A l'aube de la renaissance, il y eut d'abord le froid, puis le silence. Juvia avait compris que son combat avait pris fin. Son corps avait abandonné la lutte, et ses doigts avaient laissé le gel se propager au reste de ses organes, jusqu'à atteindre son cœur. Le bruit avait enfin cessé. Elle avait alors longuement expiré, sentant tout le poids des regrets s'extirper de son être. Plus jamais de souffrance ni de désespoir. Son esprit bascula et glissa, lentement, vers le vide. Juvia sourit faiblement, appela la Mort du bout des lèvres, comme un amant enfin retrouvé. Son enveloppe déjà se consumait, et voilà qu'arriva la lumière.

Quelque chose n'allait pas. La lueur qui l'atteint était bleue, et son contact raviva la douleur de l'enveloppe. L'âme hurla. « Non ! Ne me ramenez pas ! Par pitié ! Laissez-moi partir ! Je ne vous suis plus utile ! ». Mais la Mort ignora ses supplications, et tourna le dos à la malheureuse qui semblait brûler.

Roméo se réveilla en sursaut. Il était trempé de sueur, et son corps entier lui faisait mal. C'est à peine s'il avait dormi deux heures. Pourtant, son esprit lui invectivait de se lever. Il avait entendu du bruit. Il sauta à pieds nus sur le sol glacé et s'approcha sans un bruit du battant qui marquait l'entrée de la maison. Aucune lumière ne filtrait au travers des interstices, mais le jeune homme restait sur ses gardes. Sans quitter son poste, il s'empara délicatement de la machette qu'il dissimulait près de la porte. Les voleurs n'étaient pas rares dans les environs, Roméo avait déjà dû se battre pour ne pas se faire dérober les provisions pour l'hiver, stockées pour la plupart à l'intérieur de la grange. La dernière fois, ils n'avaient valu leur salut qu'au sacrifice de leur chien pour que les brigands abandonnent leur butin. Depuis, c'était seul que le jeune homme faisait face.

Il tendit son oreille vers l'enclos des moutons, mais les bêtes semblaient sereines. Après plusieurs minutes d'attente, Roméo finit par se dire qu'il avait rêvé ce bruit étrange, et sortir de sa position inconfortable. C'est alors qu'un écho lui parvint. « La grange » pensa-t-il, avant de se ruer à l'extérieur, la machette à la ceinture.

Un léger hennissement lui parvint à l'ouverture du battant. Athos, le cheval de sa mère, s'était retourné, surpris de voir son jeune maître intervenir si tard dans la nuit. Le jeune homme passa sa main sur le front du grand hongre pour le rassurer, et jeta un coup d'œil à l'enclos de la vache avant de se saisir de l'échelle. Il se hissa rapidement sur le toit de la grange, là où étaient entreposés le grain ainsi que le foin pour les bêtes. Tendant l'oreille, il partit ouvrir la petite porte battante qui donnait accès à la poulie dont on se servait pour hisser les ballots. La lune en croissant laissa entrer un de ses rayons nacrés sur le plancher poussiéreux du grenier. Roméo attendit une minute avant de s'approcher de la paillasse dans le coin. Il ne devait pas s'attarder le battant ouvert laissait entrer la fraîcheur de la nuit or il craignait que la fièvre de sa protégée n'empire.

Roméo devina plus qu'il ne distingua la silhouette endormi. S'agenouillant près de sa tête, il passa une main sur son front. Sa température semblait avoir baissé. Il sourit et s'assit sur les talons. Bien. Il n'y avait a priori aucun intrus dans la grange, et le bruit n'était pas dû aux bêtes. Il replaça machinalement la couverture sur la poitrine de sa protégée, et remarqua aussitôt que les bras blancs en étaient sortis. En trois semaines de veille au chevet de l'inconnue, le jeune homme ne l'avait jamais vue sortir de son sommeil. Bien sûr, l'organisme s'éveillait juste le temps d'avaler la soupe quotidienne, mais ses paupières étaient demeurées closes. Roméo se prêtait souvent à imaginer la couleur des yeux de l'inconnue. Si ses cheveux étaient bleus, il y avait une chance pour que la magie ait investi le corps de la jeune fille, et ait donc atteint ses iris. Cette théorie était d'ailleurs sa favorite il avait été plus que surpris de voir sa patiente survivre dans l'état de maigreur où elle se trouvait. Ses jambes étaient recouvertes de bleus et de coupures, dont certaines plutôt profondes au niveau des chevilles. Roméo n'avait pas osé remplacer les haillons de l'inconnue, malgré l'odeur pestilentielle qui s'en dégageaient. L'inconnue avait certainement assez perdu en dignité pour ne pas en plus se faire toucher par un étranger sans même son consentement. En bon gentleman, il ne s'était autorisé qu'à laver ses jambes et ses bras.

