.


6

I NEED YOU BY MY SIDE

« Je m'en rends compte aujourd'hui. Je comprends à quel point j'avais besoin de toi à cette époque. J'avais besoin que tu me sauves. J'avais besoin d'accaparer ton attention. Tu es un démon, Arthur. Je l'admettais car c'était vrai. Mais j'avais tout de même cruellement besoin de toi. »

Lily Constance.


Il contempla longuement les corps massacrés des trois jeunes filles qui gisaient à ses pieds avec un visage indéchiffrable. Deux d'entre elles devaient avoir dix-huit ans tandis que la dernière, la petite blonde, ne devait pas avoir plus de seize ans.

Il avait couru. Il avait couru des kilomètres et durant une bonne partie de la nuit pour finalement se retrouver à la sortie de cette boite. Ces trois inconscientes s'étaient approchées de lui en gloussant, attirées par le charme inhumain qui se dégageait de lui. Cruel destin : elles ne glousseraient plus à présent.

Son regard dériva sur la rousse, le sang maculait ses cheveux, les rendant poisseux. Du sang qu'il avait lui-même fait couler en fracassant son crâne contre le trottoir. Cet éclat roux le fit penser à la gamine.

Lily

Arthur recula vivement de quelque pas et s'adossa au mur derrière lui, évitant de laisser la fureur se répandre dans son corps encore une fois. Ses yeux se fermèrent un court instant comme pour se détourner du spectacle macabre qui lui faisait face. Il y avait des moments, comme ça, où il se dégoûtait. Il était un vampire, certes, et il avait besoin de sang, de sang humain mais, bien souvent, la brutalité avec laquelle il mettait fin aux vies humaines le qualifierait plus de monstre que de vampire.

— Arthur ?

Bien sûr, il l'avait suivi. Il avait espéré qu'il le laissa tranquille.

En vain, comme toujours.

— Tu devrais brûler les corps, maintenant.

Il sentit la main d'Adam se poser sur son épaule droite qu'il dégagea d'un mouvement brusque. Lorsqu'il ouvrit les yeux il constata à quel point le blond avait été blessé par son geste. Il retint à temps un rire amer.

Il n'en avait plus rien à faire. De lui et de tous les autres. Qu'ils aillent se faire foutre.

— Que t'arrive-t-il ? demanda le vampire blond, agacé.

— Rien, rétorqua-t-il froidement

Arthur arrangea ses vêtements avec des gestes secs et commença à s'éloigner de la ruelle où Adam brûlerait les corps à sa place.

Il déambula sans but précis pendant quelque instant en guettant la présence du blond derrière lui, qui ne venait pas à son grand soulagement. Il attendit encore un moment avant de se coller de nouveau contre un mur et de se laisser glisser au sol avec lenteur. Le démon ramena ses genoux contre son torse, les enroulant de ses bras, et se mit à fixer le parc qui se tenait devant lui. Les lampadaires éclairaient faiblement ses bancs et ses arbres, ses balançoires faites pour accueillir des gosses. Le silence qui y régnait et l'absence de monde donnait un côté fantomatique, étrangement mélancolique, au lieu.

Il était aux alentours de quatre heures du matin et le froid aurait dû le déranger. Son manque d'humanité s'exprimait dans ce genre de moment anodin. Arthur était insensible au froid. Le vampire pencha la tête en arrière. Ses yeux étaient d'un noir d'encre qui faisait écho au ciel obscur qui se déployait au dessus de lui, absorbant les innombrables étoiles qui ne parvenaient pas à percer les ténèbres ambiantes.

Ce soir il allait tuer Lily Constance.

Pour la première fois, Arthur hésitait sur la façon de tuer un être humain.

Il ne voulait pas abîmer son visage. Il ne voulait pas que ses traits soient figés par la terreur lorsque la mort viendrait la chercher.

Non, il ne voulait pas. Arthur ne pouvait décidément pas faire ça.

Il avait été d'une imprudence infinie, Adam avait raison. S'attacher aux humains n'apportait que des ennuis, que ce soit sur le court ou le long terme. Le résultat ne changeait pas.

Pourtant, en la rencontrant, en comprenant mieux que personnes ses pensées et ses actions, il avait pensé avoir trouvé quelqu'un comme lui : une personne brisée. Peut-être suffisamment pour ne pas le juger.

