Ces trois derniers jours avaient été un enfer pour Juvia. Voulant à tout prix éviter de se faire repérer, elle avait opté pour le voyage de nuit. Traverser la ville avait été un jeu d'enfants. Ces six mois de disgrâce dans les bas quartiers de Greenwich lui avaient au moins appris à se repérer. Aussi silencieuse qu'une ombre, elle avait rapidement trouvé son chemin jusqu'au port. Evitant soigneusement les marins ivres qui sortaient des tavernes alentours, elle se fraya un chemin parmi les tonneaux dont débordaient des tonnes de poissons à l'odeur fétide. Malheureusement, sa chance avait été de courte durée : une tempête s'approchait des côtes, et tous les bateaux marchands étaient cantonnés au port pour une durée indéterminée. La jeune fille avait alors tenté sa chance sur un navire de brigands qui avait jeté l'ancre loin des quais de la ville. Cela faisait alors deux nuits qu'elle errait à la recherche d'une embarcation susceptible de l'emmener au sud, fuyant les chiens et leurs maîtres qui surveillaient les cargaisons de marchandises, se nourrissant de poisson avarié et trouvant refuge derrière des conteneurs qui offraient une bien maigre protection contre le vent qui rugissait à présent, et la pluie faisaient claquer sa chemise souillée contre sa peau fine. Juvia grelotait de la tête aux pieds. Il lui fallait trouver une solution au plus vite, ou son corps affamé ne tiendrait pas longtemps. Elle trouva le radeau qui avait servi aux mercenaires pour atteindre le port, et choisit de se cacher dedans, à l'abri d'une toile de jute aussi froide et détrempé qu'elle.

Elle avait alors attendu ce qui semblait être des heures. Ses jambes ramassées sur elle-même, le vent glaçant son petit corps fragile, et priant le ciel pour que son plan fonctionne. Les marins revinrent finalement de la taverne, riant à gorge déployée contre ce vent qu'ils semblaient mépriser. Les claquements irréguliers de leurs bottes contre le pavé dénonçaient leur état avancé d'ébriété. Juvia se ramassa un peu plus au fond de sa barque, le cœur battant à tout rompre.

- … pour sûr elle était pas vilaine !

- Après tout c'que tu t'es j'té tu t'f'rais même le chien du cap'taine ! gronda son compagnon.

- C'est t'jours mieux qu'd'être eunuque ! renchérit l'autre.

- Si tu r'tires pas ça tout d'suite, j'te pète les chicos !

- Vas-y ho ! J's'rais curieux d'voir comment qu'ça tape une femme…

Juvia perçut le bruit étouffé d'une bagarre, ponctué de cris sourds, suivis d'encouragements de la part des autres marins. La jeune fille compta cinq tons de vois différents. Le duel ne dura pas longtemps. Ces hommes étaient effectivement saouls. Il ne s'en fut que de quelques minutes pour que l'un d'eux s'écroule au sol en poussant des gémissements dignes d'un mourant. Ses camarades le relevèrent bientôt, sans manquer de le railler allègrement. Un coup brusque fut porté à la frêle embarcation, qui manqua de glisser seule à l'eau. Les marins y balancèrent leur malheureux camarade en premier, dont les jambes atterrirent directement sur Juvia, qui se paralysa instantanément. Heureusement pour elle, le bougre était bien trop sonné pour remarquer quoi que ce soit. Il resta ainsi, allongé de tout son long, au fond de la barque, continuant à gémir faiblement.

- Tant qu'on y est, on d'vrait en profiter pour le j'ter par d'ssus bord, avança le voix grondante tout en prenant place au fond de l'embarcation.

- Arrête tes conneries, Taka.

- On a pas b'soin de s'tabruti, renchérit-il. I' sait rien faire d'ses dix doigts.

- J'ai dit la ferme ! vociféra celui qui semblait être le chef. On rentre au bateau avant qu'le vent nous en empêche. Ça va pas aller en s'arrangeant, c't'histoire. Passe les rames, Taka.

