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CHAPITRE 8
EVERY DAY IS LIKE A BATTLE
« Tu étais toujours là, à attendre quelque chose de moi.
Tu persistais à dépasser le fait que je sois un vampire.
Tu me traitais comme une personne normale, dans la mesure du possible.
Et tu ne me laissais pas en paix, même s'il t'arrivait d'avoir peur de moi.
C'était la première fois, Lily.
La première fois qu'une personne posait réellement les yeux sur moi. »
Arthur O'Brian.
La silhouette du vampire était entourée d'un halo blanc. Voilà plusieurs heures qu'Arthur demeurait devant la baie vitrée, regardant le jour se lever. Jeanne restait dans l'ombre, cachée par le corps à demi-nu du démon. Des rayons encadraient sa silhouette musclée, le rendant encore plus surnaturel qu'il ne l'était déjà. Le pantalon noir qu'il portait descendait ostensiblement sur ses hanches, laissant apercevoir une chute de rein à faire damner une sainte. Et sainte, Jeanne ne l'était certainement pas. Cela ne l'empêchait pourtant pas de vouloir se damner pour lui et son corps dont elle connaissait chaque centimètre.
Elle se releva enfin, arrangeant ses oreillers, et s'installa plus confortablement dans son lit. La vampire perdait patience mais Arthur n'avait jamais été du genre très bavard. Surtout après le sexe.
— Je ne te savais pas si admiratif devant le soleil.
Il rit durant quelques secondes et elle caressa de ses yeux les muscles puissants qui roulaient sous sa peau d'albâtre. Elle resta un instant pensive devant la forte carrure de ses épaules. Ses muscles ne transparaissaient jamais vraiment lorsqu'il était vêtu, il savait dissimuler sa carrure aux yeux des autres pour ne pas paraitre trop imposant : il fallait le voir nu pour pouvoir profiter pleinement de la beauté de son corps. Et c'était un privilège qu'elle se réservait.
Jeanne avait toujours trouvé Arthur beau, d'aussi loin que remontent ses souvenirs. Il n'était pas charmant, encore moins mignon — trop brutal et meurtrier pour ça. Il avait ce visage aux traits réguliers et indéniablement masculins, ses yeux sombres qui perçaient vos plus intimes pensées. Ses cheveux sombres faisaient ressortir avec délice cette expression sérieuse figée sur sa peau pâle. Sa bouche exquise pouvait faire naître des sourires en coin à faire chavirer la plus frigide des femmes. Et il avait cette prestance qui passait difficilement inaperçue que ce soit dans ses gestes aussi fluides que dangereux ou bien dans la manière qu'il avait de toujours se tenir droit, si droit. Arthur O'Brian n'était pas « sexy », non. Arthur était beau, d'une beauté spectaculaire, guerrière, qui venait d'une autre époque où la faiblesse n'avait jamais été tolérée.
Bien sûr, les vampires pouvait acquérir, développer, avec le temps, une certaine puissance physique. Et ce processus commençait dès la transformation. Mais jamais personne n'atteindrait la cheville d'Arthur pour Jeanne. Elle en avait eu des amants, des tonnes mais Arthur n'avait pas d'égale. Il était son roi. Et ses caresses brûlantes la rendaient dépendante d'une manière qui l'avait longtemps dérangée.
La vampire se rappelait de leur première rencontre, bien dès siècles plus tôt. De son poignard, de son cœur meurtrit. De son suicide. Les hommes n'étaient pas fidèles. Et celui à qui elle avait dédié sa vie humaine avait fait voler en éclat ses grands principes sur l'amour et la force d'un couple. Tout ça pour sauter sa meilleure amie dont il n'était même pas amoureux. Elle riait à présent de sa propre bêtise même si elle n'oublierait jamais l'expression qu'avait eue Arthur lorsqu'il s'était penché sur son corps, maculé de sang poisseux. Il lui avait alors demandé si elle voulait le rejoindre.
C'était l'une des choses qu'elle aimait chez Arthur. Il laissait toujours le choix. C'était à vous de choisir intelligemment.
Désorientée, effrayée à présent qu'elle se sentait partir vers l'inconnu, Jeanne avait murmuré son accord juste avant de rencontrer ces yeux — sombres, si sombres — et elle avait vu le démon au-delà du visage angélique. La jeune fille qu'elle était n'avait pas eu le temps d'émettre la moindre protestation, ses crocs acérées s'étaient déjà refermées sur son cou gracile.
Ce n'était pas un sentiment de pitié qui avait fait agir le vampire cette nuit là. Jeanne n'était pas dupe : sa beauté avait été stupéfiante, humaine, et les vampires séduisantes étaient très utiles pour manipuler les plus puissants d'entre eux. Et elle en avait manipulé pour lui. Des centaines. Pas par amour, non, Jeanne ne tolérait pas l'existence d'un tel sentiment. Cependant, elle se sentait redevable. Il lui avait donné cette deuxième chance, il lui avait ouvert les yeux.
Elle aurait pu descendre en Enfer, saluer Satan, — et avec le sourire s'il vous plait — s'il le lui avait demandé.
Une chose amusait follement Jeanne : les armes qu'il employait étaient les même que celles qu'employaient les autres à son encontre. Femmes ou hommes. Nombreux vampires avaient essayé de faire ployer le vampire dit intouchable. Mais voilà, la séduction ne marchait que dans un seul sens.
C'était Arthur qui séduisait et non l'inverse.
Ainsi, le fait qu'elle puisse le voir tourmenté — par une simple humaine de surcroit — la rendait malade.
Lorsqu'elle l'avait vu, la mine si sombre, sur le pas de sa porte blindée, elle avait osé lui demander s'il l'avait enfin tuée. Il n'avait pas répondu et s'était jeté sur ses lèvres comme jamais il ne l'avait fait auparavant. Et ils n'avaient pas couché ensembles, non. Ils avaient fait l'amour.
Enfin, tout était relatif.
Car ce n'était pas son corps à elle qu'il avait eu sous les doigts cette nuit : c'était le corps de Lily Constance qu'il avait effleuré comme un amant éprit, c'était les lèvres de Lily Constance qu'il avait écrasées avec cette passion dévorante. Et c'était le cœur de Lily Constance qu'Arthur O'Brian avait réclamé.
Jeanne serrait les dents à s'en briser la mâchoire.
Comment son modèle, celui qui lui avait tout enseigné, pouvait-il trahir la première règle qu'il lui ait inculquée ?
Ne jamais se laisser atteindre par quiconque.
Ce qui l'effrayait davantage, c'était la faille que pouvait laisser apparaître Arthur si ses peurs s'avéraient fondées. Les Dirigeants considéraient la popularité croissante d'Arthur d'un très mauvais œil. Seuls les trop nombreux fidèles du démon empêchaient une riposte sanglante de la part des Seigneurs.
