La côte n'était pas loin. La majeure partie de la crique étant cependant faite de plage, Juvia décida rapidement qu'il valait mieux disparaître de la vue de la vigie du bateau pirate. Elle continua donc à nager le long de la côte, en direction du sud, jusqu'à tomber sur une forêt dont les premiers arbres semblaient sortir tout juste de l'eau. « Parfait ».

La jeune fille sortit rapidement de l'eau, et courut trouver refuge au cœur des bois. Le cœur battant à tout rompre, elle ne s'enfonça pourtant pas loin dans le feuillage épais des pins. Son corps, épuisé par le manque de nourriture et de repos, finit par la trahir. Elle tomba la tête la première dans l'épaisse mousse entourant les racines noueuses d'un grand pin sur sa route, et perdit connaissance sous le choc.

Lorsque Juvia ouvrit les yeux de nouveau, le soleil était tout juste couché. Elle se redressa prudemment sur ses avant-bras en frissonnant. Tout l'avant de ses jupons étaient encore humides. Elle s'assit contre un tronc, et sortit sa bourse de son corset. Le petit étui de cuir avait fort bien résisté à l'eau, et elle retrouva son contenu intact. Rejetant sa tête en arrière, la jeune fille poussa un soupir de soulagement. Elle remit soigneusement la bourse en place, et lissa le pli de sa jupe trouée.

Bien. Elle avait réussi à quitter Greenwich sans trop y perdre son butin ainsi que sa virginité étaient intacts. A présent, elle était dans un bois inconnu, à une distance indéterminée au sud de la ville, et dans un état assez misérable. La première chose à faire était de trouver de quoi boire. Etant donné qu'il faisait nuit, il ne servait à rien de partir en quête de nourriture. La jeune fille frissonna de nouveau. Ses vêtements humides la rendaient vulnérable au froid. Hélas, elle n'avait guère le choix que de passer la nuit ainsi. Elle n'avait aucune idée quant à comment allumer un feu elle craignait d'ailleurs que la fumée n'attire l'attention, la lune étant pleine ce soir-là. Elle se mit alors en marche, se dirigeant vers ce qui semblait être le sud, dans l'espoir de tomber sur un cours d'eau. Ses pieds nus si durement habitués aux pavés et aux souillures de la ville se délectaient à présent de la caresse de la mousse et de la terre humide. Elle inspira alors à pleins poumons, enivrée par l'odeur des pins et de l'herbe mouillée. Dieu qu'elle se sentait vivante en cet instant ! Relevant ses guenilles d'une main gracile, elle esquissa quelques pas de danse en riant. Le tournis lui monta bien vite à la tête, et notre demoiselle chut à nouveau dans les aiguilles qui recouvraient le sol. Son ventre grogna de nouveau. Elle y porta la main, et frôla ses côtes au passage. Ce qu'elle avait maigri ! Elle n'avait jamais osé retirer sa robe depuis… depuis le jour de sa disgrâce. A quand cela remontait-il ? Il y a bien longtemps qu'elle n'avait eu le loisir d'y songer. La ville dans la rue ne lui avait point laissé cette opportunité. Chaque jour il lui fallait survivre en volant sa pitance. De jour en jour il lui avait fallu apprendre à ruser, se cacher, courir, et même se battre.

Une larme unique roula le long de la joue de la jeune fille, alors qu'elle se remémorait ces moments de disgrâce. Elle se demanda comment elle avait pu survivre jusque-là. Elle tâta de ses doigts fins la bourse accrochée dans son corsage, et se sentit reprendre courage. Elle se releva doucement, et repartit en quête d'une source d'eau.

Juvia avait erré dans les bois jusqu'au petit matin, avant de trouver de quoi se désaltérer. Un mince filet d'eau qui courrait entre les mousses. Elle en but tout son content et, avisant ses bras noircis, commença à faire sa toilette. Elle insista sur ses cheveux, qui lui arrivaient à présent dans le bas du dos. Elle passa des heures à essayer de les démêler et d'en retirer la moindre couche de crasse. Juvia était satisfaite de ne pas apercevoir son reflet. La jeune fille ignorait à quel point son corps avait changé, et ne tenait certainement pas à le savoir. Elle finit de se débarbouiller la figure et les avant-bras avant de se relever. En remontant le cours d'eau, elle parviendrait certainement à retrouver la route.

Gray Fullbuster fut tiré de son sommeil par le claquement d'une porte. La porte de son bureau, plus précisément. Ouvrant un œil morne, il aperçut tout d'abord les bottes de voyage de son paternel, couvertes de boue. Ce détail l'irrita indubitablement. Puis le jeune noble s'aperçut que ces dites bottes étaient en fait portées par son père lui-même. Il redressa brutalement la tête, alarmé.

- Père ?

- Lui-même, mon fils, lui-même…

Silver Fullbuster tira une chaise vers lui, et s'assit. Un domestique que Gray n'avait pas vu s'avança alors avec un grand plateau d'argent rempli de victuailles. Son Maître lui intima de poser le tout sur le bureau de chêne où son fils s'était endormi. Ce dernier broncha à peine alors que le plateau recouvra la paperasse sur laquelle il travaillait avec acharnement depuis deux jours. A la place, il émit un énorme bâillement, avant de s'étirer paresseusement.

- Que me vaut l'honneur ? râilla-t-il.

- Mon fils me manquait.

- J'imagine. Un mois entier que vous vous êtes retranché au fond de votre cabane en forêt. Ça doit vous manquer, à force de ne voir personne, maugréa-t-il tout en mordant dans une pâtisserie.

- J'étais inquiet. Ton valet m'a rapporté qu'il s'inquiétait pour toi.