Mais le vampire avait eu tort : Lily, elle, avait encore de l'espoir. Contrairement à lui. Et ça faisait une sacrée différence. Ça faisait toute la différence.

Il était encore une fois seul. Alors l'envie de la tuer était devenue plus pressante. Qu'elle disparaisse de sa tête, qu'elle s'en aille, elle et ses problèmes. Elle et ses sarcasmes. Elle et sa putain d'odeur de mandarine.

C'était quoi ce parfum ? De la mandarine ! Ne pouvait-elle simplement pas être comme les autres et s'asperger de cet écœurant parfum vanille ? Ou de ces parfums « à la mode » qui massacraient son odorat tellement ils puaient ?

Le démon soupira lentement avant de sentir, pour la seconde fois dans la soirée, la présence d'Adam.

— J'ai réussi à me faire inviter chez Camilla Farme, ce soir, lui annonça-t-il d'un ton enjoué en prenant place à ses côtés.

— Comment ? demanda-t-il d'un ton parfaitement détaché.

— J'ai dragué sa sœur.

Il ne put s'empêcher de sourire.

— Ne la tue pas. Deux meurtres seront trop suspects.

— Tu sembles sûr de toi.

Il tourna ses yeux pénétrants vers son ami.

— Tu en doutais ?

Le blond sembla mal à l'aise quelques instants.

— Lorsque j'ai fréquenté cette humaine je n'aurais pas été capable de la tuer.

Arthur le toisa un long moment.

— Tu veux que je la tue pour ne pas que je souffre comme tu as souffert de la perte d'Eloïse.

Adam resta immobile de brèves secondes avant de hocher la tête.

— Si je n'avais pas été aussi faible, peut-être aurais-je pu mettre un terme à cette relation totalement absurde. Et sa mort ne m'aurait pas autant anéanti.

Une minute s'écoula entre les deux vampires.

— Tu penses encore à elle ?

— Parfois, admit-il. Malgré leur fragilité et leur incapacité à se défendre face à nous, les humains possèdent le pouvoir de nous toucher là où nous n'avons aucunes défenses.

Adam lut l'interrogation qui venait d'apparaître sur le visage du démon.

— Ils nous touchent là, il leva sa main et effleura Arthur, à l'endroit où se trouvait son cœur. Autrefois.

Arthur se figea instantanément, comme si la main d'Adam l'avait électrocuté.

— Tu es l'un des vampires les plus respectés de toute la France, mon ami. Ce serait vraiment mauvais pour toi si jamais on apprenait que tu fréquentes une humaine. D'autant plus que les Volturis te surveillent. Aro n'a pas supporté l'affront que tu lui as fait et il n'attend qu'un seul faux pas de ta part. Tu le sais.

— Je ne crains pas Aro, siffla le brun ce qui déclencha l'hilarité du blond.

— Je sais mais je tiens à toi alors évite de foncer tête baissée dans les ennuis. Je te connais, tu sais ? déclara-t-il en lui donnant un léger coup d'épaule.

Arthur ricana faiblement avant de pousser un long soupir. Adam se leva prestement et commença à s'en aller avant de s'arrêter subitement.

— Quoiqu'il en soit, je suis content que tu aies décidé de la tuer.

Et il disparut, avalé par la nuit.

Le démon ne savait que répondre alors, à défaut d'une réponse, il laissa le silence l'envelopper.


04:50 du matin, maison de Lily Constance :

Pelotonné contre Valentin, je ne cessais de contempler son visage éclairé par la lueur de la lune qui passait par la fenêtre. Les souvenirs tourbillonnaient dans ma tête, me faisant tantôt sourire tantôt frissonner .

Qu'est ce que j'avais pu l'aimer. Qu'est ce que j'avais pu être dépendante de lui.

Valentin avait perdu sa mère très tôt, bien plus tôt que moi. Et il n'avait pratiquement aucun souvenir d'elle. Accident de voiture, lui aussi. Et c'était ce détail qui m'avait propulsée vers lui avec une force implacable.

Foutu destin.