Si jamais les espions devinaient le point faible qu'était en train de se créer lui-même le démon, cela déclencheraient une guerre sans précédent, à armes égales.
Le jour où Arthur aurait besoin de soutien, Jeanne serait là. Si les Italiens avaient le malheur de toucher un seul cheveu de son maître — avec difficultés, certes, car il s'agissait d'Arthur — elle se ferait une joie de tous les massacrer. Il ne fallait jamais sous estimer l'attachement d'une femme envers l'homme qui lui avait redonné goût à tout.
Jamais.
— Tu as toujours ce goût pour le tragique, se moqua-t-il sans avoir besoin de se retourner pour deviner le tour de ses pensées.
Elle s'était toujours demandé si, le fait qu'il la transforme, lui donnait la capacité d'accéder à ses pensées les plus intimes, ou si c'était juste parce qu'il était extrêmement dangereux lorsqu'il s'agissait de déchiffrer les émotions des autres.
Curieux, comme un vampire habituellement si détaché de tout, pouvait comprendre les plus infimes nuances des sentiments chez les autres.
Elle l'observa glisser ses mains puissantes dans ses poches, prenant une allure reposée qui ne la trompait nullement. Arthur était toujours sur ses gardes.
— Tu es en train de créer ta propre perte, j'espère que tu en es conscient ?
— Tu es comme Adam, déclara-t-il, sans doute las de leurs mises en garde.
Un court silence passa avant qu'il ne reprenne :
— Je ne l'aime pas, murmura-t-il, probablement plus pour lui-même que pour elle.
— Tu la désires. C'est déjà suffisant.
Il soupira longuement et revint s'allonger en travers du lit, un bras musclé posé sur son visage fermé.
— Arthur il faut que tu cesses de fréquenter cette fille. Ces humains aussi, même si Alexandre et Valentin ont leurs utilités.
Il ne répondit pas.
— Quitte cette ville et reviens-nous !
Agacée par son manque évident de réaction elle tenta de le piquer au vif.
— Transforme-les, si tu les apprécies tant que ça ! Les deux garçons feraient des vampires redoutables ! Et tu sais bien que c'est ce que veut Alexandre depuis quelques années, déjà.
Son calme glacé était signe d'une colère imminente. Arthur n'était jamais aussi sauvage, aussi dangereux, que lorsqu'il devenait calme.
— Quant à cette Lily, elle est d'une beauté peu commune. Si je la transformais, peut-être qu'elle pourrait me battre au jeu des amants. Je pourrais l'entrainer, qu'en dis-tu ?
Aucun signe de fureur n'était apparu sur son visage, pas une once d'émotion.
Mais cette main, d'une puissance démesurée, s'acharnait maintenant à l'étrangler.
Elle comprit, avec une acuité réservée aux condamnés, qu'elle était allée trop loin. En temps normal elle aurait admiré la capacité qu'avait Arthur de bondir sur ses proies sans crier gare. Si ce n'avait pas été elle la proie, elle l'aurait sans doute admiré.
— Arthur, arr—arrête, suffoqua-t-elle, pas par manque de souffle car elle ne respirait pas, mais parce qu'il était en train de la broyer de l'intérieur.
Jamais pareille haine ne s'était vue dans ses yeux implacables. Son visage conservait son expression neutre, comme s'il était encore entrain de contempler l'aurore, mais ses yeux brillaient d'une rage terrifiante.
Ils s'étaient déjà battu de nombreuses fois : Jeanne avait toujours eu un don pour la provocation, même si elle le craignait grandement. Cependant, pour la première fois, elle sut qu'il n'allait pas desserrer sa prise avant que la mort, la vraie cette fois, ne l'emporte.
— SIRE ! fit une voix qu'elle ne put distinguer à cause de la souffrance, aussi morale que physique, qui la terrassait.
— LÂCHEZ-LA ! NOM DE DIEU, VOUS ALLEZ LA TUER !
La pression s'enleva aussi brusquement qu'elle était apparue et elle se recroquevilla sur elle-même dans un geste futile de protection. Elle discernait le dos de William qui tenait Arthur par les épaules. Les yeux luisants du démon ne la quittaient cependant pas, lui promettant milles morts, et un frisson incontrôlable l'enveloppa.
— Calmez-vous !
Les accents désespérés du vampire aux cheveux cuivrés durent l'interpeller car il consentit à cesser de la regarder.
— Que t'arrive-t-il pour que tu veuilles tuer l'une de tes plus proches fidèles ?
— Rien qu'une petite divergence d'opinion.
À travers le brouillard de faiblesse qui l'entourait, la vampire pouvait discerner l'air parfaitement calme du démon. Il était si effrayant que son corps se crispa violemment lorsqu'il contourna William pour s'approcher à nouveau d'elle.
— Mêles-toi encore une fois de cette histoire et je t'assure que cette fois ci personne ne pourra te venir en aide.
Il disait vrai et elle le savait.
— Arthur éloigne-toi d'elle je t'en conjure ! hurla-t-elle, désespérée, tandis qu'il quittait sa chambre sans même récupérer ses affaires.
— Réalise l'emprise qu'elle a sur toi !
Seul le silence lui répondit tandis qu'elle se mettait à sangloter misérablement. William s'approcha d'elle et l'enlaça doucement avant de la bercer comme une enfant. Ses cheveux roux foncés brillaient sous le soleil qui s'infiltrait par la baie vitrée et ses yeux se concentrèrent sur cette jolie couleur.
Elle savait qu'il croyait être amoureux d'elle et c'était d'ailleurs le seul qui n'avait jamais voulu coucher avec elle. Elle ne l'avait pas non plus encensé pour, trop sentimental à son goût. Mais le respect qu'il lui vouait la touchait, parfois.
— C'est fini, calme-toi, chuchota-t-il tendrement.
Elle eut une folle envie de rire, c'était la première fois qu'un homme la touchait dans son lit sans pour autant avoir des idées perverses. Décidément, il fallait peut-être qu'elle le décoince. Cessant ses gémissements de douleur, elle décida qu'elle passerait voir le démon plus tard, pour lui présenter ses excuses et, surtout, pour le persuader d'arrêter de fréquenter la jolie rousse.
Elle avait toujours été d'un naturel têtu. Ou suicidaire.
— Dis… Will. Ça ne te dérange pas que je t'appelle Will, n'est-ce pas ?
— Non, répondit-il avec un ton méfiant qui la fit sourire tandis qu'elle le sentait se raidir contre elle
— Tu n'es pas attiré par les hommes ? le questionna-t-elle innocemment en caressant ses cheveux ébouriffés.
Il l'attrapa brusquement par les épaules et la repoussa fermement en plantant ses yeux d'un rouge clair dans les siens devenus taquins.
— Ne commence pas ton putain de numéro de charme avec moi, il me donne la nausée. Je ne suis pas l'un de tes chiens qui te baisent quand tu es en manque d'affection, Jeanne.