Ce dernier s'exécuta en maugréant des choses inaudibles. Quelqu'un poussa la barque à l'eau, qui tangua fort à cause du courant. Juvia entendit les marins jurer à plusieurs reprises tandis qu'ils s'efforçaient de faire avancer l'embarcation. Il leur fallu environ une heure pour rejoindre le navire, ce qui sembla être un exploit aux yeux de Juvia, étant donné la quantité d'alcool absorbée par les hommes et la force phénoménale du courant. Le canot entier était violemment balloté dans tous les sens. Certains s'arrêtaient soudain de ramer pour vomir. Le chef les sermonnait alors d'une voix féroce, accusant leur manque de bon sens, et se moquant de leur goût pour la beuverie à outrance. Ces réprimandes semblaient redonner courage aux marins qui reprenaient leur rame tremblants mais plus décidés que jamais à affronter le mauvais temps. Juvia, quant à elle, continuait à prier. Le canot fut finalement stabilisé près du bâtiment, sa petite coque choquant violemment contre celle, presque immobile, de la vieille caravelle. Epuisés, les hommes se précipitèrent pour monter à l'échelle, négligeant leur camarade toujours assoupi. Le chef de la troupe n'en fit pas la remarque à ses hommes, et les exhorta plutôt à se hâter de se mettre à l'abri. Il entreprit alors de soulever le corps inerte du marin, mais perdit l'équilibre lorsqu'une énorme vague s'abattit sur la barque.

- Capitaine ! Faites attention Capitaine !

L'appel venait d'en haut. Ledit capitaine reprit son équilibre tant bien que mal en ce calant sur les genoux.

- Merde ! s'exclama-t-il en retombant une seconde fois.

- On arrive, Capitaine ! crièrent ceux du bateau, voyant que leur chef ne s'en sortait pas.

A ce moment, le pirate appuya sa main sur la cheville de Juvia, cherchant la jambe de son matelot. Dans un réflexe, celle-ci retirer son pied de l'emprise de sa main. Surpris, l'homme se mit à chercher le fond du canot avec plus de précautions. La jeune fille avait réussi à rouler sur le côté, la respiration coupée. L'échelle se mit à claquer contre la caravelle, annonçant l'arrivée des matelots. Le capitaine abandonna alors ses recherches pour ramener son matelot vers lui. Ils quittèrent tous le canot rapidement, au grand soulagement de Juvia, qui se détendit largement, au mépris de la précarité de sa situation.

L'un des matelots revint pourtant bien vite à bord de la frêle embarcation, et y fixa des cordages, avant de crier à ses camarades de ramener le canot à bord. La barque fut sortie de l'eau en un rien de temps, et solidement arrimée sur la coque du bâtiment principal. L'ordre fut donné de détacher l'ancre, et l'équipage s'enfonça alors dans la lumière timide de cette matinée de tempête.

Juvia ne parvint pas à fermer l'œil. Toujours trempée jusqu'aux os, la frêle jeune fille continuait à greloter, seule au fond de sa barque. Toute la matinée, elle entendit les hommes maugréer et dénoncer l'attitude imprudente de leur capitaine. Le vent avait redoublé de violence, et c'est la caravelle toute entière qui se balançait à présent sur la mer agitée.

Il était environ midi lorsque le capitaine passa les commandes à son second, pour aller se reposer quelques heures. En passant devant les cordages retenant le canot, il s'arrêta, s'autorisa un regard en contrebas, et reprit son chemin.

La caravelle mouilla quelques heures plus tard dans une crique où la tempête était moins féroce. Sur le pont, on sentit les hommes se détendre enfin. Après avoir donné ses derniers ordres aux hommes, le capitaine intima à l'un d'eux de le suivre.

- Je veux que tu me nettoies ce canot du mieux que tu pourras. Ramène-moi tout ce que tu trouveras à l'intérieur, y compris les rames.

Le jeune matelot s'exécuta de mauvaise grâce. Le passage de la tempête l'avait épuisé. Il descendit lentement jusqu'à l'embarcation avec sa brosse et son seau, et commença à frotter le bois couvert de restant de vomi et de sel. Pétrifiée, Juvia ne sut que faire. Cet homme allait forcément la découvrir ! Son cerveau engourdi se mit à réfléchir rapidement. Dans sa fatigue, la jeune fille ne trouva aucune solution à son problème. Une chose était sûre, il ne fallait pas qu'elle fût découverte. Une femme à bord d'un tel navire signifiait qu'elle allait, au mieux, être prisonnière, vendue comme esclave, et au pire, serait la proie de l'équipage et de sa frustration… Si l'on ajoute le fait qu'elle allait également se faire dépouiller de ses maigres possessions… Il fallait qu'elle réagisse, et vite. Rabattant la toile de jute en arrière, elle tenta de sortir discrètement de sa cachette mais, à peine debout, elle tituba, son corps entier étant ankylosé par sa restriction de mouvements prolongés.

Juvia chuta lourdement sur l'avant de la petite embarcation, ce qui eut pour effet de faire basculer le matelot. Il se retourna maladroitement pour découvrir ce qui semblait être une jeune fille à la peau presque noire, à la longue chevelure poisseuse et aux yeux de glace qui le regardait fixement. La maigreur de ses joues lui donnait un air cadavérique. Elle essaya de parler, mais sa gorge ne produit que des sons confus.