Valentin avait été mon modèle, secrètement. Je le voyais si fort, cette tête brûlée : le monde lui appartenait, rien ne lui résistait. Il prenait la vie à bras le corps sans se préoccuper de son passé. Il en avait été fier de ses blessures, ce petit garçon, il n'avait pas honte de porter ses cicatrices. Il n'en avait rien à faire, il en riait. Ces mêmes cicatrices qui faisaient de lui ce qu'il était.

Et il y avait eu cette époque trouble, à la fin du collège, où j'avais bien cru comprendre que mon amour était réciproque. Mais voilà : Valentin était beau, convoité et, surtout, il aimait faire naître le désir chez les autres. Alors il y avait eu ces disputes, ces larmes, ces tremblements. Puis une coupure, nette, déchirante.

J'avais perdu mon amour, mon cœur, mon air, mon envie, mon tout.

Les adultes pensaient que les jeunes ne pouvaient pas aimer correctement. Comme s'il y avait un âge pour aimer, comme si, pour aimer, il fallait aimer de manière mature. Et pourtant je l'avais aimé, malgré mon immaturité, de toutes mes forces de gamine. Et j'avais perdu pas mal de plumes dans l'histoire.

Je m'étais forgée une carapace encore plus puissante, alors.

Voilà qu'il revenait dans ma vie en explosant chaque barrière que j'avais élevées avec soin. Et il le faisait avec un sourire narquois en plus, ce con.

J'avais peur de ce qu'il allait advenir de nous. J'avais peur que mon affection démesurée ne réapparaisse, encore plus violente qu'avant.

— Tu ne dors pas, soufflai-je.

— Non, j'aime quand tu m'admires.

Je ris en le poussant légèrement et rencontrai son regard. Ses iris métalliques sondèrent les miennes avec une intensité qui m'effraya un peu. Je reculai lentement en faisant mine d'arranger mes oreillers.

— Lily ?

— Oui ?

— Est-ce que tu m'aimes ?

Je me rappelai alors à quel point il avait le don de toujours toucher les gens droit au cœur. Mes doigts se resserrèrent violemment sur le coussin tandis que je lui jetais un regard furieux.

— Tu en as d'autre comme ça ? grinçai-je, oubliant subitement la douce torpeur qui m'avait envahie cette nuit.

Il ne se laissa pas démonter le moins du monde par ma réaction et se releva en vitesse pour m'empêcher de quitter le lit. Ses mains emprisonnèrent mon visage et ses yeux capturèrent les miens.

— Ça t'arrive de penser à moi ?

— Pourquoi tu me poses toutes ces putains de questions ? Pourquoi maintenant ? T'as pas vraiment un bon sens du timing, idiot.

— Parce que, moi, je pense souvent à toi, justement.

Je me mis à rire et voulu lui sortir une phrase teintée d'ironie mais le regard sérieux qui ne quittait pas son visage me fit flancher.

— Arrête avec tes conneries, m'agaçai-je, pressée de finir cette discussion qui devenait dangereuse pour moi.

— Ce ne sont pas des conneries, soupira-t-il.

— J'ai peur de comprendre.

— Tu étais amoureuse de moi, au collège, pas vrai ?

Je ne répondis pas et il commença à me presser avec plus d'insistance.

— Pas vrai ?

— Oui c'est vrai, répondis-je franchement, ignorant cette ancienne douleur qui était sur le point de se raviver.

— Oh.

— Oh ?

— Oui.

Un silence extrêmement pesant s'installa. Je me demandais comment un moment agréable pouvait se dégrader aussi rapidement.

— J'ai vraiment été con.

— Oui puisque tu es sorti avec Vanessa. Il y avait plus intelligente que Vanes—

D'accord.

Valentin venait de m'embrasser.

Oh, ce n'était pas un baiser passionné, c'était juste un test pour pouvoir observer ma réaction, lèvres contre lèvres. Mais j'avais la terrible impression que je venais de me prendre un coup de poing dans l'estomac.

— Tu crois que tu pourrais de nouveau tomber amoureuse de moi ?

Son sourire en coin faisait ressortir la beauté de son visage d'une manière étonnante. Mon cœur recommençait à battre. À battre de plus en plus vite. Je me reculais, profondément perturbée par ses avances qui me semblaient trop pressées pour être honnêtes.

— Bordel, Val, tu me fais quoi là ? !