Il la quitta ainsi, alors qu'un air hautement surprit venait de s'afficher sur son visage de poupée. Il n'était pas si mou que ça le William, finalement.
« Comme c'est intéressant », songeât-elle avec un sourire carnassier.
Voilà bien longtemps que je n'avais pas si bien dormi. Pas de cauchemars, pas de réveils brusques en plein milieu de la nuit, rien. Je tentais vaguement de reprendre mes esprits tout en m'étirant doucement dans les draps de soie.
De soie… DE SOIE ?
Un bond prodigieux acheva mon réveil qui s'annonçait pourtant agréable. J'ouvris mes yeux malgré la fatigue encore présente et tout me revint en mémoire lorsque mon regard se promena sur la chambre plus que spacieuse dans laquelle je me trouvais.
— Salut !
— PUTAINDEMERDE ! Mon cri acheva mes propres oreilles mais je ne quittais pas du regard le vampire — car je n'avais aucun doute sur ce point — blond qui se trouvait à mes côtés.
Des boucles sauvages descendaient sur son front blanc et une petite fossette apparaissait sur sa joue droite tandis qu'un sourire joyeux agrandissait ses lèvres pâles.
— Oh ! Désolé, je t'ai fait peur. Je suis Adam, pour te servir, déclara-t-il en me tendant la main.
J'entendis des pas précipités dans le couloir et une deuxième tête blonde, d'une teinte plus claire, entra dans mon champ de vision tandis que Valentin ouvrait la porte. La peur présente sur ses traits s'estompa tandis qu'il prit conscience de la situation dans laquelle j'étais.
— Adam, qu'est-ce que je t'avais dit ?
— De ne pas aller attendre son réveil dans la chambre parce que je risquais de lui faire peur, récita le vampire avec une moue boudeuse qui seyait très mal à son visage indiscutablement prédateur.
— Et qu'est-ce que tu as fais ? siffla Valentin, pas le moins du monde perturbé par le fait qu'il parlait à un vampire sans doute cent fois plus puissant que lui.
— Je suis allé attendre son réveil dans la chambre et je lui ai fait peur, continua-t-il en marmonnant.
Valentin soupira longuement avant de me regarder avec un sourire en coin.
— Désolé, il est vraiment chiant.
— Eh !
— C'est—Ce n'est pas grave, m'entendis-je balbutier alors que mon cœur tentait tant bien que mal de reprendre un rythme normal.
— Tu dois avoir faim, je vais te chercher des croissants.
Et il quitta la chambre, à ma plus grande horreur.
Je tournai la tête vers le détraqué et je me rendis compte que son visage se trouvait à deux centimètres du mien, me faisant presque loucher.
— Tu ne m'as pas serré la main, chuchota-t-il avec un air arriéré qui m'aurait fait rire si je n'avais pas eu peur de me faire mordre.
— Ah… hum.
Je me déplaçai légèrement, histoire de ne plus me trouver si proche de lui, et attrapai sa main encore tendue vers moi. Il la secoua avec énergie et le même sourire qu'il m'avait offert à mon réveil reprit place sur son visage.
À ce moment là, mon ventre émit un bruyant gargouillement et je me rendis compte que j'avais une faim de loup.
— Quelle heure est-il ?
— Midi et demi, me répondit Valentin en entrant dans la pièce avant de s'installer à nos côtés sur le lit et en me balançant le sachet de croissants que j'attrapais au vol malgré ma surprise.
— Si tard ? murmurai-je en mordant à pleines dents dans mon petit-déjeuner, si on pouvait appeler ça une heure pour prendre le petit-déjeuner.
Je ne m'étais jamais réveillée après l'aube, depuis le décès de ma mère, c'était une première.
— Apparemment, vous avez eu une nuit agitée, ricana Adam avec un haussement de sourcils significatif.
— Arrête de dire n'importe quoi, le coupa sèchement Valentin.
Je restai pensive face à son insinuation. Il ne s'était rien passé, hier. Je me rappelais m'être endormie dans cette chambre en sachant que c'était celle du vampire. Toutes les autres chambres possédaient des couleurs assez chatoyantes et étaient richement décorées. Ce n'était pas le cas ce celle-ci. Les murs étaient aussi noirs que le sol et les draps de soie. Quelques affiches dans une langue que je ne connaissais pas ornaient les murs et des ouvrages anciens étaient posés aux côtés d'un ordinateur portable dernier cri sur un bureau — ou plutôt une table immense — en verre. Le lit était somptueux. Le matelas était déposé dans un moule de nacre noire sculptée, posé à même le sol. Ce n'était pas surchargé, c'était parfait et sombre. Comme Arthur. Comme tout ce que j'aimais.
— Il m'a demandé de venir veiller sur elle en plein milieu de la nuit et il est parti dans un état catastrophique. J'ai pensé qu'ils avaient eu une « dispute de couple » !
— Non, c'est faux.
Leurs regards convergèrent vers moi.
— Tout allait bien, je me suis juste endormie.
Adam me regarda en fronçant les sourcils pendant qu'une peur massacrante s'insinuait en moi : qu'est-ce que j'avais fait, encore ?
— Peut-être qu'il ne voulait pas que tu dormes. Peut-être qu'il attendait quelque chose de plus… sexuel de ta part.
La claque que donna Valentin sur la tête du vampire me fit le plus grand bien.
— Evite les suppositions lubriques dès le début de la journée.
— Ce n'était qu'une suggestion tout à fait appropriée ! se défendit le blond bouclé.
— Bah voyons ! Lily, on te laisse te réveiller en douceur. Ton sac est au pied du lit et tu sais où se trouve la salle de bain. Nous t'attendons dans la cuisine, elle est au rez-de-chaussée, à côté du grand salon.
Valentin attrapa Adam et l'entraîna avec lui malgré ses protestations. Je me doutais que c'était plus pour se donner en spectacle que pour autre chose car la force vampirique ne se faisait certainement pas battre par la force humaine.
Après avoir attaqué un second croissant, je me laissai retomber sur le lit d'Arthur. Une odeur de fraîcheur m'enveloppa, me berça, mais mon bonheur fut soudainement terni par un désagréable sentiment d'angoisse. Pourquoi était-il parti ? Pourquoi ne m'avait-il pas averti ? S'il avait demandé à Adam de me surveiller, cela voulait dire qu'il se préoccupait un tant soit peu de moi, mais tout de même ! Je ne le comprenais décidément pas.
Au moment ou je croyais avoir cerné son caractère si sauvage, la seconde d'après il me glissait entre les doigts. Une petite voix dans ma tête me souffla qu'avec ces longues années derrière lui, j'étais encore loin de pouvoir le comprendre totalement. Je me mordis les lèvres de désespoir en sentant ce désir puissant me submerger.
Il me manquait.
