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CHAPITRE 9

LA VALSE DES MONSTRES

« Et ça tourne dans ma tête,

Le souvenir de ton sourire,

La douceur de tes doigts,

La saveur de ta bouche. »

Arthur O'Brian.


C'était terrible. Terrible car ce désir n'était pas constant. C'était par vague qu'il s'imposait à vous. Juste le temps de vous narguer, juste le temps de vous faire croire que vous maîtrisiez la situation. Ce qui n'était jamais vraiment le cas, bien sûr.

La soif de sang ne partait pas. Jamais.

Il vous suffisait de baisser la garde, de manquer de vigilance durant quelques brèves secondes, et la vague de faim s'abattait sur vous, aussi impérieuse qu'implacable.

À cet instant précis, Arthur regrettait amèrement de ne pas s'être nourri depuis deux jours. Car le sang pulsant dans le cou de Lily lui imposait une torture sans nom. Oh, il parviendrait à se retenir, se maintenir. C'était une envie qu'il avait appris à dominer avec le temps : non pas par crainte de blesser les humains, simplement parce que le vampire aimait contrôler chaque chose. Le contrôle, c'était le pouvoir. Et le vampire savait bien que le pouvoir rimait bien souvent avec victoire. Ainsi, Arthur ne craignait pas de commettre un geste qu'il regretterait par la suite, non.

Arthur craignait la soif.

Car, même s'il parvenait à se contenir, la soif revendiquait toujours des droits sur son être, réclamant le seul liquide qui pourrait réduire le brasier destructeur qui naissait dans sa gorge. Ce n'était donc pas l'action qui l'agaçait. C'était la souffrance inévitable qu'allait entraîner le refus de ladite action.

Les vampires — ou les nombreux autres noms dont ils avaient été affublés au gré des époques — n'avaient jamais été la plus belle partie de l'Histoire. Ils étaient des monstres assoiffés de sang qui venaient se glisser derrière vous la nuit pour mieux vous planter leurs crocs acérés dans la gorge. Ce qui n'était pas vraiment faux, en soi. Et le cinéma ainsi que la littérature, l'Art, n'avaient pas vraiment aidé à redorer leur image. Et ce, même si une fascination assez malsaine leur avait permis d'avoir leurs premières victimes consentantes.

Néanmoins, ce qu'Arthur reprochait par-dessus tout aux humains, c'était leur ignorance. Surtout à leur sujet. Les vampires ne naissaient pas monstres. Les Hommes ne savaient pas, ne comprenaient pas la douleur et l'incompréhension pétrifiante qui s'emparait de vous dès que la transformation se terminait. Ils ne connaissaient pas la soif dévorante qui vous détruisait le corps et le feu interminable qui prenait possession de votre bouche, votre gorge, dès que vous n'étiez pas assez nourri. Ils n'avaient jamais subi les regards terrifiés de vos proches face à ce que vous étiez devenu. Non.

Jamais aucun humain ne pourrait supporter la souffrance, le fardeau, que les immortels portaient sur leurs épaules.

Ne pas pouvoir dormir, ne pas pouvoir oublier ne serait-ce qu'un seul instant les horreurs que la vie, les Hommes, pouvaient créer. Impossible de fermer les yeux sur vos actions, vos décisions. Les bonnes.

Ou les mauvaises.


Je n'avais pas réussi à m'endormir. De temps à autre, je parvenais à sentir le froid mordant que dégageait Arthur, collé contre moi. Mais je ne m'en plaignais pas. Je n'aurais échangé ma place pour rien au monde. Pour la première fois depuis que j'avais appris à le connaître, à dépasser sa carapace monstrueuse, nous étions en harmonie. Pas de cris, pas d'insultes, de sarcasmes ou de regards haineux. Du silence. Et nous.

Cela faisait un bon moment que mes yeux étaient ouverts et je fixais distraitement l'aube qui pointait timidement ses rayons dorés au travers de ma fenêtre.

Le fait de ne pas sentir son souffle sur ma peau m'avait tout d'abord perturbée, même s'il était mort, c'était vraiment troublant de sentir la tête d'une personne nichée dans votre cou sans qu'elle ne respire.

J'avais entendu mon père s'en aller plus tôt, sans doute pour aller chez l'une de ses amantes ou bien pour faire un tour en voiture pour oublier. Il le faisait assez régulièrement après nos crises et cela ne me dérangeait pas le moins du monde. Un peu de repos sans avoir à affronter ses yeux furieux ou sa mine pleine de regrets me faisait le plus grand bien.

Le fait d'avoir Arthur dans mes bras était également un élément non négligeable dans ma soudaine bonne humeur.

Jamais je n'avais ressenti un pareil accord avec lui, une pareille entente. Comme si nous étions liés.

Je n'étais pas le genre de fille très romantique même si j'avais mes périodes. Mais là, c'était étrange. Nous avions déjà eu certains moments de paix, c'est vrai. Comme dans le bain ou sur le banc, en sport. Cependant, il n'y avait pas la même intensité, pas le même silence apaisant. Cela me rappelait les instants où, après avoir longuement pleuré après les disputes avec mon père, je sentais une douce torpeur s'emparer de moi tandis que mon corps se détendait. J'étais toute engourdie mais étrangement apaisé. Comme comblée.

Je savais pertinemment que ce moment ne pourrait pas durer. Parce qu'Arthur était un vampire, et pas n'importe lequel. Il était important, capital pour leur société secrète et on me le reprendrait tôt ou tard s'il ne s'en allait pas de lui-même. Je n'étais pas idiote au point de croire que tout ceci se terminerait bien. Elena disait souvent que je m'attachais toujours à ce qui me faisait souffrir. Elle avait raison. Seulement, je ne savais pas si je m'en sortirai indemne cette fois ci. Perdre Arthur sonnerait comme le coup de grâce.

Cette relation était bien différente de celle que j'avais avec Valentin. J'aimais Valentin. Je l'aimerai toujours. Mais Arthur avait une influence malsaine sur les autres, une attraction inévitable. Que ce soit physiquement ou mentalement : l'esprit humain était curieux et ne pouvait qu'être intrigué par le comportement déroutant du démon. Moi, même si j'avais toujours reconnu sa beauté, c'était surtout son mental qui m'avait aspirée toute entière. Avant même de comprendre pourquoi, au bout d'une semaine, j'en étais réduite à ça. À être devenue dépendante de sa présence.

Ça n'enlevait en rien ma vigilance : le vampire semblait attiré par moi, par le lien indéfinissable qui nous unissait, certes mais la mise en garde d'Adam tournait inlassablement dans ma tête. Arthur était imprévisible, il pouvait décider de partir du jour au lendemain ou bien de me tuer car je ne l'intéressais plus.

L'équilibre était précaire.

Pour conserver ma joie, je repoussai vivement tous ces mauvais pressentiments et décidai de rester résolument concentrée sur l'instant présent. Arthur, le grand vampire craint par tant de personne, se reposait actuellement dans mes bras. Sans maîtriser mes gestes, j'enroulai lentement mais fermement mes jambes autour de lui. Voyant qu'il ne réagissait pas, je décidai alors de pousser ma chance un peu plus loin en glissant mes doigts dans ses cheveux sombres.

— Te voilà bien possessive de bon matin, souffla-t-il avec une voix rauque.

— Ça te dérange ? demandai-je, taquine mais une nette pointe de sincérité perçait dans ma voix.

— Non mais je me vois dans l'obligation de te mettre en garde.

— Contre quoi ?

— Il me serait difficile de contrôler toutes mes pulsions en même temps.

J'essayai de ne pas rougir devant le sous-entendu sexuel tandis que je le libérais de mon étreinte. Je l'entendis ricaner un bref instant avant qu'il ne pose ses lèvres fraiches sur mon épaule dénudée.

— Vous rougissez Mademoiselle Constance, se moqua-t-il alors que ses yeux prédateurs me dévisageaient.

— Non. Il fait chaud, rétorquai-je abruptement.

— C'est évident. Ma peau dégage une chaleur insoutenable, railla-t-il.

Levant les yeux au ciel, je l'attirai vers moi et posai violemment ma bouche sur la sienne. Pour la première fois de ma vie, je pouvais me vanter d'avoir surpris le vampire. Arthur m'observa longuement sans mot dire, les sourcils légèrement haussés. Je me mis à rire avant de reporter mon attention sur l'aube.

— Tu m'énerves quand tu te moques de moi.

— C'est le but premier, mon ange.

— Hum, hum.

— Tu es fatiguée ?

— Épuisée, concédai-je en me retenant de bailler.

Étonnement, ma fatigue s'envola bien vite lorsque le vampire agrippa mes hanches pour me glisser sous son corps puissant, de manière à ce que sa tête se retrouve au-dessus de la mienne. Mon rythme cardiaque s'accéléra brutalement lorsque je croisai son regard impitoyable. Incapable de le soutenir, je regardais la clé qui pendait devant moi, accrochée à la chaîne en argent qu'il possédait autour du cou.

— Si mon père n'était pas rentré hier soir. Tu crois qu'il se serait passé quoi entre nous ? demandai-je en essayant d'adopter un ton dégagé tandis que je caressais les rubis et les saphirs incrustés dans la clé.