— Je veux réparer une erreur.

— Tu crois que ça marche comme ça ? Que du jour au lendemain, je vais te retomber dans les bras ?

— Techniquement ce n'est pas « retomber », vu que tu n'es jamais tombée dans mes bras.

— Ne joue pas sur les mots ! sifflai-je, paniquée car il tentait une nouvelle approche.

Il attrapa mes poignets et me lança un regard qui me calma subitement.

— Je vais être là, Lily. Je ne me cacherais plus, promis. Je vais attendre que tu aies besoin de moi.

Il plaqua mes mains sur son cœur qui battait furieusement sous son pull blanc.

— Arthur va me tuer, lançai-je, comme pour me protéger.

Et je devais admettre que c'était une protection assez pitoyable.

— Non, il ne le fera pas.

Je restai un instant muette devant tant de conviction.

— Il ne pourra pas parce qu'il te connaît presque autant que je te connais. Il t'apprécie trop pour pouvoir te tuer. Je le sais.

Sa voix si ferme me fit automatiquement penser à Arthur. C'était fou ce qu'il lui ressemblait. Et j'eus subitement l'impression que les iris d'un noir hypnotisant se superposaient à ceux aciers de Valentin

Le réveil de son portable vibra subitement, nous faisant sursauter. Il s'éloigna de moi avec une grimace contrite et l'éteignit.

— Il va falloir que j'y aille.

Il arrangea son jean et remit ses chaussures avant de s'éloigner vers la porte d'une démarche nonchalante, mains dans les poches. Il pouvait paraître insensible mais je le connaissais trop pour me laisser berner.

— Attends.

Je m'élançai vers lui sans même comprendre pourquoi et il me réceptionna dans ses bras lorsqu'il se retourna. Ses yeux acier fondirent et il me garda contre lui, dans une position maladroite, fragile, mais sincère. La douceur dans son regard me chamboula jusqu'au plus profond de moi.

Mon Valentin ?

Était-ce encore lui, derrière cette apparence si froide ?

— Je ne sais pas ce que je veux, soufflai-je.

— J'avais cru comprendre.

Son nez toucha le mien doucement et ses bras se glissèrent avec possessivité autour de ma taille. Ce geste ne me surprit pas. Cela semblait être comme une habitude, comme un geste que l'on ferait encore des années plus tard.

— Je ne veux pas te forcer, Lily. Je sais qu'on est encore jeune et toutes ces choses. Ce que je veux te dire, te faire comprendre, c'est que… Nous deux c'est inévitable. Peu importe que le temps passe. On se retrouvera forcément un jour ou l'autre.

Je hochai la tête, esquissant un sourire qu'il me rendit en caressant mes joues. C'était vrai, pas la peine de précipiter les choses. Un énorme poids s'enleva de mon cœur et je compris qu'un lien puissant nous unissait sans que l'on ne parvienne à expliquer pourquoi.

— Mais bon, nous n'avons pas l'éternité devant nous non plus, s'amusa-t-il avec une pointe de nervosité avant de m'embrasser sur la joue et de disparaître dans le couloir.


Alors que j'avais enfin réussi à m'endormir malgré les nombreux troubles qui m'agitaient, mon portable vibra, m'éveillant avec un sursaut.

— Allo ?

— Holà ! C'est quoi cette voix endormie ? Chérie, il est dix heures du matin ! Et on doit aller chez Camilla ! Alors dépêche-toi de te préparer !

— Vincent… On doit aller là bas à 20h30, grognai-je en constatant que je pouvais encore dormir.

— Justement, il te reste peu de temps ! Il faut te faire l'épilation complète ma chérie.

— Vincent.

— Hé ! Elena m'a dit que tu avais passé la nuit de mercredi soir avec O'Brian !

— Vincent.

— Bon il est vraiment flippant comme mec, je te le concède, mais il est plutôt bien monté ! Attends, je ne veux pas forcément te faire penser à ça de bon matin mais…

— Vincent.

— Alors il faut que tu sois superbe ! N'hésite pas à montrer tes gambettes !

— Vincent.

— On ne sait jamais ! S'il veut te sauter dessus !

— VINCENT ! hurlai-je, perdant patience devant ce flot ininterrompu de débilités.