Sa présence me manquait horriblement, je me sentais vide.
J'aurais dû me montrer furieuse avec Valentin qui s'était laissé draguer par toutes ces filles à la soirée et pourtant je n'avais ressenti qu'une pointe de colère, alors que le chagrin qui me submergeait à présent était d'une intensité insupportable.
— Bordel c'est pas vrai. Dites-moi que c'est pas vrai.
Les sentiments, ce n'était pas bon quand on était fragile.
Alors des sentiments pour un vampire…
J'essayais de mémoriser le chemin du retour tandis qu'Adam me ramenait dans sa Mercedes, chose que Valentin aurait pu faire si ses pneus n'avaient pas été crevés à la fête de Camilla. Je ne comprenais pas le pourquoi du comment mais, visiblement, Adam ni était pas pour rien.
— Arthur me considère comme un boulet, n'est-ce pas ?
Ma question ne le prit pas au dépourvu mais il resta un instant silencieux.
— Non. Il est trop intrigué par toi.
Je maudissais mon cœur de s'emballer comme ça.
— Oh ! Et ça lui arrive souvent ? demandai-je en tentant de paraître désintéressée.
— Non.
— Pourquoi ? Je veux dire, je n'ai rien de…
— Ce ne sont pas des choses qui s'expliquent, me coupa-t-il, soudainement loin d'être aussi amusant qu'il l'avait été plus tôt.
Les vampires jouaient-ils tous un rôle ?
— Il ne contrôle pas son attirance envers moi.
— Tout comme tu ne contrôle pas ton attirance envers lui.
Je ne répondis pas, assez choquée.
— Tu sais Lily, j'en ai vu des filles, vampires ou humaines, se tuer d'amour pour lui. Des hommes aussi. Je ne suis plus étonné de l'emprise qu'il peut avoir sur le monde qui l'entoure. Par contre, c'est la première fois que je le vois goûter la même souffrance qu'il a infligé. Ça ne lui fait vraiment pas de mal…Même si je reste méfiant.
— Pourquoi donc ?
— Vous avez deux caractères instables. Je ne vois pas comment tout ça pourrait bien finir, prophétisa-t-il tandis qu'un frisson incompréhensible grimpait le long de mon dos.
La discussion s'arrêta là et je lui demandai de se garer un peu plus loin que devant ma maison, de peur que mon père ne me voit.
— Merci, répondis-je, tremblante.
— Et un conseil, Lily : ne te laisse pas bouffer par lui.
Voyant mon air assez horrifié il éclata de rire avant de reprendre.
— Moralement, je veux dire ! Il est très autoritaire et complètement impulsif. Sans oublier que monsieur est capricieux. Alors ne le provoque pas mais mets des limites. Tout est une question d'équilibre avec lui.
Génial, très rassurant. Je hochai la tête avant de m'en aller puis me retournai vivement pour interpeller le vampire.
— Tu parle en connaissance de cause, pas vrai ?
Un sourire carnassier plus tard, et il redémarrait en trombe, disparaissant de ma vue.
Je me mis à rire et continuai ma route, un peu plus légère.
Arthur, Arthur, Arthur
J'avais lavé son pull bleu marine à la main, de peur de l'abîmer. Bien sûr, j'aurais pu tout aussi bien le laisser chez lui mais… Je n'aurais pas eu l'occasion de revenir le voir, n'est-ce pas ?
Je l'avais laissé à une distance respectable du chauffage pour qu'il sèche plus vite tout en guettant les allées et venues de mon père dans la maison. Déjà qu'il avait eu du mal à gober le fait que je dorme chez Elena, il ne manquait plus qu'il découvre un pull d'homme entre mes mains. Le spectacle aurait été tout simplement mortel — et sans jeu de mot.
La soirée d'hier me revint en mémoire et je me surpris à repenser à notre baiser. Et quel baiser ! Bon sang, ce n'était décemment pas permit d'embrasser aussi bien. Probablement parce qu'il avait eu des années d'entraînements avec différents protagonistes aussi.
Ouais, je n'aimais pas trop le fil qu'avait pris mes pensées, soudainement.
Puis ma petite danse improvisée dans son grand salon me fit brusquement rougir de honte. Le froid m'avait simplement fait disjoncter ! Oui, c'était ça, je n'étais pas dans mon état normal hier soir.
Je chantonnais une musique pop que j'avais mis en fond sonore tout en réfléchissant à notre relation. Il ne m'aimait pas, du moins je ne le pensais pas. Et j'étais loin de ressentir pour lui ce que j'avais un jour ressenti pour Valentin. C'était obsessionnel mais ça ne voulait certainement pas dire que c'était moins puissant. Au contraire, je voyais à présent à quel point cela me bouffait, me dévorait. Il avait réussi à m'obséder autant que je l'obsédais, et ce, dans un temps records. Une semaine avait suffit pour tout renverser.
Alors qu'est-ce que ce serait dans un mois, putain ?
Une peur s'installait peu à peu en moi. Elle avait prit naissance dès mon réveil, en fait. Dès que le manque cruel s'était fait sentir. En admettant que l'amour que j'avais porté à Valentin était le premier amour d'enfance, radicalement différent de ce que je ressentais pour le vampire à présent. Est-ce que cette chose que j'appelai « obsession » n'était-elle pas en fait la passion d'un amour plus mûr, inévitable ? Le grand Amour ?
Bien sûr ! Et Arthur viendra te chercher sur son grand cheval blanc !
Non, je me contenterais de la Porsche mais merci de la proposition.
Je secouai la tête pour me ressaisir un tant soit peu. Je n'étais pas naïve : c'était un vampire et moi une humaine, il n'y avait pas une chose qui clochait légèrement, là ?
Je le voyais mal me rouler la même pèle que la veille lorsque j'aurai 84 ans — si j'arrivai jusqu'à cet âge. Et il était hors de question que je devienne un vampire, si cela s'avérait possible.
Je songeai aussitôt à la bouille adorable d'Adam et à ses blagues, certes pitoyables mais follement divertissantes, qui m'avaient suivies durant tout le début de l'après midi.
— Non !
Je reculai vivement, effrayée.
Non, non, non.
Je ne voulais pas mourir, je ne voulais pas de tout ça. Il était mort et ne m'aimait pas ! Il était fou et moi je commençai à tomber sous son charme comme toutes les personnes qu'Adam avait citées.
Voyant que le pull était sec, je me décidai à le repasser pour pouvoir le lui rendre sans qu'il ne fasse le moindre commentaire. Puis mes pensées s'échappèrent de nouveau.
Qui ne rêvait pas d'aventure ? Arthur était mon ticket pour la vie que j'avais toujours rêvée de mener. Pas forcément aussi joyeuse mais certes moins ennuyeuse que si je devais rester toute ma vie à travailler dans un bureau et à m'occuper de gosses infernaux et d'un mari macho !