Je poussai un cri lorsqu'il me releva subitement contre lui. Son torse aussi dur que la pierre me mettait fortement mal à l'aise.

— Tu veux vraiment que je te fasse un dessin, mon cœur ?

Je déglutissais péniblement tandis que ses mains glaciales glissaient lentement mais sûrement vers le creux de mon dos. Je n'aimais pas du tout le ton supérieur qu'il employait et me maudissais intérieurement pour m'être mise dans cette situation délicate.

— Jamais je ne coucherai avec toi ! Tu te tapes la blondasse et juste après la rouquine ? Bah voyons ! Faut pas se gêner ! m'agaçai-je en m'éloignant de lui, tentant de lui faire lâcher prise.

C'était sans compter sur sa force vampirique. D'une seule pression de main, je me retrouvai projetée contre lui si vivement que mon souffle se coupa, ma bouche à seulement cinq centimètres de ses lèvres pâles.

— Jeanne est un très bon coup. Et, dis-moi, ne serait-ce pas un soupçon de jalousie que j'aurais là ? murmura-t-il tandis que sa main droite soulevait ce qui restait de mon haut pour trouver l'agrafe de mon soutien-gorge.

Ça devenait vraiment très chaud pour moi, et dans tous les sens du terme, mais je préférais crever plutôt que d'être considérée comme l'une de ses nombreuses pétasses —très belles les pétasses, soit dit en passant — vampiriques.

Jouant le jeu, j'enroulai langoureusement mes bras autour de son cou mais reculai légèrement la tête. Histoire de ne pas lui sauter dessus.

— J'ai entendu dire que Valentin était un très bon coup… Peut-être que je devrais l'essayer. Comme ça, lorsqu'on le fera ensemble, on pourra mettre nos expériences en commun. Qu'est-ce que tu en penses ?

Je ne savais pas si c'était la fatigue qui m'avait autant délié la langue mais au moment où ses yeux se mirent à luire de fureur, je compris que j'étais allée trop loin. Je serrai les dents avant même de sentir sa poigne de fer m'attraper les cheveux pour coller mon cou contre sa bouche.

— Méfie-toi, Lily. Ne me pousse pas à bout.

Était-ce ma faute si je ne supportais pas de me faire dominer ?

— Je vais te rendre fou, déclarai-je d'une voix morne, je sais.

Je savais pertinemment que je jouais avec le feu, mais le fait de ne pas croiser ses yeux m'aidait à être plus détachée. La peur s'empara de moi uniquement lorsque je sentis sa bouche froide, ouverte, se frotter contre ma peau. J'attrapai ses cheveux dans un geste incontrôlé et l'entendis grogner avant qu'il ne s'applique à suçoter avec fureur la parcelle qui lui était offerte. Génial : j'avais esquivé la mort mais j'allais avoir droit à un suçon de vampire.

Et après c'était moi qui étais possessive de bon matin ?

La bonne blague !

— Où ça va nous mener, tout ça ?

— À la mort, soupira-t-il en posant sa tête contre ma poitrine.

Je me tendis vivement face à cette réponse qui lui semblait si naturelle. C'était une chose de sentir que ça allait mal se finir, c'en était une autre de se faire confirmer une fin inévitable.

— Ne te crispe pas, trésor. Tout mène à la mort.

— Sauf pour les vampires, rétorquai-je sèchement.

— Non, les vampires finissent dans des carnages. Ce qui n'est pas forcément mieux, crois-moi.

Il relâcha la pression sur mon corps et j'en profitai pour me coller contre son torse, la tête nichée dans son cou blanc alors qu'il se tendait légèrement. Il y a quelque temps, j'aurais pu ignorer ce subtil changement chez lui mais plus aujourd'hui.

— Tu as faim.

— Oui.

— Ce n'est pas très prudent de me faire un suçon alors que tu as envie de sang, tu sais ?

— Je ne suis pas prudent, répliqua-t-il d'un ton neutre, ce qui me fit sourire.

Les minutes suivantes s'écoulèrent dans un silence confortable. J'essayais de profiter un maximum de cet instant qui n'allait pas se reproduire de sitôt. Je mémorisais la sensation de son corps musclé contre le mien, l'odeur de sa peau : une odeur d'homme, c'était indéniable. Une odeur envoûtante qui parvenait à faire battre votre cœur plus vite qu'il ne l'aurait dû.

— Tu sais que ça arrivera bien un jour ou l'autre.

Le fait d'entendre sa voix grave résonner dans son torse me plongea dans une telle béatitude que je mis du temps à réaliser ce qu'il venait de dire.

— Comment ça ?

— Nous deux, dans le même lit.

Je m'insurgeai légèrement même si la scène d'hier me revenait en mémoire, emplie de passion. Je ne pouvais pas nier l'évidence mais je pouvais la retarder.

— Tu sembles bien sûr de toi.

— J'ai toujours ce que je veux.

— Et ?

— Et je te veux.

Un sourire étira mes lèvres tandis qu'il prononçait cette phrase avec une assurance étonnante.

— Tu me fais penser à un gosse capricieux.

— Je suis un gosse capricieux. Et toi une gamine inconsciente.

— Je ne suis pas inconsciente !

— Tu es dans un lit à moitié nue avec un vampire affamé. Si ce n'est pas de l'inconscience alors je me demande bien ce que c'est, railla-t-il.

— De la confiance ? risquai-je, sincère.

La réponse ne se fit pas attendre : il m'attrapa par les épaules et me releva pour que ses yeux sombres se retrouvent plongés dans les miens.

— Ne me fais pas confiance, Lily. Jamais.

Ses traits si sérieux faisaient naître en moi un sentiment de profonde détresse.

— Ne dis pas des choses comme ça, Arthur.

Il soupira en me lâchant avant de s'asseoir au bord du lit, me tournant le dos.

Et voilà, il était déjà en train de s'éloigner de moi.

Une réalité sournoise, détestable, s'installa entre nous deux lorsque je remarquai les puissants muscles transparaissant sous sa peau d'albâtre. Il avait le corps d'un guerrier, pas celui d'un adolescent de notre génération, s'amusant à quelques bastons de rue. Il avait la prestance d'un homme élevé pour participer à la guerre. Et moi je n'étais qu'une gamine qui ne savait rien de la vie et encore moins du monde.

Je n'étais rien à ses côtés.

— S'il te plait, murmurai-je.

Il ne bougea pas d'un pouce et je m'avançai à genoux sur mon lit pour me coller contre son dos, mes bras glissés autour de son cou.

— Ne sois pas si pessimiste. Je sais que je ne suis qu'une humaine assez banale dans ta vie d'immortel. Je sais que tu peux me tuer ou te débarrasser de moi en un claquement de doigts. Je sais que tu ne comprends pas plus que moi ce qu'il se passe entre nous. Mais, s'il te plait, ne commence pas à douter de ce que tu vas faire de moi maintenant. Tu es venu hier soir. Tu reviens toujours. Alors réalise-le. Réalise que tu ne veux pas ma mort et accepte la situation. Après on pourra avancer. Vers quoi, je ne sais pas. Mais arrêtons de faire un pas en avant puis deux en arrière, d'accord ?

Pour conclure ma longue tirade je lui embrassai doucement les épaules, je n'avais pu me retenir. Penchant ma tête sur le côté, je constatai que ses yeux démoniaques étaient clos. J'espérais au fond de moi que ce fût de plaisir.

— Tu devrais te préparer. On va être en retard en cours.

Sa voix neutre me fit soupirer de mécontentement. Relevant les yeux vers mon réveil, je constatai qu'il disait vrai : on avait beau commencer à 09 heures le lundi, ça n'empêchait pas le temps de passer à une vitesse consternante.

— Dis à ton amie que je t'amène au café de Lou. Pendant que tu te prépares, j'irai me changer et chercher la Porsche.

J'allais lui dire que c'était impossible de faire aussi vite avant de me rendre compte que c'était à lui que je parlais. Il sembla s'en apercevoir car un sourire en coin prit place sur son visage avant qu'il ne me lance mon portable. Je l'attrapai tant bien que mal avant de prendre mes affaires pour aller me laver.

Dans la salle de bain, je constatai qu'Elena m'avait laissé trois messages. Ce n'était pas bon signe.

Elena :

Alors ça s'est bien passé avec ton père ?

Elena :

Lily répond bordel !

Elena :

Appelle-moi à n'importe quelle heure si ça ne va pas, ok ? Je t'aime.

Au souvenir de la dispute avec mon père, la blessure de mon ventre sembla tressauter, comme pour me rappeler que ce n'était pas un cauchemar. Je soupirai et entreprit de répondre à ma meilleure amie.

Destinataire Elena :

Je me suis disputée avec lui, mais rien de bien méchant ne t'inquiète pas.

Et ne te dérange pas ce matin, Arthur m'accompagne au café.

On se rejoint là-bas, je t'aime.

Je n'aimais pas mentir à Elena, je la considérais comme ma propre sœur mais, parfois, c'était nécessaire. Je ne voulais pas l'inquiéter inutilement, même si c'était déjà le cas. Qu'aurait-elle pu faire face à ma blessure ? Rien que je ne saurai faire moi-même. Alors je ne lui disais rien et tout irait bien.