- Bon sang ! Qui t'es toi ? Parle !

Paniquée, Juvia tenta de nouveau de répondre, mais les mots étaient remplacés par des borborygmes incompréhensibles. Elle leva une main crasseuse vers le jeune homme, tentant de l'implorer de l'épargner.

Le spectacle de cet être à peine humain terrifia le marin, qui ouvrit de grands yeux avant d'appeler à l'aide.

- Qu'est-ce qu'il y a Sparks ? Un maqu'reau t'a sauté à la gorge ?

Juvia était à cours d'options. Dans une minute, les matelots allaient se jeter sur elle. Jetant un coup d'œil en contrebas, elle s'accrocha à l'échelle, ramena une main à sa poitrine, et sauta dans l'eau glacée.

C'était la fin de l'après-midi lorsque Simon rentra enfin au manoir. Sachant qu'il n'était pas demandé par son maître, il fit un tour par les cuisines pour se sustenter, chose qu'il attendait avec impatience, car sa mission ne lui avait permis aucun repos. Le bavardage bruyant des cuisinières lui parvenaient jusque derrière la porte. Mais celui-ci cessa aussitôt qu'il mit un pied dans la pièce, et Simon constata que tous les regards étaient tournés vers lui.

- Retournez donc au travail, souillons ! intima la cuisinière aux servantes.

- Madame Marie.

- Monsieur Simon, répondit-elle avec ses grands yeux rieurs.

- Vous reste-t-il un peu de rôti ? demanda-t-il poliment.

- Evidemment qu'il en reste ! Notre bon seigneur a l'appétit d'un moineau, ces temps-ci. Voyez tout ce gâchis !

- C'est regrettable, en effet.

- Je ne sais que faire de tous ces mets en trop ! J'en laisse évidemment une bonne part aux domestiques, mais certains ne méritent pas ce traitement de faveur, si vous voyez ce que j'veux dire…

Ils échangèrent un regard complice. Madame Marie servit à son hôte une large tranche de rôti fumé, accompagné de pommes de terre et d'une miche de pain encore chaude.

- Je ne peux malheureusement pas vous servir de vin, le maître m'a personnellement sommé d'en conserver la moindre goutte, pour les hôtes de marque, voyez.

- J'en ai parfaitement conscience. Les finances de notre maître ne sont pas au mieux.

- Hélas, soupira Madame Marie, son torchon à la main. Il va certainement falloir se séparer du p'tit personnel, j'imagine.

- Cette option n'a pas encore été envisagée, de ce que je sais.

- Ah ! N'en soyez pas si sûr ! Même vous et moi sommes sur la sellette.

- Puis-je vous confier un secret ?

Un éclat passa dans les yeux de la cuisinière. Elle s'essuya nerveusement les mains sur son torchon, ne lâchant pas le majordome des yeux. Ce dernier mâcha tranquillement sa tranche de rôti, avant de s'essuyer la bouche d'un geste suffisant, avant d'inciter Madame Marie à s'approcher, qui s'exécuta aussitôt.

- Le maître m'a aujourd'hui envoyé à l'atelier remettre un message à maître Silver.

L'impatience se lisait dans les yeux de la cuisinière, mais elle se retint d'interrompre Simon.

- Lorsque je suis arrivé, le maître était en grande conversation avec un gentilhomme. Ils ont cessé à mon entrée, mais j'ai pu capter quelques bribes de leur discussion… Cet étranger dont l'origine sociale semble être loin d'être modeste s'entretenait à propos d'un mariage entre son fils et la Demoiselle de Delft !

La cuisinière leva les yeux au ciel.

- Bon sang, Monsieur Simon ! C'est loin d'être une nouvelle, ça ! J'avoue être bien déçue…

- C'est parce que vous ne connaissez pas la fin, voyons ! Cette demoiselle de Delft est à la tête d'une des plus grandes fortunes du royaume ! lâcha fièrement le majordome.

- Grand bien lui fasse ! Allons, quel rapport avec maître Silver ?

- Je suis bien certain de l'avoir entendu réclamer la riche demoiselle pour son fils, Madame ! Voilà le rapport ! fit-il, exaspéré par le manque de vivacité de la cuisinière.

Cette dernière ouvrit tout à coup de grands yeux et, tout en joignant les mains, s'exclama :

- Doux Jésus ! Un mariage pour notre maître Gray ! Enfin !