…
Bon d'accord, je noircissais volontairement le tableau.
Pourtant, une vie surnaturelle me tentait plus que je ne le laissais paraître.
C'était peut-être ça le problème, le danger.
Pas Arthur mais moi-même.
— Tu ne veux pas voir où il habite ?
— Mais Lily… Je n'ai vraiment pas envie de prendre la voiture maintenant.
— Elena, pitié, j'ai besoin de le voir, on ne s'est pas quittés en très bons termes ! En plus mon père est sorti avec des amis et il ne rentre que dans une heure… C'est l'occasion rêvée !
— Dis moi… Tu ne commencerais pas à tomber amoureuse par pur hasard ?
— Non ! Bien sûr que non, fis-je avec une telle véhémence que je grimaçais.
Oui, bon, pour la crédibilité, tu repasseras, Lily.
— On dirait une amante désespérée ! se moqua-t-elle
— Je suis désespérée mais je ne suis pas son amante.
— Pour l'instant.
— Oui, voilà—attends, t'as dit QUOI ?
— Ça va, je t'y emmène, Mademoiselle Chieuse ! Je suis là dans une demi-heure.
— Oh si tu crois que tu vas t'en tirer comme ça.
Seul des bips consécutifs entendirent ma menace.
— Je ne suis pas amoureuse.
Cette sentence résonna étrangement dans ma chambre et je décidais de me changer pour combler le silence. J'ouvris mon placard et commença à trifouiller dans mes vêtements.
— Non, non, certainement pas, qu'est-ce que ça fout encore ici, ça ? Trop court, trop décontracté … Trop—parfait !
Un pantalon en cuir noir, un top blanc et une veste en laine noire feraient l'affaire. Pas provoquant, sobre et soulignant la silhouette tout en faisant ressortir mes cheveux roux. Je finissais de me maquiller lorsque ce qui semblait pourtant évident me frappa de plein fouet.
Je voulais être belle.
Certes j'aimais tout ce qui touchait aux vêtements, depuis toujours, et je ne supportais pas de sortir habillée comme un sac, cela me mettait mal à l'aise. Mais c'était pour moi seule. Pas pour les autres et encore moins pour Arthur O'Brian.
— Oh-oh.
Je n'aimais pas les oh-oh. Ils précédaient toujours des révélations désagréables. Je décidais alors de ne plus me triturer les méninges : j'avais eu ma dose aujourd'hui.
Je tirai même la langue à mon propre reflet avant de réfléchir à la coiffure que je pourrais me faire, juste histoire d'embêter encore plus mon « moi intérieur ». J'optai pour une queue haute, n'ayant pas vraiment le temps de faire quelque chose de très structuré. À peine avais-je terminé qu'un klaxon qui ne m'était pas inconnu résonnait dans la cour.
— Ça va, j'arrive !
J'enfilai prestement de hauts talons noirs et entourait mon cou de mon écharpe préférée avant d'attraper le sac dans lequel j'avais glissé le pull d'Arthur. Un dernier coup d'œil à la glace me renvoya une image assez satisfaisante et je me dirigeai vers la porte d'entrée qui, une fois ouverte, me dévoila pas une mais deux personnes.
— Eh bah ! T'as pensé à la lingerie coquine au moins ?
— Vincent ! Elena pourquoi l'as-tu emmené ? demandai-je en lui mettant un doigt accusateur sous le nez.
Si j'étais Lily-la-chieuse, Vincent-la-commère allait se faire une joie de révéler l'adresse du vampire à tout le lycée. Ce n'était pas bon. Pas bon du tout.
— De un, parce que j'étais déjà au téléphone avec lui sur le fixe et qu'il a menacé de se suicider — ne me regarde pas comme ça, c'est vrai — s'il n'allait pas voir où habitait Arthur O'Brian. De deux, parce qu'il s'inquiétait pour toi depuis ta fameuse chute dans la piscine, me répondit Elena en me regardant de haut en bas.
— Dis-moi… Si tu comptes te faire dépuceler par lui, il faut me le dire maintenant. Non parce que, vraiment, je ne compte pas attendre pendant une plombe devant ! continua-t-elle avec un sourire qui aurait fait fondre des foules même si ses yeux demeurèrent trop sérieux.
— Lena ! Ne dis pas n'importe quoi, glapis-je sans pouvoir m'empêcher de rougir.
— Chérie, tu m'incites à changer d'orientation sexuelle ! approuva Vincent avec un pouce levé. C'est exactement ce qu'il fallait ! Je suis fier de toi ! s'extasia-t-il ensuite en me tombant dans les bras pendant qu'Elena levait les yeux au ciel devant ses imbécilités.
Je ne pu me retenir de rire.
— Faites-moi penser à changer de meilleurs amis au plus vite.
— Tu le regretterais, la vie est tellement emmerdante sans nous, ricana Elena.
Franchement, parfois j'avais des doutes.
— Putain de merde.
— Merde de putain.
C'était drôle : j'avais eu à peu près la même réaction qu'eux la veille, devant le grand portail.
— Il vend de la drogue !
— Il a gagné au loto ?
— Non, c'est bien sa maison, les coupai-je avant d'être noyée sous diverses questions.
Elena arrêta de plaisanter et me regarda d'une manière qui n'annonçait rien de bon.
— Il n'est pas dans des affaires crapuleuses, pas vrai ? Parce que canon ou pas, cul à faire fantasmer une sainte ou pas, je t'assure que je t'interdirai de le revoir !
Je me voyais mal leur sortir que Arthur était un vampire et qu'il avait tellement vécu qu'il avait pu amasser une fortune considérable.
— Non, c'est à sa famille. C'est très compliqué à expliquer mais ça n'a rien d'illégal, je peux vous le jurer. Je n'ai pas vraiment le droit d'en parler mais il n'y a rien à craindre de ce côté là.
— Hum, fut la réponse sceptique de ma meilleure amie tandis que Vincent semblait hésiter à sortir de la voiture pour admirer de plus près ou pas.
— Elena, tu crois vraiment que je continuerais à voir une personne sachant que sa maison n'est pas très sûre ? Tu me connais.
— Ouais mais bon… Putain c'est vraiment grand, quoi.
— Et encore tu n'as pas vu l'intérieur.
Vincent quitta sa contemplation pour me jeter un coup d'œil intéressé.
— Toi, tu vas m'écouter attentivement : interdiction formelle de révéler cet endroit, les personnes venant ici sans son consentement pourraient vraiment être victime de mauvaises surprises.
« Mauvaises surprises » ? Sans déconner.
— Il a des gardes du corps ?
— On peut dire ça comme ça.
— Des chiens ?
— Oui, des chiens très dangereux qui s'échappent parfois par la porte qui se trouve derrière le parc.
— Tu plaisantes ?
— Non, il y a déjà eu des accidents assez graves.