La réponse ne se fit pas attendre :

Elena :

Idiote ! Tu m'as fait peur !

Et… j'ai raté un épisode pour Arthur ?

Destinataire Elena :

Toute une série en fait.

Elena :

Tu as conscience que t'as intérêt à tout me raconter ?

Destinataire Elena :

C'était prévu.

Disons qu'il est passé à la maison hier soir et que tout s'est arrangé.

Elena :

Il s'est excusé ?

Destinataire Elena :

En quelque sorte…

Elena :

Les mecs qui ne s'excusent pas ne sont pas de vrais hommes !

Destinataire Elena :

Le fait qu'il vienne me voir, c'est déjà un grand pas venant d'Arthur.

Elena :

Je me mêle peut-être de ce qu'il ne me regarde pas mais méfie-toi de lui. Je ne le connais pas assez pour émettre un jugement sûr mais…

Je suis mal à l'aise avec lui, j'ai du mal à le cerner.

Destinataire Elena :

Je sais. On en reparle après. Bisous.

Je pris une douche plutôt que de prendre un bain : non seulement je n'avais pas le temps mais en plus faire une crise d'angoisse de bon matin n'était pas vraiment une chose agréable. Je pansai ma blessure au ventre après l'avoir soigneusement désinfectée.

J'espérais vivement ne pas avoir de cicatrice. Mon corps était suffisamment recouvert de bleus, si en plus je devais garder des marques à vie, je ne le supporterais pas.

Il fallait que je discute sérieusement avec mon père. Il avait dépassé les bornes. Les coups, je pouvais les endurer. Mais s'il se mettait à utiliser des armes potentielles, je n'étais pas sûre d'arriver à tout gérer par moi-même…

Pendant un court instant, je m'imaginais habitant chez le démon, loin de mes soucis du quotidien, en « sécurité » et entourée de richesses si somptueuses qu'elles étaient dignes d'un musé.

J'eus soudainement un rire amer. Je préférais l'antre du Diable plutôt que ma propre maison.

— Ma pauvre Lily, soufflai-je.

La situation était vraiment devenue catastrophique.


Torse nu, son polo noir et sa veste sur l'épaule, le vampire escalada encore une fois le mur afin d'atteindre la chambre de Lily. Il jeta un coup d'œil sur la Porsche garée juste en dessous, guettant d'éventuel voleur. Si des humains étaient assez idiots pour le provoquer ce matin, il se ferait une joie de les dévorer. Le vampire devait impérativement chasser avant d'aller en cours.

Une sonnerie désagréable le sorti de sa torpeur et un très mauvais pressentiment crispa ses muscles lorsqu'il vit qui l'appelait.

— Quoi ?

— François a passé deux coups de fil assez suspects, répondit Adam sans s'embarrasser des formalités, ce qui le renseignait encore plus sur la gravité de la situation.

— Développe.

— Deux vampires qui se trouvaient en Italie.

— Quelle coïncidence ! ricana le démon en serrant si fort le rebord de la fenêtre qu'il l'entendit grincer.

— C'est drôle, je me suis dis exactement la même chose. Je n'ai pas attendu ton consentement pour donner l'ordre d'éliminer les deux destinataires de ces appels.

— Tu as bien fait. Il y a eu des fuites ?

— Aucune. Tu as bien fait de placer des hommes en planque là-bas. Tu avais prévu ce genre de revirement, n'est-ce pas ?

— Effectivement. Pourtant ce n'était pas François que je soupçonnais. Dommage pour lui. Combien de temps ont duré ces appels ?

— Le premier deux minutes huit et le deuxième trente secondes.

— Il a informé ses contacts pour commencer puis il les a averti, en conclu le démon. Où est François ?

— Il a disparu. Jeanne et Will sont à sa recherche.

— Avertis Peter et Cassandre. Il faut le retrouver rapidement.

— Ce sera fait.

— Tu connais le contenu de ces appels ?

— Non. Les mecs de garde n'ont vu que la durée des appels et leurs destinataires. Et les deux vampires, qui habitaient en Italie depuis seize ans, n'ont pas lâché un mot sur ce que François leur a dit.

— Ils vivaient ensembles ?

— Oui. C'était deux amants. Ce qui m'inquiète, c'est qu'ils étaient vraiment puissants. Entraînés au combat de haut niveau quoi…

— Il faut absolument que tu te renseignes sur ces deux là. Je veux que tu y aille seul et que tous les autres, gardes y comprit, retournent en France. Si les Volturis apprennent votre présence en plus des deux vampires italiens disparus ça risque de compromettre toute l'organisation et je ne le permettrai pas.

— Je sais, soupira le blond, tendu.

— Le bon côté c'est que leurs meurtres paraîtront moins suspects s'ils étaient ensemble, ça nous arrange.

— Oui, c'est la seule chose qui m'évite de faire une crise cardiaque actuellement. Enfin, façon de parler… T'es où ?

— Chez la gamine.

— Ah…

— Un seul de tes commentaires et je te fais bouffer tes couilles à la petite cuillère, prévint le démon, pas d'humeur à supporter les sous-entendus pervers du blond.

— Je n'ai strictement rien dit ! s'offusqua-t-il, bien que sourire se faisait clairement entendre dans sa voix.

— Tu penses tellement fort.

— C'est le bébé Cullen qui sait lire dans les pensées, pas toi.

— Et que ça reste ainsi. J'endure suffisamment la connerie des autres pour ne pas savoir ce qu'il se passe dans leurs esprits sous-développés.

Il entendit Adam ricaner et se mit à sourire narquoisement, pensif. L'instant d'après, son visage retrouvait un sérieux terrifiant et ce fut les yeux luisants de cruauté qu'il déclara :

— Trouvez-moi François, Adam. Mais ne le tuez pas, je me réserve ce privilège.

La seconde d'après, il avait raccroché, son regard dérivant à l'horizon qui se dessinait à l'extérieur.

Des bruits de pas résonnèrent distinctement dans le couloir mais il ne se retourna pas pour autant, préférant regarder l'entrée de Lily dans le reflet de la fenêtre.

Elle portait une robe légère noire avec une énorme veste en laine beige. Ses bottes, noires aussi, claquaient dans un rythme régulier sur le carrelage. Ses yeux de nuit s'attardèrent un instant sur ses fines jambes, à peine dissimulées par un collant opaque, si fin. Elle ne lui prêtait aucune attention et s'acharnait à camoufler son suçon derrière une écharpe qui engloutissait la moitié de son visage. Ses nombreux bracelets tintaient sans arrêt, tels des clochettes, et il se laissa un moment distraire par cette mélodie impromptue. Les rayons de soleil filtrants par la fenêtre éclairaient ses cheveux roux, projetant une sorte de halo autour de son visage de poupée.

Il pencha la tête, un sourire incertain figé sur ses lèvres bien trop souvent cruelles.

Il n'y avait pas à dire…

Arthur la trouvait belle, Lily.


J'eus l'impression fugace qu'Arthur me m'observait.

Cependant, lorsque je levai les yeux vers lui, je remarquai que sa tête était posée sur son avant-bras, négligemment appuyé contre le côté de la fenêtre ouverte. Son regard semblait lointain, à des lieux de là. Et son expression fermée, si sérieuse, me troubla.

Je ne pouvais m'empêcher d'être fasciné par lui. Il dégageait une aura surnaturelle qui le rendait intouchable. Son torse blanc semblait aspirer toute la lumière s'engageant par ma fenêtre. Pendant un court moment, je laissai mon regard dériver sur les reflets rouge et bleu que créaient les pierres précieuses incrustées dans sa clé.

— Tu comptes y aller comme ça ? lui demandai-je en désignant son torse encore nu de tout vêtement. J'en connais certaines qui vont tomber dans les vapes.

J'essayai de briser la distance mentale qui venait de s'installer entre nous par l'humour. Ce qui échoua lamentablement. Je me mordis la lèvre inférieure devant la lueur démoniaque qui était à nouveau présent dans ses prunelles sombres. Avec un soupir las je m'approchai de lui et attrapai son polo qu'il avait jeté sur mon bureau.

— Tourne-toi vers moi, ordonnai-je d'un ton ferme.

Il obéit à ma requête avec une docilité surprenante et je regrettai d'avoir attiré son attention car ses yeux impitoyables étaient désormais braqués sur moi.

Je pris un air détaché lorsque je l'habillai, lui faisant enfiler prestement sa veste en cuir pendant qu'il me dévisageait avec un regard prédateur.

— Ça ne va pas, soufflai-je malgré moi.

Il haussa les sourcils, interrogatif, alors que je passai mes mains dans ses cheveux pour les ébouriffer un peu plus. Je remontai sa veste et son polo sur ses avants bras, dévoilant ses muscles puissants et sa peau d'albâtre. La clé formait une petite bosse sous le pull, ce qui me déplaisait fortement. Avec des gestes assurés, j'attrapai sa chaîne et remontai la clé en question pour la passer par-dessus. Je fronçai les sourcils, agacée car cela ne faisait pas beau. J'entrepris de l'enlever de son cou lorsqu'il m'attrapa les poignets avec une telle dextérité que j'en restai ébahie.

— Qu'est-ce que tu fais ? cracha-t-il, furieux.