— QUOI ? rétorqua-t-il sur le même ton même si je pouvais entendre un semblant d'hilarité dans sa voix.

— J'ai sommeil ! répondis-je, incapable de parvenir à prononcer une phrase plus longue.

— Mais qu'est ce que tu as fait pour être encore fatiguée à cette heure là ?

— Valentin à débarqué chez moi hier soir.

— OH PAR LES COUILLES D'UN HÉTÉRO !

— Ne cris pas comme ça ! grinçai-je en me massant l'oreille. Qu'est ce qui t'arrive ?

— Vous avez couché ensembles ? ! Vous vous êtes protégés au moins ?

— Hein ? Mais…Que… Mais non ! lançai-je précipitamment en me sentant rougir devant ses conclusions totalement fausses.

— Vous ne vous êtes pas protégés ? ! Bande d'inconscients ! Combien de fois t'ai-je expliqué l'importance du préservatif, Lily ? HEIN ? COMBIEN DE FOIS ? ! ON NE PEUT PAS SAVOIR OÙ IL A LAISSÉ TRAINER SON PRÉCIEUX !

— VINCENT ! Laisse-moi parler deux secondes, bordel ! Je n'ai pas couché avec lui, on a juste parlé !

— Oh.

— Quoi encore ? m'exaspérai-je, sentant la migraine arriver.

— Un mec aussi canon que lui vient te voir et tu ne lui saute pas dessus ? On ne doit pas être conçu pareil.

Rester zen. Inspirer, expirer.

— Attends ! C'est vrai que je te comprends dans un certain sens !

— Ah oui ? fis-je, sceptique.

— Tu veux te préserver pour Arthur, c'est ça ? déclara-t-il d'un ton triomphant.

— … Putain mais qu'est-ce que tu fumes pour toujours être à côté de la plaque comme ça ?

— Ne me mens pas ! Je te sens rougir de là où je suis !

Oui, je rougissais, mais pas d'embarras, plutôt de fureur.

— Il ne se passe rien avec Arthur. On a juste appris à mieux se connaître...

J'hésitai quelque seconde sur ce que j'allais dire dans la phrase suivante.

— Par contre, pour Valentin, je suis un peu perdu là…

Une part de moi, aussi sombre qu'égoïste, regrettait qu'il soit passé. La situation avec Arthur était déjà suffisamment compliquée, je ne voulais pas en supporter davantage.

— Je t'ai toujours dis que Valentin était l'homme de ta vie, Lily. Même s'il y a une putain de tension sexuelle entre Arthur et toi !

— Vince, ça te dérangerait de rester sérieux plus d'une minute ?

— Je suis sérieux ! Lorsque vous vous regardez, on dirait que vous allez vous bouffer !

« Ne pas avoir d'image mentale vampirique ! » m'ordonnai-je aussitôt.

— C'est normal ça, vu le nombre d'insultes qu'on se lance chaque fois qu'on se croise.

— C'est la paaaaassssiiiooon ! chantonna-t-il gaiement

Je m'enfouissais de nouveau sous la couette, refusant de me battre avec Vincent. C'était un combat perdu d'avance lorsque mes capacités mentales — et ironiques— étaient annulées par le manque de sommeil.

— Pour ce qui est de Valentin je ne comprends pas ce soudain changement, songeai-je à voix haute.

— C'est un mec, ma belle. Ça joue beaucoup. Surtout que « sa bande » passe son temps à t'emmerder. Par conséquent, ça devait être un peu dur pour lui de revenir vers toi, tu ne crois pas ?

— Et pourquoi revient-il maintenant vers moi ?

— Il a comprit qu'il allait se passer un truc entre Arthur et toi donc il a eu peur. Typiquement masculin ! C'est que tu as deux vrais mâles à ta poursuite, ma belle !

Je soupirai longuement en essayant d'éviter que le sourire présent sur ma bouche ne s'agrandisse trop. Vincent avait le don de me faire sourire dans les moments les plus impromptus. Toutefois, il restait encore très loin de la vérité : Arthur avait voulu — voulait — me tuer. Voilà le déclic de Valentin. Et je me gardai bien de l'avouer à Vincent.

Je me voilais la face, je repoussais ces réflexions, je ne voulais pas y penser pour le moment.