Finalement rassuré, le jeune fermier quitta silencieusement la remise avant de redescendre se coucher.

Le dimanche était le seul jour de la semaine où le fermier Macao acceptait de se lever aux aurores. Les draps à peine écartés, il se dirigeait vers la cuisine d'où il observait son fils s'occuper du bétail. Il s'étonnait souvent de voir comme celui-ci portait les traits de sa mère. Puis, submergé par le remords, celui d'avoir légué l'entière responsabilité de la ferme à son garçon si jeune, il se détourner pour passer ensuite une main sur son visage ridé, avant d'aller se débarbouiller. Roméo laissait toujours un seau d'eau fraîche dans la pièce le matin.

Après s'être rasé, Macao enfilait son beau costume pour la messe. C'était généralement à cette heure que son fils terminait les corvées et se présentait dans la cuisine, empestant le mouton et la sueur.

- Fils, tu vas être en retard.

- Je sais, père. Comment avez-vous dormi ? demandait ce dernier en approchant le seau d'eau de son tabouret.

- Mal. Tu es dans un état… Il va te falloir au moins une heure pour te décrasser convenablement !

- Vous pourriez atteler Athos, cela nous ferait gagner du temps.

Mais le vieil homme, à chaque fois, ignorait la remarque.

Satisfait de voir son fils accélérer le mouvement, le vieux fermier rentra dans la chambre à coucher qu'il avait jadis partagée avec sa femme. Ses mains abîmées s'emparèrent de la lanière de sa besace. Jaugeant son poids, il comprit qu'elle avait été vidée la semaine passée. Il n'en avait bien sûr aucun souvenir. Depuis la mort de Marianne, les jours comme les semaines se ressemblaient, voilées d'une teinte grisâtre. Tout avait un goût de cendres dans sa bouche, et même l'odeur de la pluie avait disparue. Macao avait lui-même cessé de pleurer il y a longtemps. Or, il n'avait depuis rien trouvé d'autre pour écouler son chagrin.

D'une main tremblante, il commença à collecter les différents bibelots qu'il amenait toujours à l'église le petit chapelet de bois, la vieille bible en latin que son propre père lui avait légué. Roméo avait souvent souhaité à voix haute que son père la vende, pour la simple et bonne raison que personne dans sa famille ne savait lire ou écrire. Hélas, le plus censé des hommes ne parviendra jamais retirer les mots du Seigneur à un croyant.

Achevant minutieusement ses préparatifs, le fermier retourna à la cuisine emballer un morceau de pain dans un torchon, pour la route. Il y parvint juste à temps pour voir son fils guider le cheval vers l'attelage. Une vague de colère monta en lui l'espace d'un instant, avant de laisser place au chagrin. Il avait fait tout ce qu'il avait pu pour se débarrasser de l'animal responsable de la mort de son épouse. Macao savait au fond de lui qu'il ne s'agissait que d'un accident. Mais le fait est que sa femme était partie, et qu'il avait été incapable de la garder avec lui, et cela par la faute d'un animal stupide.

- Père ! Il est l'heure !

Roméo guida l'attelage le long de la grand-route qui menait au village. Bien que n'étant pas en avance, les Macao ne rencontrèrent personne sur le chemin, ce qui était assez inhabituel. D'ordinaire, les jours de messe étaient l'occasion de réunir toutes les familles du comté et d'échanger les dernières rumeurs… après la prière, bien sûr.

Le jeune homme avala bravement sa salive et cria à Athos d'accélérer le trot. Il jeta un coup d'œil furtif à son paternel qui semblait toujours absorbé par ses pensées lugubres et ne s'était aperçu d'aucun changement. C'était toujours comme ça. Le jeune fermier ne s'attendait pas à devoir affronter quelque brigand – le village était bien trop proche pour que ceux-ci ne viennent tenter quoi que ce soit – il était plutôt impatient d'entendre les dernières nouvelles.