— Bah, j'enlève ta clé.

— Oui, ça, j'avais cru le remarquer.

— Ça ne va pas avec tes fringues alors je vais la garder.

— Parce que ça va mieux avec tes « fringues » ? insinua-t-il, acide.

— Non, parce que je peux la cacher sous mon écharpe, déclarai-je joyeusement en la glissant autour de mon cou.

Dès que l'argent glacé entra en contact avec ma peau, un frisson étrange se propagea tout le long de mon corps. J'eus soudainement très chaud, comme si un voile de vapeur m'avait enveloppé. Je relevai les yeux et vis que le démon guettait ma réaction.

— Qu'est-ce qu'elle a cette clé ? fis-je, méfiante.

J'espérais ne pas avoir déclenché je ne sais quelle malédiction ou autre. Il fallait s'attendre à tout avec le monde vampirique.

— Tu te rappelles de ce que je t'avais dit à propos des pouvoirs qu'acquérait certain vampire au cours de leur transformation ?

Je hochai la tête, le cœur battant, redoutant la suite.

— Adam en fait parti. Il possède une sorte de fluide, sur son corps, qui repousse tous ceux qui lui sont hostile. C'est un bouclier.

Je restai un long moment sans pouvoir prononcer une phrase cohérente.

— Il peut protéger toutes les personnes qu'il désire ? Comme une bulle en acier ou un…

— Non, me coupa-t-il. La seule personne qu'il peut protéger c'est lui-même. Ce n'est pas quelque chose qu'il peut étendre, c'est sur lui. Par contre, au prix de longs efforts, il peut enduire des objets ou bien des bâtiments de ce fluide.

Je commençai à comprendre.

— La porte…

L'image de la magnifique et imposante porte d'entrée du château d'Arthur s'imposa dans mon esprit.

— Il a transmis ses pouvoirs dans la porte et dans ta clé pour repousser tous ceux qui voudraient venir chez toi sans y être conviés… Il a mis du repousse-vampire dans ta porte ! m'écriai-je, stupéfaite.

Il cligna des yeux avec un sourire satisfait. Il appréciait mon sens de déduction.

— C'est grossièrement dit mais c'est l'idée. Il n'y a pas que la porte. Il était là lors de la construction de cette résidence. Chaque mur, chaque fenêtre, possède cette magie. Le seul moyen d'entrer c'est d'avoir cette clé ou bien être avec Adam.

— C'est ingénieux !

— Et très pratique, surtout, confirma-t-il.

Je ne bougeai pas, paralysée, et songeai à la mine enfantine et rieuse d'Adam. Il cachait bien son jeu.

— Voilà pourquoi je dois garder cette clé, déclara fermement le vampire en tentant d'attraper la chaîne tandis que je reculai.

— Non ! C'est vraiment moche sur ce polo, marmonnai-je, boudeuse.

Il poussa un soupir exaspéré.

— Bon sang ! Ce que tu peux être une chieuse, parfois !

— Je te la rendrai à la fin des cours, promis ! Mais—

Je m'interrompis, n'osant pas continuer, de peur de vraiment passer pour une idiote.

Ma réaction attira son attention et il cessa toute tentative, comme s'il pouvait lire dans mon esprit.

— Que voulais-tu faire ? demanda-t-il d'un ton neutre mais méfiant.

Au lieu de répondre, je me dirigeai vers mon armoire et attrapai un sac qui contenait tous mes bijoux. J'en sortis une chaîne en argent qui possédait un pendentif : une croix en argent recouverte d'onyx, faisant un contraste saisissant entre la clarté de l'argent et la noirceur de la pierre.

J'avais eu envie, l'espace d'une journée, d'échanger ces chaînes avec Arthur. Juste pour bien me prouver que je n'avais pas rêvé tous ces instants passés avec lui ce week-end.

Lorsqu'il serait avec Alexandre, Laurie et Valentin, il ne serait plus mon Arthur : il serait le mec le plus convoité du lycée, le plus effrayant, aussi. Et voir mon collier pendre à son cou serait un moyen de montrer qu'il partageait un lien spécial avec moi, que j'avais réussi à le toucher. Qu'il était à moi, dans un certain sens. J'étais possessive, il l'avait bien comprit. Et puis, porter cette clé qu'il ne quittait pas depuis des années me faisait plus qu'envie, c'était inexplicable.

Et le coup de la croix sur un vampire, créature censée être maudite, était un clin d'œil qui me ferait sourire.

— Tu as un sens de l'humour bien particulier, Lily.

— Je sais, grommelai-je, honteuse maintenant devant son air impassible.

Je restai totalement surprise lorsqu'il prit la croix et la glissa autour de son cou. Je notai avec fierté que ça lui allait à ravir. Un sourire satisfait naquit sur mes lèvres tandis que mon cœur s'était emballé.

— Bon, on y va !

Je fis mon sac avant de me diriger vers la porte d'un pas sautillant. Elle me claqua au nez et je me retrouvai incapable de faire un pas de plus. Je faillis céder à la panique avant de comprendre que mon cher vampire utilisait sa capacité sur moi. Je fis demi-tour et m'avançai lentement vers le rebord de la fenêtre contre laquelle il était installé. Je grimaçai en comprenant qu'il voulait me faire passer par-là.

Je m'arrêtai à seulement dix centimètres de lui avec une moue mécontente.

— T'es chiant.

— C'est un juste retour des choses, chuchota-t-il et la pression que mon corps subissait s'en alla aussi rapidement qu'elle était apparue.

J'étais en train de me demander si partir en courant jusqu'à la porte ne serait pas une bonne idée quand ses lèvres se posèrent sur les miennes avec douceur. Ses grandes mains puissantes attrapèrent mes joues avec délicatesse et je me mis sur la pointe des pieds, enroulant son torse de mes bras, pour pouvoir prolonger cet instant étonnant.

Je ne savais pas qu'un démon était capable d'être tendre. Je ne savais pas que sa bouche pouvait se mouvoir contre la mienne sans violence, que sa langue puisse prendre le temps d'être cajoleuse. Je soupirai de contentement et profitai de la force de son corps, de l'odeur de ses vêtements, de la saveur glaciale de sa bouche…

Combien de temps dureraient ces instants de paix ?

Combien de temps avant que l'on ne paie le prix de notre attirance interdite ?

Bien que ce fût agréable à souhait, mes chevilles protestèrent vite devant la torture que je leur infligeais. Rester plus de cinq minutes sur la pointe des pieds n'aidait pas vraiment à fortifier l'équilibre. Je me remis dans une position plus confortable, essoufflée et les joues rouges, devant un Arthur qui ne cachait pas son sourire en coin. Il était beau.

— Petite fille.

— Ce n'est pas vrai ! Je ne suis…

Il planta un baiser rapide sur ma bouche, me faisant taire. L'éclat démoniaque siégeant dans ses yeux brûlants avait disparu, laissant place à l'éclat moqueur et cynique. C'était déjà mieux.

J'étais tant absorbée dans ma contemplation —car il n'y avait pas d'autre mot — que je poussai un cri lorsqu'il m'attrapa pour que l'on puisse passer par la fenêtre.

— Arthur ! On va nous voir ! criai-je, affolée devant le vide.

Je passais la plupart de mon temps sur le toit en passant par la fenêtre. Je n'avais pas le vertige, certes. Mais être suspendue dans les bras d'un vampire qui ne semblait avoir peur de rien, et à juste titre, était vraiment perturbant.

— Mais non.

— Tu es vraiment—

— Inconscient, chiant, taré, fou, dérangé, cinglé, suicidaire ? continua-t-il avec une assurance que je jugeai parfaitement méprisable lorsque j'avais les pieds pendus dans le vide.

— Tout à la fois ? Aie ! Non mais t'es malade? m'insurgeai-je lorsqu'il me pinça les fesses.

— Ah ! Malade ! Je n'y avais pas pensé ! C'est un adjectif à rajouter, murmura-t-il pensif tandis qu'il se jetait dans le vide.

Il n'y eut qu'une brève secousse à l'atterrissage et il me reposa sur le sol avec un sourire hautain. J'essayai tant bien que mal de cacher ma précédente frayeur mais ce n'était pas vraiment concluant d'après ce que ses yeux amusés laissaient transparaître.

— Tu crois que j'ai l'habitude de sauter par la fenêtre ? C'est normal que je sois secouée !

Ma colère le fit éclater de rire et il me contourna pour s'installer dans la voiture. Je le rejoignis en vitesse et m'installa confortablement, ravie de retrouver l'avantage d'être dans une telle voiture.

Un sentiment déroutant s'insinua en moi. Une semaine auparavant, jamais je n'aurais cru être amenée au lycée par la personne que je détestais le plus au monde. C'était incroyable de constater à quel point les situations pouvaient changer du tout au tout en seulement quelque jour, dans la vie.

C'était sans doute ce qui faisait son charme, supposai-je.


À quelque pas du café, il laissa la voiture dans un garage : il fallait être fou pour laisser une Porsche à la vu de tous en ville, même si Arthur m'affirma qu'il en possédait plusieurs.