— Pourquoi vous dites tous qu'Arthur s'intéresse à moi ? Il y a quelques jours vous pensiez qu'il me haïssait.

— Elena a des arguments très convaincants quand elle s'y met et il est au-delà des mots, ce mec.

— En fait, tu fantasme juste parce qu'on irait bien ensemble.

— C'est ça !

— Et avec Evan ? tentai-je, essayant de changer subtilement de conversation.

— On sort ensemble ! hurla-t-il brusquement, comme si je venais de lui rappeler ce « détail ».

Une bouffée de joie s'empara de moi, m'arrachant à mes tourments.

— Mais c'est génial, Vince !

— Je sais ! Je ne te dis pas à quel point il embrasse bien ! Et au lit…

— STOP ! Je vais raccrocher ce téléphone avant de perdre une oreille !

Un éclat de rire fut la seule chose qui me répondit.


Il la fixait.

Elle, habillée d'un simple short en jean délavé, de collants, d'un sweat vert à capuche et chaussée de converses. Comme tant d'adolescentes de son âge.

Elle ne sortait pas du lot.

Mais son regard ne pouvait pas la quitter.

Lily Constance se trouvait en plein milieu d'une foule de jeunes à moitiés défoncés alors qu'il ne devait être qu'une heure du matin. Une cigarette à la main droite et une vodka pomme dans la main gauche, la jeune fille déambulait parmi ses amis, riant et rembarrant les mecs un peu trop entreprenants à son goût.

Ses cheveux d'un roux éclatant détonnaient avec force sous la lumière des spots et son corps semblait hypnotiser la musique elle-même. Elle ne dansait pas vulgairement comme la plupart des filles ici, non. Il se dégageait d'elle une sensualité subtile qui ne pouvait que charmer la foule.

Bien sûr, elle ne s'en rendait même pas compte.

Arthur serrait les dents au point de sentir sa mâchoire protester. Une seule envie le rongeait depuis le début de la soirée : l'arracher à ces idiots et planter enfin ses dents dans son cou blanc. À défaut d'autre chose, autre part.

Sa sexualité de vampire pouvait être qualifiée de tordue. Ce n'était pas comme s'il en avait quelque chose à foutre.

De temps à autre, elle jetait un regard méfiant vers la piscine chauffée qui s'étendait au centre même de la salle. Il fallait dire que les parents de Camilla avaient les moyens. Il la sentait frissonner d'ici face à l'eau. Il avait appris, au cours d'une discussion interceptée par pur hasard, que la jeune fille avait une peur monstre de l'eau. La voir si mal à l'aise dès qu'elle se retrouvait aux alentours des rebords l'amusait grandement.

Adam, de son côté, pelotait sans vergogne la grande sœur de Camilla.

Le démon se retint de lever les yeux au ciel devant tant de connerie.

Que la fête se termine. Que Lily soit enfin à lui.


— Putain, soupirai-je une énième fois en jetant ma cigarette dans un geste brusque.

Voir Valentin entouré de pétasse ne m'enchantais guère, à vrai dire. Ce qui me tuait encore plus, c'était de comprendre que je n'étais pas aussi insensible que ça à Valentin, malgré la carapace que je m'étais forgée : le blond l'avait faite voler en éclat.

Et il y avait ce regard brûlant, aussi, qui semblait m'aspirer toute entière depuis le début de la soirée.

Alors, pour oublier, j'avalais cul sec mon verre.

Le troisième, me semblait-il. Ce n'était pas dans mes habitudes de boire autant mais je voulais ignorer les évènements qui allaient arriver.

L'esprit un peu embrouillé, je cherchais encore le vampire du regard. Une peur sournoise me nouait le ventre malgré ce que m'avait dit Valentin.

Ce fut à ce moment là qu'une main possédant une force inhumaine me fit pivoter.

Arthur, toujours Arthur.

— Ah ! T'es là ! soupirai-je, sans vraiment comprendre pourquoi je disais cela. Il haussa les sourcils et me jeta un regard moqueur. Je constatai qu'il m'entendait parfaitement malgré la musique.

— Tu es loin d'être sobre.

— Non. Enfin je ne pense pas, gloussai-je.

— Tu penses mal, rétorqua-t-il d'un ton tranchant.