- Ils s'inquiètent pour leur place. Les finances n'ont jamais été si mauvaises.

- Je parle de ta santé, Gray. Il paraît que tu n'as pas quitté cette pièce en une semaine.

Le domestique revint apporter le thé. Il servit une tasse pleine au Maître Fullbuster, et ajouta du lait dans celle de Maître Gray.

- Loin de moi l'idée de vous paraître désobligeant, Père, mais si je passe autant de temps dans ce bureau, c'est seulement parce que vous n'y êtes pas vous-même.

Silver allait reposer la tasse fumante qu'il allait porter à ses lèvres, surpris par l'attitude rebelle de son fils. Il sourit, avala un peu de thé, avant de reposer la coupelle et la tasse sur le bureau.

- Cela fait longtemps que le commerce ne marche plus aussi bien. Tous ces problèmes ne datent pas d'hier, tu auras beau plancher sur tes problèmes mathématiques pour un mois encore, il n'est rien que tu puisses faire pour empêcher notre ruine, mon garçon.

- Il est certain qu'en adoptant une attitude aussi défaitiste que la vôtre…

- La ferme ! hurla le paternel, écrasant son poing sur la table. Que crois-tu que je fais ? Chaque jour, au fond de ma forêt ? Je cherche des solutions, moi aussi ! Ce Manoir, c'était le rêve de ta mère ! Tu crois que j'aie envie de le perdre, lui aussi ?

Gray baissa la tête, fatigué d'argumenter.

- Avez-vous trouvé quelque chose ?

- Je le crois.

L'héritier eut un mauvais pressentiment. Cette solution miracle relevait forcément d'un coup de poker. Il avait lui-même envisagé toutes les solutions possibles sur le plan légal. Vendre des infrastructures, louer du matériel, emprunter aux voisins… voire même se séparer d'une partie du personnel. Mais rien, selon ses calculs, aucune solution n'était assez efficace pour leur épargner une ruine totale. Il fixa son paternel d'un œil inquiet.

- Le seigneur de Lombard du comté de Durham est un homme opulent. Malgré son manque de titres, il possède beaucoup de terres, et son commerce est florissant.

- A-t-il un secret ?

- Celui d'habiter de l'autre côté de la vallée, où les routes ne sont pas constamment pillées par des bandits de grand chemin, certainement, ironisa Silver.

- Dans ce cas, il ne nous reste plus qu'à déménager notre exploitation, je le crains, répondit Gray sur le même ton.

- Ça pourrait s'arranger, pour toi.

- Je vous demande pardon ?

- Cet homme cherche actuellement à marier sa fille aînée. En échange d'un titre, bien sûr.

- Père…

- J'ai bien sûr immédiatement proposé à ce gentleman de venir nous rendre visite dès que possible.

- Il est hors de question que je prenne sa fille pour épouse !

Un silence tendu s'installa brutalement. Père et fils s'affrontaient du regard. Gray, les yeux rougis par le manque de sommeil, mettait un point d'honneur à ne pas ciller. Sa colère ne demandait qu'à sortir.

- Gray, commença Silver d'une voix douce. J'ai conscience de tout ce que tu fais pour nous éviter un grand malheur. Je ne me félicite pas que tu aies endossé ce rôle qui m'est dû, j'en suis même attristé. Tu sais comme moi que nous n'avons plus le choix. Nous ne pouvons plus attendre que la situation du royaume s'améliore pour reprendre notre activité. Il nous faut une solution radicale, et vite. Crois-moi, je sais tous les efforts que tu as fournis. Et malgré cela, tu n'as toujours pas de solution. Tu sais au fond de toi que ce mariage est notre seule chance.

Le jeune noble s'enfonça dans son fauteuil. La tête lui tournait. Bien sûr, son père avait raison. Peut-être était-ce la fatigue, Gray ne se sentit pas de contredire son paternel.

- Quand cette demoiselle doit-elle arriver ?

- D'ici une semaine, je l'espère.

- Y a-t-il un problème ?

- Hélas, comme tu peux t'en douter, nous ne sommes pas les seuls à vouloir tenter de nous unir à cette famille aisée. L'appât du gain en attire plus d'un.

- A qui faites-vous référence ?

Silver poussa un léger soupir avant de continuer.

- Parmi les candidats à la main de cette demoiselle de Lambord, se trouve Lyon Vastia.

- Je vois.

- Comme tu le sais, en plus d'être un redoutable concurrent à notre commerce, le Manoir Vastia possède un titre équivalent au nôtre, et leur fils semble être familier avec la galanterie.

-Que voulez-vous dire ?

- Je veux dire, mon fils, qu'il est temps pour toi de te comporter en gentleman, et de faire de ton mieux pour faire pencher la balance de notre côté.

- En somme, il faut que je fasse en sorte que cette jeune fille tombe amoureuse ?

- C'est tout à fait ça. J'imagine qu'elle seule aura le dernier mot quant au choix de son futur mari.

Gray se rassit au bureau, les mains sous le menton.

- Je suis content que tu acceptes cette nouvelle, ajouta Silver en se servant une pâtisserie.

- Ai-je vraiment le choix, père ?

- Tu pourrais encore tout laisser tomber, et endosser la responsabilité de la perte du Manoir, et de tous les souvenirs que ta mère y a laissés.

Le ton de son père était redevenu tranchant, comme à chaque fois de Dame Fullbuster était mentionnée. La blessure n'avait pas encore cicatrisé.

- Je te laisse, à présent. Il me faut donner des instructions. Quant à toi, tâche de prendre du repos.

Sur ces mots, il laissa son fils seul au milieu de la paperasse et des livres de comptes qui faisaient à présent office de décoration pour chacun des meubles de la pièce.