Pas mal de personnes restaient interloquées quant au fait qu'un jeune homme puisse posséder une telle voiture. Il s'en moquait. La vitesse était son péché mignon et s'il s'abaissait à la simple vie d'un lycéen, il ne comptait pas non plus se priver de certains de ses plaisirs, merci bien.

Il me faisait rire.

— Adam a également immunisé le garage, je suppose ?

Il éclata de rire mais ne répondit pas.

Une ambiance hostile s'installa dans le café sitôt que j'ouvris la porte. Tous les regards convergeaient vers nous et c'est à cet instant que je pris réellement en compte ma propre stupidité.

Deux personnes censées se haïr arrivaient en souriant dans un même lieu. Ça avait de quoi en interloquer plus d'un. Mais, surtout, le fait qu'Arthur O'Brian — LE Arthur O'Brian — puisse rire — RIRE BON SANG — avec une fille connue pour son franc parlé — qui était donc peu appréciée car elle ne se gênait pas pour faire des réflexions— alors qu'il repoussait les avances de toutes les filles qui lui tournaient autour, c'était sans doute un peu trop pour les cerveaux des personnes présentes.

Il en fallait beaucoup pour me mettre mal à l'aise, c'était vrai. Pourtant, avoir une quinzaine de personnes qui vous fixaient d'une manière peu amène, c'était assez dérangeant.

Je tournai la tête vers Arthur et constatai qu'il souriait, le con. Il semblait tant savourer la situation que je me retins de lui foutre un coup de pied. Lui, il avait beau dire ce qu'il voulait, il aimait les emmerdes, le désordre.

Sans me dire un mot, il se dirigea à la table de Laurie, Alexandre et Valentin tandis que je rejoignais Elena au fond du café, pensive.

Trois regards me hantaient : celui jaloux de Laurie, celui dégoûté d'Alexandre et surtout — surtout — celui furieux de Valentin.

— Vous avez fait fort « les amants maudits », ricana ma blonde, pas le moins du monde déstabilisée par le silence de ce lieu pourtant si animé d'habitude.

Elle semblait prendre le même plaisir pervers qu'Arthur face à l'incompréhension des gens.

— Ouais, j'ai vu ça.

— Ne t'inquiète pas. Ce n'est pas parce que les gens sont cons qu'il faut se sentir touché par leur connerie, déclara-t-elle avec philosophie alors qu'un sourire amusé apparaissait sur mon visage.

C'était bon d'avoir une amie comme ça.

Le serveur, Romain, s'approcha de nous d'une démarche peu assurée et évita de nous regarder dans les yeux lorsqu'il demanda :

— Comme d'habitude, Lily ?

— Euh, oui. S'il te plait.

Je lui fis un sourire qu'il ne vit pas alors qu'il s'en allait précipitamment. J'avais raté quelque chose : le regard coupable d'Elena confirma mon hypothèse. Il était amoureux d'elle depuis la première fois qu'elle était entrée dans ce café et il n'y avait qu'elle qui pouvait le rendre si maladroit.

— Que s'est-il passé ?

— Toi d'abord, rétorqua-t-elle sur la défensive.

— Non, toi. Ou tu peux rêver sur les détails de ma nuit !

J'aimais bien Romain, c'était un chic type, et le voir si mal me contrariais grandement. Alors je n'avais aucun scrupule à mentir sur ma nuit où il ne s'était pratiquement rien passé — enfin, à peu de chose près.

La curiosité dévorante de ma meilleure amie la fit céder avec un grand soupir.

— Après t'avoir ramenée hier soir je l'ai croisé. Tu sais qu'il n'habite pas loin de chez moi…

— Abrège, la coupai-je.

— Bref, on s'est embrassés puis on est montés chez lui. Comme on était seuls, je me suis dit qu'on pouvait en profiter…

Je sentais la catastrophe arriver et me retins juste à temps pour ne pas me pincer l'arête du nez, signe d'énervement chez moi.

— Hm, hm. Continue.

— Alors au moment où on allait… Enfin, tu vois quoi.

— Oh que oui, sifflai-je, acerbe.

— Il m'a avoué qu'il était puceau.

— Et ?

Connaissant la délicatesse d'Elena, ça avait dû être mémorable.

— Alors j'ai ris puis je me suis barrée.

J'aurais pu rire si Romain n'était pas arrivé à ce moment là, le teint blafard, avec mon déjeuner.

— Vo—Voilà.

Il me faisait tellement de peine que j'étais prête à lui faire un câlin. Et je n'étais pas une sentimentale à la base. Je fusillai mon amie du regard.

— Merci.

Il s'en alla comme s'il avait le diable à ses trousses. Elena eut au moins le bon goût de rougir.

— Tu sais que moi aussi je suis encore vierge, grinçai-je, furieuse et ne comprenant pas la réaction injuste de mon amie.

— Oui mais, toi, j'ai jamais eu l'intention de te baiser !

Ce fût sans doute les tensions trop présentes ces derniers temps qui me firent craquer. Et je m'excusai mentalement envers Romain mais ce fût plus fort que moi : j'explosai de rire, faisant se retourner une bonne partie des élèves présents. Je n'arrivais plus à m'arrêter, c'était impossible. J'imaginais trop bien la scène et la mine inquiète de Romain à mon égard, qui se doutait du sujet de notre discussion, ne fit qu'alimenter mon fou rire. Elena rougissait de plus belle même si elle ne pouvait s'empêcher de sourire.

Un jour, Vincent m'avait dit que mon rire était très communicatif. Ce fût ce jour là que je compris à quel point il disait vrai : les regards méprisants avaient fondu et des sourires amusés, même des rires parfois, prenaient peu à peu place dans la pièce.

L'ambiance changea sensiblement, redevenant chaleureuse.

Il me fallut cinq bonnes minutes — ce qui est très long, surtout quand on ne parvient pas à reprendre son souffle correctement — pour parvenir à aligner deux mots sans m'étouffer.

J'essuyai les larmes qui avaient dévalé le long de mes joues et inspirai profondément, goûtant avec plaisir la bonne humeur que cet instant avait fait naître en moi. Dans le reflet de la vitre, je croisai malgré moi le regard intense d'Arthur. Ma bonne humeur naissante augmenta considérablement.

— Tu t'es bien foutue de moi, ça y est ?

— Ça devrait suffire, répliquai-je avec un air tout à fait sérieux qui la fit sourire.

— Ce n'est pas lui, le problème en fait. C'est juste que je ne veux pas un mec qui n'a pas d'expérience, je veux—

— Du sexe, la coupai-je.

— Non ! Ce n'est pas ça. C'est juste qu'il faut—

— Du sexe, la coupai-je de nouveau alors qu'elle partait elle-même dans un fou rire.

— Arrête de me faire passer pour une nymphomane ! En fait, ce qui est important c'est—

— Le sexe ?

— Bon, je comprends. Tu n'as pas envie de parler de mes envies envers les hommes, c'est ça ?

— Tu en as mis du temps à comprendre ! m'exclamai-je avec un faux air émerveillé.

— Il faut dire que tu as une technique particulière pour décourager les gens…

— Comme le sexe ?

Le coup de pied qu'elle m'assena sous la table me dissuada de continuer à la tourmenter.

— Sinon toi, tu es encore vierge, alors je suppose qu'il ne s'est rien passé cette nuit ?

— Tu supposes bien.

— Et j'en conclus que tu m'as traîtreusement manipulée pour que je te dise ce qui m'arrivait en premier ?

— Tout à fait, je plaide coupable.

— Connasse.

— Salope.

— Bon, tu me racontes ?

— D'accord, déclarai-je, toute souriante en me rapprochant d'elle pour éviter les oreilles indiscrètes.

Je songeai néanmoins à maîtriser mes dires, sachant que le vampire entendait tout.

— Il est venu me voir juste après une dispute avec mon père.

— Holà ! Tu devais être d'une humeur charmante.

— Plus ou moins. Et le seul moyen qu'il a trouvé pour me faire taire, c'est de me sauter dessus.

— Il embrasse bien ? demanda-t-elle subitement en s'avançant davantage.

— Je viens de te dire qu'il m'a sauté dessus et toi tu me demande s'il embrasse bien ? questionnai-je, faussement outrée.

— C'est vrai… Pauvre de toi ! Bon, il embrasse bien ?

Je sentis le regard brûlant du démon dans mon dos et je regrettai grandement d'avoir à parler de lui ici.

— Oui.

— Oui ? Comment ça « oui » ? C'est tout ?

— Bon, il embrasse divinement bien, voilà, admis-je, mal à l'aise au possible.

— Ensuite ? Et ton père était là ?

— Non, il était sortit faire un tour. Mais quand il est rentré nous étions déjà dans ma chambre…

— Oh. Oh !

— …Alors il a dormi à la maison.… Et on a fait que dormir.

— Dis-moi, chérie, d'abord Valentin qui dort chez toi puis Arthur. Et rien ne se passe… T'es sûr qu'ils ne sont pas gays ? Vincent se ferait une joie, que dis-je ? Une gaieté de l'apprendre !

— C'est normal. C'est parce que, toi et Vincent, vous êtes des obsédés.

Comment lui dire que les souffrances que m'avaient infligé Valentin et le fait qu'Arthur soit un vampire, un immortel, étaient des raisons suffisantes pour continuer mon abstinence ?