L'église fut bientôt en vue, le prêtre Makarov à l'accueil des fidèles qui n'étaient pas aussi nombreux que d'habitude. Roméo prit son temps pour attacher Athos, laissant son père entrer dans la bâtisse de pierre avant lui. S'approchant de l'épaisse porte de chêne, le jeune homme offrit ses respects à l'abbé, qui l'accueilli aussi chaleureusement que d'habitude, malgré l'apparition de lourdes poches sous ses yeux ridés.

- Mon Père, puis-je vous poser une question ?

Le vieil homme le considéra un moment avant de pousser un léger soupir d'appréhension.

- Je t'écoute, mon fils.

- Veuillez pardonner mon impertinence, loin de moi l'idée de venir vous troubler avant le début de l'office, mais… je n'ai pu m'empêcher de constater l'absence d'un certain nombre d'entre nous aujourd'hui. Y aurait-il eu un incident ?

- Jeune Macao, je me doutais que tes voisins ne t'auraient pas alerté. Il y a eu de nouveaux pillages sur la grand-route, vers le château d'If.

- Mais c'est à seulement deux lieues d'ici mon Père !

- N'aie crainte, mon garçon. Tant que ton père et toi restez chez vous, il ne peut rien vous arriver. Nous allons prier ensemble aujourd'hui pour le châtiment de ces âmes damnées.

Roméo baissa la tête, remercia le prêtre, et entra s'asseoir près de son père.

Durant tout l'office, il ne cessa de ressasser la nouvelle qu'il venait de recevoir. La dernière fois qu'il avait eu vent des méfaits de la bande armée, ils étaient campés près de la forêt de Millevieille, à environ vingt lieues de là. Comment avaient-ils progressé aussi rapidement ? L'un des bastions de l'armée royale se trouvait à seulement cinq lieues du village, ils ne pouvaient donc plus progresser à moins de déclencher la colère du Royaume.

Il remonta loin dans ses souvenirs, cherchant à quel moment ces bandits étaient réellement devenus une menace pour son village. La première attaque qui avait été rapportée avait eu lieu deux années auparavant. A l'époque, cela n'avait été qu'un simple fait divers. Le Royaume était certes réputé pour la sécurité de ses routes, cependant ses habitants n'étaient pas à l'abri d'un incident isolé. Les mois suivants avaient été plus calmes, jusqu'à ce que les corps de la garde royale ne débarquent sur la place du village, à la recherche de nouvelles recrues. Les habitants s'étaient alors vivement indignés les recrutements ne se faisaient qu'une fois tous les ans selon la loi, or il s'agissait déjà de la seconde visite de la garde. Roméo avait été épargné par la moisson, la gestion de la ferme étant officiellement passée à lui.

C'est à peu près à cette époque que le village authentifiait l'existence de la menace. Depuis, les nouvelles des attaques leurs parvenaient plus souvent et se faisaient plus précises les routes étant moins sûres, les commerçants, fermiers et autres artisans s'inquiétaient pour les affaires.

Roméo, pour sa part, n'avait jamais réellement envisagé que la menace arriverait à sa porte.

- Fils, viens, qu'est-ce que tu attends ?

Le jeune homme suivit son père pour la communion, l'esprit toujours ailleurs. Peut-être était-ce son imagination, il lui sembla pourtant déceler des larmes dans les yeux du vieux prêtre. Roméo se dit que la cérémonie ressemblait à de grands adieux. Après tout, nul guerrier ne se trouvait parmi la communauté. De braves et honnêtes gens, pour sûr. Mais aucun qui ne sache se servir d'une hache sur autre chose qu'un tronc d'arbre.

Juvia risqua un coup d'œil au travers des trous du plancher. Là en bas, elle chercha à capter les patches gris qui caractérisaient la robe du cheval de ferme, mais ne vit rien. Seule la vache remuait son foin de temps à autre, rompant un silence presque religieux. Son dos recommença à la faire souffrir elle se rallongea. Ses yeux rencontrèrent le plafond de la grange. Une fois encore, ils suivirent la ligne formée par la vieille toile d'araignée poussiéreuse jusqu'à la grosse poutre de chêne qui parcourait la longueur du toit, jusqu'à s'arrêter au portillon qui donnait sur l'extérieur.