Un sourire se nicha sur mes lèvres tandis qu'il continuait de me regarder. La chaleur me faisait monter le rouge aux joues et je dé-zippait mon sweat avec précipitation.

Le regard qu'il lança à mon cou me fit l'effet d'une gifle. C'était le regard le plus érotique qu'on ait jamais osé poser sur moi. Et le plus morbide, aussi. Je compris que ce que m'avait dit Valentin était révolu.

L'alcool brouillait l'horreur que j'aurais dû ressentir face à ce fait indéniable. À la place, j'étais triste de ne pas pouvoir profiter de plus de temps avec cet être étrange qui acceptait et encourageait cette part sombre enfouie en moi.

— Tu vas me tuer.

Ses yeux acérés se plantèrent dans les miens et je me perdis un long moment devant la perfection de ses traits. Sa bouche pâle semblait afficher un rictus cynique tandis que ses yeux luisaient au dessus de ses cernes violacés.

À cet instant, pour s'amuser et être en accord avec la musique, Léo, le petit ami de Camilla, commença à éteindre puis ré-allumer les spots. Et, que Dieu me pardonne, je ne savais plus vraiment ce que je faisais.

Lorsque les spots furent tous éteints, nous plongeant dans une obscurité totale accompagnée des cris et des rires de mes amis, je me hissai sur la pointe des pieds et balançai mes deux petits bras autour du cou de ce vampire si intouchable. La seule chose que mon esprit analysa fut l'avertissement qui siégeait dans les iris sombres — très sombres — du démon. J'y répondis par un sourire provocateur et me rapprochai encore plus de lui pour coller mes lèvres aux siennes.

Il voulait se débarrasser de moi, il me trouvait inutile. J'allais lui donner une raison de ne pas m'oublier. Plus de barrière entre nous.

Contact. Embrasement.

C'était du feu. Du feu à l'état pur. Des flammes jaillissaient sous mes paupières closes et mon corps se crispa entièrement lorsque les bras puissants du vampire s'enroulèrent autour de moi.

Pour une personne réticente, je trouvais que sa langue démentait avec fougue le regard d'avertissement qu'il m'avait donné.

Les paroles de Vincent me revinrent en mémoire : « Lorsque vous vous regardez, on dirait que vous allez vous bouffer ! » Ce n'était pas totalement faux.

Ma main lâcha le verre, ou il glissa tout seul, je ne m'en rappelais pas avec exactitude, et il alla se fracasser au sol sans que personne ne le remarque.

Mes doigts se perdaient dans les cheveux noirs du vampire et je fus étonnée de constater à quel point ils étaient doux. Son odeur m'enivrait avec une force qui me faisait perdre pied et j'étais consciente que, s'il ne m'avait pas tenue aussi fermement, cela aurait fait un bon moment que je me serais écroulée.

Sensation. Tout n'était que sensation. Mes sens explosaient et j'avais l'impression que le monde autour de nous s'était accéléré. Dans les films, ou dans les livres romantiques, généralement, le temps devait s'arrêter.

Pas là, pas dans la réalité. Pas avec Arthur.

Tout tourbillonnait, tout brillait de mille feux. Sa bouche n'était pas glaciale comme je m'y attendais. Elle était fraîche et son souffle me rappelait l'air frais qu'on aspirait le matin d'hivers en sortant de la maison. Et sa langue. Bon sang sa langue qui glissait tout contre la mienne, chassant la moindre parcelle de chaleur. Un sourire étira mes lèvres : même en embrassant Arthur se devait d'avoir le dessus. C'était lui qui menait la danse. Mon cœur cognait violemment dans ma poitrine et le sang battait avec force dans mes tempes.

Qu'est ce qu'il m'avait fait, bordel ?

Et les spots arrêtèrent soudainement de clignoter, me faisant reculer brusquement, quittant tant bien que mal la protection de ses bras. Le souffle court, je regardais les expressions défiler sur son visage, hésiter entre hébétude et fureur.

Le dilemme s'arrêta et ses yeux rencontrèrent les miens un petit instant avant qu'ils ne descendent sur ma bouche.

Qu'est ce que j'avais fais ? Qu'est ce qu'on avait fait ? L'horreur s'empara de moi tandis qu'une envie de vomir me broya l'intérieur du ventre qui était si doux, quelque instant auparavant.