— Tu connais le dicton « qui se ressemble s'assemble » ? Si tu traînes avec nous ce n'est pas pour rien ! Tôt ou tard tu découvriras les joies du sexe et tu seras une obsédée tout autant que nous, prophétisa-t-elle fermement avec un doigt accusateur alors que je souriais.

— Raison de plus pour me préserver ! Je n'aimerais pas avoir vos esprits mal tournés !

Le silence qui suivit ma déclaration m'indiqua qu'elle était dans ses pensées, sans quoi, elle aurait déjà vivement répliqué.

— Quoi ? !grognai-je, agacée par son sourire béat qui ne me disait rien qui vaille.

— Tu crois qu'elle fait quelle taille ?

— De quoi est-ce que tu… Elena, putain ! grinçai-je en rougissant violemment, comprenant de quoi elle était en train de parler.

— Oh mon Dieu ! Je n'y crois pas ! J'ai réussi à faire rougir Lily Constance l'imperturbable ! Alors là, c'est trop fort ! Note à moi-même : toujours parler de sexe et d'Arthur dans la même phrase pour un résultat garantit !

— Mais ta gueule !

Son air hilare augmenta alors que le rouge sur mes joues continuait de se propager.

— Lily ?

Je bénissais cette intervention inattendue et levai les yeux pour découvrir Camilla et Léo en face de notre table. Je savais qu'elle s'était déplacée uniquement pour me parler car elle ne venait jamais ici. Je les saluai avec un sourire amical et constatais qu'elle se triturait les doigts, gênée.

— Je…voulais te présenter mes excuses pour samedi.

— Quoi ?

Je ne comprenais pas de quoi elle parlait, ce qui sembla la surprendre et la rassurer.

— Pour la piscine. J'aurais dû mettre des protections et—

— Non ! l'arrêtai-je aussitôt, amusée même si je frissonnais encore au souvenir de ma chute. Ne t'inquiète pas. C'est de ma faute, j'étais un peu trop saoule je crois.

Un sourire de soulagement transforma son visage peiné et je vis Léo lever les yeux au ciel : Camilla avait toujours tendance à se faire du souci pour un rien, ce qui entraînait souvent des taquineries venant de notre part et de celle de Léo.

— C'est vrai ? Tu ne m'en veux pas ?

J'avais l'impression d'être face à un gosse qui apprenait que sa punition se terminait.

— Mais non, abrutie ! Tu n'y es pour rien.

— Tu vois ! s'exclama Léo en la prenant par la taille avec un sourire moqueur.

Ils formaient vraiment un beau couple tous les deux, songeai-je soudainement.

— Et pour effacer ce mauvais souvenir je fais une soirée chez moi ce week-end, nous informa Léo.

— Ça vous dirait de venir ? nous demanda Camilla avec un grand sourire.

Le « vous » incluait évidemment Vincent, notre mascotte.

— Tu sais que, là où il y a de l'alcool, il y aura Vincent et Elena. Alors je suppose qu'en bonne amie, je devrais venir pour veiller sur eux, soupirai-je théâtralement.

Les personnes qui nous entouraient explosèrent de rire en même temps qu'Elena et Camilla. Léo me fit un clin d'œil. Nous étions les deux seuls à tenir remarquablement bien l'alcool, ce qui nous avait rapproché et qui faisait de nous les gardiens officiels de nos amis qui pouvaient parfois terminer dans des états lamentables.

— Bon, vous connaissez le truc : chacun ramène une bouteille et de quoi bouffer.

— Il y aura l'autre ? s'enquit Elena en désignant Laurie d'un coup de tête peu discret.

— Oui, désolé, répondit Léo avec un sourire contrit.

Camilla et Léo étaient les seuls à ne pas avoir choisi de clan. Les personnes de notre année scolaire estimaient qu'il y avait deux bandes : celle d'Arthur et la mienne. Et, bien sûr, Arthur, Valentin, Alexandre et Laurie étant populaires, leur bande possédait plus de monde que la nôtre — au grand plaisir de Laurie. Mais je constatais que de plus en plus de personnes nous regardaient avec sympathie ces derniers temps : il fallait dire qu'être populaires et cassants — parce qu'ils ne se prenaient vraiment pas pour de la merde — n'aidait pas. Nous, nous étions complètements dingues. Les gens s'amusaient avec nous et certains préféraient quitter l'élite pour s'asseoir avec nous à la cafétéria, au parc ou devant le lycée.

— Raison de plus pour boire lorsque je serai chez toi, affirma Elena en hochant la tête avec un sérieux inébranlable qui nous fit à nouveau éclater de rire.

— Ce sera quand ? Est-ce qu'il y aura tout le monde ?

— Samedi soir. Et non, ce sera juste entre nous. Une vingtaine de personnes, pas plus, répondit Léo à Elena avec un regard significatif.

— C'est noté ! déclarai-je en leur souriant.

J'étais fière de mon amitié avec Léo, il n'avait pas un caractère facile. Camilla était tout son contraire : elle aimait tout le monde et les gens le lui rendaient bien. Mais Léo, très perspicace, ne tolérait que peu de personne dans son entourage. Il était comme moi, à sa manière. J'étais donc contente d'avoir son estime autant qu'il était heureux de mon amitié pour lui.

— Bon, on va vous laisser mes belles, commença-t-il en regardant au dehors, voyant que ses amis l'attendaient.

— Non, vas-y sans moi. J'ai un truc de fille à demander à Lily.

Il nous lança un regard faussement apeuré avant de s'en aller en hurlant.

— Il vaut mieux que je me barre alors ! fut la seule phrase qui parvint à nos oreilles.

Elle leva les yeux au ciel avant de se rapprocher vivement de moi et de me demander :

— Dis-moi… Arthur t'as secourue comme un preux chevalier lorsque tu es tombée. Vous ne vous détestez plus ?

— Non. Je dirais même qu'on s'a-do-re, confirma une voix moqueuse alors que Camilla faisait un bond en arrière.

Oui, Arthur avait toujours le don de surprendre les gens, c'était indéniable. Camilla se mordit les lèvres, comme prise la main dans le sac, et fit au vampire qui venait de nous rejoindre un petit sourire timide.

— Tu pourras dire à Léo que je serais là samedi ? Je n'ai pas eu le temps de répondre à son message.

— D'accord, pas de problème, répondit-elle avant de s'en aller en nous saluant tous chaleureusement.

— Arthur, les cours vont commencer, s'impatienta Laurie, visiblement mécontente de ce qu'elle venait de voir.

— Ça me tue de dire ça mais la sorcière a raison, soupira Elena avant de se lever et d'enfiler son manteau.

— Je ne savais pas que je pouvais te faire autant d'effet, mon ange. Il va falloir que j'examine ça de plus près, chuchota le vampire à mon oreille d'une manière qui frôlait l'indécence.

Je me retournai, outrée, pour l'envoyer balader avant de comprendre qu'il était déjà partit rejoindre son groupe. Je soupirai, dépitée par son comportement infernal, et suivi Elena au dehors.

Je me fis cependant vite intercepter par des yeux métalliques qui n'exprimaient que fureur.

— Elena, tu peux nous laisser ? Je dois lui parler, intima fermement Valentin en ne me quittant pas du regard.

— Tu lui parleras plus tard, on est en retard.

Je sus à son ton qu'elle n'appréciait pas la manière dont il avait parlé. Mais nous avions vraiment besoin de mettre les choses au point.

— Vas-y, Lena. Je te rejoindrai plus tard.

Elle me lança un regard réticent avant de s'en aller d'un pas lent malgré la sonnerie qui retentissait au loin. Valentin m'attrapa vivement par le bras et me traîna dans une ruelle, à l'abri des regards et des oreilles. Il me faisait mal mais je n'osais pas protester : jamais je ne l'avais vu si en colère et pourtant Dieu seul savait à quel point les coups de gueule avait été fréquents avec Valentin. Je voyais son poing se serrer convulsivement sous le coup de l'énervement.

— Tu as perdu la tête ou quoi ? explosa-t-il soudainement en me secouant par les épaules.

— Arrête ! De quoi tu parles ? rétorquai-je en me dégageant de sa poigne de fer.

— Ton petit jeu avec Arthur ! Qu'est ce que vous foutiez ensemble en arrivant ce matin ?

— Il a dormi à la maison et m'a amené ici, c'est tout.

La lueur déchirante qui s'afficha dans ses yeux gris fut si brève que je me demandai si je n'avais pas rêvé. Je regrettai un instant ce que j'avais fait mais l'image des filles le collant à la soirée me revint en mémoire.

— C'est un vampire, Lily.

— Oui, je sais et—

— Non tu ne sais pas, me coupa-t-il. C'est un monstre. Pas dans le sens où c'est une créature surnaturelle, non. Dans le sens où il est sans pitié.

Ma bonne humeur glissait soudainement devant les paroles fortes, mais pourtant pleines de vérités, que crachait Valentin.

— Arthur n'est pas si…

Je m'arrêtai, incapable de trouver les bons mots. Peut-être parce que, au fond de moi, je savais pertinemment de quoi était réellement capable Arthur.