La jeune fille bougea les orteils, puis les jambes, les bras, et enfin le cou. Ses muscles tiraient affreusement, comme les cordes neuves d'une guitare désaccordée. Au cours des dernières semaines, elle avait tenté plusieurs fois de s'extraire de la paillasse sur laquelle son corps était étendu, mais en vain. Ses membres ne lui obéissaient plus. Comme un chien n'accorde plus sa confiance à son maître qui le maltraite.

Des rainures de la petite porte de bois, Juvia entrevit un ciel sans nuages. Elle eut très envie d'en voir plus. Il y avait plusieurs jours, semaines, mois ?, qu'elle était enfermée, et avait peur d'avoir oublié l'odeur de l'herbe, et la chaleur du soleil. Doucement, elle déplaça sa jambe droite, puis la gauche, jusqu'à ce que le talon repose dans le vide. Alors seulement, elle s'essaya à basculer son haut du corps sur le côté. L'effort lui arracha un cri de douleur, son dos lui faisant atrocement souffrir. La jeune fille prit quelques minutes pour souffler. L'effort que cela lui demandait était colossal. Elle changea alors de tactique et s'évertua à pousser son bassin dans le vide. Cela prit plus longtemps que prévu, mais la balance de poids ainsi répartie lui permit de glisser, ou plus précisément, de s'effondrer sur le plancher.

Sa tête cogna lourdement, mais Juvia ne s'évanouit pas pour autant. Au contraire, le choc semblait avoir réveillé tous ses muscles. Elle leur commanda alors de ramper jusqu'à la porte. Le sol paraissait instable pour son équilibre fragile et ses muscles atrophiés par le manque d'exercice. Mais la demoiselle continuait sa progression. D'une main tremblante, elle libéra le battant de sa coche de fer, et poussa le tout en avant, en oubliant de se retenir au sol. Elle avait mis tant de force dans la poussée qu'elle faillit basculer dans le vide.

- Non, non ! Recule, voyons ! Recule ! Quelle idiote…

Juvia continua de se fustiger alors qu'elle reprenait son souffle, près de l'ouverture. L'air était froid, mais il n'y avait pas ou peu de vent. Une odeur nauséabonde lui parvenait depuis ce qu'elle pensait être un enclos à moutons, d'après les bêlements. Malgré elle, la jeune fille sourit. Pour la première fois depuis très longtemps, elle prit conscience d'avoir échappé de près à la mort. Les yeux clos, elle inspirait à fond pour insuffler à son corps un courage nouveau. Rester alitée n'était pas son fort. Son cerveau commença à s'agiter, mais un mal de tête lui empêcha toute initiative. C'est alors qu'elle prit conscience que le bruit des bêlements lui parvenait plus fort. Son cœur se mit à battre la chamade. Elle jeta un œil prudent à l'extérieur, pour voir que les moutons étaient agités. Quelqu'un avait investi la ferme.

Armé d'une épée courte qu'il portait à la ceinture, Simon arpentait les écuries de la vieille bâtisse à grands pas, torche à la main. Il s'arrêtait quelquefois, pendant quelques secondes, pour prêter l'oreille. Par cent fois au moins il aurait juré entendre des cavaliers s'approcher. « Ton esprit te joue des jours, tu dois être en train de devenir fou ». Le grand domestique secouait alors la tête avant de reprendre son va-et-vient.

Les derniers jours avaient été éprouvants. Les paroles de son maître n'avaient pas été prononcées en vain il lui avait fallu moins de trois jours pour recruter ses mercenaires, les équiper, et les organiser. Simon n'avait jamais vu Maître Fullbuster dans un tel état d'agitation. Il semblait animé d'une folie inexplicable, même son regard semblait jeter des flammes autour de lui. Moins d'une semaine après le recrutement donc, les hommes avaient localisé les campements de certains groupes d'indésirables, et avaient même tenté quelques violents assauts. Son Maître lui-même était une fois rentré avec une vilaine estafilade au niveau de l'avant-bras, l'empêchant de prendre part à plusieurs combats, et menaçant de détruire sa couverture auprès de son père. Hélas pour son domestique, le jeune homme n'avait pu souffrir de rester à l'écart plus de quelques jours, et était reparti le soir même commander une nouvelle attaque surprise.

