ce que tu fais là, encore habillé, à deux heures du matin ?

— Footing de nuit. Il paraît que ça fait maigrir plus vite.

Ce fût à mon tour de lever les yeux au ciel même si un sourire amusé prenait forme sur mes lèvres.

— Sérieusement.

— Je viens passer la nuit avec toi.

— Pardon ? ! m'étranglai-je.

Il ne répéta pas sa phrase et se faufila dans la maison jusqu'à ma chambre — je constatai avec effarement qu'il connaissait encore parfaitement les lieux, même s'il n'était pas venu depuis un bon moment. Agacée, je le suivis en marchant sur la pointe des pieds avant de refermer la porte sur nous deux.

— Tu es cinglé ! Si mon père te trouve ici, il nous butera tous les deux.

— Ce serait terriblement embêtant.

Sentant ma future colère, il continua :

— Je mettrai mon réveil très tôt et m'en irai avant même qu'il ne se lève.

Je grognai devant tant d'audace tandis qu'il programmait son portable pour que le réveil sonne à cinq heures du matin. Je m'affalai sur mon lit pendant qu'il tournait dans toute ma chambre, touchant à tout et regardant partout.

— Il y a eut des changements ! Tu avais un poster des Rolling Stones et il y avait des peluches, aussi.

Je me mis à sourire devant la dextérité de sa mémoire.

— J'ai tout balancé.

— Même le nounours en peluche que je t'avais offert ?

Devant son air moqueur qui cachait néanmoins une pointe de peine, je me retins de lui balancer mon coussin en pleine figure.

— Dans mon placard, marmonnai-je de mauvaise humeur pendant qu'il se mit à rire silencieusement en se dirigeant vers ledit placard.

Il farfouilla un bon moment avant d'en retirer, avec un grand sourire victorieux que je jugeais stupide, le petit ourson marron qu'il m'avait offert après une énième dispute.

— Salut Jack.

— Ce n'est pas Jack ! Je l'avais appelé Hector, protestai-je en me rappelant la prise de tête qu'on avait eut à ce sujet, quelques années auparavant.

— Non, moi je l'avais baptisé Jack.

— Et moi je l'avais rebaptisé Hector. Parce que c'est idiot comme nom, Jack, pour un ours.

— Parce qu'Hector c'est mieux peut-être ?

Je lui tirai la langue et il me jeta Hector — ou Jack, tout dépendait du point de vu — en pleine figure. Je l'attrapai et le calai contre moi en m'enfouissant sous la couette avec un soupir de contentement. La présence de Valentin dissipait légèrement la douleur qu'avait fait naître Arthur. Je l'entendis soupirer et marmonner quelque chose à propos de « Hector, c'est quoi ce nom ? » Avant qu'il ne s'installe à mes côtés après avoir retiré ses chaussures.

Il se glissa sous la couette, derrière moi, et m'enlaça en plaçant ses mains sur l'ourson que je tenais déjà. Je sentais son souffle chaud contre mon cou et mes yeux commencèrent à se fermer d'eux même.

— Val ?

— Hum ?

— Ça me fait bizarre de te voir là après tout ce temps mais… je suis contente que tu sois là.

— Moi aussi, Lily. Moi aussi.


Arthur était confortablement installé dans son fauteuil en cuir, les yeux fermés. Toutes les bougies étaient éteintes, renforçant le côté insupportablement lugubre du grand salon. Dans un geste rapide et paniqué le vampire se pencha en avant, plongeant les mains dans ses cheveux sombres et compressant violemment sa tête.

Personne ne peut être aussi seul que toi, Arthur

Personne, personne, personne.

Tais-toi, Tais-toi, TAIS-TOI.

Les nombreuses grandes fenêtres, anciennes, se trouvant dans la salle explosèrent dans un vacarme assourdissant. Des morceaux de verres glissèrent sur le marbre noir dans un bruit strident qui le fit se crisper d'avantage devant ce son insupportable.

Peu de temps après, il glissa au bas de son fauteuil, se retrouvant à terre. Les mains toujours accrochées à ses cheveux, il commença à se balancer d'avant en arrière. D'avant en arrière. Il avait besoin d'aller chasser. Il avait besoin de sang.

Il lécha ses lèvres dans un geste instinctif, inconscient, et se releva lentement. Il traversa la grande salle, marchant sur les débris qui crissaient sous ses pas.

Crac, crac, crac.

Il ouvrit la porte et la referma, disparaissant dans l'obscurité.


Fin du chapitre 5


Votre dévouée,

Kimy Green.

kimy-green . e-monsite . com


Holà !

Je devais publier le chapitre plus tard mais comme je serai pas mal occupée les prochains jours, j'ai préféré le sortir en avance.

Je ne sais pas si c'est aussi étrange pour vous que pour moi de replonger dans cette histoire.

Surtout que je commence à me souvenir de la fin que j'avais imaginée.

J'espère quand même que Arthur et Lily n'a pas trop mal vieilli.

D'un point de vu d'auteur, c'est dur de juger ça.

M'enfin !