C'était un vampire qui allait me tuer et je l'embrassais ! J'étais tordue ! Elena avait peut-être raison de garder un œil sur moi. Quelque chose clochait dans ma tête. J'étais attirée par la mort.

Depuis quand ? Depuis quand étais-je comme ça ?

L'alcool se dissipa brusquement de mon esprit pour laisser place à la peur et à la colère. Dans un état de proche de l'hystérie, je m'élançai dans la foule sans me retourner. Je couru, déboussolée, et bousculai tous ceux qui se trouvaient sur mon passage.

Ce qui se passa par la suite demeura un mystère pour moi. J'étais incapable de dire si l'alcool me fit trébucher ou si une personne me poussa. Tout ce dont je me souviens, c'est de la peur monstrueuse qui s'était emparée de moi lorsque je compris que je basculais lentement mais sûrement vers la piscine

L'eau m'avala toute entière et je voulu hurler parce que je savais pertinemment que je ne pourrais pas remonter. La panique m'étouffa et l'eau infiltra mes poumons, me les brûla, comme si j'avais avalé de la javel. Des centaines de couleurs défilèrent avec précipitation devant mes yeux et l'image de ma mère me revint en mémoire avec une telle force que je manquai de perdre connaissance.

Maman. Maman. Maman.

Il y eut l'obscurité puis de nouveau la lumière lorsque deux bras me sortirent avec une facilité déconcertante de mon enfer. Je pris vaguement conscience que Valentin et Elena, à moitié immergés, avaient plongé pour me récupérer.

Alors, je tournai mon regard perdu vers les yeux insondables du démon. Je clignai lentement des miens alors qu'il me fixait sans ciller. J'enroulai mes bras autour de son cou, doucement, la faiblesse me gagnant inexorablement. Tout fut flou après ça. Il me sortit de l'eau et me porta jusqu'à Elena, affolée. Il lui demanda d'appeler mon père et de lui signaler que je dormais chez elle car j'étais trop épuisée pour rentrer. Elle hocha la tête et il ne lui répondit pas lorsqu'elle lui demanda où il comptait m'emmener en le voyant s'éloigner.

On traversa la foule silencieuse et je fus étonnée de saisir l'air inquiet de Laurie et Alexandre.

Epuisée et tremblante, je posai ma tête contre son torse, ayant encore du mal à réaliser ce qu'il venait de se passer. Une fois au dehors de violents frissons secouèrent mon corps et je me rendis compte qu'il me tenait avec une force qui dépassait de loin la sécurité, prêt à me broyer.

Je constatai vaguement que nous nous dirigions vers sa Porsche rouge. il me glissa à l'intérieur, peu importait si j'étais trempée, et il s'installa du côté conducteur avant de démarrer avec violence.

— Tu m'as sauvé, déclarai-je d'une voix rauque, troublant le silence tendu.

Il eut un bref rire méprisant et se gara si soudainement sur le bord de la route que je fus projeté contre la portière. Il tourna ses yeux scintillants vers moi et j'eus un instant peur qu'il ne se mette ici uniquement pour me tuer, loin de la vue des autres. C'est alors qu'un goût d'alcool grimpa dans ma gorge et je compris ce qu'il avait su bien avant moi. Sans perdre une seconde, je sortis précipitamment de la voiture, fis quelque pas et tomba à genoux sur le sol inégal pour vomir l'eau de piscine et l'alcool ingurgités au cours de la soirée.

— Je crois que tu as eu trop d'émotions fortes pour la soirée, mon cœur.

J'eus une folle envie de lui dire d'aller se faire foutre mais un autre renversement de mon estomac me coupa toute envie de parler.


Fin du chapitre 6


Merci à toutes celles qui ont pris le temps de laisser un message, de mettre en favoris ou de suivre cette histoire ! C'est pour vous que je le fais et avec plaisir.

J'ai dépassé mon délai de publication habituel, j'en suis désolée. Disons juste que je suis atteinte de flemmaïte aigüe : quand je rentre du boulot, le canapé est plus tentant que l'ordinateur, hé ! Je plaide coupable.

À la prochaine publication !

Votre dévouée,

Kimy Green.

kimy – green . e-monsite . com