C'est donc anxieux que Simon arpentait le sol pavé des écuries. L'endroit n'était qu'à une lieue du Manoir Fullbuster, mais n'était connu que de la compagnie elle-même. Le bâtiment principal n'abritait que six stalles, mais avec quelques efforts, les hommes avaient réussi à en aménager cinq de plus dans la remise et les chenils. Le domestique se rendait toujours volontaire pour volontaire pour les tâches d'organisation et de nettoyage de l'endroit, ce qui ne semblait déranger personne, par ailleurs. Cette occupation avait comme énorme avantage de le tenir éloigné du danger. En revanche, la surveillance nocturne lui incombait seul. Et ça le rendait encore plus anxieux.

Enfin, il perçut le signal du retour de la troupe. Il retourna le cri et, quelques minutes plus tard, la petite cour pavée fut envahie de brume causée par la forte respiration des chevaux. Simon eut du mal à repérer son Maître dans l'obscurité, mais finit par repérer la bride particulière de son étalon. Il se saisit des rênes de Thor, ainsi que de celles de deux autres montures pour les conduire au box. Pendant l'heure qui suivit, il s'occupa de desseller, brosser, soigner, nourrir et abreuver la cavalerie épuisée. Alors qu'il peinait à nettoyer une plaie sous le ventre d'un immense destrier noir, une lueur s'approcha.

- Tu as fait des progrès, je vois.

Le domestique se retourna, et constata avec étonnement que son Maître lui souriait.

- Je crois avoir moins peur du fer de leurs sabots que du fer des épées, monseigneur.

- Enfin des paroles raisonnables ! Je me félicite de t'avoir engagé dans cette entreprise. Tu y as gagné en sagesse.

- Pour autant que mes paroles vaillent quelque chose.

- Elles ont un sens pour moi.

Simon retint les larmes qui arrivèrent, bien trop vite à son goût. Il tourna la tête dans l'ombre pour cacher son émotion.

- Nous rentrons au Manoir, ce matin, reprit Gray. Toi et moi. Nous avons besoin de plus d'informations avant de continuer. Toby et Nell resteront ici quelques jours. Le temps de savoir si nous devons déménager de cet endroit ou non.

Le domestique se contenta d'acquiescer en silence, avant de reprendre sa besogne.

Les hommes avaient déjà sellé leurs chevaux de voyage lorsque Simon en eût terminé. Les deux hommes durent cependant passer par la grange pour se changer, et se restaurer avant d'attraper les brides. Le soleil était à présent levé, et le Maître dictait ses dernières instructions à Gaudefroi avant de se hisser en selle.

Il faisait froid, et Simon grelottait sur sa selle, aussi dure qu'une planche. Ils progressaient lentement sur la route, étant donné la courte distance qu'ils avaient à parcourir. Avant le dernier virage menant au domaine, Maître Fullbuster fit tourner son cheval pour se mettre face à Simon. Ses yeux sombres se détachaient nettement de son teint blanchi par le froid, et se plantèrent directement dans ceux de son majordome. Même immobile sur son canasson de voyage, il avait une prestance que nul ne pouvait égaler. Simon ravala sa salive.

- A partir de maintenant, il va falloir être discrets. Nous allons commencer à recevoir des messages d'une extrême importance qu'il va falloir tenir secrets. Tu es malheureusement le seul en qui je peux avoir confiance. Il faut que je m'assure que tu puisses te charger du rôle de message, tout en gardant tes fonctions de domestique.

Une seule réponse était envisageable. Lentement, et sans quitter le jeune homme des yeux, Simon hocha la tête, la gorge serrée. Le visage ténébreux se radoucit légèrement.

- Bien. Tu seras en contact avec Nell. Vous vous retrouverez chaque jour à midi derrière le pont au moulin. Arrange-toi pour qu'on croie à une romance, ou quelque chose dans ce goût-là.

- Oui, Maître. Puis-je me permettre une petite suggestion ?

- Je t'écoute.

- Permettez-moi de me procurer une robe ainsi qu'un peu de savon.

Si Gray fut surpris, il n'en laissa rien paraître.

- C'est pour Nell... Bien qu'étant une femme aussi remarquable que dangereuse, si je puis me permettre… Pour appuyer la théorie de la romance, j'ai besoin que… enfin qu'elle…

- Prenne l'apparence d'une dame ?

- Oui, Maître, c'est cela, fit le majordome, craintif.

Gray se contenta de sourire.

- C'est effectivement une excellente idée, Simon. Une dame… Je crains qu'il faille la convaincre d'abord, par contre, fit-il en faisant reprendre la route à son cheval. Une dame…

C'est le sourire aux lèvres qu'ils franchirent le portail du Manoir.