J'inventais au fur et à mesure mais j'espèrais vraiment faire mouche. Les conséquences d'une venue non désirée pourraient s'avérer catastrophiques.
— Alors silence ! Et, avec de la chance, peut-être qu'il vous invitera à entrer.
— C'est vrai ? ! me lança Vincent avec un regard brillant d'envie.
— Hem, je suppose. Enfin j'espère.
Pas. Je n'espérais pas.
— Bon, je reviens vite, déclarai-je avant de sortir de l'habitacle.
— Tu ne dois pas l'appeler pour qu'il ouvre ce portail ? demanda Elena en désignant l'immense grille qui nous faisait face.
— Non, Adam, Enfin — l'un de ses amis — m'a indiquée une manière d'entrer plus facilement.
Je contournai l'entrée principale pour me diriger vers une porte en fer, encastrée dans la muraille que formaient les remparts. J'ouvris la protection du boîtier et composais la série de chiffre qu'Adam m'avait donnée.
Je traversai le parc avec un plaisir non feint. Le soleil couchant colorait d'or les nombreux arbres et fontaines qui peuplaient ce lieu, j'entendais avec délice les pépiements des oiseaux qui se rajoutaient à cette scène féerique. Habitant en ville, c'était assez rare de pouvoir entendre ces chants. Pas aussi intensément, du moins.
Maintenant que j'y étais, et après avoir un peu dormi pour récupérer dans l'après midi, tout me semblai beaucoup moins rose. Arthur était encore une fois assez inaccessible, caché dans son château, loin de toute civilisation. Et moi, je me sentais encore à part dans ce parc, dans ce lieu. Simple humaine entourée de merveilles qui ne m'étaient pas destinées. La confiance que j'avais eue en venant ici et l'excitation que je ressentais à l'idée de le revoir disparaissaient progressivement alors que j'avançais vers les escaliers menant à la grande porte. Je ne me laissais pourtant pas démonter et inspirais profondément avant de taper un grand coup sur la lourde porte en bois. Je ne doutais pas qu'il allait m'entendre et ce, même s'il se trouvait au dernier étage.
Quelques secondes plus tard, une femme d'une beauté saisissante me faisait face. Ses longs cheveux blonds, légèrement ondulés, cascadaient sur ses épaules rondes et blanches. Ses yeux étaient en amandes et sa bouche pulpeuse, colorée de rouge, faisait ressortir sa peau de pêche. Si j'avais dû dessiner un ange, je n'aurais pas pris un autre modèle. La seconde chose que je remarquais, et de loin la moins agréable, c'était qu'elle était en soutien-gorge, certes très sexy, mais qui ne laissai pas vraiment place à l'imagination quant à ce qu'elle faisait ici.
Oh-oh.
J'avais pourtant déjà dis que je détestais les oh-oh !
— Je confirme ce que j'avais dit précédemment, Arthur, elle est vraiment à croquer, chantonna-t-elle en me lançant un sourire prédateur.
Bon, très belle la blonde, mais un peu flippante quand même.
Il fallait absolument que je mette un masque d'impassibilité ou j'étais foutue. J'essayais de brider la jalousie qui venait de s'emparer de moi en me composant une apparence totalement détendue. J'avais des années d'entraînement derrière moi pour ça. Mon père y avait veillé.
— Je suis venu rapporter quelque chose à Arthur, lui déclarai-je avec un petit sourire timide et en secouant le sac sous ses yeux.
— Et qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle avec un air supérieur insupportable.
— Son string. Il m'a dit qu'il y tenait énormément.
Oh non. La remarque cinglante avait filé toute seule. Bon, apparence détendue totalement foutue. Merde.
— Elle me plait !
J'étais en train de me demander à qui elle parlait lorsqu'un Arthur torse nu s'immisça entre elle et moi en lui glissant un « dégage » assez ferme. Génial : Arthur O'Brian était de mauvaise humeur. Et ce n'était jamais bon signe pour moi. À bien y réfléchir, ce n'était jamais bon signe pour personne.
— Hum.
— Je t'ai connue plus éloquente, répliqua-t-il sèchement.
Ne pas s'énerver, ne surtout pas s'énerver.
— Pourquoi es-tu parti cette nuit ?
— Et depuis quand mes agissements te regardent ?
— D'accord. Tu sais quoi Arthur ? Tu commences grandement à m'emmerder à un point inimaginable.
Technique de non-énervement complètement foirée.
Ses fins sourcils se soulevèrent et il s'avança vers moi avant de fermer la porte et de s'y appuyer. N'avait-il pas froid d'être à moitié nu comme ça ? Quoique, je ne m'en plaignais pas, il avait un corps magnifique.
Non, non. Il ne fallait pas perdre l'objectif principal de vu : soit éviter de me mettre encore plus dans une situation honteuse.
— Pardon ? Je crois avoir mal compris, fit-il avec un calme déstabilisant.
J'aurais pu avoir peur. J'aurais dû avoir peur. Si seulement un sentiment de déception immense n'avait pas déferlé en moi, emportant même la jalousie naissante à l'égard de la vampire blonde.
— Oh non. Je t'assure que tu m'as très bien comprise. Après cette nuit je pensais, j'espérais, que les choses allaient être différentes entre nous. Et ne me ressors pas le fameux « je suis un vampire » je sais parfaitement ce que tu es. Mais je m'étais dit que, finalement, on pouvait s'entendre. On pouvait devenir ami. Après tout si tu y parvenais avec Alexandre et Valentin, pourquoi pas avec moi ?
Sans même le réaliser, je serrais contre moi le sac dans lequel se trouvait son pull que j'avais soigneusement lavé puis repassé.
— Parce que, je te l'avoue franchement, j'ai commencé à comprendre qu'un lien assez spécial était en train de se créer entre nous. Et j'ai trouvé ça intéressant, je voulais pousser un peu plus loin. Mais je pense que c'est mieux de tout arrêter ici. Parce que tu es insupportable. Réflexion faite, si ce n'était que ça, à la limite, ça pourrait passer, mais ton côté irrespectueux me dégoûte. Et j'ai une trop haute estime de moi-même pour me rabaisser à tolérer tes crises d'humeurs envers moi, navrée. Si tes « amis » se contentent de ce traitement juste pour avoir le privilège de fréquenter ton humble personne et bien sache que ce n'est pas mon cas. Je veux plus, Arthur. Et tu es incapable de me donner plus.
Je l'avais regardé dans les yeux durant toute ma tirade et son visage n'avait pas une seule fois changé d'expression : froide, voir même glaciale.
De colère, je me retournais et jetais le sac dans le petit bassin artificiel de toutes mes forces. Je portais à nouveau mon attention sur Arthur qui n'avait pas esquissé le moindre geste et ma fureur se décupla.
Je remarquais toutefois que si son visage était neutre, ce n'était pas le cas de ses yeux qui semblaient me promettre une mort certaine.