— N'est pas si quoi ? siffla-t-il. L'as-tu déjà vu tuer ? L'as-tu déjà vu créer des accidents avec ses capacités uniquement pour satisfaire son propre plaisir ? L'as-tu déjà vu démembrer l'un des siens ? Entends-tu les hurlements de ses victimes lorsque leurs os se brisent sous la pression impitoyable de sa volonté ?

Je me figeai, horrifiée par tant de virulence, des larmes voilant brutalement ma vision. Les yeux de Valentin ne mentaient pas. Je savais de quoi Arthur était capable. Mais Valentin savait et avait vu de quoi le démon était capable. Là, était toute la différence.

— Arrête, Val.

— Non ! Il faut que tu comprennes dans quelle merde tu es en train de te foutre, putain ! Regarde Alexandre qui est si proche de lui ! Il en sait trop à force de rester à ses côtés ! Et maintenant le seul futur d'Alexandre, c'est la mort. Que ce soit en vampire ou en cadavre, Arthur ne le laissera pas filer !

— S'il te plait ne—

— Tu veux finir comme lui ? Tu veux te rapprocher de lui au point d'anéantir ton avenir ? Hein ? C'est la mort que tu veux, Lily ?

— Mais comment peux-tu parler comme ça ? C'est ton ami, bordel !

— C'est faux ! Je le respecte énormément, j'apprécie ses qualités et sa connaissance. Mais moi, au moins, je ne suis pas aveugle face à sa monstruosité ! Être l'ami d'Arthur signifie mourir, je ne suis pas idiot !

— Alors tu insinues que je suis une idiote ?

— En agissant de la sorte, tu te comportes comme la pire des connes !

Le claquement qui résonna avec violence me surprit moi-même. Et ce n'est qu'en apercevant la marque rouge sur la joue de Valentin que je compris que je venais de le gifler.

Je tremblais tellement que je fus obliger de croiser mes bras pour éviter de faire une crise d'angoisse. J'étais tranquillement en train de glisser en Enfer, avec les belles illusions que pouvait me faire vivre Arthur, et Valentin venait de m'arracher brutalement de ce piège pour me ramener sur Terre.

Cette Terre si grise et si terne. Pleine de réalité.

— J'aime Alexandre, Lily. Je le considère comme mon propre frère, mon meilleur ami. Et de savoir qu'il va… qu'il veut devenir l'un de ces… je ne permettrai pas à Arthur de m'arracher encore une personne que je…

Mon regard remonta sur le corps de Valentin, aussi tremblant que le mien. Ses beaux yeux gris étaient cachés par ses mèches blondes, presque blanches, qui glissaient avec désinvolture contre son front blanc. Je me précipitai contre lui et ses bras m'enveloppèrent avec automatisme. Sa chaleur me coupa le souffle et je sentais les battements désordonnés de son cœur contre ma poitrine. Le contraste entre lui et Arthur me terrifia.

Jamais je n'avais réalisé le fardeau que devait porter Valentin. Jamais je n'avais songé un seul instant que si Valentin restait avec Arthur, c'était surtout pour veiller sur Alexandre. Je venais de comprendre qu'être intime avec Arthur impliquait une lame à double tranchant. On ne pouvait profiter de ses charmes autant physiques que mentaux si on ne le payait pas de notre vie.

— Pardon, chuchotai-je en sentant des larmes chaudes couler le long de mes joues.

Il s'accrocha à moi, comme brisé par les évènements incontrôlables qui prenaient forme autour de lui.

— Ce n'est pas ta faute. Arthur est captivant, je le sais.

— Tu le sais ? murmurai-je, intriguée.

— Arthur sait que je ne suis pas faible comme Alexandre. N'y vois pas une insulte mais… Il sait que je veux vivre. Il sait qu'il peut me faire confiance en ce qui concerne l'œil du Diable, il est conscient que je ne parlerai pas alors je ne risque rien mais même s'il y a beaucoup d'estime, c'est très instable entre nous.

L'œil du diable ? demandai-je, surprise.

Je le sentis se crisper et il me repoussa vivement, comme si je l'avais brûlé.

— Il ne t'a pas parlé de son organisation, murmura-t-il, pétrifié.

— Quelle organisation ?

— Merde. Lily, écoute-moi bien, ne lui en parle pas, ni à lui ni à personne. Jamais. Tu entends ? Et éloigne-toi de lui, je t'en prie. Il en va de ta vie, je te l'assure.

Il m'embrassa sur le front et recula en me fixant étrangement avant de partir comme si le poids du monde reposait sur ses épaules.

Sans même que je m'en aperçoive, le destin macabre qui nous attendait mettait en place pièce par pièce le jeu funeste qu'il allait nous faire jouer.


Je fus surprise de retrouver Elena en train de fumer en m'attendant sur l'escalier menant au lycée : il était déjà neuf heures dix.

— Alors ?

— Je ne préfère pas en parler pour l'instant. Il faut que je m'en allume une.

Elle consulta son portable.

— On ferait mieux d'y aller si on ne veut pas se faire virer…

— Je commence par une heure de math, soupirai-je , comme si cela pouvait me dispenser d'y aller.

— Ouais, moi aussi.

Quelques secondes silencieuses s'écoulèrent entre nous.

— Allez, vas-y, allume-là ta clope.

La cigarette se transforma en plusieurs cigarettes et c'est ainsi que nous séchâmes la première heure de cours du lundi matin.


Il étouffait. Il fallait qu'il sorte. Un coup d'œil sur l'écran éteint de son portable prouva à quel point ses cernes venaient de virer au noir. Bon, un petit mensonge s'imposait.

— Il faut que j'y aille, la grippe que j'ai ne s'arrange pas.

— Je t'avais dit de retourner chez toi dès ce matin. Tu verrais ta tête, on dirait un vampire ! ricana Laurie tandis qu'Alexandre et Valentin eurent un tic nerveux. Arthur, lui, n'eut aucune réaction.

— Ouais.

C'est avec un regard appuyé pour Alexandre, qui hocha la tête à son encontre, qu'il s'en alla du lycée en composant le numéro d'Adam.

— Alors ?

— Je viens de rentrer, je suis chez toi. Aucune nouvelle de François. Par contre, j'ai appris certaines choses fortement déplaisantes.

— Qui sont ?

— Les deux vampires. C'était des gars pressentis pour entrer dans la garde des Volturis.

— Merde, siffla le démon en s'arrêtant net.

— Ils n'étaient pas les premiers sur la liste mais c'était pas loin… Cependant, je ne pense pas que leurs morts déclencheront des soupçons. Heureusement qu'on les a butés à temps.

— Tu vas appeler François.

— Son portable est éteint.

— Tu vas appeler François et lui laisser un message. Je le veux chez moi ce soir où je me chargerai personnellement de sa recherche. Je pense qu'il comprendra aisément ce que ça signifiera.

— D'accord, à tout de suite.

Ça, c'était réglé. Maintenant, il fallait qu'il chasse.


Quelle idiote. Voilà la phrase qui tournait inlassablement dans ma tête alors que j'étais face à la résidence du vampire, totalement épuisée.

Il était parti avant la fin de la journée de cours et n'avait pas récupéré sa clé. J'avais alors été obligée de prendre le bus et de monter à pied : Elena finissant plus tard que moi, je me voyais mal demander à Valentin de m'accompagner.

Je m'en voulais. D'une part parce que je m'étais promis de ne plus tenter le diable en venant jusqu'ici, de l'autre parce que j'étais contente d'être venue.

Juste pour le voir. C'était infernal : je n'arrivai pas à m'enlever cette sensation de bonheur. Arthur était vraiment dangereux pour les esprits faibles, Valentin avait raison.

Avant même d'avoir pu insérer la clé dans la serrure, la porte s'ouvrit brutalement, me dévoilant la sublime Jeanne enveloppée dans une longue cape noire.

Génial ! Après s'être habillée comme dans un film X, maintenant elle s'essayait à Harry Potter. Peut-être qu'elle aimait se déguiser ?

— Je n'y crois pas ! C'est encore la gamine ! Hey, Will ! Viens la voir !

— Lève-toi Jeanne, siffla une voix glaciale.

Je reconnus avec peine la voix d'Adam, lui qui m'avait semblé d'un naturel si joyeux affichait à présent des traits tirés. Je remarquai qu'il portait la même cape que la vampire. Un très mauvais pressentiment s'insinua en moi. Étais-je tombée en pleine cérémonie vampirique ?

Il coupa court à ma peur en attrapant la clé que je tenais dans ma main depuis un bon moment et la passa autour de son propre cou.

— Il faut que tu rentres chez toi, Lily. Immédiatement.

— Déconne pas, Adam. Si jamais Peter ou Cassandre arrivent, elle est morte. De même pour les autres.

Un charmant vampire roux, plus petit qu'Adam, apparut alors dans mon champ de vision et me fit un sourire qui se voulait… rassurant ?

— Au point où on en est, grommela le vampire blond en m'attrapant tandis que Jeanne fermait la porte dans un lourd grincement qui me fit frissonner.

— Ah ! Il fallait réfléchir avant de fréquenter un vampire ma belle, me lança Adam avec un sourire en coin devant mon air apeuré.

— Mène-la en bas, s'excita Jeanne et je me demandai bien ce « qu'en bas » voulait signifier.

Jamais l'envie de voir Arthur n'avait été aussi forte. Lui pourrait me protéger en cas de problème.

— Arrête tes conneries, Jeanne ! Ce n'est qu'une enfant, nom de Dieu ! s'exclama ledit Will avec une expression si furieuse que je me demandais s'il n'allait pas feuler dans quelque instant, près à bondir sur elle.

Une évidence s'imposa à moi : les vampires étaient de vrais fauves. Aussi imprévisibles, aussi dangereux.

— Willou, arrête avec cette putain d'expression. C'est très déplacé dans la bouche d'un vampire, ricana Adam, pas le moins du monde touché par la future bataille qui se déroulerait sous ses yeux s'il ne calmait pas les esprits.

Je vis la vampire me tendre une de leur cape alors que le visage d'Adam afficha soudainement la même fureur que Will un instant plus tôt.

— Il en est hors de question.

— Que se passe-t-il ? demanda une voix puissante qui semblait provenir des entrailles de la demeure.

— Lily est là. Avec ta clé.

Je compris alors que c'était Arthur qui venait de parler avec cette voix terrifiante, dénuée de la moindre parcelle d'émotion, d'humanité.

— Descendez.

— Arthur on ne peut pas l'emmener, c'est trop—

DESCENDEZ !

Cet ordre vibrant de colère me terrifia et j'enfilai prestement la cape en me recouvrant avec la capuche, comme venait de le faire les vampires autour de moi. Ils me firent traverser plusieurs pièces que je n'avais pas encore visitées avant de m'arrêter devant une lourde porte en bois qu'Adam ouvrit, me dévoilant des marches en pierres grossièrement taillées. La balade en ville avec le démon me revint en mémoire, lorsque j'avais eu l'impression de descendre en Enfer quand j'étais sur l'escalier menant à la salle secrète des vampires.

La salle d'en dessous était immense, construite à même la roche. Un froid mordant m'enveloppa et je me mis à trembler de peur lorsque des centaines de statues d'apparences démoniaques, torturées, m'apparurent, éclairées par les nombreuses torches disposées dans la pièce. Au centre se trouvait une large place dénuée de tout meuble ou de tout objet.

Un vampire semblant terrorisé s'y trouvait, fixant avec horreur la personne qui lui faisait face.

Au fond se trouvait un trône aussi imposant que déplacé dans un lieu si vide. Je le devinais être créé à partir de la même roche que celle de la caverne dans laquelle je venais de mettre les pieds. Un Arthur méconnaissable y siégeait, impérial. Aucune trace de vie n'apparaissait sur son visage parfait. Ses yeux étaient devenus si sombres qu'ils étaient presque noirs, de là où je les voyais.

Le trône était encastré dans une estrade qu'on pouvait atteindre en empruntant de longues marches. Il surplombait ainsi la salle.

Adam nous plaça sur le côté, de manière à ce qu'on ait une vue imprenable sur le vampire brun qui se tortillait dans tous les sens, comme pour chercher une échappatoire. Je compris qu'Arthur exerçait son pouvoir sur lui pour l'empêcher de partir.

— Pourquoi ? lui demanda-t-il, insensible à notre présence, avec un calme glacial.

— C'était mes amis, Arthur ! Je voulais juste les prévenir. Je ne voulais pas qu'ils rentrent dans la garde des Volturis parce qu'on allait les exterminer tôt ou tard !

Jeanne, située à ma gauche, ricana, pas le moins du monde touchée par la détresse de son confrère.

— N'as-tu pas songé un seul instant qu'ils allaient avertir les Volturis ?

— Non, je leur faisais confiance ! Jamais ils ne m'auraient mis en danger !

— Tu as accumulé les erreurs, François, fit mon vampire avec un ton neutre qui annonçait le calme avant la tempête.

Je ne pus m'empêcher de frémir.

Si j'avais trouvé qu'Arthur était vraiment mauvais avec moi, parfois, ce n'était rien en comparaison au démon, au monstre, que j'avais ce soir là devant mes yeux. J'avais peur, d'une peur démesurée qui s'installait en vous dès que la mort rôdait non loin.

— Et si tu étais si sûr de toi, pourquoi as-tu fui avant même que l'on ne tue tes amis ?

De là où j'étais, je parvenais à discerner les tremblements incessants du vampire.

— Parce que je savais que tu allais me tuer en croyant que je t'avais trahi !

— Tu as raison, François. Et s'il y a bien une chose que j'ai toujours apprécié, chez toi, c'est ta capacité à tout comprendre. Mais toujours trop tard.

Il avait prononcé cette tirade avec un tel calme que je ne compris l'horreur de la situation que lorsque je vis le vampire se déformer. Son cou sembla s'allonger et ses membres s'étirèrent lentement mais sûrement, formant des angles impossibles.

Il ne criait pas, comme s'il s'étouffait sous la douleur massacrante qui lui vrillait le corps.

Arthur était en train de le démembrer vivant.

Il fixait la scène avec un air dérangeant, d'une impassible cruauté, comme s'il était las de ce geste qu'il avait appris à exécuter depuis trop longtemps.

Le premier hurlement fût court mais insupportable, coupé part un gargouillis de mots, de supplications incompréhensibles, tandis que son corps s'étendait de plus en plus.

Ce fût à cet instant que je détournais le regard, ne pouvant en supporter davantage, seule action que je parvins à faire tant la peur me dévorait.

Je n'aurais jamais pu courir pour l'en empêcher : d'une part parce que j'étais paralysée, de l'autre parce qu'il n'aurait pas hésité à me tuer.

Et je ne voulais pas mourir.

La discussion que j'avais eue le matin même avec Valentin résonna avec force dans ma tête. Jamais je n'avais eu autant envie de le voir, de le serrer dans mes bras. Je le comprenais, maintenant. Le Arthur moqueur de ce matin cachait le monstre infâme, tapi dans les recoins les plus sombres du vampire.

Ce n'était pas la même personne.

La suite ne fut qu'une série de hurlements qui me brisaient peu à peu le cœur.

Je sentis une main puissante serrer mon épaule pour ne pas que je m'écroule et je compris que c'était Will qui voulait me témoigner son soutien.

La vérité, c'était que son contact me répugnait plus que tout.

Lui aussi était un vampire.

Enfin, un autre hurlement — plus déchirant que les autres — s'éleva sans s'arrêter jusqu'à ce qu'un craquement sec ne se fasse entendre. Puis le silence retomba dans la salle.

Je levai les yeux pour observer Arthur qui descendait les marches d'un pas nonchalant, ne voulant pas voir les restes du vampire François. La beauté terrifiante d'Arthur me frappa une fois de plus de plein fouet mais je baissais le regard, cette fois, refusant de le contempler. Mes poings étaient si serrés que les ongles m'entamaient dangereusement les paumes. Mais je ne sentais désormais plus rien : ni la douleur, ni la peur.

J'étais sous le choc et ne pouvais qu'ignorer le démon se rapprochant de nous en me cachant encore plus profondément dans ma capuche et en fermant les yeux.

J'étais dans un cauchemar.

Tap. Tap. Tap.

J'allais me réveiller. Il fallait que je me réveille.

Tap. Tap. Tap.

Ses pas ne s'arrêtaient pas, pourquoi ne disparaissaient-ils pas ?

Tap. Tap.

Je perçu nettement sa présence, juste devant moi, mais je ne bougeai pas d'un pouce, et mon cœur ne s'emballa même pas. Je ne voulais pas croiser ses yeux trompeurs. Je voulais partir. Je le sentis me fixer si intensément que j'avais l'impression de prendre feu.

— Ramène-la chez elle, cracha-t-il avec cette même voix inhumaine.


Tout se déroula dans un flou étrange, après ça.

Adam me fit remonter et m'enleva la cape avec un regard peiné avant de me faire sortir et de me mener jusqu'à sa voiture.

« Arthur a encore ma croix en argent » était la seule pensée qui revenait sans cesse dans mon esprit, de manière aussi stupide qu'incompréhensible

Le trajet fût silencieux et je remerciai Adam pour cette attention : je n'étais pas capable de soutenir une conversation sans vomir. J'avais l'impression que les hurlements continuaient, loin derrière moi.

Lorsqu'il s'arrêta devant ma maison, je remarquai que mon père n'était toujours pas rentré alors que le soir venait de tomber.

J'allais passer une nuit emplie de cauchemar, j'en étais persuadée.

Adam coupa le moteur et attendit patiemment que je reprenne contact avec la réalité. Alors, oubliant l'avertissement de Valentin, je lui demandai :

— Quel est le but de votre organisation ? Que va faire L'œil du Diable ?

Il soupira longuement, comme profondément épuisé.

— Nous allons renverser les Volturis.

J'eus l'impression qu'une tonne de briques venait de s'abattre sur moi.

— Tu plaisantes ? murmurai-je, pétrifiée. J'étais suffisamment renseignée sur le sujet pour savoir ce que cela pouvait signifier.

Adam eut un rire amer et cessa de fixer droit devant lui, il se tourna vers moi et ses yeux qui brillaient dans l'obscurité de l'habitacle s'ancrèrent dans les miens.

— Non.


Fin du Chapitre 9


Votre dévouée,

Kimy Green.

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