— Bonne soirée, crachai-je avant de m'en aller du pas le plus digne possible que je pouvais avoir dans ce genre de situation.
C'était étrange. J'avais une folle envie d'exploser de rire, soulagée par le bien que cela faisait de remettre les gens en place — et j'avais attendu trop longtemps pour lui. Et je n'avais jamais osé le faire avec Arthur alors qu'il le méritait depuis le début. J'avais envie de courir et de danser, un sentiment de pouvoir absolu glissait dans mes veines. Pour la première fois, j'avais eu le dessus sur lui. Pour la première fois c'était moi qui décidais du tournant de notre histoire.
Mais une peur monstre grandissait dans mon cœur. Je n'osais pas me retourner car je sentais son regard destructeur, infernal, posé sur ma personne. Il pouvait arriver jusqu'à ma hauteur en un claquement de doigt puis me tuer tout aussi vite. Alors, je ne faisais rien pour le provoquer davantage, je marchais d'un pas régulier, mains dans les poches de ma veste. Ce n'est qu'au bout de dix minutes de marche que j'osais me retourner.
Il était rentré ou, tout du moins, il était parti. Une idée vint soudain accaparer toute mon attention : et si c'était la dernière fois que je le voyais ? Et s'il décidait de quitter les pauvres humains que nous étions pour ne plus revenir ?
Mes pas se stoppèrent brusquement et une violente nausée s'empara de moi. Je luttais avec une force démesurée contre l'envie de faire demi-tour et de le supplier de m'excuser.
Non, non, non. Je n'étais pas comme toutes les autres. Je n'étais pas à ses pieds.
Je me cachai avec difficulté — mes jambes tremblaient trop — derrière un arbre et éclatai en sanglot sans même comprendre pourquoi. Les coups d'éclats et les angoisses accumulés ces derniers temps m'avaient totalement bousillée.
Je restai cinq bonnes minutes assise par terre à essayer de me calmer. Je repris ma marche lorsque les sanglots s'arrêtèrent, même si les larmes continuaient de couler le long de mes joues.
— Lily ! Qu'est-ce qui s'est passé ? paniqua Vincent à m'apercevant.
— Rien. C'est fini.
— Quoi ? Mais pourquoi ?
— Je ne supporte plus son caractère infernal.
— À ce point là ? murmura Elena en me fixant avec un regard trop perspicace pour me plaire.
— Il est trop lunatique pour moi alors je l'ai envoyé balader.
— T'as bien fait, acquiesça mon ami alors que nous retournions dans la voiture.
— Elena, je peux manger chez toi ce soir ?
— Tu sais bien que oui… Mais dis-le à ton père qu'il ne te fasse pas une crise comme la dernière fois.
La dernière fois, j'avais oublié de l'avertir. Il avait passé un bon quart d'heure à me tabasser.
— Non, je n'ai pas envie de l'avoir au téléphone.
— Lily, ne déconne pas ! Si t'es furieuse au point de vouloir une confrontation, viens t'entraîner à la boxe avec moi ! Je refuse de participer à une crise entre ton père et toi.
— De toute manière c'est du pareil au même, que je vienne chez toi ou non. Je ne rentrerai pas à la maison avant la tombée de la nuit.
Un lourd silence prit place dans la voiture et je m'en voulu un instant de leur infliger ça. Mais c'était plus fort que moi. Ma colère était telle que je voulais me mettre moi-même dans des situations impossibles.
— Bon, d'accord, accepta-t-elle au bout d'un long moment. Mais s'il est violent tu m'appelles et je viens te chercher immédiatement.
— Bien sûr.
N'y compte même pas.
La nuit venait tomber lorsque Arthur consentit à sortir de sa demeure. Voilà quelques minutes que Jeanne était partie et voilà quelques minutes qu'un sentiment étrange l'assaillait de part en part. Il l'avait déjà senti, bien sûr, juste après le départ de Lily. Mais ce n'était que dans la solitude qu'il arrivait à en goûter toutes les saveurs. C'était comme s'il avait laissé une chose inachevée. Comme si son corps subissait une étrange pression. Il était crispé sans même comprendre pourquoi. Il hésitait entre fureur et lassitude. C'était amer et inoubliable.
Intolérable.
Il s'avança vers le petit bassin et, sans même se concentrer, fit remonter le sac à la surface. Il se déchira sous le poids de l'objet imprégné d'eau qui se trouvait à l'intérieur et Arthur eut le loisir d'observer son pull léviter à quelques mètres de lui. Il l'approcha et découvrit qu'une senteur très spéciale s'en dégageait. De la lessive.
Ah ! Cette idiote l'avait lavé.
— Idiote, murmura-t-il en attrapant le pull trempé et en le collant contre lui.
Idiote.
— Où étais-tu ?
Il m'attendait dans la cuisine, comme prévu.
— Chez Elena.
— Tu as déjà passé la nuit chez elle, ne me mens pas ! Où étais-tu ?
Ses yeux me fixaient avec une fureur non contenue et son visage tressautait sous son accès de rage.
— Chez Elena.
Il se leva brusquement et m'attrapa par le haut qu'il déchira dans un craquement sec.
— Lâche-moi ! Putain !
— Quoi ? beugla-t-il, surprit par ma hargne.
— Lâche-moi, connard ! hurlai-je en me débattant.
Je ne supportais plus ses coups, je ne supportais plus ses interrogatoires, je ne supportais plus ma vie.
— Tu oses me parler comme ça ? Moi qui t'ai élevée ? Ingrate !
Il attrapa le vase posé au centre de la table et voulu me le jeter dessus mais un événement inattendu se produisit : il se brisa dans ses mains au moment même où il l'attrapait. Un silence horrifié s'abattit dans la cuisine lorsque mon haut blanc, à présent teinté de rouge, laissa apparaître une grande éraflure qu'un morceau de vase tranchant venait de créer. Il lâcha le tout et me regarda, hébété. La blessure était assez superficielle mais la douleur qui me brûlait le ventre n'était pas superficielle, elle.
— Pourquoi tu t'arrêtes, papa ? Vas-y ! Frappe encore, je t'en prie ! sifflai-je en lui jetant le regard le plus glacial de toute mon existence.
Je crois que je n'avais plus toute ma tête. Je crois qu'il n'avait plus toute sa tête, lui non plus.
Il recula vivement en trébuchant, comme s'il était saoul, et, peu de temps après, j'entendis la porte d'entrée claquer. J'avais l'impression que mes yeux étaient en feu tant ils me faisaient mal. Un bref moment plus tard, des larmes brûlantes coulèrent sans plus s'arrêter. Je me dirigeai vers la salle de bain aussi vite que je le pouvais, malgré les larmes qui rendaient ma vision floue, en me tenant le ventre. Arrivée à destination, j'attrapai du coton pour stopper le saignement incessant. Mes mains étaient couvertes du liquide poisseux et une odeur de rouille accentuait mon envie de vomir.
— Merde. Merde !
Un bruit résonna soudainement dans le silence de la maison. Un bruit que je connaissais. La fenêtre de ma chambre venait d'être ouverte. Et cela ne pouvait signifier qu'une seule chose.
— Oh non ! Non, non et non ! grinçai-je, furieuse, à deux doigts de faire une crise d'hystérie.
Laissant tout tomber par terre et surpassant les lancements douloureux qui n'arrêtaient pas de parcourir mon ventre, je me précipitai dans ma chambre. En ouvrant la porte je découvris le démon sagement installé sur la chaise de mon bureau. Ses yeux luisaient dans l'obscurité et un sentiment de haine indescriptible me submergeât.
— Sors de là !
Il se leva rapidement, pas le moins du monde surprit par ma colère et encore moins surprit par l'état dans lequel je me trouvais.
— Arrête, Lily.
— Va t-en ! Sors de chez moi !
— Calme-toi, m'intima-t-il doucement, comme pour m'apaiser. Ce qui, bien sûr, ne fit qu'accentuer ma colère.
— DEGAGE, BORDEL ! SORS DE CHEZ MOI ! SORS DE MA VIE ! Sors…
Ma fureur se dissipa soudainement pour laisser place à la peur lorsqu'il me plaqua violemment contre le mur. Si j'étais encore en vie le lendemain, mon dos ne s'en sortirait pas sans séquelles.
La scène qui se déroula ensuite me laissa sans voix. Ne me quittant pas des yeux il glissa lentement jusqu'à se retrouver à genou devant moi. Il était à la même hauteur que ma plaie. Mon corps se crispa violemment lorsque je compris que je risquai de finir sous ses crocs.
Seigneur
Mon cœur sembla exploser dans ma poitrine lorsque je vis Arthur poser ses lèvres sur ma blessure. L'éclair de douleur fut vite dissipé grâce à la fraîcheur de sa bouche et de sa langue qui glissait sur le long de l'éraflure avec une douceur insoupçonnée. Ses deux mains glacées glissèrent sur mes hanches et les agrippèrent avec force pour me coller davantage à lui. Mon souffle était coupé. Je voulais bouger ou simplement l'appeler mais mon corps entier ne me répondait plus. Mes yeux semblaient hypnotisés par les pâles lèvres d'Arthur qui embrassait à présent chaque parcelle de mon ventre avec un plaisir évident.
Je n'avais jamais rien vu de si sensuel.
— Lily, chuchota-t-il contre ma peau, faisant naître des centaines de frissons sur mon corps.
— Hm ? A vrai dire j'étais incapable de répondre quoi que ce soit de plus cohérent.
— Embrasse-moi.
Il allait me tuer. Mais pas dans le sens que j'aurais cru il y a un ou deux jours.
Agacé par mon immobilité, il m'attira à lui et me fit tomber à genoux dans un geste impatient. Je ne bougeais toujours pas et ce ne fut que lorsque ses lèvres caressèrent les miennes qu'un sursaut de vie me fit réaliser la situation. Ses yeux d'un noir profond n'étaient pas fermés et me fixaient avec une intensité que je n'aurais pas crue possible venant de lui. Quelques mèches sombres s'égaraient sur son front et je restai un instant interdite devant la beauté insolente dont était doté Arthur O'Brian.
Sans que je puisse les retenir, mes mains commencèrent à caresser son torse et je sentais nettement ses muscles de marbre se contracter sous mes doigts. Il mit fin à mon petit manège en nous collant l'un contre l'autre et l'effet de sa peau contre la mienne me fit suffoquer.
— Lily, murmura-t-il et je perçus nettement l'avertissement dans sa phrase.
Avec une lenteur exagérée je faisais glisser mes lèvres contre les siennes et lorsque je me décidais enfin à l'embrasser, il eut un faible grognement et m'attrapa par les jambes avant de me soulever contre le mur.
— Je te croyais plus patient, ricanai-je alors que mon cœur produisait des battements plus que désordonnés.
— Tu croyais mal, dans ce cas, souffla-t-il avant de m'embrasser.
Mes bras s'enroulèrent autour de son cou et il m'attira plus fermement contre lui, de manière à ce qu'aucun espace ne réside entre nos deux corps. Sa bouche semblait affamée de la mienne, ne me laissant pratiquement pas respirer et me meurtrissant les lèvres avec une violence étonnante.
Peut-être était-ce ça, la passion.
Peut-être qu'Arthur et Lily, ça ne sonnait pas si mal, en fait.
Arthur et Lily.
Oui, ça sonnait bien même.
— Qu'est-ce que tu m'as fait ? fut la seule phrase qu'il prononçait dès que nos lèvres se séparaient pour se retrouver à nouveau dans une étreinte étourdissante.
Quant à moi, le seul mot que je savais dire était son prénom.
Tout s'arrêta brusquement lorsque mon père entra dans la maison. Arthur gardait la tête enfouie dans ma poitrine et guettait le moindre de ses mouvements avec un calme surprenant. Il ferma la porte de ma chambre et la verrouilla d'un seul coup d'œil pendant que mon père se dirigeait dans sa propre chambre. Peu de temps aprè,s les lourds sanglots résonnant dans la pièce d'à côté me figèrent sur place. Et lorsque la bouche d'Arthur se promena sur mon visage ce fut pour enlever les larmes qui recommençaient à couler.
Avec un profond soupir il me porta jusqu'à mon lit et se positionna au-dessus de moi en prenant soin de ne pas m'écraser. La fatigue s'empara soudainement de mon corps et mes yeux ne purent rester ouverts plus longtemps. Je sentis les bras du démon s'enrouler autour de ma taille et sa tête se nicher dans mon cou. Dans un dernier geste, je glissai mes bras par dessus ses épaules musclées et le serrai contre moi.
— Tu ne vas pas partir, cette fois ? murmurai-je, à moitié assoupie tout en essayant d'ignorer les pleurs de mon père.
— Non. Dors, m'intima-t-il.
Mais chaque cri que poussait mon père semblait m'éveiller un peu plus. Alors Arthur commença à parler doucement de sa voix de velours. C'était une langue que je ne connaissais pas mais elle était belle à entendre, apaisante. Et chaque mot qu'il prononçait résonnait dans ma poitrine, comme une formule magique qui pouvait faire disparaître toute souffrance de mon cœur. Et de temps à autre, il y avait les lèvres d'Arthur qui caressaient ma peau, aussi.
Fin du Chapitre 8
Je suis désolée pour le retard mais l'ordinateur sur lequel je garde mes chapitres est mort, le sale traitre. Mais j'ai réussi à récupérer ce qu'il me fallait.
J'espère que ce chapitre vous plait.
Votre dévouée,
Kimy Green
